‹ La jolie fille du FaubourgChapitre 2 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

1IAB6UEB1TB.

Revenons au jardin, où les pensionnaires prennent kar récréation.

14 La joUb rtLLB

h Voiis ai bit le portrait d'Hélène de Brévaniie , dé Théna!s Robertin ; il y aurait encore beaucoup d'études à faire parmi cel jeunes flUes , qui , dans les plaisirs de la récréation, laissent Yoir leurs sensations, leurs goûts, leurs bonnes qualités et leurs défauts ; car dans ce mooient aucune des pensionnaires ne cherche à dissimuler ses penchants. Quelquefois pendant la classe , et sous les yeux d'une sous-mattresse, on prend un petit air hypocrite pour cacher son ennui ou sa mauvaise humeur» ou bien on se mord les lèvres pour retenir une envie de rire; mais ici on est libre ; on rit, on joue, on cause , on dit tout ce qui vient à Tidée, et c'est alors qu'on se montre vraiment ce que l'on est.

La récréation était fort animée. Bans un carré du jar« din on jouait au volant » on se renvoyait des balles, on lâchait d'enlever un tout petit cerf-volant, et pour la moindre bévtie, c'étaient des cris de joie, des exclamations de plaésir longtemps prolongés.

Un peu plus loin on courait, on jouait au chat, à cachecache, à colin-maillard* puis sous un grand bosquet les élèves plus âgées étaient rassemblées ; on y causait , on s'y contait des histoires; on faisait le récit de ce qu'on avait vu do curieux la dernière fois que l'on avait été chez ses parents. Ensuite on parlait de la prochaine distribution des prix. Chacune émettait ses vœux, ses espérances. C'était une journée attendue avec impatience par toutes les pensionnaires; aussi revenait-on toujours à ce sujet de conversation, et là, Mii« Hélène deBrévanne étaii; écoutée comme un oracle , tandis que la grosse Théna!s provoquait souvent des édats de rire par ses saillies et la gaieté de ses reparties.

Mais au milieu de cet essaim de jeunes filles qui sem' blent être là pour ne songer qu'au plaisir, pourquoi en est-il une qui se promène seule, qui ne joue pas avec les

autres, qui n*a point sa place parmi les groupes formés dans le jardin ?

Serait-elle donc si disgraciée de la nature que sa vue pût inspirer le dégoût et repousser ses jeunes compagnes? Hais non ; elle peut avoir treize ans, sa taille est svelte et bien prise, sa démarche a de la grâce, sa figure est douce. Intéressante ; ses yeux bruns et fendus eli amande sont souvent baissés vers la terre, car la timidité, la modestie sont peintes sur le front candide de cette jeune fille ; mais alors même on peut admirer la longueur de ses cils d'é-béne qui font opposition avec la blancheur de son visage, que M. Robertin ne pourrait pas accuser d*étre trop joufflu / et trop rouge.

11 semble au contraire qu'une expression de tristesse se mêle souvent au gracieux sourire de cette jolie en« faut, et pourtant nulle ne fut, pour plaire, plus favorisée de la nature; car après avoir admiré ses be§ux yeux, sea longs cils, il fallait encore convenir que la jeune fille avait la bouche plus petite et mieux ornée qu'aucune de sea compagnes; que son nez était parfaitement en propor* tion avec les autres traits de son visage, enfin que ses cheveux châtains étaient pluslongs et plus beaux que ceux des autres pensionnaires.

Avoir ites peines à treize ans, c'est trop tôt: le chagrin a toiijours tort de venir; mais à peine dans Tadoleseenee» les peinea devraient être légères et glisser sur le cœuf sans jamais y pénétrer. Qui peut donc causer la tristesse de eette petite 8II9, qui semble faite pour inspirer te plus doux intérêt ?

Si nous l'avions suivie dans le jardin déd le commen-> eement de la rêeréation, nous comprendrions la cause de sa tristesse. Marguerite, c'est le nom do cette jeune fille, s'est approchée de plusieurs élèves de son âge qui fbr^

ment une partie de volant, et d'une voix douce et timide leur a dit :

«- Mesdemoiselles, voulez-vous que je joue au volant avec vous ?

— Non , notre partie est complète ; nous n'avons pas besoin de toi.

A cette réponse faite d*un ton moqueur par plusieurs pensionnaires, Marguerite s*est éloignée, et, se dirigeant vers le bosquet où les grandes sont réunies pour causer, elle essaye de trouver une petite place sur le bout d*un banc; mais au lieu de se rapprocher pour que Marguerite puisse s'asseoir près'd*elles, les grandes pensionnaires s'éloignent Tune de l'autre en se jetant des regards d'intelligence, et Tune d'elles lui dit d'un air de dédain :

^11 n'y a point de place, Marguerite, allez vous asseoir autre part.

— Mais, mesdemoiselles, si vous vouliez vous serrer un peu, répond la jeune fllle; je ne suis pas bien grosse... Je serai contente de vous écouter, d'entendre des histoires ; je ne parlerai pas, moi ; je resterai bien tranquille près de vous.

— Oh dame ! il est sûr que si on veut se serrer un peu, dit Thénals, il y aura bien assez de place pour elle.

— Et moi, je ne vois pas pourquoi on se gênerait pour M^^* Marguerite! s'écrie Hélène d'un ton d'autorité, et elle ajoute à demi-voix : si elle reste là, je ne parle plus... Que cette Thénats est bête de vouloir que nous fassions gociété avec çà.

Toutes les grandes, qui se modèlent sur la belle Hélène , s'empressent de tourner le dos à Marguerite, et la' jeune fille repoussée du bosquet se dirige alors vers les plus petites pensionnaires qui jouent à une autre extrémité du jardin avec des quilles, des cerceaux ou des ballons.

Mais là aussi on refuse de l'admettre dans les parties que Ton a formées , et de petites filles de huit ans lui font la griniace ou lui tirent laiangue, en lui criant ;

-^ Mon 1 non ! nous ne voulons pas de toi.

Alors la pauvre Marguerite ne trouvant personne qui veuille jouer ou causer avec elle , cherche Tendroît le plus solitaire du jardin, et va s'y asseoir, passant le temps de la récréation soit à lire, soit à effeuiller une fleur, le plus souvent à réfléchir en faisant une petite mine chagrine ; car on réfléchit de bonne heure quand on a déjà des peines ; cela donne de la raison , cela rend l'esprit plus précoce; c'est une légère compensation.

Pour quel motif cette jeune fille si gentille et dont la voix était si douce se voyait-elle ainsi repoussée par ses compagnes?

Cest que son spencer, fait d'une étoffe légère , était usé depuis longtemps; qu'au lieu d'en recevoir un neuf de ses parents, la petite a été obligée d'y mettre des pièces, d'y faire de nombreuses reprises ; de plus, sa robe blanche est devenue trop courte, car Marguerite a grandi beaucoup , et on n'a pas depuis longtemps renouvelé son trousseau; enfiasa ceinture violette est tellement passée qu'on ne sait plus au juste quelle est sa couleur.

Tou^cela n'empêche pas Marguerite d'être une des plus jolies du pensionnat, mais cela lui attire mille désagré-» ments, mille moqueries de ses compagnes; car le désir de briller semble né avec les enfants et surtout avec les filles. A huit ans cela s'occupe déjà de toilette ; la coquetterie, l'envie et la vanité sont trois défauts qui se glisseront toujours dans un pensionnat de demoiselles.

Depuis longtemps déjà les jeunes compagnes de Marguerite plaisantaient sur la mise de la pauvre petite. Cétail chaque jour des sarcasmes qui devenaient plus

1» LA I^Llft VILLfe

vtfti à mesure que tes vêtements de la jeune fille s'usaient d^Yantage.

— Marguerite, lui disait Tune en lui montrant une re* prise à son spencer, qn^est-ce que tu as done là ?. . . de la broderie!,.. Dites donc, mesdemoiselles, Marguerite yëut nous éclipser, ^elle fait (}os broderies sur son spencer.

— Tiens, il vient enqoro ie craquer sous ton bras. — Ab! cela lui donne de rair..*! c'est dans ]e genre etipa* gnol!

^ Marguerite, disait une autre, il parait qu'on a peur que tune marcbes sur ta robe..., ou que tu veux raontref tes mollets...; et ta ceinture..., est^cevrai qu^elleest couli^ur cbocolat?.,. Moi j*ai parié pour noire.

Alors toutes les pensionnaires éclataient de rire, et la petite Marguerite rougissait et baissait les yeux en r<^ pondant :

— Mesdemoiselles, ce n'est pas ma faute ; je n'ai pa^ d'autre ceinture.

— C'est honteux pour nous d^avoir une compagne si mal mise, disait M"* Hélène à ses amies; et certainement je ne jouerai jamais avec elle... Je ne veux pas de sa compagnie. — Ni moi. — Ni moi.

— Cette pauvre Marguerite! disait Tfiénaïs Robertin ; elle est pourtant bien gentille, et d'un bon caractère... Mesdemoiselles, si nous faisions une souscription pour rhabiller à neuf?

— Ah I voilà Une belle idée!... EstKïe que cela nous regarde, nous?... Sises parents n'ont pas le sou, pourquoi la mettent-ils dans notre pensionnat? — C'est vrai, ort aurait dû la mettre chez les sœurs qui élèvent gratis; d'autant plus que son père doit plusieurs quartiers de la pension..., j'en suis sûre, j'ai entendu madame lui demander de Fargent la d€!rnière fois qu'il est venu voir Marguerite. — ' E^hqq qu'elle compte paraître comme cela '

à la distribution des prix?... Ce serait joli..., elle a Pair d'une pauvresse. — Ce serait trés-bumiliant pour nous. — J^cflpère bien qu'elle n'en aura pas, de prix. ^ Oh Dont elle ne peut pas en avoir.

Tels étalent les discours que les jeunes pensionnaires tenaient sur Marguerite, et M"« Hélène de Brévanné se montrait toujours (brt mal disposée pour elle. Peut-être l'extrême beauté de la jeune fille lui donnait-elle réellement plus d'humeur que la rue de son spencer reprisé et de sa ceinture passée.

le père de Marguerite se nommait Meynaud ; il était^ veof, et n'avait qu'une place fort minime ehez un ban« fuier de Paris. Cependant, sans consulter Texiguité de ses moyens, il avait voulu mettre sa fille dans un pensionnat destiné plutôt à des enfants riches qu'à la fille

d*un modeste commis. Etait-ce l'amour paternel ou la vanité qui l'avait fait agir ainsi ? Il est bien difficile de lire dans le cœur des hommes, et nous-mêmes il nous arrive souvent de chercher à nous tromper sur nos propres sen* timents.

La récréation touchait à sa fin, lorsque le bruit d'une sonnette annonça que quelqu'un se présentait à la grille d'entrée.

Aussitôt les regards des jeunes pensionnaires se diri^ ' gèrent iFors la cour, que l'on apercevait du jardin, car i répoqu%des prix et des vacances les visites des p^ rents sont plus fréquentes dans les pensions, et cha^ que ^ève voulait voir si c'était pour elle que Ton avait sonné.

La grille fbt ouverte, et un monsieur entra dans la pre^ Bière oeur : c'était un homme d'une cinquantaine d*an< nées, d'une taille moyenne, dont le visage, qui avait dû être beau, semblait fatigué et amaigri par les veilles, qooiqM l'eMl eât conservé de Téclat et do la vivacité Ce

SO LA JOLJB iriLLB

monsieur, dont la mise était modeste, mais convenable, se tenait un peu voûté, habitude assez fréquente chez les gens de bureau. Il tenait alors un paquet sous son bras.

— C'est M. Meynaud... — C'est le père de Marguerite, se disent les pensionnaires. — Ah ! c'était bien la peine de nous déranger de notre jeu pour le voir entrer ! — Mais il a un paquet sous son bras..., je voudrais bien savoir ce qu*il y a dedans. — Et moi aussi. — 11 vient peutêtre chercher sa fille ? — Oh, tant mieux ! — * Non, tu sais bien quMl ne la fait jamais sortir.

Pendant ce dialogue, M. Meynaud est entré dans Tintérieur de la maison, et après être resté quelques moments avec la mattresse du pensionnat, il est introduit dans le jardin par une sous-mattresse qui crie :

— Marguerite Meynaud!. •• Où est donc Marguerite Meynaud, mesdemoiselles?

C'est à qui des jeunes filles ne répondra pas. Enfin Thénais s'écrie :

— Elle est là-bas, au fond du jardin, qui se promène.

— Pourquoi donc ne joue-t-elle pas avec vous, mesdemoiselles? reprend la sous-maitresse en lançant un regard de mécontentement sur les jeunes filles. Celles-ci ne répondent rien, et se contentent de chuchoter entre elles. Mais M. Meynaud dit à la sous-maîtresse :

— J'aperçois ma fille; je yous remercie, mademoiselle, je vais la trouver. ^

Marguerite était restée triste et solitaire au fond du jardin ; elle avait bien entend^ sonner, mais elle n^espérait pas qu'on viendrait la voir. Tout à coup elle entend marcher dans l'allée où elle est assise, elle lève les yeux et aperçoit son père. Un cri de joie lui échappe, et en même temps elle court se jeter dans ses bras.

— - Mon père, mon bon père, que je suis contente! -— Bonjour, Marguerite, bonjour, ma fille. Il y a bien long-

DC FAUBOURG. It

temps que je ne l'ai vue. — Oh oui, je m'ennuyais de ne pas vous voir... — Ce n*est pas ma faute..., j*ai tant d'occupations... Et puis cette fois je ne voulais pas venir sans t'apporterce qui t'est nécessaire..., une robe..., un spencer neuf.. , une ceinture...; enfin tout ce qu'il te faut. Tu en avais bien besoin, ma pauvre petite !...maisce n*est pas ma faute si tu n'as pas eu cela plus tôt. — mon père, que vous êtes bon!... Mais cela ne devait pas vous empêcher de venir m'embrasser. Vous savez que je suis si heureusequand vous venez... — Oui, je sais que tu aimes bien ton père..., que tu es une bonne fille. Et tu apprends toujours bien ? — Oui, mon père, je crois que mes mat* très sont satisfaits de moi. — Tant mieux, ma fille; tâche d'acquérir des talents; nous n'avons pas de fortune, mais les talents la font rencontrer quelquefois ; étudie aTcc persévérance la musique, le dessin. Ton écriture est belle, je viens de la voir... Et Torthographe?-— Oh ! papa, je De fais presque plus de fautes..., encore un peu dans les participes... C'est bien difficile, les participes, mais en taisant bien attention, je ne me tromperai pluis. — Allons, il faut espérer que tu auras quelques prix cette année... - Tu n'en as pas obtenu les autres années, et pourtant il me semble que tu en méritais. — Dame, mon papa, on ne peut pas en donner à tout le monde, il y en a tant qui en mé- * riteot... — Et pourquoi donc étais4u seule dans cette partie retirée du jardin, au lieu de jouer, de t'amuser avec les autres élèves ?

Vaiftierite baisse les yeux, rougit et balbutie avec em* barras:

— C'est que... c'est que..., je ne sais pas. — Allons, ma fille, ne noientez pas. — Mon papa, ces demoiselles ont refusé de jouer avec moi..., elles me refusent toujours..., je ne sais pas pourquoi...;je ne leur ai rien fait, cependant.

n LA jrOLie FILLE

En disant ces mots la petite fille détournait la tôte pour cacher à son père des larmes qui roulaient dans ses yeux, ifais celui-ci, dont le front s'est rembruni, pousse un profond soupir, en murmurant :

-^ Ah ! les enfants ne valent pas mieux que les hommes t

Puis M. Meynaud attire sa fille à lui et Tembrasse ten«> drement, en lui disant :

— Va changer de toilette, ma pauvre petite, va..,, et je gage bien que tes compagnes t'admettront à leurs Jeux. Adieu, ma chère amie ; c*est dans six jours la distribution des prix; j'y serai et je remmènerai ensuite avec mot pour toute la journée. Je veux te procurer un peu d'amusement.. • Gela est si rare pour toi! Je te conduirai au spectacle. — Oh! merci, mon papa... Tous partez déjà? <*- Oui, adieu. — Je vais vous reconduire jusqu*à la porte.

Marguerite va reconduire son père. Ensuite, après en avoir demandé la permission, elle monte au dortoir ei quitte ses vieux vêtements pour mettre ceuii que son, père vient de lui apporter.

lorsque la jeune fille reparaît dans le jardin avec sa nouvelle toilette, qui lui va è ravir, un cri de surprise s'élève parmi les pensionnaires. Les plus petites accourent à elle en lui disant ;

^ Que tu es bien mise, Marguerite ! tu n'es plus reconnaissable.,.; ton spencer était si vilain.,, si vieux ! ^ Ta ceinture est belle aussi !

J^s grandes pensionnaires ne disent rien ; elles se con<> tentent d'examiner pièce i pièce la toilette de Marguerite. Mi»« Hélène se pince les lèvres, et dit d'un air mo* queur i

<— Je gage bien que TétofTe de son spencer n^est pas de gros de Naples comme le mien.

-r* C'est égal, dit Thénais, il faut eonvenir que Margue* rite est bien joliq comme cela !

Dv VAimotBo. ta

— le ii*eii JoileTai pas plus avec elle pour «ela, reprend Héiène, et Je suis enchantée de quitter le pensionnat dans huit jours, tat je iie puis pas souffrir cette petite Mej naud.

Mais, en dépit dés railleries de M>^ dé Brévanne, là toilette neuve a fait son effet; et, ainsi que Favait préTu M. Meynaud, Marguerite trouva facilement à se mêler aux jeux de ses jeunes caramades de classe/

Fanilaê vanitatum^ et omnia vaniias !

L'Écriture a bien raison.

CHAPITAE III.

tNB DISTRIBUTION DB PBIX.

C'est an jour qui fait époque dans la yie lorsque, bal* lotte entre la erainte et l'espérance, on entre dans cette salle où des récompenses doivent être données au tra-* vail, au mérite, au talent.

 tout âge, rtaomme est atidé de gloire ; ce désir de MUer, de remporter sur les autres, est placé dés l'enfuice dans notre cœur pour augmenter notre force, notre courage, notre émulalion. Les gens qui n'ont point d*attour-propre font rarement de grandes choses.

Le» parents partagent Tanxiété de leurs enfants, et souteot chex eux elle est plus forte encore, car ils pren« Iront leur pari des oompliments que Ton adressera à leur fils ou à leur fille ; quelquefois même ils ont eu Timprudence de prôner d'avance le mérite de leurs enfants, et ils flonl alors cruellement mortifiés quand ceux-ci ne reçoivent point de prix.

Mais puisqu'il est avec le Ciel des accommodements, il doit en être aussi avec les instituteurs et institutrices ; on a a me qqe Ni, eomme ailleurs, il y a moyen de se rendre

H LA JOLIB FILLB

ses juges favorables. Je ne veux médire de personne, mais je crois peu à la justice des hommes; quant à celle des femmes. . ., c'est différent, je n'y crois pas du tout.

Maintenant une distribution de prix est une espèce de spectacle auquel on invite non-seulement les parents, amis et connaissances, mais encore des notabilités dans les arts, dans les lettres, dans les sciences. Ainsi vous ne connaissez pas du tout M*"® ''**, ni son pensionnat, et cela n^empéche pas qu'un beau jour, vous recevez par la poste une lettre dans laquelle on vous invite à venir assister à la distribution des prix, qui se fera tel jour, à telle heure, et qui est quelquefois suivie d'un concert ou d'un bal.

C'est un moyen comme un autre j'avoir beaucoup de monde; peut-être en est-ce un aussi pour exciter encore plus l'émulation des élèves. Nous sommes sur la route du progrès et par conséquent des innovations ; le statu qyio est pour les esprits étroits ou timides.

Je n'ai donc pas besoin de vous dire qu*il y avait foule dans ce beau pensionnat de la Ghaussée-d'Antin , qui comptait parmi ses élèves des filles de comtes, de mar« quis, de banquiers, d'agents de change, de membres de rinstitut et de fabricants de sucre de betterave.

La distribution était annoncée pour deux heures, et dès midi, il y avait foule dans les salons, queue de voilures à la porte, à laquelle il ne manquait que des gardes municipaux à cheval, pour que l'on crût entrer dans un théâtre.

La maîtresse du pensionnat recevait les parents de ses élèves avec grâce et aménité ; cependant il y avait tou-jours quelques révérences de plus et quelques places réservées pour les personnages titrés, les sommités du commerce et de la finance. On se tourne toujours vers le soleil vie monde est fait ainsi, nous ne le changerons pas.

DU FACBOUBfi. S»

Les parents \enaient en masse. Avec leur père et leur mère, beaucoup d'élèves voyaient arriver leurs tantes, oncles, cousins, cousines ; de tous côtés on se saluait, on se souriait , absolument comme à la première représentation d'une pièce d'un auteur en renom. Une mère montrait du doigt sa fille placée au fond de la salle, près do ses compagnes, en s'écriant :

— Comme elle est roûgel pauvre chère amie!... c'est la peur..., c'est la crainte qui la fait rougir. . . Tranquiliise-toi, chère enfant, tu 'auras quelque chose !... si tu n'avais pas de prix, je te retirerais tout de suite : j'ai eu soin de le déclarer à ta maîtresse de pension.

Un peu plus loin, un petit garçon tirait l'habit de son père, en criant :

— Papa, si ma sœur a un prix7 qu'est-ce que tu me donneras? — Silence I Dodolphe, taisez-vous. — Moi, je veux quelque chose aussi ! Tiens. . ., on ne me donne jamais rien. — Monsieur Dodolphe, respectez Fendroit où vous êtes..., soyez sage, raisonnable. — Je veux qu'on me donne quelque chose à moi..., je veux le prix de ma sœur. — Si tu ne te tais pas, tu auras le fouet en rentrant. — Hi, hi, hi, hil...

Et le papa était obligé de sortir avec M. Dodolphe, qui causait du scandale parmi la société.

Les jeunes pensionnaires étaient assises au fond de la salle, placées par rang d'âge, se tenant bien droites et n'osant pas causer entre elles. Les unes avaient les yeux modestement baissés ; d'autres souriaient avec confiance à leurs parents qu'elles apercevaient placés sur des bancs, à l'autre extrémité de là salle ; mais toutes, laides ou jolies, étaient intéressantes par le rôle actif ou passif qu'elles jouaient dans cette solennité. •

Cependant, comme la beauté captive toijyours les yeux, W^ Hélène de Brévanne était une de celles vers qui

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les regards se portaient le plus fréquemment, et on entendait répéter de tous côtés :

— Voilà une bien Jolie personnel... — Charmante, et d*une jolie taille..., belle tournure!... Tair fort distin* gué!... — Ce n*est pas étonnant! c'est M"« de Bréyanne..., la nièce de cette yieille dame que vous voyez là-bas, assise sur ce fauteuil, au premier rang. . ., qui a de si belles boucles d*oreilles en diamant. —Ah ! je vois..., je vois. Ce sont des gens riches? — Très-riches. On dit M^^' de Brévanne pleine d^csprit et de moyens. Elle aura plusieurs prix, j'en suis persuadé.

Mais après Hélène, et quelquefois même avant elle, on remarquait et on admirait Marguerite Meynaud, cette Jeune fille entrant à peine dans l'adolescence, et dont les traits étaient si fins, si doux, le sourire si candide, le front si modeste; parmi tout ce monde rassemblé là, les suffrages étaient partagés, mais souvent Marguerite obtenait la préférence.

— Cette petite fille est encore bien jeune, di^it-on» mais elle sera très-jolie aussi; et, lorsqu'elle aura Tâge de la grande, je crois qu'elle sera mieux. — Oh ! c^est tm autre genre de beauté : M>>« de Brévanne a l'air plus noble. — Noble, chez une demoiselle de dix-sept ans, ressemble trop à sufQsant et hardi; je préfère l'air doux et modeste de la plus jeune.

Deux heures venaient de sonner, et la cérémonie allait commencer. L'immense classe où se faisait la distribution des prix était comble, la foule débordait dans deux pièces voisines, où l'on se tenait debout, monté sur la pointe de ses pieds, et se pressant contre la porte de la gran&e salle.

Le coup d'œil était fort beau, car fai classe, ornée pour la cérémonie, était tendue partout avec des draperies et

des guirlandes de fleurs naturelles ; au fond, sur une es* pèce d'amphithéâtre dressé à cet effet, on voyait toutes las jeunes pensionnaires, dont le costume uniforme produisait un effet charmant. Sur une estrade, se tenait la maltresse de pension, ayant à ses côtés les sous-mattres* ses; puis sur deux tables élégantes placées devant Testrade étaient les divers prix, consistant eh couronnes et livres plus ou moins bien reliés. Enfin, toute l'autre partie de la salle était garnie de banquettes et de chaises, sur lesquelles étaient les parents et connaissances, et à Pénétrée des portes une foule, debout et compacte, terminait le tableau.

Pour donner plus d'éclat i la cérémonie, un superbe piano était placé derrière l'estrade, et un professeur at« taché au pensionnat devait jouer un fragment de marche ou de morceau d'opéra italien, toutes les fois qu'une élève irait recevoir un prix. Cette innovation était de bon goût, et donnait quelque chose de plus imposant à la distribution. D'ailleurs, la musique fut de tout temps la compagne Indispensable d'une cérémonie. On est baptisé, on se marie et on se fait enterrer avec de la musique ; on va danser et on va à la guerre avec de la musique; pour que le travail délasse l'ouvrier, il y joint du chant, qui est encore de la musique ; pour calmer nos soulîrances, pour exalter notre courage, pour égayer notre flme, rien de meilleur que la musique. Honneur à la musique I

EmoUil mores nec slnît esse feros.

Le piano, en retentissant dans la salle vaste et sonore, annonce que la cérémonie va commencer : les conversations, les causeries cessent ; chacun se tait et attend avec impatience; tous les regards sont tournés vers les élèves etrestrade où trône celle qui va distribuer les couronnes*

Hais tout à coup un grand broubabii m fait entendre

dans une des pièces qui précèdent la classe ; en vain quelques personnes se détournent avec humeur pQur réclamer le silence, le bruit augmente à chaque instant. Ce sont plusieurs personnes qui parlent à la fois, qui poussent,^ qui crient, conduites par un monsieur dont la voii perce par-dessus toutes les autres, et qui ne cesse de répéter :

«— 11 faut que nous entrions!... Je suis bien fâché de déranger, mais nous ne pouvons pas rester à la porte. D'ailleurs je suis sûr que j*ai des places réservées sur le premier rang dans la salle aux prix. . Ma fille va être couronnée..., je ne puis pas rester derrière avec ma société. Pardon, mesdames et messieurs... Nous passerons;... ohl nous passerons!... Je passe partout, moi-,... je ne sais point où je n*entrerais pas !

La maîtresse de pension s'informe de la cause de Tespèce d'émeute qui a lieu à l'entrée de la classe, et on lui apprend que c'est M. Robertin qui vient d'arriver avec onze personnes qu'il veut absolument rendre témoins du triomphe de sa fille Thénaïs.

M. Robertin, car c'était bien lui en effet qui bousculait tout le monde pour pénétrer dans la grande salle, tenait une dame sous chaque bras ; l'une pouvait avoir quarante ans, et était énorme; c'était une figure enflée par la graisse; deux joues qui semblaient vouloir peter, deux fluxions permanentes qui écrasaient un petit nez, qu'il devenait impossible de moucher, et cachaient deux petits yeux, qui se trouvaient fort heureux d^re à l'ombre; sous cette tète bouffie qui s'adaptait immédiatement aux épaules sans que l'on aperçût le moindre vestige de cou, venait une gorge volumineuse, de ces gorges qui gagnent le menton, le dessous des bras, et semblent vouloir tout déborder. Le reste de la personne était à l'avenant, c'està-dire qu*au spectacle il était impossible à cette dame de se placer aux stalles»

DU FAUBOURG, t9

Malgré son excessif embonpoint, cette dame était miso avec une extrême coquetterie. Elle portait un bonnet surchargé de fleurs, de nœuds de rubans qui retombaient en folâtrant sur un sein, où il y avait à la vérité place pour se jouer, ^ne robe à manches froncées, des garni* tures et des volants, augmentaient encore le volume de toute la personne que M. Robertin ne parvenait pas sans peine i faire avancer avec lui.

La seconde dame pendue au bras droit de Robertin était aussi maigre que celle de gauche était grasse ; c'était un long squelette couleur de cire, dont toute la personne n'offrait pas la moindre ondulation ; impossible de deviner où était placée la taille de cette dame. Quant à ces autres charmes dont les femmes tirent vanité, si celle-ci n'en avait pas Tombre, du moins ne pouvait-on pas Vaccuser d*avoir sur elle rien de faux : c'était une grande perche habillée; une figure longue, revéche, terminait le portrait.

La mise de cette dame était fort simple, l'immense chapeau qui lui couvrait la tête semblait avoir vu plusieurs printemps et beaucoup d'étés, mais on avait jeté dessus un voile de gaze verte, qui voltigeait en écharpe à droite et à gauche, balayant tout ce qu'il rencontrait devant lui.

Chacune de ces dames tenait par la main une petite fille qui tirait un petit garçon, ce qui formait un total de sept personnes, se donnant le bras et voulant entrer sans se quitter dans la salle déjà pleine de monde.

Puis derrière vetiaient cinq messieurs, trois jeunes,

deux vieux ; les jeunes faisant les dandys, les beaux, les

lions; ayant des cheveux longs qui leur retombaient sur les

épaules, ce qui leur donnait un faux air de ces gens qui

sortent de Teau ; les vieux ayant, l'un la tournure d'un

portier , Tautre celle d'un fruitier endimanché, et tous

deux paraissant enchantés de se trouver en si brillante

compagnie.

99 LA ^OLIK Vm^

Du moÎDS cas cinq messieurs ne se donnaient point le braS| ils se (contentaient de suivre le premier rang, ea marcbiint au hasard sur tous les pieds qui se trouvaienir sur leur passage*

A force de pousser et de tirer sa société 'après lui, Ror* bertin était cependant parvenu à pénétrer dans la salle de la distribution, où un chemin avait été ménagé entre les banquettes, afin que Ton pût au besoin entrer et sortir \ mw dans ce chemin on avait eu soin de ne point mettre de chaise pour qu*il restât libre.

Robertin jette les yeux de tous côtés en s^écriant :

•rr Gomment, pas déplace!... ohl mais voilà qui est singulier...; moi, à la rigueur, je resterais bien de^ bout.,., mais M"» Roustoubique et milady Crokmilove m peuvent pas se tenir sur leurs jambes... Attendez, mes* dames..., avançons toujours..., nous finirons par mn^ placer.

-*- A la rigueur, dit M»" Roustoubique (c'était la grosse dame en bonnet), est-ce que nous ne pourrions pas nous asseoir auprès des jeunes pensionnaires.,.] elles sont fort à leur aise làrbas? ces demoiselles...

~ Hais alors , vous ne jouiriez pas si bien du coup d*œil.M Eh bien 1 lady Crokmilove... , vous restez en arrière. . ., qu'y J|-t -il donc ?

C'était le voile vert de la grande dame qui venait d'eu* tortiller la tète d'un vieux monsieur, qui prenait fort mal la chose, et allait traiter un peu durement la gaze, si lady Crokmilove ne se fût h^tée de s'arrêter pour démélef son voile.

Les gens qui ne doutent de rien et ne craignent pas d*(Aséder les autres finissent ordinairement par se plaeer; e'est une triste vérité : au spectacle comme dans le monde, les personnes timides et modestes restent dans leur coin, tandis que les sots , les impudents, 1^ fats.

crieotbien fort, ei arrivenlau premier raag; à la Yérité ils a'y brillent pas, mais enfin ils y sont,

A force de pousser lady Grokmilove entre deux ban* qaettes, en lui disant : 11 y a de la ptacoi Robertin était panrenu à faire asseoir la grande dame qui tenait plus de place avec son voile vert que par toute sa personne. On avait semé les quatre enfants dans différents coins de la Balle; enfin un jeune bomme, las de sentir les coudes de M"* Roustoubiqiie lui cbatouiUer le nez, s'était levé en lui disant :

— Madame, je crois que je ferai mieux de vous céder ma place.

M"« Rousioubique avait accepté en lançant au jeune liomme une œillade qui s'était perdue dans ses joues» ety à force de pousser ses voisins, elle avait obtenu près d^elle une petite jplace pour Robertin.

— Nous voilMasés, dit le père deTbénaîs en regardant d*UD air satisfait autour de lui ; j'étais bien sûr de vous placer/belle dame...; milady s'ennuiera là-bas toute seule,.., d'autant plus qu'elle comprend peu le français...; mais je lui expliquerai plus tard la cérémonie... Tiens, i^oilà Cluby là-bas I... Il a trouvé une place aussi, ce brave Quby.

Ghiby était le vieux bonbomme qui semblait babitué i tirer le cordon; il était debout dans un coin de la salle, regardant aîitour de lui d'un air hébété, saluant toutes les personnes qui le regardaient un peu longtemps, prenant du tabac dans un cornet de papier, et s'obstinant i en offrir à deux dames élégantes placées devant lui, et V^ détoamaientla tête d'un air de dégoût toutes les fois V^ M. Cluby leur présentait son cornet.

^ Et mon mari, dit la dame en s'adressant à Robertin, où donc est-il ? je ne le vois pas; se seratt-il perdu..., D^Musaurtit-il pas suivis?*..

*« Oh! soyez tranquille; M. Roustoubique est entré avec nous dans le pensionnat; j'avais Tœil sur lui... ; il se sera placé quelque part; c*est un gaillard qui sait se pousser... Ah ! voilà ma fille , là-bas : tenez, la septième, sur le second banc... ; cette jolie tète éveillée, spirituelle, c*est ma fille, Thénaïs Robertin.

— Silence donc I messieurs, disent quelques personnes fatiguées d'entendre parler Robertin ; vous voilà assis, maintenant, ne troublez plus la cérémonie.

— Comment! que je ne trouble plus...; mais il me semble que je puis bien montrer ma fille à madame... ; on vient ici, c'est pour montrer ses enfants..., surtout quand on en est fier : elle aura plusieurs prix, vous allez voir.

Et Robertin, se levant et se penchant en arriére, se met à crier :

— Lady Crokmilove ! ma fille est la septième sur la second banc...; une figure très-espiègle, beaucoup de mon air.

La grande Anglaise avance sa lèvre inférieure d'un air d'humeur, et répond : — Yes... , il faire chaud ici..., il sentir mauvais.

Robertin se rasseoit en murmurant : — Elle m'a conw pris... Par exemple, je ne sais pas où sont nos jeunes gens..., nos artistes... ; ma foi, tant pis... J'aurais voulu pourtant leur montrer ma fille, pour qu'ils applaudissent quand on la couronnera... Ah, chuti on parle; c'est la maîtresse de pension. Attention, madame Roustoubique.

];.a cérémonie était effectivement commencée au miliea des chut! qui partaient de tous les points de la salle pour faire taire M. Robertin.

, Le premier prix dé composition française est décco^é à M"* Hélène de Brévanne, qui se lève avec orgueil, et s'a*

vance d'un pas assuré jusqu'à l'estrade, pour recevoir la récompense qu'on lui décerne.

Un murmure flatteur accompagne W^^ Hélène, car on aime à trouver du talent, du mérite là où Toli admire la grâce et la beauté, tandis qu'il y a presque un sentiment d'étonnemcnt et de prévention lorsqu'un grand prix est accordé à une vilaine figure. Nous sommes injustes ; nous voulons tout pour les uns et rien pour les autres.

Mais parmi ceux qui admiraient et applaudissaient Hélène de Brévanne, un jeune homme de seize ans environ était celui qui paraissait le plus heureux.

Assis au bout d'une banquette entre un jeune homme beaucoup plus âgé que lui, et un vieillard dont Tair se* vère était encore augmenté par une immense perruque noire comme du jais et qui descendait presque sur ses sourcils , l'adolescent semblait n'avoir pas assez de ses deux yeux pour regarder Hélène et suivre tous ses mouvements ; puis il poussait le jeune homme assis à sa droite en murmurant :

~€'est ma cousine...; n'est-ce pas qu'elle est bien jolie, ma cousine ?... Elle a un an de plus que moi ; elle a dixsept ans, et j'en ai seize... Je l'ai vue plusieurs fois chez sa tante... Elle va quitter sa pension... Oh! comme elle se tient bien !

-*Taisez-vous donc, monsieur Alexis, disait le vieillard en regardant le jeune homme d'un air sévère. Celui-ci so taisait an moment, mais bientôt il recommençait à parler tout bas à son voisin de droite, qui l'écoutait en souriant :

— Ma cousine va retourner chez sa tante ; je suis sûr que cet hiver on y donnera souvent des soirées, des bals. Quel dommage ! Je ne pourrai pas y aller, moi... Je serai au fond de la Franche-Comté; il faut que je parte dans huit jours avec M. Philomèle, mon professeur, pour aller d^neurercbez mon grand-père...; j^aurais préféré rester

34 LA JOLIB FILLB

au collège...! au moins on sort quelquefois. Mais quand je serai là-bas..., près de Luxeuil, il n*y aura pas moyen dQ venir jamais à Paris, et je ne verrai plus ma cousine..., ma belle cousine !

Et en disant cela, Tadolescent faisait une petite moue bien triste, ce qui ne Teropéchait pas d*étre fort joli garçon ; car avec de grands yeux noirs bien langoureux, de belles dents, un sourire à la fois spirituel et doux, ua teint pâle qui le rendait plus intéressant, et une expression de franchise, de candeur, qui prévenait en sa faveur au premier abord, on a^beau faire la mine, on est encorQ très-bien.

Le jeune bomme assis à la droite d'Alexis Banville pou* vait avoir vingt-trois ans; ses traits étaient réguliers, mais sévères; son air habituel était froid et peu ouvert, mais cette physionomie sérieuse prenait souvent une expressioq de gaieté moqueuse qui cependant n*était point piTensante; c'était celle d'un homme habitué à observer^ à chercher le côté vrai de toutes les actions de la vie, et à ne plus s'en laisser imposer par les apparences.

Eugène Durozel était de bonne heure revenu sur les illusions de la jeunesse. Avec lui les grandes phrases, les beaux discours, les serments, les promesses ne signifiaient rien ; il ne connaissait en toute chose que le fait ; il préférait Faction la plus légère au discours le plus long ; ce n'était ni un moraliste ni un philosophe, c'était un homme positif.

Durozel avait écouté Alexis en souriant ; quand Fado^ lescent eut cessé de parler, il lui répondit à demi-voix :

— < Mon cher ami, je crois que vous êtes amoureux d^ votre cousine.

Alexis devint rouge comme une cerise, et balbutia :

•^ Oh! par exemple î... qu'est-ce que vous dites là.,,, puroi^çl? il ne faut pas dire d^ ces cboses-là \

Bt FAUBOURG. S5

— Ebt là, là, mon jeune ami^ ne rougissez pas tant!.., Qoel mal après tout, quand vous seriez déjà amoureux de cette belle demoiselle ?... C'est un sentiment bien innocent encore... Tranquillisez-vous, d*ailleurs, vous serez amoureux de bien d'autres !

— Obi non..., noni jamais je n^aimerat que ma cousine Hélène! répondît le jeune Alexis, en serrant avec force le bras de Durozel.

— Ah! petit fripon, vous voyez donc bien que j'avais deviné, et que vous êtes amoureux d'elle...

— Oh! taisez -vous..., mon ami, pas si baut..., inoii IMeu..., si mon professeur vous entendait I...

— M. Philomèle professe les langues mortes, l'algèbre, la tfaétorique..., mais depuis longtemps il ne professe plus l'amour; par conséquent, ce que nous disons ne le regarde pas. Quand on a une perruque comme la sienne, on fait aussi peur aux oiseaux qu'aux jolies femmes. Du reste, j'estime beaucoup les talents de M. Philomèle; il est trè»-savant, très-instruit^.., il a été jadis mon pro^ fesseur. Si je ne sais presque rien, ce n^est pas sa faute ; il est bien en état de vous fortifier dans les langues anciennes..., cela ne vous servira à rien, puisqu'on ne les parle plus; mais c'est égal, il est convenu qu'on doit les apprendre toujours.

Alexis écoutait peu son ami, il regardait la belle Hé^ lène, qui était retournée à sa place pendant que Ton distribuait des prix à d'autres élèves. Bientôt cependant il dit à Durozel.

— < Gomment donc avez-vous deviné que j'étais amaU'* reux de ma cousine?

-*Ah! vraiment, la belle malice !... est-ce qu*à irotre Ige on sait cacher ce qn*on éprouve?... Votre amour se lit dans vos yeux, quand vous parlez à votre cousine, aussi liMilement qu'une romance à livre ouvert pour un

M LA lOLlB FILLB

bon musicien I D*ailleurs, ce n*est qu'elle que vousre* gardez, que vous voyez ici..., et pourtant il y en a d'autres qui sont bien aussi jolies que M"« de Brévanne.

~ Oh ! ce n'est pas possible, Eugène.

«— Pas possible ! . . . pour vous qui êtes fasciné I ... à seize ans, on se fascine si facilement. . .; tenez, là-bas, sur le bout du second banc. • . , il y |i une jeune fille. • .» c'est encore une enfant, à la vérité..., mais à dix-sept ans elle sera bien jolie aussi !... Elle a Tair modeste. • . , elle ne cherche p^s comme les autres à rencontrer les regards de la foule. • • Pauvre petite t ... je crains qu'il n'y ait point de prix pour elle.

— Oh! mon ami. . ., on appelle encore ma cousine..., entendez- vous?. . . Hélène de Bré vanne, second prix de dessin ! ... Oh I la voilà qui se lève . . . , qui va venir. • • » quelle tournure élégante I . . •

Et le jeune Alexis frémissait de plaisir sur sa banquette. H aurait bien voulu courir présenter lui-même la couronne à Hélène; mais, ne le pouvant pas, il s'en dédommageait en applaudissant de toutes ses forces.

Cependant M. Robertin s^agitait aussi beaucoup à sa place, en disant tout haut :

— Ha çà, mais. . . , voilà un tas de premiers prix qu^o donne. . . , et puis des seconds. . . , et on n'appelle pas ma fille, Thénaïs Robertin. . . Qu'est-ce que cela veut dire?... à quoi donc pensent les sous-maîtresses. . ., les professeurs?. . . est-ce qu'il y a de la gabejie ici?. . . ah I mais cela ne se passerait pas tranquillement ! ... je paye trèscher pour ma fille; c'est pour qu'elle ait des prix.

Enfin, le nom de Thénals Robertin est prononcé par la maîtresse du pensionnat; alors Robertin s'agite de plus belle, sa figure devient radieuse, et il s'écrie :

— Âh! je savais bien que cela allait yenir.,.; ça ne

pouvait pas lui manquer... C'est ma fille..., madame Roustoubique, regardez-la bien, elle se lève.

Et Robertin, se levant aussi, donne son bras à travers la figure d'un monsieur, en se penchant en arrière et s'écriant :

— Cluby t . . . Gluby ! . . . c*est ma fille qu'on appelle!.. •

Mais Cluby, qui venait encore de fouiller à son cornet, était pris d'un éternument qui avait des suites très-désagréables pour ses voisins et voisines, parce que n'ayant pas eu la précaution de tirer assez tôt son mouchoir, et n'ayant pas mis sa main devant sa figure, une foule de choses étaient parties comme un bouquet d'artifice au moment où il avait éternué .

S'apercevant que son ami Cluby ne l'entend pas, Ro« bertin se retourne d'un autre côté pour s'adresser à la grande dame anglaise qu'il a amenée; mais, dans sa joie, ses mouvements sont tellement brusques et peu calculés que, cette foi.<, il fait sauter en l'air avec son coude les beâicics d^un monsieur assis à sa droite.

— Monsieur, vous êtes insupportable!... s'écrie le particulier, en cherchant ses besicles à terre. Vous poussez tout le monde. . . ; si les verres sont cassés, vous les payerez... — Monsieur, il est bien permis à un père d'étrAvre de sa fille. .., c'est la mienne qu'on va couronner. . ., Thénaîs Robertin. . . — Ce n'est pas une raison pour donner des coups de poing, des coups de coude à tous vos voisins. — 11 n'y a pas de mal. . ., vos verres ne sont pas cassés. Milady Crockmilove ! . . . c'est ma fille unique. . ., c'est Thénaîs Robertin qu'on va couronner. . . Regardez, la voili qui se lève. . .

— < Tes! répond la grande Anglaise, en tournant lentement sa tète et avançant de nouveau sa lèvre inférieure, mouvement qui lui était familier en parlant. Yes. ... je voyais bien*.., c'était ce grosse fille toute vilaine !.••

38 LA JOLIB FILLS

Rôbertin se rassied précipitamment en murmurant : Qu*on est malheureux de ne pas savoir bien s^exprimer dans une langue ! voilà milady Crockmilove qui dit positivement le contraire de ce qu*elle voulait dire. . .; c'est égal. «., nous la devinons bien... Ah! Tbénats marche très-noblement. . ., mais on lui joue un air triste. . ., cela ne fait pas bien..., ces musiciens ne comprennent pas leur affaire; si j*avais tenu le piano, moi. . .J'aurais joué pour ma fille : Que de grâce, que de majesté! ou quelque chose d'approchant, , ., ou ma dernière-romance, la Atari de César.,, j qui a un succès de vogue.. • Vous Tai-je donnée, madame Koustoubique? — Oui. . ., mais je ne peux pas parvenir à rapprendre. . . — ^Ah, dame ! ce n*est pas de la petite musique, ça- ne se jouera pas sur les orgues de Barbarie!. . . Je m'en flatte..., c'est très-difficile, parce que c'est très-beau, i . , il y a des gens qui ne veulent pas comprendre cela... Chut! on parlé!... qu'est-ce qu^oD dit... Thénats Rôbertin, premier prix d'orthographe. . . oh I j'en étais sûr, ma fille saura sa langue comme CondorcetI

— Non, monsieur, dit le particulier dont Rôbertin avait Jeté les besicles à terre, on n*a pas dit : premier prix, mais on a dit : un accessit d'orthographe. ^

[ — Vous croyez qu'on a dit accessit?

-- J'en suis très-certain..., demandez à tout le monde.

— Alors, c'est qu'on s'est trompé, voilà tout...; du reste nous allons voir les autres prix..., je suis sûr que cela va rouler maintenant^ son tour est venu...., elle n'aurait pas dû même aller se rasseoir... Chut, silence..., attention!... — Mais qu'est donc devenu M*. Roustoubique ? — l\ se retrouvera, n'ayez pas de crainte... Chut..., on va renommer ma fille.

L'assemblée était alors fort attentive, et Ton ne causait pas pour mieux entendre le nom qui allait être prononcé

DU FAUBOVKG. 39

par une des sous-mattresses, Iorsqu*uQ bruU sourd et prolongé viont distraire Tattention générale. Tout 1q inonde se retourne pour en connaître la cause.

-'Qu'est-ce que c*est?.,. qu'y a-t-il donc? s'écrie Robertin.

-* G*est un monsieur qui ronfle, répond un jeune homme en riant,

— Un monsieur qui ronfle pendant une cérémoniq aussi intéressante, lorsqu'on vient de couronner Tbénala.,., qui va Pétre encore..., c'est inconvenant..., c'est même indécent! il faut jeter ce monsieur à la porte!

M'M Roustoubique» qui s'est levée aussi, aperçoit le ronfleur et s'écrie :

— Ab ! c'est mon mari, c'est M. Roustoubique I.„

— C'est votre mari qui ronfle I répond Robertin, alors il faut qu'il soit malade..., il a sans doute un coup de lang..., on fera toujours bien de le faire sortir.

— Non. . ., non, dit la grosse dame en se rasseyant, il n*est pas malade du tout..., mais il n'en fait jamais d'autre : on ne peut pas le mener quelque part qu'il ne 8'| endorme. . ., il est insupportable pour cela.

Cependant M. Roustoubique, poussé par les voisins, a rouvert les yeux et cesse de ronfler. Le calme se rétablit, on continue de distribuer les prix, mais on ne nomme point Marguerite Maynaud, et on n'appelle plus Tbénals^

Robertin est de fort mauvaise humeur, il s'agite, ges« ticule sur son banc et ne veut pas absolument que la dis^ tribution des prix soit terminée.

— Il doit y avoir encore des prix à donner, s'écrie Iq père de Tbéna!s, il n'est pas possible qu'on s'en tienne là avec nui fille...! moi qui, dernièrement encore, ai fait à la plume un cheval avec un Cosaque pour Valbum de la mattresse de pension : qu'elle me demande encore quelque chose, elle sera bien reçue ;

Cependant tout le inonde s'en allait, et il fallut bien que Robertin avouât que la distribution était terminée. La plupart des parents emmenaient avec eux leurs enfants, et ceux qui avaient remporté le plus de prix recevaient les compliments et les félicitations de leur famille.

La belle Hélène de Brévanne est allée rejoindre sa tante, tenant à sa main les couronnes qu'elle vient d*obtenir ; cbacun sur son passage se plaît à lui adresser quelques mots flatteurs, et le jeune Alexis a été un des premiers à venir féliciter sa cousine, qui le remercie par un gracieux sourire.

Tbénaîs vient en sautillant rejoindre son père, elle est aussi contente avec son accessit que s! elle avait obtenu tous les premiers prix de la pension.

— Ma fille, dit Robertin en prenant un air digne et en baisant sa fille sur le front, tu es sous le joug d'une coterie!... il faut qu'on ait influencé tes juges, parce que certainement tu méritais beaucoup de grands prix !

— Oh ! non, mon petit père, celles qui les ont reçus les méritaient bien plus que moi, je vous le jure...

— Taisez-vous, Tbénaîs, vous avez trop de modestie, c'est un défaut dont il faudra Vous corriger... Enfin, je sais bien ce qui me reste à faire...; maintenant partons .., nos voitures sont à la porte... ; ma fille, tu vas donner le bras à Cluby... Hilady Grockmilove, c'est fini... on s'en va..., avez-vouseu un peu d'amusement à cette cérémonie?

— Oh ! non, je avais beaucoup ennuyé moi !..., je reviendrai plus jamais.

— Elle continue de se tromper en parlant français, reprend Robertin, mais je suis sûr qu'elle s'est très-amusée.

Cependant, dissimulant sa mauvaise humeur, Robertin reprend sous le bras ses deux dames qui ont appelé les enfants et les trois dandys éparpillés dans la salle. On est

DU FACB0UR6. il

obligé d'aller réveiller M. Roiistoubiquo qui 8*était obstiné à se rendormir, mais qui, en rouvrant les yeux, sourit très-agréablement à la société, en s'écriant : — • J'ai été trés-eontent !

M. Robertin, sa fille et tout son cortège grimpent dans trois flacres, dont Tun, celui qui renferme M»« Roustoubique, est fort longtemps avant de pouvoir quitter la place.

Hélène de Brévanne monte dans un beau remise qui a été loué par sa tante et qui attendait devant le pensionnat. Et Alexis Ranville s'y place auprès de sa jolie cousine, parce que la vieille tante vient de rengager avenir dîner cbez elle avec son vieux professeur.

Aussi, c'est le bonbeur, c'est l'ivresse des élus, qui animent le joli visage du petit cousin lorsqu'on montant dans la voiture de sa cousine il dit adieu à son ami Du* rozel.

Et celui-ci sourit, mais sans persiflage cette fois, en disante Alexis : —Voilà un beau jour pour vous, mon jeune ami, jouissez*en avec délices..., les beaux jours se comptent dans la vie.

Cependant une jeune fllle qui n'a obtenu aucun pcix, aucune récompense, est aussi venue retrouver son père, qui l'attendait à la sortie de la classe. C'est la jolie petite Marguerite.

Elle s'approcbe tristement de son père, en lui disant d'un air presque bonteux :

— Mon papa, je suis bien fâcbée de n'avoir obtenu aucun prix..., mais vous nem'en aimerez pas moins pour cela, n'est-ce pas?... je travaille cependant tant que je peux... Je fais tout mon possible pour bien faire..., ce n'est pas ma faute si d'autres font mieux que moi.

— Non, macbère Marguerite, non..., je ne t'en aimelii pas moiDS.^., répond M. Meynaud en réprimant un

4f LÀ Mi.» f |I.Mt

soupir el en embrasMiii tendremept sa QUe. le sait efi^ que tu yaux,moi.M, je sais ce que tu méritais...; Tamour 4e ton père, sera ta seule récompense, mais œlle-Mt mon enfant, vaut bien une couronne..., même de laurier^ Vieos.M, ïien^avec moi.

Et M. lieyiiaud prend sa fille soua son bras o4 sort avoo ^lledu pensionftat.

Mais ils n*ont ni remise ni fiacre ; ils s*en vont i piedf

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