SCÈNES DE FEMMES
Alexis s'empresse d*aller retrouver Durozel ; c*est tou-i* jours à son amitié, à son expérience qu'il a recours dans les moments difflciles. Les vrais amis, ceux qui ne nous flattent pas, ceux qui nous disent tout franchement quand nous avons fait une sottise , sont pour nous comme ces tisanes amères bonnes pour la santé; en les buvant nous jurons de n*en plus reprendre; mais nous y revenons bien vite quand nous sommes malades.
En voyant son jeune ami , Durozel se doute qu*il y a du nouveau ; mais comme la physionomie d'Alexis annonçait plus d'impatience de parler que de tristesse, il ne s'alarme pas et lui dit en souriant :
— Vous avez quelque chose à me conter? — Oh oui, mon ami ! j'ai bien des choses à vous dire. — Je m'en doute. — Vous ne pouvez pas vous douter de tout ce que j^ai fait aujourd'hui! — Peut-être; d'abord je gage que vous avez été voir cette jeune fille d'hier au soir... M"" Marguerite?
— Oui , mon ami , en effet... je vous avouerai même que, pour m'introduire chez elle, je me suis servi du 8tra« tagème que vous m'aviez indiqué...
— C'est bien ce que j'espérais, en vous le disant. Avezvous été reçu?
— Sur le carré d'abord ; mais petit à petit, je ne sais
DU FAUBOUft&» 100^
pas comment cela s'est fait..., je me suis trouvé chez elle, dans sa chambre, assis à ses côtés... Ab ! que j'étais heureux!... que le temps passait vite!... Je crois que je serais encore près d'elle s'il ne lui était pas arrivé une visite, un homme... dont l'eitérienr annonce la misère ; il semblait avoir à lui parler en secret... et je suis parti..., mais je lui ai demandé la permission de retourner la voir; elle ne me l'a ni accordée ni refusée...
— Alors, c'est comme si 'elle vous l'avait accordée.
— Cest bien ce qu'il me semble. Aussi je m'en revenais bien heureux, bien satisfait, et le cœur rempli d'espérance ! lorsque, sur le carré de l'étage au-dessous....
— Vous avez rencontré Amandine, probablement?
^ Hélas! oui... Croiriez-vous qu'elle me guettait..., qu'elle m'a fait une scène sur Tescalier..., qu'elle prétend que je lui ai fait la cour..., moi, qui n'y songeais pas...
— C'était une manière détournée de vous engager à la lui faire.
— Pour que Mi'« Marguerite ne nous entendit pas parler, je suis entré chez M"« Amandine, et là... Ah ! mon ami , je n'oserai jamais vous dire le reste ! — Ab! mon Dieu! c'est donc bien terrible? — Oh ! c'est... c'est bien pis...! ^ Dites toujours, je m'attends à beaucoup de choses...
— M"« Amandine a commencé par pleurer!...
— Tcés-bien ! Quand les femmes pleurent, c'est pour être, consolées.
-^ Elle m'a dit qu'elle m'aimait..., que je l'avais séduite... Vous. savez bien, Durozel, que je n'y ai jamais pensé !... que je n'ai rien fait pour cela.
— Eh ! mon ami, c'est toujours quand on no fait rien pour cela qu'on séduit les femmes. Donnez- vous beaucoup de mal pour leur plaire , et je vous réponds que
vous ne les séduirez pas. Enfin?
tit LA JOUB VILLB
r- (SnOii... Amandine pleurait beaucoup..., elle me re» gardait e^ poi^sanl de gros soupirs... Moi, je ne pois pas voir de saog-frx>id pleurer une (eoiine...
— Surtout quand elle est gentille, je le conçois.
— 4*étais tout ému..., tout bouteversé... Bref, mon ami..., j^ ne sais pas comment cela 8*est fait..., mais jQ suii devenu.. « l'amant de N^^*" Amandine.
— Ah ! ah I ah !... Et c'e^t là ce qui vous semble une chbsQ9itc}rribleU.. beaucoup de gens envieraient le malbenr qui vous est arrivé I
-r Et moi , je vous répète que j'en suis ftché , trèsfacbél... car je n*ai pas du tout d'amour poiir Amandine.
— Qu'est-ce que cela fait!... Tous les jours on a une maUresse pour laquelle on n'a ppint d*amour.
— Moi, je ne comprends pas cela ; car, maintenant, je trqmpe Amandine en lui disant que je Taime, et pourtant elle me force à le lui dire; je ne sais pas comment elle fait, mais elle en vient toujours à bout.
<r- Vous ne la trompez pas, puisque c'est elle qui vous a presque forcé d'être son amant.
•^ Ohl c'est égal..., je suis désolé de cela; car, nonseulement je ne suis pas amoureux d'Amandine, mais c'est que j*en aime une autre de toutes les forces de mon àmel
— Vraiment?... Ah oui... , c'est juste. . je l'avais oublié..., vous adorez votre cousine Hélène. ^
— Hélène!... Oh non , non , Durozel, ce n'est plus Hélène que j'aime..., je ne pense plus du tout à ma cousine... Maintenant je ne comprends même pas comment j'ai pu en être si longtemps amoureux... Mon Dieu, quelle sottise! ..aimer une femme qui se moquaitde moi..., une femme qui tournait ma constance en ridiculo... Oh! ce n'est pas Marguerite qui ferait.celal... I^larguerite!.., si jolie, si vertueuse ! . . . car je suis sûr qu'elle est vertueuse,
oji alors il ne faudcait plus se fier à aucune pbysionomie ; et on a beau dire , mon ami , la pbysionomie ne tcomp^ pas! notre jin^e se réilètp dan^ m^ yeiu* Aussi , je sens que j*adore cette jeune fille, que c'est un amour vrai» un sentîmenl qui ne fipira qu'avec m^ vie... Hais ma cousine... Âb ! ce n'est qu'une coquette ! et maintep^nt je la vois ce qu'elle est..., toujours belle, toujours séduisante..., mais je l'admirerai cqn\me on admii^e une statue, une peinture , et tous se$ çbarmes n^ f^rqpt plus battra mon cœur.
Durozel saute au cou d*A|ç$is , |!embrasse avec effusion, et s'écrie : — Ab 1 sapredié 1 nous voilà dpuc comniQ je le voulais .^ Vqus rappelez-vous ce que je voiis dU uq soir au café, en sortant de cbez votire cousine t
— Ma foi... tout au plus. — Je vous ai promis de voua faire aimer de 11™« de Pomponney. — Oui , en eilet , je m'en souviens. -— 11 ne fallait rien inoins que cette promesse alors pour vous faire consentir à vivre...; eb bien, je vous la renouvelle aujourd'hui. — Et moi je vous en relève..., je ne tiens plus à être aimé de ma cousine. J^ vous répète que ce n'est plus elle qui ïp'qccuRe. — Ob l n'imporie..., et la scène du bal, et le singe avec lequel on vous a fait danser..., la mystification dont vous avez été la victime...; il vous faut une vengeance, mon anii..., et vous l'aurez .. Maintenant que vous n'êtes plus aoioureux de votre belle cousine, le reste ira tout seul.
— Mais encore une fois, ûurozel, ne me parlez plus d'Hélène !... Je lui pardonne tout ce qu'elle m'a fait... -— Et moi je ne le lui pardonne pas. Qu'une femme trompe un homme..., c'est permis ; mais qu'elle le bafope, qu'elle s'en ferve comme d'un jouet pour divertir sa société! voilà ce que pous ne devons pas soutTrir, mon cber ami , parce qu'ensuite cela ^*ait trop loin!... Avec les femmc^ on ne sait jamais où les choses s'arrêteront.
il 2 LA JOLIE FILLB
— Durozel... ., avez- vous fini? Voulez- vous mïïoouter maintenant ?
-« Vous allez me parler de M"« Marguerite; allez, je vous écoute.
— Eh ! sans doute, je vais vous parler de cette jeune fille... Celle-là mérite tout mon amour... oh! j*en suis bien certain.
^ Je n'en suis pas aussi certain que vous ; mais nlm-* porte, il n*y a aucun mal à ce que vous Taimiez. . . Les hommes sont si heureux ! ils peuvent porter leur cœur où ils veulent et le reprendre ensuite : ça ne les compromet pas; tandis qu'une femme, il faut qu^elle sache à qui elle a affaire, sans quoi elle joue très-gros jeu...
— Durozel, vous êtes terrible aujourd'hui avec vos réflexions.
— C'est que je voudrais vous donner mon expérience. Mais je n'en ferai plus ; parlez.
—D'abord, si vous connaissiez cettejeune fille, vous en auriez aussi bonne opinion que mol. Elle s'exprime trèsbien, elle a de bonnes manières, elle a été bien élevée ; cela se voit tout de suite : elle doit appartenir à une honnête famille à laquelle il sera arrivé de grands malheurs.
— Voilà un roman tout fait. Mais cet homme de mauvaise mine qui va chez cette demoiselle..., cet homme, le seul qu'elle reçoive, dit-on, comment expliquerez-vous cette singulière société ?
— Je ne sais .. Après tout, on peut avoir une redingote percée, et être un fort honnête homme ! Au reste, je pense aussi qu'il y a quelque chose de mystérieux... , qu'il y a un secret dans la vie de la jolie Marguerite ; est-ce une raison pour penser du mal d^elle?... Je ne la connais que depuis bien peu de temps ; mais, plus tard, lorsqu'elle verra que je suis digne de sa confiance , elle m'apprendra sans doute tous ses malheurs. Mon
ou FAVBOIimG. il3
seul espoir était de la revoir , de chercher à oble- nir... son amitié... Mais voyez quelle est ma position maintenant : pour aller chez M"« Marguerite, il me faut passer devant la porte d*Âmandine...; celle-ci est ja* louse..., très-jalouse de sa voisine..., elle est capable de m*attendre, de me guetter..., de m^empécher de monter au cinquième, ou bien de crier, de faire une scène dans Tescalier... Alors M"« Marguerite saura que je suis l'amant de sa voisine..., et j*en' serais désolé, car quand je lui dirai que c'est elle..., elle seule que j'aime, elle ne voudra plus me croire... Ah I mon ami, vous voyez bien que ma situation est cruelle, et que j'avais raison de me désoler de ce qui m'est arrivé.
— Calmez-vous. Je conviens que vous pourrez quel* quefois vous trouver dans l'embarras, mais avec de Fes^ prit on se tire toujours d'afTaire.
— Ah ! Durozel, je n'ai pas d*esprit ; je n'ai que de Ta* mour.
— Vous êtes trop modeste; je sais mieux ce que vous valez que vous-même. D'ailleurs, mon cher Alexis, Tamoût, doit rendre ingénieux. Il est vrai que vous avez affaire à forte partie; car Amandine est fine, rusée; elle est femme dans toute la force du terme ; mais elle est amoureuse de vous, et elle sera encore fprt heureuse de croire ce que vous voudrez bien lui dire.
— Vous qui êtes si adroit, Durozel, ou qui du moins savez si bien comment vous tirer d'affaire, quel moyen emploieriez-vous demain..., car je veux revoir Marguerite demain t quel moyen pour monter chez elle, sans être va d' Amandine, qui laisse toujours sa porte entr'ouverte?
— Quel moyen ?... Parbleu ! les plus simples sont toujours les meilleurs : j'attendrais, pour entrer dans la maison, qu*Amandine fût sortie, et, pour cela, je la guetterais danA la rue.
ttf LA JOLIE FILLE
TT- Fort bien; mais si Âmàndtne ne sort pas de la jour* née? et elle en est capable..., d'autant plnsqii'elleespére que j'irai la voir. ' .
~ — Alors j'attendrais au lendemain. — Et si elle ne sort pas le lendemain ? — J^attendrais encore... — Ab ! yous. n|0 faites mourir avfîc vos continuelles attentes 1... — -. AlQrfl) mon cber ami, trouvez un autre moyen...; oa montez hardiment sans vous arrêter au quatrième, et bivvese \% colèrq de la jalouse Toutilrière ; mais, prenez garde ! Ips grisèttes ont toujours mille ruses toutes prêtés pour 9^ venger d'une rivale !
Alexis ne dit plus rien; il réflécbit, il chercbe, il est in* quiet, il a de Thumeur, et la gaieté de Durozel Taugménta encore; mais çelni-ci est si content de le voir guéri de sa passion pour M?'' de Pomponney, qu'il n'est nullement disposé à prendre au sérieux sa situation avec Amandine.
4|eiis ne veut accompagner son am| ni en société ni au spectacle; il le quitte le soir, et rentre chez lui pour peu* ser à Marguerite : un nouvel amour donne toujours beau* coup d'occupation, et Alexis ne savait pas aimer à df mi.
Le lendemain, aussitôt après son déjeuner, le jeune amoureux se dirige vers le faubourg du Temple ; il passe sans s'arrêter devant la demeure de Julienne, et gagne la rqe Corbeau. Aij^ivé devant la maison oà demeurent sa nouvelle maîtresse et sa nouvelle passion, Alexis s'arrête eb se disant;
— F^ut-il entrer î... faut-il me risquer?
Aprè9 plusieurs minutes d'hésitation, il entre dans la mf|i$Qn et se trouve nez à nez ayec le portier, qui balayait sa çpuc. M. Leveau était fort propre, il balayait presque tQutP H journée ; ipai9 les locataires prétendaient qu'il ne faisait ce|9 que ppuf trouver l'pccqsiQu de parler avec tout^^leif personnes qui entraientpu sgrtajent de la ma}isQn.
M. Leveau repousse en arrière de sa têtQ un bonnet 4fi
sdë floi)^ qui avait été £iU lATeo les haut» Bo plu^iëiitis lias^ et qui retotnbàit ^ans cesse sur ses yeut. 11 rëgat-de Alexis d'un air malin, en murmurant :
. ^ Cette fois^ei, cbëz laquelle allës-voiis V.i.Càt mÀintenant je ne serai pas si bétè Lii Je sais que vous en coil^ naissez à deux étages ! ... Hé ! hé 1
Alexis s'arrête*, là question dû portiez. lé contràHei il est sur le point de se fâcher, mais 11 sent que ce serait maladroit, et, portant la main à sa poché, il en tire deux pièces de cinq francs qu'il présente à M. Leveàtt, en ht! disant :
—Est-ce que cela ne vous est paâ indifférent que j'aille l;hez Tune ou chez Tautre ?
1^ portier, qui a paru un mofthent asphyxié par la tue des deux pièces de cinq francs, fkitun salut jusqu'à terre, pendant lequel son bonnet,^ beaucoup trop large^ lui reiombe sur le visage, au point quiî n*y voyant plus clair, M. Leve^u. saisit au hasard son nez» et semble vouloir faire un mouchoir de son bonnet de soie. Enfin, étant parvenu à dépêtrer sa figure de ce nouveau masque, il s'écrie : ...
— C'est-à-dire, monsieur, que toUs pouvez circuler dans toute la maison, depuis la cave jusqu'au grenier*.., je vous en laisse la liberté. Je vous reconnais pour, un homme comme, il faut. • ;, au premier chef 1 Allez voir vos petites amies ! . . . Ça ne me regarde plus. .... ' — Très-bien. En ce ihoment, M**« Amandine est-elle çbez elle ? — Elle y est. — Et Mi> Marguerite ?. -r Elle f est, idem, comme on dit chez le traiteur. .^, un idem à lit Muee. • . hé ! hé ! — Monsieur Lev^au ? — Ab ! monsieur sait mon nom..., j'eri suis, honoré. — . Je l'ai su par M^'* Amandine. . .-rElle sait tous les noms du. quartier. -r :$h,*, si, par hasard,' M^'^ Amandine vous demandait si .ypuB m'ayez vu venir dans la maison. . «i ne dites j^ma^
St6 LA JOLIS FILLE
que vous m'avez vu.— Compris..., Je no le dirai Jamais... Fiez-vous à moi ! l^eveau est incapable de vous faire du mal.
Alexis gagne Tescalier, fort satisfait d'avoir mis le portier dans ses intérêts. C'est chez Marguerite qu'il vent aller, et, tout en montant, il se dit :
— Pourvu qu'Amandine ne me voie pas !
Arrivé au troisième étage, il ne pose plus son pied qu Vec précaution sur les marches dç Fescalier ; il s'y prend si bien, qu'il est impossible d'entendre ses pas. Parvenu au quatrième, il lui semble que la porte de la jeune couturière est fermée; il est enchanté de cette circonstance, et se glissant comme un sylphe sur le carré, il a déjà dépassé la porte fatale et va mettre le pied sur les marches de l'étage supérieur, lorsqu'il se sent retenu par sa redingote.
Alexis se retourne , il aperçoit Amandîne qui est sortie de chez elle comme une fusée, et qui, tout en le tenant par sa redingote , lui dit d'un air moitié riant , moitié colère :
— Où donc allez -vous, mon bon ami ?
— Mais... je..., j'allais chez vous...
— Ah ! c'est qu'on aurait cru que vous passiez ma porte.
— Je suis très-distrait... , tous ces carrés se ressemblent...
— C'est Juste ! mais je suis bien aise de m'étre trouvée là pour vous empêcher de faire d'autre méprise... Allons, venez, bol étourdi!
Et M'^* Amandine, qui n'a pas lâché le pan de la redingote, pousse Alexis devant elle, le fait entrer dans son appartement, et en referme la porte avec fracas.
Le pauvre Alexis est entré, et il veut tâcher de ne point paraître contrarié ; il s'efforce d'être gai , aimaMe , mais
M} PAVIOVBG. it7
la ioMe grUelte est trop fine pour s*y trooiper, et, au bout
de quelque temps , elle lui dit avec un sourire ironique :
— Savez-Yous, mon bon ami, que vous êtes bien léger,
bien aérien , en montant un escalier ! — Pourquoi cela ?
— C*est que vous ne faites pas plus de bruit qu^un chat !
— Je n*ain^.pas à foire du bruit. — Oh ! vous avez raison : marcher sur ses pointes c*est plus fashionable...C*est bien chez moi que vous montiez, n'est-ce pas? — Sans doute. —A, ta bonne heure. C'est que si je croyais le contraire, j*î|éis arracher les yeux à la voisine d*ici dessus; j'inventerais de vilaines choses pour la vexer. — Mademoiselle, c'est trés-mal ce que vous dites là... Cette jeune personne ne vous a rien fait , et je ne comprends pas pourquoi vous lui en voulez tant! — Mademoiselle!... Voyez-vous comme monsieur prend tout de suite ses grands airs quand on parle de lapetitecbipie...Oh ! vous
Taimez, j'en suis sûre ! i
Et la grisette se met à pleurer , c'est son grand moyen quand elle veut émouvoir Alexis ; elle a constamment des larmes à son service , et elle sait les employer si à propos, que cela produit toujours l'effet qu'elle a espéré.
Lorsque Alexis a employé tous ses moyens de consola- ^
tion, il prend congé d'Amandine, qui ne manque pas de le reconduire sur le carré, de le regarder descendre l'escalier, et de lui parler tant qu'elle peut Tapercevoir.
Le jeune homme s'en va trés-contrarié , il peste, il murmure en passant devant M. Leveau , qui lui fait un signe d'intelligence en s'écriant : — Soyez tranquille, je ne dirai pas que vous êtes venu !
— Mo voilà bien avancé ! se dit Alexis lorsqull est dans
la rue ; je n'ai pu aller chez Blarguerite ! Amandine me
guettait, bien certainement... Je me rappelle mainte*-
nant qu'elle a deux trous à sa porte pour voir ce qui se
passe sur son carré... Mais demain serai-je plusheo*
ftS LA.JOLIB FILLE
: reui ?. . . Que je stiia donc Tâcbé d'atdlr Oilt là conquête de cette couturière!
Le lendemain, Alexis revient plus tard dans la journée; il se flatte qu'Amandine sera sortie , mais «lie est cbc^ elle. 11 monte en employant les mêmes précautions que la veille , il est encore saisi au passage , et c'est au quatrième qu'il est obligé de rester tout le temps qu'il aurait voulu passer au-dessus.
Plusieurs jours s*écoulent, et Alexis ne peut parvenir à arriver jusqu'à cette jeune fille qu'il brûle de revoir, car, ainsi que c'est l'ordinaire, les obstacles qu'il rencontre ne •font qu'irriter ses désirs.
*- M"^ Âmandine est donc toujours chez elle maintenant ! s'écrie Alexis avec humeur, en recevant la réponse ordinaire du portier.
— Il est certain, répond M. Leveau, que cette demoiselle devient biert attachée à se6 foHUerê. Elle ne sort plus, r— JMais pour son déjeuner, son dîner, quand donc fait-elle ses emplettes? — £lle n'y va plus elle-même..., elle m'envoie prendre le menu à la vacherie... Je fais toutes ses commissions domestiques. — Si vous refusiez de les faire?— Je n'en ai pas le droit; d'ailleurs, elle en enverrait un autre, v.'là tout !
> Alexis conlmence à trouver W^^ Amandine fort ennuyeuse. 11 se lasse d*àller chez elle, il s'y déplaît et ne la console plus quand elle pleure. Une autre femme se fâcherait^ bouderait^ renoncerait à guetter sans cesse un homme qui est contrarié d'inspirer tant d'amour; mais la jeune couturière paraît décidée à tout braver pour em«- ;péçher Alexis de revoir la petite Marguerite.
— :Si Amandine ne veut plus, sortir afin de rester en sentinelle sur son carré, dit un jour Alexis au portier, «st-ce que M!^« Marguerite fait de même ? est-ce qu'elle m met pas le pied dehors?
DU FAUBOUIUS.* '. itft\
: — P^dclnti^'inûi, dit M. Levëau, Id deiiioisçlte dii cîiv quième va elle-rnéroe à ses provisions de bouche; mais c^est le soir qu'elle prend Tair. — Le soir, à quelle beùte à peu prèsî — Vers huit heures. — Bon , jfe ratténdraî dans la rue, se dit Alexis, et si je ne puis lui parler chez: elle, au moins je la verrai dehors.
Dès le même soir, Alexis attend Theure qu'on lui ai in- . diquée pour aller rôder dans la rue Corbeau. A huit heu*, res et un quart, il aperçoit Marguerite iqui sort de sa maison, un petit panier an braâ, et descend vers le bas du! faubourg. Alexis juge prudent, avant de la rejoindre» d*attendre qu'elle soit un peu éloignée de sa demeure ; enfin il presse le pas et se dispose à ta suivre, lorsqu'il sent un bras que Ton glisse soqs le si(sn, ^\\ lui disant ;
— Gomment, vous voilà, mon bon ami I ah l que je suis contente de vous rencontrer!...
.C'est Amandine,^ toujours Amandine, qui vient de prendre le bras d'Alexis; Amandine qui probablement descend quand elle voit descendre sa voisine, et la guette dans la rue pour voir si elle n'y fait pas de rencontres.
' Alexis étouffe de dépit, mais il s'efforce de cacher sa
colère en disant à Amandine :
— Vous sortiez, vous aviez affaire..., je ne veux pas
vous gêner. -7 Jle gêner 1... vous, mon bon ami! vojjs savez biep que c'est Impossible. 4'allais acheter Un petit neufchâtel, voilà tout. — Eh bien ! allez-y..., je vous attendrai. — Ob ! non .., vous allez venir avec moi...; c'est chjBz la fruitière, à deux pas... — Y pensez-vous !... que j'aille acheter un neufchâtel , moi ! — Cel^ vous contrarie..., 'Ch bien! je n'irai pas, voilà tout... Pour yous, mon bon ami, on peut bien se passer de fromage t
Alexis np trouve rien à répondre, il est obligé de rester avec Amandine et de renoncer encore à Tespoir de re-.
■joindre Marguerite. Mais il suffoque et se dit tout bas : Qu'on est malheureux d'être aimé comme cela !
Alexis contait à Durozel ses ennuis, ses contrariétés et la conduite d*Âmandine, qui surpassait en surveillance toutes les duègnes de comédie ; mais Durozel avait la cruauté de rire des malheurs de notre amoureux, et ce* lui-€i trouvait fort mal que Ton prit gaiement ce qui avait rapport à ses nouvelles amours.
Prés d'un mois s'est écoulé depuis qu'Alexis a été chez la petite Marguerite, et depuis ce temps, il lui a été impossible de parler à cette jeune fille; tout ce qu'il a fait pour se rapprocher d'elle a échoué, grâce à l'active surveillance d' Amandine qui est toujours là, qui passe sa vie en faction derrière sa porte, et qui arrive toujours au moment où on l'attend le moins pour déjouer les tentatives de celui qui brûle de lui être infldèle.
Alexis ne sait plus quel moyen employer pour arriver jusqu'à Marguerite, et pourtant il ne se sent pas la patience d'attendre davantage. Souvent il a été tenté de braver la colère d'Amandine et de monter au cinquième, en avouant franchement qu'il veut revoir Marguerite; mais il est arrêté par la crainte de susciter quelque scène désagréable à cette jeune lille, ce que la couturière a juré de. faire, si jamais elle voit Alexis aller chez sa voisine.
Il est onze heures di^ matin ; Alexis se promène de long en large dans la rue Corbeau, devenue sa promenade habituelle ; Leveau, placé sur le seuil de sa porte cochère» le menton appuyé sur son balai, regarde avec attendrissement le jeune homme qui le bourre de pièces de cent sous, et murmure :
— Sapristi!... si je pouvais trouver une échelle assez haute pour atteindre au cinquième, notre amoureux entrerait par la fenêtre et n'aurait pas besoin de passer par l'escalier, que la couturière garde comme un vrai blo-
eiM/... Ob ! ces couturières..., quel fil ça vous a!... Il y est tout de même le calembour!
Tout à coup Alexis se jette dans deux personnes qui venaient devant lui et que sa préoccupation l'avait empêché d^apercevoir. C*est le petit Frison, accompagné de son ami Gi^ndinet qui a ^es socques et porte son accor* . déon sous son bras.
-— Eb ! c'est M. Alexis ! s'écrie Frison ; il y a un siècle que nous ne nous sommes vus. . . Je vous présente Grandinet que je viens de tirer d'une position bien embarrassante : il était cbez une dame à laquelle il se permet de faire la cour, sous prétexte de lui montrer l'accordéon ; moi, j'arrive bien innocemment. En m'entendant sonner, la dames'écrie : C'est mon mari! Et là-dessus, voilà mon Grandinet qui court se cacber sous le lit. Quand on me reconnaît, on lui crie de se montrer, de quitter sa cacbette; mais impossible de le faire sortir de dessous le lit! il s'y blottissait comme un vrai rat : j'ai été obligé de pren-. dre une houssine pour lui faire abandonner sa position.
— Eh ! eh ! ce n'est pas vrai ! Je suis sorti de bonne volonté ! répond le petit homme en ricanant.
Alexis n'a prêté que fort peu d'attention au récit de Frison/et celui-ci, remarquant son]air triste, lui dit :
— Qu'avez-vous donc?... vous avez l'air gai comme la place Royale. — Ah I mon cher monsieur Frison, j'ai bien des peines I — Si ce sont des peines d'amour, c'est facile à guérir. — Cela vous est bien aisé à dire. . . — Contez^moi ce qui vous tourmente ; je parie un déjeuner que j'arrange l'affaire. — Ah! si vous pouviez me tirer d'embarras, vous seriez un ange !... je vous sauterais au cou de bon cœur !... — Je ne tiens pas à ce que vous me sautiez au cou ; mais parlez donc, ce serait déjà terminé. ~ Vous connaissez M*'* Amandine... — Celle qui nous a donné une soirée où Grandinet a gardé ses socques , et un souper
Sii LA JOLIE FILLE
composé de trois plats de pommes cuites? nous la connaissons; ensuite. *— Il y a au-dessus de chez elle une jeune personne à qui je brûle de parler... -*La jeune personne que vous avez sauvée un soir qu'il ne faisait pa$ de lune..., très-bien. — Mais W^*" Âmandine est JoujourSi sur son carré, elle me guette...*, je ne sais pourquoi... — Si fait, vous savez bien pourquoi, et moi aussi ; parbleu, ce n'est pas un mystère. Âmandine dit à tout le monde que vous êtes son amant.— Quoi 1 vraiment ! elle dit cela?.. — Il y a des femmes qui cachent leurs faiblesses, il y en a d^autres qui les tambourinent... ; tout cela dépend de la grosseur dii mollet. *- £b 1 eh I eh ! — Grandinet, on ne vous demande pas votre avis. Revenons à votre affaire. Vous voulez allez chez la jeune voisine, et vous craignez d'être vu d'Amandine? Je lève l'obstacle, j'attire Amandine dehors, je la retiens au moins deux heures loin de chez elle, pendant ce temps vous allez efi conter à la jolie fille du cinquième... — Ah ! moucher Frison, s'il était possible ! — Tellement possible, que nous allons sur-lechamp exécuter la manœuvre. Grandinet, attention; vous allez vous rendre chez M^'« Amandine, celle chez qui je vous ai mené passer une soirée délirante. — Oui, oui, je sais..., une femme bien faite .., eh ! eh ! — Allons, point d'idées voluptueuses...; ce petit homme est chaud comme tine truffe!... Vous allez monter chez la coutqrièi^e, et vous lui direz : Je viens de la part de M. Alexis Ran ville et de M. Frison ; ces messieurs déjeunent au Banquet (TAnacréon, en face du théâtre Saint-Martin, et Hs m'envoient vous chercher..., ils vous attendent avec des huîtres et du Champagne. Si Amandine paraissait hésiter à venir, vous pouvc? ajouter : 11 y a avec ces messieurs deux jolies femmes que Frison a amenées; alors je réponds qu'elle viendra sur-le-champ. Vous avez entendu ?.. .' •—Très-bien, très-bien..., j'y vais,,. Ah ça, mais... si
BU FAVB0CA6. tt3
MH« Amandine vient avec moi, quVst-ee que j*en ferai , où la coa4uirai*je? — Ehl parbleu, au Banquet d'Ana" créon, oii je vous attendrai dans un cabinet donnant sur le boulevard..., et dans la compagnie d'un déjeuner un peu «pîgné..., c'est V. Alexis qui paye; c'est convenu.
— Oh l tQut ce q\\ç yqus voudrez \ s*^cne Aleiiq qui est transporté de joie eq éiqoutant le plan de Frison. Un déjeuner- •» up dîner, un souper... Tâcbez seulement de garder AipapdipQ le pluff longt^mp^ possible!... -r- Npu$ la igarderons, j'en réponds. — Ab çà ! je suis du d^euner* moi?... ç't ! e)i ! eb ! demande Grandinet en ri^nt. ;— Cela va sans dire, petit licbeur. Gourez vous acquitter de yo^r^ commission, ramenez Aipandine avec vous, et 91^ vou^ fera cadeau d'une paire d'échasses. — Ab ! qu^ c'est ïpécbant I — Si on vous questionne, n'allez pa^ vous troubler! M. Alexis est avec moi et des dames au Banque^ d'Anacréon^ ne sortez pas de là»— Soyez donc tranquille ! je suis roué comme un marquis!
Grandinet arpente la rue de toute la longueur de ses petites jambes, et on le voit bientôt entrer dans la maison d'amandine.
— Maintenant, dit Frison à Alexis, cachez-vous quelque part..., cachez-vous bien, sans quoi tout serait manqué .. . — Oh! soyez tranquille. — Quand vous aurez vu sortir Amandine avec Grandinet , vous pourrez sans crainte monter chez votre autre belle... — Mon cher Frison ! que de reconnaissance !... — Pas du tout; entre hommes, ce sont des services qu'on se rend réciproquement. Moi, je cours au banquet d^Anacréon,., Ah ! diable !... c'est que... —Quoi donc?... qui vous arrête?... — Nous sommes au 18 du mois, et je n'ai plus d'argent.
— Eh! que ne parlez-vous?... voilà ma bourse.. .,~ne la ménagez pas. — Au fait, c'est vous qui devez payer les frais de l'entreprise. . . , mais il vous sera rendu un compte
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fidèle..., je garderai la carte du traiteur...— Allez, moa cher Frison, et gardez Amandine bien longtemps.. .*-Ju9* qu'à demain, si c'est possible ; je suis capable de passer la nuitcbez le traiteur pour vous être agréable*
En disant ces mots, Frison se met à courir, et disparaît bientôt par la rue Bichat. Alexis va alors so placer sous une porte un peu au-dessus delà demeure d'Âmandine, et d*oiJi il pourra voir, sans être vu, tous ceux qui sortiront de cette maison, qui renferme maintenant l'objet de ses amours.
Quelques minutes s'écoulent; de temps à autre Alexis avance la tète pour regarder dans la rue, puis il se ren* fonce lorsqu'il aperçoit quelqu'un; rien ne ressemble plus à un mouchard qu*un amoureux, excepté pour les jeunes femmes, qui devinent tout de suite ce que fait dans la rue un homme qui pendant une demi-heure y reste à la même place.
Alexis compta les minutes ; cependant il réfléchit que, pour suivre Grandinet chez un restaurateur, Amandine aura voulu faire un peu de toilette ; il faut donc calculer le temps qu'elle peut mettre à se parer. Enfin un homme sort de la maison : c'est Grandinet, il est facile à reconnaître ; mais il est seul. Alexis croit tout espoir perdu, lorsqu'une femme sort aussi et rejoint Grandinet dans la rue. C'est Amandine, c'est bien la jeune grisette qui a mis un petit chapeau, un châle, qui s'est parée, enfin, pour aller au Banquet d'Anacréon,
Alexis ne se sent pas de joie; ses yeux ne quittent pas Amandine, qui marche à côté de Grandinet, lequel lui a offert son bras, qu'elle a rel\isé ; il les voit descendre la rue et tourner du côté du faubourg du Temple. Alors le jeune homme s'élance avec la rapidité de la flèche vers cette maison qu'il ne perdait pas de vue; il traverse la
cour, et monte Tescalier sans répondre au portier, qui lui crie :
— Pas de sentinelle I... le blocus est levé... Quand les chats sont sortis les souris dansent!
Alexis a bientôt gravi les cinq étages : il est devant la porte de Marguerite ; alors seulement il s*arréte pour reprendre haleine : son cœur bat avec tant de force qu'il ne pourrait parler. Que va-t-il dire à cette jeune fille? que va-t-il lui demander? 11 n'en sait rien; mais il faut qu'il la voie. Il se décide à sonner, et frappe en même temps.
La porte s'ouvre. Marguerite parait; en reconnaissant Alexis, une rongeur subite vient colorer son joli visage ; une vive émotion se manifeste sur ses traits, et, sans avoir la force de dire un mot, elle reste devant le jeune homme, qui çst lui-même tout tremblant.
— Mademoiselle, dit enfin Alexis, vous avez dû me trouver bien malhonnête de ne point être revenu... m*informer de votre santé.
— Moi, monsieur, répond la jeune fille, en tâchant de cacher son émotion. Mais pourquoi donc aurais-je pensé cela?... vous n'aviez aucune raison pour revenir chez moi..., et d'ailleurs je vous avais dit que je ne pouvais recevoir personne.
— Oui, vous m'aviez dit cela...; et cependant, mademoiselle, depuis notre dernière entrevue, mon seul désir, mon vœu le plus cher était de vous revoir..., de vous parler..., de me rapprocher de vous...
Ifarguerite lève un moment les yeux sur Alexis, et il y a dans son regard quelque chose qui est comme un reproche de vouloir la tromper ; mais aussitôt elle s'efforce de sourire et répond :
— Monsieur, je ne sais pas pourquoi vous me dites cela .. . Rien ne vous oblige à me faire croire... ce que vous ne pensez pas... Je ne dois vous inspirer ^ucun intérêt... Vous
me Connaissez à peine, et je n^ai pas le droit de trouver mauvais que ce soit... pour d*autres que moi que vousveniez... §i souvent dans la maison.
Quoique Alexis dût s'attendre à ce que la jolie lille dii . cinquième Sût qu*il allait chez Amandine, il n'en demeure pas moins confus et embarrassé de ce qu'on vient de lui dire : il ne sait que répondre ; et Marguerite, qui'voit son trouble, semble fâcbée d'avoir parlé de sa voisine; pre^. nant lai air plus aimable, elle lui dit :
— ^ Mais je vous laisse sur le carré..., ce n'est pas bon- : néte... Puisque vous êtes déjà entré chez moi..., puisque vous connaissez mon modeste réduit..., je puis bien vous y recevoir encore... D'ailleurs..., j'ai aussi à vous parler, monsieur..., et je profiterai de cette occasion...
— Vous avez à me parler, mademoiselle ? — Ouf, monsieur. Mais entrez..., je vous en prie.
Ateiis ne se fait pas répéter cette invitation , il suit }/iUe Marguerite dans la chambre qui compose tout son appartement; et, acceptant une chaise qu'elle lui présente, s'assied tout près d'elle. Mais la jeune fille éloigne alors sa charge, et Alexis n'ose point se rapprocher.
Marguerite semble à son tour être embarrassée et ne savoir comment entamer l'entretien : de son côté, Alexis se sent si heureux de se retrouver prés de celle qu'il aime, de pouvoir la contempler tout à son aise, qu'il n^a plus d'autre pensée ; son âme a passé tout entière dans ses yeux.
C'est Marguerite qui la première rompt le silence.
— Monsieur..., je vous ai dit que je désirais vous parter...; c'-est pour..., c'est afin de vous dire... Mon Dieu, je ne sais comment vous expliquer cela... Cela va vous fâcher peut-être, et telle n'est pas mon intention!
— Oh! mademoiselle, parlez sans crainte... Gomment pourrais-je n^c fâchçr de ce que vous me direz l'iiioi, qui
hv rAimooiiG. UT
stîfs ai heareux âe vous voir ^ de me retrouver Ici ; t^rès de vous. Âh! si vous.saviez combien je dédirais t^ mômenti combien!...
. — Monsieur, dit Marguerite d*un air de dignité, et.en interrompant Alexis, ce n'est pas là ce que je vous de^ mande. Veuillez bien m'écôuter...
Le ton un peu sévère de la jeune fille impose à Alexis; il baisse les yeux, en balbutiant :
— Je vous écoute^ mademoiselle.
— Je rte Vois presque personne, monsieur; \i solitude me convient, et j'ai dû ne pas répondre aux avances de... quelques voisines qui sembldiept vouloir se lier évec moi. A Paris, il me semble que cbacuit peut être libre db sa conduite; la mienne d'ailleurs ne devait offenser personne : polie avec tout le monde, je croyais n'avoir jafmais mérité qu'on ne le fût pas avec moi...
-—Gomment, mademoiselle..., aurait-on osé...
— Écoutez-moi jusqu'au bout, je vous eh prie, monsieur. Depuis le jour où vous êtes venu chez mol..., j'ignore pourquoi je siiis en butte à des vexations continuelles de la part de... de M'^<* Amandinc..., ma voisiîie d'ici dessous... Qu'ai-je donc, fait pour cela, monsieur, je vous le demande?... £st-ci3 parce que je ne sors jamais, parce queje ne reçois personne?... Est-ce que cela importe à cette demoiselle?... Elle craignait que vous ne revinssiez me voir; plusieurs fois dans Fescalier, pendant que je montais, elle a eu soin de crier bien haut, de façon à ce que je l'entendisse, qu'elle se vengerait de moi..., si... si... je vous recevais... Et puis..., elle rtie fait mille méchancetés..., elle attache des souris mortes ait cordon de ma sonnette..., elle fourre... je ne sais quoi dahs tria serrure, pour que je ne puisse plus ouvrir ma porte... Et, dernièrement...., c'était lesoir..., je suis tombée en mon*
StS LA JOLIE FILLE
tant mon escalier, parce qu*on avait attaché une ficelle en travers des marches.
— Ahl quelle horreur 1
— Ah! monsieur..., je ne prétends pas vous brouiller avec W^ Amandine ! je ne vous empêche pas d*y aller tous les jours, d'y être toute la journée... Certainement cette demoiselle est fort bien et mérite d'être aimée. . . D'ailleurs, cela ne me regarde pas...; mais, seulement, priez-la de ne plus me faire de méchancetés..., dites-lui qu'elle a bien tort d'être jalouse de moi!... que vous ne pensez pas à moi..., que vous n'y avez jamais pensé..., et que c'est bien vilain de faire de la peine à quelqu'un qui ne lui a fait aucun mal...
Des pleurs tombaient des yeux de Marguerite, et elle cache sa figure dans son mouchoir en finissant de parler. Quant à Alexis, il est tellement ému, tellement exaspéré, qu'il s'est levé, et marche à grands pas dans la chambre, en s'écriant :
— Mon Dieu! est-il possible que le monde soit aussi méchant!... faire de telles noirceurs à une jeune fille douce, modeste..., à quelqu'un qui n'a point d'amis, de parents, de protecteurs pour la défendre...; et c'est pour cela, sans doute, qu'on se permet de l'opprimer!... Et c'est mol qui suis cause de toutes vos peines..., c'est moi qui vous attire tous ces désagréments..., moi, qui aurais voulu, au contraire, connaître vos chagrins pour les adoucir..., qui aurais été si heureux de vous être utile..., d'obtenir votre confiance, et de vous prouver que j'en étais digne!... Ah! mademoiselle, combien vous devez me haïr!...
Alexis s'était rapproché de Marguerite ; il avait saisi une de ses mains, qu'il pressait dans les siennes, et la Jeune fi4le lui répond en cherchant à dégager sa main :
— * Non, monsieur, je ne saurais ha!r quelqu^in qui a
DU FAVBOIIRG. 229
été mon protecteur; dites seulement à W^^ Amandine de ne plus s'occuper de moi.
— Oh ! soyez tranquille, mademoiselle, on ne se permettra plus rien qui vous soit désagréable, je vous rassure... Mais mol, me pardonnerez-vous tous les ennuis quejevous ai causés?... Depuis que je vous ai vue, si vous saviez combien j*ai été malheureux..., combien il me tardait de vous parler... Âhl ne relirez pas votre main..., laissez-moi la presser encore dans les miennes, ou je croirai que vous ne m'avez pas pardonné !...
Marguerite hésitait ; elle voulait dégager sa main , cependant elle mettait bien peu de force pour la retirer; et le jeune homme venait de porter cette main à ses lèvres, lorsque la porte d'entrée , qui n'avait été que poussée , s'ouvre tout à coup avec fracas, et M^'*" Amandine entre, ou plutôt saute dans la chambre , car d'un seul bond elle se trouve entre Alexis et Marguerite.
— Ah ! je vous y prends I monstre I perfide I s'écrie Amandine, dont le visage est pourpre, les yeux étincelants, et que la colère fait bégayer... J'en étais... sûre... que monsieur était ici... On m'envoie chercher par le petit nain..., on me fait aller au Banquet d'Ane... d'Ane..., enfin de TAne à quelqu'un... J'arrive, je trouve le petit Frison qui inange des huîtres, qui boit du Champagne... Il croit me séduire avec cela; mais c'est mon volage que je voulais... « Il va venir, me dit-on ; déjcqnez toujours avec nous...» Oh! pas de ça, que je dis! je vois la ficelle... Vous êtes un petit rusé, monsieur Frison ; mais ce n'est pas moi qu'on attrape !... On m'a fait sortir, je devine pourquoi maintenant... M. Alexis est chez sa tourterelle du cinquième...
— Mademoiselle, je vous prie... -^ Taisez-vous, traître!... Je dis adieu à vos amis...; ils veulent me retenir de force... Oh! alors, c'était drôle... J'ai joliment bous-
tSê LA JPUB FIttK
culé M. Frison , et j^ai cassé six assiettes sur la tête de cette petite horreur de Grandinet. Enfin je suis partie; j'ai toujours couru depuis le restaurateur jusqu'ici*. • Je suis sûre qu^s je n*ai p^s mis dix minutes... Tavais ufi pressentiment de ce qui se passait... J*ai fait pirouetter le portier, qui voulait, je crois, mettre son balai dans mes jambes..., car monsieur a corrompu toute la maison I... Et c'était pour me tromper^ pour venir faire la cour à mademoiselle que l'on m'avait attirée deborç... Après m'avoir juré qu'on ne pensait pas à mademoiselle, on grimpe ici dès que j'ai le dos tourné... Et cettp vertu si farouche, qui ne veut recevoir personne!... se laisse très-bien apprivoiser... Elle se fait baiser la main... ; un genre de duchesse 1 ... On ne devrait pas tant faire la pincée quand on cherche à subtiliser l'amant de sa voisine; car mademoiselle sait très-bien que vous êtes mon amant!... Marguerite ne répond rien. Pendant qu'Amandine exhale sa colère, elle est allée s'asseoir dans un coin de la chambre, et elle se contente de pleurer. Mais à la vue des larmes que répand la jeune fille, Alexis a retrouvé toute son énergie, et se plaçant devant la couturière, il lui dit :
—Mademoiselle, votre conduite est aussi inconvenante que ridicule. Vous insultez une personne que vous devriez respecter.
~ Respecter!... Ah ! par exemple ! le plus souvent !...
— Oui, respecter; et au lieu de cela, vous vous êtes permis mille méchancetés... -r- Ah! il paraît que mademoiselle s'est plainte à monsieur... Je lui en ferai bien d'autres à cette petite chipie-là...
^ Sortez! sortez sur-le-champ! s'écrlo Alexis avec colère. Un mot de plus, et je serais capable d^oublier que vous êtes une femme !
— - Oh ! j'en suis bien iâchée , mais Jo ne sortirai pas sans vous !
— Eh bien! venez, venez! Aussi bien notre présence en ce moment doit être un supplice pour mademoiselle...
En disant ces mots, Alexis saisit le bra^ d'Amandine, et la faisant marcher devant lui , il Ta bientôt fait sortir de la chambre , et redescend avec elle Tescalier.
S'apercevant qu*Alexis est sérieusement iâché, Amandine commence à changer de ton , et arrivée devant sA porte, elle lui dit d*un air attendri :
— J*espère que vous allez entrer chez moi maintenant... La voisine vous a possédé assez longtemps ; ce doit êtra à mon tour...
— Non , mademoiselle , je ne veux pas entrer chez vous... ; je ne veux plus y retourner...
— Oh ! si vous faisiez une chose comme cela !... Aletis, mon petit Alexis... , vous voulet me punir, parce que je vous aime trop... Alexis..., entrez un petit peu.
— Non, mademoiselle... Adieu! —Comment! monsieur, vous me quittez ainsi?... Ce n*était donc que pour M^^* Marguerite que vous étiez venu dans la maison? — Oui, mademoiselle. — Et vous osez me l'avouer ! — Je ferai bien mieux, je retournerai chez Mu» Marguerite; j*irai tous les jours si cela me convient, et je vous défends à ravenir de vous mêler de mes affaires.
— Ah! quelle horreur..., quelle infamie!... Eh bien ! il 6*en va !... Alexis, écoutez-moi donc... ; je vais me trouver mal... Alexis!... 11 ne m^écoute pas. Ah ! si je pouvais me jeter par-dessus la rampe sans me blesser.
Amandine se penche sur la rampe» mais elle ne se jette pas par-dessus ; seulement, ne sachant comment exprimer sa colère, elle se saisit d'un pot derés^édaque sa voisine, Tactrico deFranconi, laissait sur son carré, ci elle le jette du haut en bas des escaliers. Le pot tombe en
éclats sur le chat do M. Lcveaii, et lo portier pousic des cris horribles en voyant son chat aplati.
Alexis est sorti de la maison la tête brûlante et le cœur palpitant d*amoiir et de colère. H cherche dans sa tète comment il s^y prendra pour revoir Marguerite. Quoique bien décidé à rompre entièrement avec Âmandine, il ne voudrait pas cependant que ses visites causassent encore des désagréments à celle dont il se sent plus épris que jamais.
Depuis longtemps Alexis se promenait sur les boulevards, ne sachant encore à quel parti s*arrèter. Tout à coup il aperçoit devant lui Frison et Grandinet. Le premier est un peu gris : cela se voit facilement à ses yeux et à sa démarche; le second a la tête .enveloppée de compresses , ce qui ne Tempéche pas de tenir son accordéon sous son bras.
— Mon cher ami ! s'écrie Frison en reconnaissant Alexis, nous avons gardé votre Hermione le plus que nous avons pu... Mais, ma foi, c*est une lionne que cette jeune Amandine... Voyez dans quel état elle a mis ce malheureux Grandinet... 11 a eu six assiettes et un compotier de tué... pas sous lui, mais sur lui... C'est égal , nous avons jolimebt déjeuné... N*est-ce pas, Grandinet?
•^Oui...,maisj'ai deux énormes bosses au front..., eh! eh ! — Vous direz que c'est une femme jalouse qui vous a rossé, Grandinet, et cela vous fera honneur. Nous allons chez la céleste Julienne, monsieur Alexis ; y venez- vous avec nous î
-7 Oh ! non..., je ne veux plus y aller... Je déteste tontes vos grisettes, je ne veux plus en voir aucune... .Cette Amandine! si vous saviez tout ce qu'elle a fait!... Non, je vous le répète, je ne veux plus revoir aucune de ces demoiselles...; ce n'est plus auprès d'elles que je veux chercher des consolations.
DU FAUBOORO. S33
En disant cela, Alexis quitte les deux aiQis et se rend en toute hâte chez Durozel , auquel il veut conter les événements de la matinée; mais Durozel était absent. H faut donc que le pauvre amoureux reste livré à lui- > même. La soirée lui semble mortelle. Vingt fois il est tenté de retourner chez Marguerite; mais il craint qirune seconde visite le même jour ne soit indiscrète» surtout après la scène qui s*est passée le matin, et malgré toute l'impatience qu*il éprouve, il se décide à attendre au lendemain.
11 passe la nuit à penser à ce qu'il pourra dire à Marguerite pour la convaincre qu'il n'aime pas Âmandine, qu'il ne l'a jamais aimée, et que c'est d'elle seule qn^il est amoureux. Le jour vient ; il n'a pas reposé un instant. . Mais il y a un âge où l'amour tient lieu de sommeil , où l'on aime mieux penser que dormir et où le corps s'accommode de tout cela.
Dès que neuf heures ont sonné , Alexis quitte sa demeure et se rend rue Corbeau. M. Leveau est déjà sur la porte avec son balai. Alexis passe brusquement en disant :
— Je vais au cinquième, chez Mii* Marguerite. Oh! je ne m'en cache pas à présent...
«--Eh ben! attendez donc alors, ne courez pas si vite ! crie le portier en mettant son balai devant les pieds d'Alexis. Vous ne savez donc pas les événements?
— Comment. . ., quels événements ?... Est-ce que cela regarde cette jeune Marguerite? — Pardi! assurément!... sans quoi je vous aurais laissé monter. — Parlez, portier, parlez donc. — D'abord hier, quand vous êtes parti, vous n'avez pas été témoin du trait atroce de mamzelle Ainandine.. . Elle a jefé un pot de réséda du quatrième sur mon pauv|*e chat!... Il a deux côtes cassées... Cette pauvre bête, qui était si gracieuse, maintenant son train de der-
ÎSI tk âbiifi FiLLis
Hère est tout disloqué... — Mais etiflii, M*^ Marguerite ^ — Ëh bien, peu de tetnpâ après vdtrë départ, elle i^st sortie; elle avait lesyëitxbehfdùges, elle devait avoir vëi-sé de grosseâ larmes... Elle est restée plus de deUx iieurëâ dëhorâ:.. Quand elle est revenue, elle avait avec elle un hôtnine et une bbàirette ; rhotiime a déménagé lés nieubles, ce qui n'a pas été long; mamzelle Marguerite a fkit ses petits pa(iuets, puis après avoir été payer le propriétaire, elle eêt partie ainsi que Thoinme qui trâtnàit la charrette.
— Partie I . . . elle serait partie ! . . . et sa nouvelle demeure?... où est-elle allée? — Oh! je n'ai pas manqué de le lui demander. Elle m'a répondu avec un grand soupir : « Si on vous demande mon adresse, vous direz que vous ne la savez pas. » Ylà tous les renseignements qu'elle a voulu me laisser.
— Partie !... et je ne sais plus où elle est..., et pas un mot pour moi I s'écrie Alexis en se frappant le front avec désespoir. mon Dieu I et moi qui l'aime tant ! moi qui ne peux plus vivre sans elle ! que vais-je devenir maintenant ? Mais le conducteur de cette charrette , vous devez le connaître?... — Pas du tout I Oh I la demolseito a eu soin de ne pas prendre quelqu'un du quartier.
Le jeune homme est resté comme anéanti par cette nouvelle. Une jeune fille descend Tescalier^ et pousse un cri en l'apercevant : c'est Âmandine. £Ue s'approche d'Alexis, et lui dit d'un ton doucereux :
— Eh bien, vilain méchant j veniez-vous chez moi« enfin?...
— Chez vous l s'écrie Alexis en s'éloignant d* Amandine, chez vous, qui êtes cause que celle jeune fille a dû fuir celle maison..., où vous ne saviez quelle noirceur inventer pour la tourmenter... Moi, retourner chez vous ! Oh
DU FAOBOVIIIS. t95
non, Jamais, mademoiselle !. . . Vous m'avez fail perdre Marguerite, vous ne me verrez plus !
En achevant ces mots, Âleiis a quitté précipitamment la maison.
Amandine reste un moment comme suffoquée, mata bientôt elle se remet, et diten rajustant son bonnet!
— Ah bien, ma foi t tant pis !.. . Après tout, des amoih reux, on n'en manque pas!... Je n^ai pas envie de me maigrir pour lui...; mais c'est égal^ il ne reverra plus sa petite chipie.
Le portier, qui a entendu l'exclamation de la coUtu*^ rière, se remet à balayer sa coiir, en se disant :
— Le jeune homme ne reviendra plus dans la maison^ c'est moi quisuis le plus à plaindre !... Oh! ces femmes..., c'est joli, c'est vrai, mais c'est venimeux comme le Champignon ! Après ça, vous me direz, il yen a des bonnes!... mais les plus connaisseurs s'y trompent...^ toujours tctem, comme datis les champignons: