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CHAPITRE I

Ulf PENSIONNAT DE J RUNES DEMOISELLES.

Par une belle journée du mois d'août, uoe trentaine de jeunes flUes, vêtues toutes de la même manière, couraient et se poussaient pour sortir plus vite de la classe, et se rendre dans un assez beau jardin dont elles avaient la jouissance pendant les beures de récréation.

Si vous n^avez pas été élevé dans une pension, vous ne pouvez vous faire une idée du bruit, du mouvement qui s'opère lorsque cette beure tant désirée se fait entendre : si vous avez participé aux études scolastiques, vous devez en avoir gardé le souvenir; il y a de ces sensations que Ton n'oublie jamais : ce sont celles qui ont été causées par un grand plaisir ou une vive douleur, car le cœur a souvent plus de mémoire que l'esprit.

Ensuite, il y a bien de ces personnes apatbiques qui,dans toute leur vie, n*ont jamais éprouvé ni plaisir ni peine, à qui tout est indifférent, le malheur de leurs amis, la souffrance de leurs enfants, le bonbeur de leur famille. Chez celles-là, sans doute, le cœur doit avoir peu de mémoire, par la raison fort simple qu'il n'éprouve jamais rien. Il bat toujours également, et seulement pour marquer qu'il existe, comme un mouvement de pendule pour vous faire voir que les aiguilles marchent bien. Ces personnes-là sont, dtt-on, plus heureuses que les autres ; moi»

je n'en crois riei\^.(;iu>dii moins je n^envie pas leur bonheur.

Revenons à notre pensionnat de demoiselles. Je dois Yous^dire en pa^^ant qu'il est situ^ à Paris, daqs la Chaussée-4*Ahtin; qu'il est tenu avec soin, aVec élégânqe oiême, et d'après les méthodes, nouvelles; que les demoiselles qui en sortent savent beaucoup mieux chanter, dessiner, danser, saluer, marcher et faire la révérence que faire des reprises , remmaillei: des bas et coudre un bouton. Mais ce n'est point un réproche que j'adresse ici aux élèves ni aux institutrices : ceci regarde seulement les parent^. Lorsque vous mettez vos enfants dans un élégant pensionnat, lorsque vous payez fort cher pour qu'ils reçoivent une éducation plus brillante que solide, c'est que probablement vous avez de la fortune, une dot à leur donner ; c'est que votre ûlle, qui aura un jour des domestiques à ses ordres, n'a pas besoin de s'occuper de petits détails de ménage auxquels elle ne descendra jamais; c'est quei, née pour briller, s'amuser et plaire, elle doit avant tout faire une étude de ces arts d'agrément qui augmenteront ses succès dans le monde où elle doit vivre.

S'il n'en est pas ainsi, si votre fortune est médiocre, si pprès avoir fait donner à votre fille une éducation brillante, le goût des plaisirs, de la toilette, des grandes mapières, vous la retirez de son pensionnat pour la rcnferpier dans un petit appartement triste, à un quatrième ^tage, en lui donnant des bas à raccommoder, un rôti à surveiller ; puis ensuite, si vous la mariez à un épicier ou Il un rpodeste commis qui ne voudra la /mener au spectacle )|u'pne fois par mois et au bal que tous les ans ; oh ! alors yous êtes dans votr^^tort; et si yptre fille fait des sottises, ^i elle délaisse son mari^^ses epfants, son ménage, pour ^ji^rir la prej;antaiçç,, ne vous en prenez qu'à vous-mêmes; jfjy^^cela j|^^(^^^|a pr^naière^éduçatio^ e^t à yo^rç^ndicule vanité;, qui vous a fait élever votre fille en marquise

lorsqu'elle dev^t passer sa vie en très-simple ))ourgeoise.

Ce que je dis là ne corrigera personne, f en suig intimement persuadé, mais on est toujours'bien aisé de dire son opinion ; vous savez que les opinions sont libres.

Nous sommes donc dans un beau pensionnat de la Cbaussée-d'Àntin. Toutes ces jeunes filles qiii courent en folâtrant dans ce jardin, parce que l'heure de la récréation vient de sonner, sont vêtues d'une robe blanche, d'un spencer vert et d'une ceinture violette. La règle le veut ainsi, c'est fort bien, et lorsque nous voyons passer une pension de demoiselles avec une mise uniforme, notre œil est toujours plus flatté que si nous apercevions une foule de robes de couleurs différentes. Une armée sans uniforme aurait Tair d'Une émeute.

Mais on n'est pas aussi sévère dans un pensionnat de jeunes filles que dans un régiment. Ces demoiselles avaient bien chacune la robe blanche, le spencer vert et la ceinture violette, mais la règle n'était pas tellement rigide que l'étoffe dût être la même pour toutes les pensionnaires. C'est pourquoi la fille du riche banquier avart une robe en belle mousseline, tandis que celle d*un iemployé n'était qu'en percale ou madapotam. La nièce d'un marquis avait un spencer en levantine, et la petite fîllè d'un artiste en avait un en marceline. Puis il y avait aussi quelque différence dans là façon, dans les garnitures, et une énorme dans les boucles d'oreilles, colliers et autres bijoux que portaient les jeunes filles; ce qui n'empêchait pas la maîtresse du pensionnat d'assurer que toutes ses élèves étaient mises de même. Mais c'est ainsi que dans tout se pratique l'égalité.

, La plus jeune pensionnaire avait huit ans ; on n'en prenait pas au-dessous. Parmi les plus âgées, quelques-unes fo'jchaient à leur dix-neuvième année. H est probable que celles-là avaient pour mère des femmes qui dans lé

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monde se donnaient de vingfc-sept à vingt-huit ans, et la société de leur fille aurait beaucoup reculé leur acte de naissance.

il y avait là de bien jolies tètes, de ces figures vives et franches sur lesquelles la pensée se peint comme les traite dans une glace, de ces beaux profilsgrecs qui rappellent les statues antiques et les déesses du paganisme ; puis aussi de ces figures mélancoliques et rêveuses qui semblent deviner dans Tavenir plus de souffrances que de bonheur.

Quels ravissants modèles pour le pinceau de Courte pour ce grand artiste dont le talent nous rend, malgré la distance, la vue de la personne que nous aimons, avec Fexpression de ses traits, son esprit dans ses yeux, sa pensée dans son sourire !

Voyez ces jeunes filles; déjà dans leurs yeux se montre leur caractère : Tune, frivole et sans souci, court du volant à la balle, qu'elle délaisse bientôt pour la balançoire; dans le plaisir qu'elle éprouve à ces amusements, elle passe sans cesse de Tun à l'autre, parce 'qu'elle voudrait les goûter tous à la fois.

Ici, une petite fille de onze ans, à Tœil vif et décidé, se dispute avec ses camarades, et tout en discutant tape du pied avec force comme pour donner plus de poids à ses discours. Cette jeune fille ne veut jamais jouer au jeu que l'on propose; il faut toujours qu'elle change tout ce que ses compagnes ont arrangé, et elle finit ordinairement par faire faire ses volontés aux autres ; car, dans les pensions comme dans le monde, la persévérance est un bon moyen pour arriver à son but.

Les pensionnaires qui ont passé quinze ans préfèrent ordinairement une conversation intime avec une amie, aux jeux bruyants des petites élèves. Lorsqu'on est entré dans l'adolescence il y a tant de choses que l'on brûle de connaître ! Celles qui, aux vacances et aux fêtes, vont

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chez leurs parents et dans ]e monde, sont surtout questionnées par leurs compagnes. On leur demande des détails sur tout ce qu^elles ont vu : spectacles, bals, concerts, il faut qu'elles racontent minutieusement quel plaisir on y éprouve, quelles toilettes on y voit, ce qu'elles ont entendu de curieux; et il faut voir avec quelle attention on écoute le récit d'une soirée ou Tanalyse d'une pièce de théâtre ! Personne ne bouge autour de celle qui parle ; on se serre, on se presse, on la regarde, on recueille ses moindres mots : les députés et les avocats n'ont jamais un auditoire aussi attentif.

Une belle et grande demoiselle, qui venait d'avoir dixsept ans et dont le spencer liséré de velours était plus élégant que tous ceux de ses compagnes, est allée s'asseoir sur un banc de gazon où elle semble attendre que l'on vienne comme de coutume faire cercle autour d'elle. Cette jeune personne est fort jolie ; ses grands yeux bleus foncés sont surmontés de deux arcs parfaitement dessinés; dans sa bouche un peu grande brillent deux rangées de dents blanches et égales, enfin ses cheveux blond cendré accompagnent parfaitement sa figure, soit qu'on les mette en bandeau, soit qu'on en fasse de grosses boucles ou de belles nattes; avec cela un front noble et spirituel, une taille parfaitement prise, un petit pied, une main blancbe potelée et douce, une tournure élégante, une voix agréable, et vqus aurez le portrait de M^^^ Hélène de Brévanne.

Mais en toutes choses on prétend quUl y a le bon et le mauvais côté. Voyons le mauvais côté de M"« Hélène. H me semble qu'une jeune fille de dix-sept ans et qui est aussi jolie ne devrait pas en avoir.

W* de Brévanne n'est pas méchante, mais elle est capricieuse ; elle sait qu'elle a de la naissance, de la fortfine, et souvei^t e)|0 prend des airs fiers et dédaigneux

en parlante ses compagnes. Elle aime à se moquer, et ne souffrirait qu*avec impatience la plus légère plaisanterie; ènfiiï, habituée à dominer, à ^tre encensée, M"* Hélène fronce le sourcil et pince sa bouche lorsque devant elle on adresse uri compliment à une autre élève ; et alors on assure qu'elle est beaucoup moins jolie.

Les parents de celte jeune personne avaient de la fortune. Ayant perdu de bonne heure son père et sa mère, il ne lui était resté pour veiller sur elle qu'une vieille tante qui s'était empressée de placer la jolie Hélène dans iHi pensionnat qu'on lui avait recommandé comme un •des meilleurs de Paris et d'où les demoiselles sortiient douées de tous les talepts, de tous les agréments qui font les succès dans le monde. Quant aux vertus', aux qualités qui font plus tard d'une jeune personne une excellente mère de famille, la tante de M*ï« de Brévanne ne s'informa pas si cela était aussi compris dans ce qu'on enseignerait à sa nièce. La bonne dame aimait tant la petite Hélène qu'elle la trouvait parfaite ^ à ses yeux c'était un modèle de perfection au physique comme au moral.

D'après cela, vous devez comprendre que lorsque la jolie pensionnaire allait passer quelques jours chez sa tante, on la menait au bal, au spectacle, en soirée; on la promenait dans le monde, on la montrait comme un petit prodige; elle touchait sur le piano la sonate obligée, elle chantait une romance très-facile en s'accompagnant assez mal, et tout le monde de s'écrier, en l'écoutant :

— Quelle charmante enfant ! cette demoiselle sera aussi savante que jolie!... Elle sera excellente musicienne..., elle touche déjà du piano comme un ange! elle chante comme au Conservatoire!... — Et elle dessine aussi, s'écriait la bonne tante, en s'empressant de dérouler quelques grandes feuilles de papier qu'elle montrait à \^ société d'un air triomphant : Tenoz, mesdames, voiqi

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des tètes qui sont son ouvrage. — Oh 1 c'est très-l)ien..., c'est line Vénus cela, n'est-ce pas? — Non, c'est un gladiateur romain. — Ob ! c*est égal, c'est fort bien ! — Elle fait aussi des académies. . .,' mais en buste seulement..., parce que..., vous comprenez..., plus tard elle sera capable de peindre Thistoire. — Ce sera un petit phénomène ! — Et les sciences abstraites..., la géographie, par exemple, elle est très-forte sur la géographie. ..; demandezlui dans quel département est Paris, elle vous le dira. -^ Vraiment 1... d'honneur, c'est à ne pas le croire. — C'est comme cela. . . — Charmante enfant, et comme elle fait

bien la révérence ! — Elle danse aussi dans la perfection I — Oh ! alors, permettez-moi de l'embrasser.

Et on se repassait M^^*" Hélène, on l'accablait de caresses, de compliments, de bonbons. La jeune fille recevait tout cela comme chose qui lui était due ; étonnez-vous donc si dans sa pension elle se donnait des airs de princesse et ne pouvait souffrir la moindre contrariété, la plus légère contradiction !

Et pourtant Hélène était fort loin d'être un prodige; gâtée par les éloges, elle apprenait peu ; d'ailleurs sa tante avait recommandé qu'on ne la fatiguât pas. Aussi elle était très-faible sur le dessin, négligeait sa musique^ ne voulait pas apprendre ^histoire, et n'aimait pas à écrire parce que cela lui mettait de l'encre aux doigts.

Lorsque Héjène avait eu quinze ans , sa vieille tante n'avait pas manqué de lui dire :

— Qand tu t'ennuieras à ton pensionnat je te reprendrai avec moi ; ensuite je te choisirai..., ou plutôt tu te choisiras toi>méme un mari à ton goût. Belle comme tu l'es, avec des talents, de l'esprit, de la fortune... Tu as quinze mille livres de rentes, tu dois épouser ce qu'il y à de mieux..., un homme qui te donnera voiture...; jeyeuj; ^ue tu nies voiture, rnci cbè^e anijOt

•— Oh ! oui, ma tante, 9*écriait M"« Hélène, je le veux aussi. . ., un beau earrosso. . ., une livrée. . ., et un mari bien gentil, bien jolfgarçon. . . , n*est-ce pas ?

— Gela va sans dire ! Je te répète que tu le choisiras comme tu voudras, etsurtoutunhommequit*aime bien..., qui fasse toutes tes volontés..., car si on faisait du chagrin à ma jolie Hélène ! oh I je ne sais pas ce que je ferais, moi... Mais je ne crains pas cela; ton mari t*adorera, il sera trop heur eux d'avoir pour femme un ange comme toi.

La bonne tante qui élevait ainsi sa nièce aurait bien mérité qu'on la remît elle-même à Técole. C'est déjà un triste service à rendre aux enfants, que de leur promettre beaucoup de bonheur dans l'avenir, car il y a tout à parier qu'ils seront trompés dans leurs espérances.

Hélène n'avait cependant pas désiré quitter son pensionnat avant l'âge de dix-sept ans, car à sa pension elle était fort heureuse; traitée par les maîtresses avec les ' égards que Ton a toujours pour une élève riche, lorsque d'ailleurs elle ne mérite aucune réprimande; écoutée comme un oracle par les plus jeunes; caressée, choyée par ses amies ; enviée de quelques-unes, ce qui était encore un plaisir, la jeune fille goûtait là un véritable bonheur, et peut-être un secret instinct lui disait-il que celui qu'elle irait chercher dans le monde ne vaudrait pas les jours heureux qu'elle coulait au pensionnat.

Cependant la distribution des prix qui allait avoir lieu sous peu de jours était la dernière à laquelle Hélène de Brévanne devait assister; elle retournait ensuite dans le monde et disait un dernier adieu à ses compagnes.

Parmi les élèves que la belle Hélène honorait de son amitié était une jeune fille nommée Thénaïs : c'était une figure espiègle qui plaisait sans être jolie, c'était un de ces caractères vifs, enjoués, qui inspirent la gaieté parce qu'eux-mêmes sont toujours joyeux. Aussi Thénaïs était-

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elle le véritable boute-en-train de la classe; toujours prête à rire, à inventer quelque tour, à tourner en plaisanterie lescboses les plus graves, elle prenait aussi volontiers sur son compte les fautes commises par d*autres, car elle savait par un mot heureux, ou une petite moue bien comique, apaiser sur-le-champ la colère des institutrices, et ceqgi eût été puni chez une autre était souvent excusé lorsque Thénaïs s*en accusait.

Cette jeune fille était ce qu^on appelle dans les pension s une bonne enfant. Il y avait pourtant bien quelque peu de malice et de moquerie dans son humeur; mais lorsqu'elle voyait qu'elle avait fâché une de «es camarades, elle en paraissait si repentante, elle promettait avec tant de franchise de ne plus recommencer, qu'il n*y avait pas moyen de lui garder rancune.

Hélène aimait d'autant plus Thénaïs, que celle-ci n'était pas jolie, et que ses petits yeux, bien que très-vifs, son nez retroussé, ses grosses joues et-^es vives couleurs ne pouvaient jamais entrer en comparaison avec les traits fias et distingués de M"<> de Brévanne. C'est presque toujours sur les contrastes que se fondent les intimités. Les êtres faibles s'appuient sur les forts, les caractères tristes recherchent les personnes à humeur gaie, les bavards aiment les gens silencieux, les femmes coquettes ne se plaisent qu'avec celles qui ne le sont pas, et les femmes jolies ont toujours pour amies des femmes laides. Qu'on ne vienne pas me dire : qui se ressemble s'assemble ; ce proverbe est très-souvent faux.

Thénais Robertin était fille d'un grand monsieur qui avait eu le désir d'être artiste, qui avait voulu être peintre, poète, musicien, chanteur, compositeur, et qui avait dépensé son temps et son bien à tâcher de se donner des talents pour lesquels il n'avait reçu de la nature aucune vocation réelle; c'étaient chez lui des passions malheureuses.

Mais, tout occupé de lui, on conçoit que M. Kobertin n'avait pas eu le temps de s'occuper de sa fille. Quant à sa femme, il se frottait toujours les mains d'un air joyeut lorsqu'il disait qu'il avait eu le malheur de la perdre. Néanmoins il avait placé sa fille dans un pensionnat à la mode, en annonçant qu'il voulait que son enfant eût , comme lui, tous les talents. Puis il avait embrassé avec efl'usion la petite Thénaïs; qu'il avait été ensuite fort longtemps sans venir revoir. Lorsque par hasard il venait au pensionnat, il ne manquait pas de dire à sa fille, de manière à être, entendu des autres élèves :

— J'espère que tu as des talents ; que tu seras comme ton père..., enfin que tu feras parler de toi dans le monde? La fille de M. Robertin ne peut pas être une bête, ou alors je te renierais pour mon enfant !

— Oui, mon petit père, répondait Thénaïs en sautillant. Oh I j'apprends tout plein de choses..., j'apprends à...

— Un instant, je t'arrête, ma fille. D'abord il ne faut pas m'appeler : mon petit père. Fi donc ! c'est trivial , commun! Il me semble entendre une marchande de la rue du Temple appeler son mari, et lui crier, pour la moindre chose : Voulez- vous ceci, monsieur Bertrand..., ou : Feras-tu cela, monsieur Dupont?.. Appelle-nrioi ton cher ami ou ton bon ami..., ou ton ami tout court. Voilà comme cela se pratique dans le monde artistique.

— Ça suffit, petit père... — Hein?... — Ah! pardon !.. Ça suffit, bon ami, cher ami... tout court... Oh! soyez tranquille, papa, je m'y habituerai. — A la bonne heure. Nous disons donc que tu auras beaucoup de talents ? — Oh! ouï, papa..., cher ami... D'abord, je sais jouer... — Moi, ma fille, je viens de terminer une romance qui a un énorme succès dans le monde... Toutes les dames pleurent en la chantant! Le sujet est : ïa Mort de Ce\sar,.. J'y parle Irès-adroitement des oies du Capitole et des cor-

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neilles 4^ funeste présage que César vit passer sur sa tête Iç jour où U fut assassiné ; cela fait très-bien en mi-bépu)l.,, Jç t'apporterai cette romance ; tu Rapprendras et la cbaoterais^.. J*appelJe cela ()e la musique historique; c'est uo genre nouveau que J'ai inventé.

, — Oui, papa, mop ami, je la chanterai... On me fait aussi composer des vers... Les demoiselles sont auteurs ici... Oh! nous avons toutes beaucoup d'esprit, cela entre dans notre éducation... Je fais une pièce de vers sur ..

— Moi, ma fille, je fais bien autre chose... Je termine une comédie en trois ou cinq actes... Je ne sais pas encore où je m'arrêterai..., mon intrigue est si compliquée..., ça peut me mener très-loin!.. J'ai lu des scènes de ma pièce à des matinées musicales..., car maintenant les matinées musicales sont presque toujours entremêlées de lecture. . . , de poésies. ^ . ; cela fait très-bien, cela repose les oreilles. Je ne peux pas te dire TefTet que ma pièce produit dans la société..., c'est idéal!... cela tient du délire..., tout le monde se tord de rire. ..; c'est au point qu'une dame m'a dit, lors de ma dernière lecture : Ah ! monsieur, finissez, de grâce..., arrêtez..., ou je ne réponds pas de moi... J'espère que c'est flatteur. Je donnerai ma pièce aux Français... ou au théâtre du Panthéon ... Je verrai . . . , je me déciderai . . . . — Papa. . ., cher ami...^ je dessine aussi... — Parbleu! je paye assez cher ici pour que Ton te donne beaucoup de talents..., il serait joli que tu n'apprisses rien!.. — £n ce moment j'achève une étude de... — Figure-toi, ma fille, que je me suis aussi fait une réputation en peinture..., c'est surtout dans les chevaux que j'excelle! Je me suis jeté dans les chevaux à corps perdu : j*en fais avec la plume, avec un crayon, avec un moisceau de charboni.., en deux traits c'est achevé..., cric!.. . crac!... voili un cheval... ; aussi mon talent a fait du bruit... Dès

qu'on m^aperçoit, on me crio : Ah ! Robertîn, fais-moi un cheval ! je t'en prie... On me donne une plume ou du charbon... Si je suis dans un jardin, j'en fais sur les murs...; si j'écris à un ami, j*en mets au bas de ma lettre..., si je dîne en ville, je retourne mon assiette, et cric crac..., un cheval dessus...; et c^est quUls ^nt tous le cachet du talent! Je ne serais pas étonné qu'on m'appelât quelque jour Bobertin-Cheval,

— Oh! mon petit ami... papa..., moi je fais aussi de. . . — C'est bien, ma fille; je suis très-satisfait de savoir tout ce que tu fais, et de suivre tes progrès dans les arts...; tu vois le tendre intérêt que je te porte, je me flatte quo cela t'encouragera... Adieu, Thénaïs, je reviendrai te voir dès que j'aurai le temps..., mais c'est bien rare que j'aie le temps! Je suis tellement recherché dans le monde... J'aurai soin de t'envoyer ma romance... et ma comédie dès qu'elle sera terminée. . . Tu la réciteras; cela te formera dans la déclamation, et une demoiselle bien élevée doit savoir déclamer. . . Ah ! veux- tu que je te Tasse un cheval?. .

— Oh ! oui, mon petit. . . cher ami. — Donne-moi une feuille de papier. . . , une plume. . . C'est cela. . • Je vais te faire un cheval avec un Cosaque dessus... Là..., tiens, regarde..., c'est fait.

— Oh! mais c'est très-bien! — Ma foi, je ne connais qu'Horace Fernei qui les fasse mieux que moi..., et encore il ne les fait pas si vite. . . Ces choses-là se vendront bien cher quand je serai mort. . . Quel dommage qu'on ait lavé toutes ces assiettes sur lesquelles j'en ai fait... Enfin ! . • • Adieu, ma fille ; pense toujours à ton père dont tu es l'idole, et qui ne te perd pas de Vue.

Et M. Robertin se disposait à déposer un baiser sur les grosses joues de sa fille, mais souvent il s'arrêtait en re-

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gardant Thénals, et secouait la tête d*un air mécontent. Alors la joyeuse enfant lui disait :

— Qu'avez- vous donc, mon petit papaK.. est-ce qqe vous me trouvez vilaine?. .. — Non, ce n'est pas cela; tu n'es pas une Diane, une Niobé, mais tu ne peux pas^étre vilaine, car alors tu ne serais pas ma fille. Ce qui me con* Irarie seulement, c^est que tu as de trop grosses joues, et qui sont très-rouges; cela n'est pas distingué, c'est paysan endiablé!

— Ce n'est pas ma faute, moi, si je suis grasse, si j*ai bonne mine. ^ Tu appelles cela bonne mine, de ressembler à une lune !. . . Une bonne mine est une figure longue, pâle, mélancolique et quelque peu souffrante... — Ah ! mon papa, je ne veux pas souffrir, moi ; j'aime mieux ressembler à une lune. ^ Thénais, vous ne me comprenez pasi... Ona l'air souffrant, mais on ne souffre pas du tout; c'est seulement un air qu'on se donne. Je crois que tu manges trop, ma fille. ^ Je ne mange qu'^ma faim. ^ Alors, c'est que tu as trop faim. Enfin, n'importe, il faut espérer que tu maigriras et que tu pâliras. Adieu, ma fille; tu vois tout l'attachement que j'ai pour toi; sois digne de ton père; ce sera ton plus bel éloge.

Et M. I{&bertin,jiprés avoir embrassé Thénaïs, quittait le pensionnat en fredonnant sa romance, et en recom* mandant à sa fille de moins manger, recommandation que la joyeuse enfant avait grand soin de ne pas suivre, parce qu'elle ne voyait pas la nécessité de perdre ses couleurs et ses grosses joues.

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