‹ La jolie ferme, ou La vertu rompenséeChapitre 3 sur 17 · PREMIER ENTRETIEN · texte numérisé non relu

PREMIER ENTRETIEN

Mélanie. — Enfin, nous voilà à Sàirit-

Lô; il y a long-temps que je le souhai-

, tais. Je n'entendais jamais parler de c^të

habitation, sans avoir le plus vif désir d'y

ifësider.

Edouard. -— On a beau dire : ces alléesèi sont plus belles que les Tuileries; vois donc, îiià^ sœur, on ne petit distin|fber1|tfî vient au bout ; et puis ces jolis arbrisseaux qui sont au pied des grands ai^ res : . ^ ^

Mélanie. — • Je les admirais : on dirait nne jeu^e famille croissant sous la protection de leurs patens.

Edouard. — Oui, en voilà qui, comme

LA. JOLIE FEUME.' I9

loijs'élancentdéjaau-dessusck leurs frères. Me voilà, moi, croissant près de toi, n'ayant pas encore égalé ta taille, mais destiné un jour à te surpasser; car celui qui te ressemble n'est qu'un jeune charme , et mon image est un chêne.

Mêlante. — Tiens, mon frère, marquonsles tous deux, et demandons à papa que le jardinier les environne avec des piquets, et •dans huit ou dix ans nous verrons ce qu'ils .Reviendront.

Edouard. — Tu as raison ; mais il faut di choisir deux aussi , un pour Charles, ^t l'autre pour ma petite Sophie.

&y^lM^\ïfT I^i^" ^^ ^ip??- Tiens, ceîui-ci e^t, je crois, un filleul; ce sera l'arbre de notre Sophie : son feuillage estbeau> Sj^ fleurs salutaires, et ji vit long-temp$^ j'ai lu tout cela dans les Jeunes Vàyé^ geurs (i).

iiiV' y ^^,1

(i) Les Jeunes Voyageurs^ o\\ les Petits BotanUlesyàw même âîïteur. ' ■

Edouard. — Ce jeune ormeau sera Tar- Lre de Charles. La beauté de son port , Futililé de son bois , qui s^emploie au charronage^ doit, ainsi que me l'a dit papa, le faire regarder , après le chêne , comme le plus précieux des arbres des forets.

Ce choix fait par les aînés, ils les firent voir à Sophie et à Charles , qui en furent très contens. Les enfans allèrent chercher leur père, pour qu'il donnât ordre au jardinier d'entourer les quatre jeune| jivbres d'une palissade. .

M. de Régeville, réveillé de bonne heurepar l'empressement qu'U,%y^itdi3 parcourir ses belles possessions, était au moment de sortir du parc, lorsque. ^jçs quatre enfans qui s'étaient réunis depuis six heures du malin, coururent après leur père pour lui montrer les arbres qu'ils avaient clioisis.

Mêlante. — Tenez, papa, voilà nos arbres. Voulez- vous nous permettre de

les faire enlourer, pour qu'on ne les arrâche pas? ^

Le Comte. — Je vous les donne avec plaisir; mais pour que vous puissiez eu jouir, il ne faut pas les laisser où ils sont; ils n'auraient pas assez d'air; le voisinage des grands est quelquefois nuisible : ces arbres à liaule lige protègent, il est vrai,' des intempéries ces rejetons, mais aussi ils les empêchent de croître; l'asservissement nuit toujours au développement des qualités éminentes ; mais on remédiera à cet inconvénient. Pour les arbres que vous prenez sous votre protection, on les transplantera ; mais voyons un peu ce qui, a dirigé votre choix.

Jjes enfans répétèrent a leur père les raisons qu'ils avaient eues d'adopter ceux* là plutôt que d'autres. M. de Régeville les | approuva : mais, Edouard, n'y a-t-il pas^^ un peu d'orgueil dans le choix du chêne? c'est le roi delà forêt, celui qui e^t 4esUné« auxusagesles plus honorables; c'eslavecle

S2 3fe|i JOLIE FEÏIME^

chêne que l'on constmitlAS vaisseaux, ainsi que toutes nos charpentes, les boiseries les plus solides; les meubles qui durent le plus, sont en chêne. Avec quelle majesté il s'élève dans les terrains qui lui sont propres! c'est-à-dire qui ont beaucoup de profondeur en terre végétale ( i ) ; car le chêne perce perpendiculairement la terre : c'est pourquoi on ne peut le transplanter quft fort jeune. Quand il atteint le tuf^ il languit et devient rabougri.

Edouard. ^-^^ Le mien ne le sera pas , ^l-^oil lié transplante. J'aurai grand soin de lui choisir une excellente tëfrc?. Ne puis-je pas le dire tout de suite au jardinier ? .

Le Comt€]^^^-^T^\i ferais mourir ce jeune

ÙJ Celle formée par la dissolution des re'gétàiix qui cVoîssént, meurent et restent sur lé sqI, s'élève successivement, elle seule est productive; la terre franche, autrement dit le tuf, est C^nlièrement stérile.

arbre si la le transplantais dans ce moment; il faut attendre l'automne.

Mélanie. — Pourquoi donc ^ papa ?

J'aurais cru , au contraire, que le printemps était bien meilleur ; la nature a plus de force.

Le Comte. — Cela est vrai ; mais elle n'aime pas à êlre contrariée dans cet instant ; elle fait porter la sève aux rameaux, pbti'r qu*ils puissent se charger de fleurs, de feuilles et de fruits.

Qu'est-ce que la sève ? dit Sophie.

Le Comte. — La sève est aux arbres ce que la lymphe est au corps humain. Vouç^, 30^; ijLemandece:^ ce que ej^t^ qiî8 ^ Ij ^"i phe? c^estla partie aqueuse du sang, cellci d^p^ le laijt do^^t ogt fait le petJitnUit,, car vous savez aussi que le sang et le lait ont la même composition, c'est-à-dire la partic aqueuse, la partie caséeuse dont onf^it îe fromage, et la partie bitureuse qui donuQ^ Iç beurre. jQa^Jes plantes ^ il paraît quo la sève ou partie aqueuse, est le seul li-^

^4 l'A JOLIE FERME.

<juide ; elle monte et descend comme notre sang. Je ne vous expliquerai poiut le jîîécanisme de cette belle opération de la nature ; je n'en aurais pas le temps : je me bornerai à vous dire que la sève^ au printemps, ne paraît employée qu^à orner les plantes, et qu'elle pénètre peu alors dans les racines : c'est ce qu'on exprime en disant la sève monte. Si à cet instant vous enlevez la plante, vous contrariez l'opération de la nature, et la plante meurt faute de suc dans les racines qui leur donne la force de pousser de nouveaux chevelus qui servent à la fixer dans la terre ; tandis qu'à l'automne on a la sève du priptemps : toute l'action végétative se porte vers l'extrémité inférieure de l'arbre, et lui donne tous les moyens de supporter-lt^ transplantation.

Je voue le répète : elle est toujours dangereuse pour le chêne, quand il n'est plus très jeune. Mais revenons au choix de vos arbres : il vous impose des devoirs auxquels vous n'avez peut-être pas réfléchi.

LA JOLIE FERME. sS

Le charme doit rinstruîre, ma chère Mélanie, à le* prêter à prendre les formes^ qui conviennent à ceux qui dirigent ton éducation. Vois ces jeunes charmilles; elles^ soujQTrent sans se plaindre que Ton relran^ che le luxe inutile de leurs rameaux 5 qu'on les redresse, qu'on les ploie, suivant la volonté du jardinier :.de même une jeune personne doit avoir pour sa mère une parfaite docihté. Toi^ mon fils, ta peux être, comme le chêne^ le premier de ta famille ; mais, je te l'ai dit, cet arbre précieux a moins reçu cet honneur, à cause de la majesté de son port, la grande élévation où il parvient , la beauté de feuillage, que parce que son bois résiste aux intempéries de l'air et au temps ; qu'il peut acquérir un beau poli sans perdre de sa solidité : ainsi l'homme appelé par son rang dans la société , pour avoir des distinctions, doit les mériter par la solidité de son jugement, sa force contre les événemens de la vie et sOn urbanité, qui n'ôte

2t6 1^ SmAE FERME.

rien à la fermeté de son caractère. A ce prix, mon ami, le chêne sera un emblème qui te conviendra ; et toi , ma petite So-^ phie, toi qui ne peux encore bien com-r prendre ce que ces allégories ont d'intéressant pour tes aînés, vois seulement comme le tilleul est beau ; mais prends garde de ii'êtfe, comme lui, qu'un ornement presque frivole, caria longue vie n'est pas à désirer, si elle n'est pas remplie par des actions utiles. Et toi, Charles, tu dois re-mercier ton frère etia sœur du choix qu'ils ont fait pour toi. L'orme croît sans orgueii et sans jalousie près du chêne. S'il n'est pas destiné, comme celui-ci, à cons-^ truire ces villes flottantes qui traversent les mers, ou à éiévfer des édifices duràBles^ il a reçu des premiers hommes une desti-^' nation bien utile. C'est ï'orme qui sert aux roues des charrues, à celles des chars qui transportent les moissons, à celles de ces énormes voitures qui conduisent ^ïinbrd au midi de l'Europe les productions de

LA XOLIB FERME» ^

rindustrie; c'est encore de son Ironc que se tirent cessantes (i), maintenant si légères, et en même temps si solides, de nos brillans équipages ; et lorsque ses branches ne peuvent servir au charronnage , elles alimentent nos foyers, et y donnent une chaleur plus vive qu'aucun aulre bois. Sois donc utile à tes semblables, dans des fonctions moins brillantes que celle des armes, mais plus chères à l'humanité ; èt^ réchauffe-les par ton éloquence, si, comme je le présume , tu es appelé aux nobles fondions de la magistrature. Les enfans promirent de se conformer aux instruc^fl fein^aade Ifiurpère, €td:'attendre Pautomnc^i; pfour répîaPnter leurs modèles. M. de Ré^S geville emmena ses fils dans la campagne^ leurs sœurs revinrent au château attendre?! k réveil de leur mère, que la fatigue dm

T-îri

ù) Pièces cintrées qui forment le cercle de^* roues.

voyage avait fait rester plus tard quê'de coutume dans son lit.

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