‹ La jolie fille du FaubourgChapitre 16 sur 22 · UNE REVANCHE · texte numérisé non relu

UNE REVANCHE

-M Ainsi donc, dit Durozel, après avoir entendu son jeune ami lui faire le récit de ses chagrins et de ses amours, vous ne savez plus où loge cette petite Margue^ rite, vous n'avez pu obtenir aucun renseignement pour découvrir sa nouvelle demeure?

— Hélas ! non, mon ami ! répond Alexis en soupirant. Je me suis informé dans les environs de la rue Corbeau, mais quand je demandais si on avait vu une charrette et une jeune fille, on me répondait en riant : On ne voit que cela dans Paris !... Ces êtres indifférents auxquels on s'adresse ne comprennent pas que le bonheur 4<^ toute un9

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existence peut dépendre d'un mot, d'un renseignement qui vous ferait retrouver la trace d'un objet adoré.

•— Ne vous désespérez pas, mon cher Alexis, nous retrouverons cette jeune fille ; Paris est grand, il nous faudra peut-être de la patience..., mais avec de l'adresse, de la persévérance, on finit paV retrouver ceux que Ton cherche ; et puis, une jolie femme se remarque; elle a beau se cacher, il y a toujours des yeux qui la suivent, qui l'observent : les amateurs ne manquent point à Paris! En attendant, si vous voulezqueje vous aide de mes con- ^ils, de mon amitié, ne vous laissez point aller à une douleur inutile et même ridicule ; en amour, les hommes doivent toujours avoir de la force, du courage ; les larmes et la faiblesse sont Fapanagc des femmes ; mais, croyezmoi, un amant qui pleure et se désole intéresse peu et ne réussit guère.

— Je suivrai vos conseils, dit Alexis en pressant la main de Durozel; mais vous chercherez Marguerite avec moi ?

— Je vous le promets, et quand nous l'aurons retrouvée, je tâcherai de savoir quelle est cette jeune fille, chose dont vous ne vous êtes nullement occupé, trouvant qu'elle était assez jolie pour que Ton pûtTaimer de confiance... Moi, qui ne suis pas amoureux, je suis moins confiant, je tâcherai de percer le mystère qui semble envelopper l'existence de la jolie fille du faubourg. Maintenant, mon cher Alexis, c'est encore de vous que je veux m'occuper, je tiens à ce que vous reparaissiez dans le monde avec avantage. Déjà vous n'êtes plus le même, vous ne sauriez croire combien vous avez gagné, depuis que vous êtes guéri de votre folle passion pour M"* de Pomponney; votre intrigue avec Amandine vous a fait aussi du bien... Il n'y a pas de mal de connaître ces petites ruses féminines si familières aux griçettes. Mais â présent, il faut aller dans le monde, en prendre les allu-

res, les manières, en étudier les usages. Ayez une intrigue avec quelque grande dame, avec quelque beauté à la mode, et avant (rois mois vous serez un cavalier accompli.

— Tout ce que vous voudrez, répond Alexis, excepté Fintrigue avec une dame du monde, car j'aime Marguerite, et je veux lui rester fidèle; j'ai eu trop à me repentir d'avoir cédé aux séductions de M"® Amandine...

— C'est ce que vous ne savez pas, mon ami, car votre intrigue avec la couturière vous a peut-être plus servi près de W^^ Marguerite que n'auraieot pu le faire vos œillades et vos soupirs. Ce que je vous dis là vous étonne, parce que vous ne connaissez pas les femmes : vous ne savez pas que chez la plus sage, la plus honnête , il y a toujours le désir de l'emporter sur une rivale. Il y a même des femmes qui se sont données à des hommes qu'elles n'aimaient pas, uniquement pour faire endôvcr celles qui les aimaient. Ohl vous avez encore beaucoup à apprendre sur ce chapitre. En attendant, vous ferez ce soir grande toilette..., je vous mène en soirée...

— Pas chez des grlsettes..., je les déteste toutes dans la personne d^Amandine.

— 11 n'est plus question de grisettes , que cependant vous auriez bien tort de détester ; je vous mène au faubourg Saint-Germain , chez une grande dame, qui a un grand hôtel, de grands appartements , de grands laquais, et chez laquelle tout le monde se donne de grands airs, ce qui, du reste, ne doit nullement vous imposer; règle générale : les grands airs nMmposent qu'aux sots. Le vrai mérite est modeste et affable', mais le vrai mérite n'est pas commun.

Le soir qui suit cette conversation , Durozel et Alexis montent en voiture à neuf heures et demie et se font descendre devant une vieille maison de la rue de Grenelle.

238 LA JOLlË FILLE

^ Chez ^ai me menez-vous ? dit Alexis àâon ami. - — Chéi M«« de Martelônne, veuve d'un comte qui était ofÀcier de bouche sous je ne sais plus quel règne..., nous en avons eu tant, que l'on s'y perd! N'importe, cette dajïie ne manque pas d'esprit, elle a été jolie, elle a le grand mérite de savoir qu'elle ne l'est plus et qu'elle a cinquante ans sonnés... C'est une femme comme il y en a peu. Vil teste, elle aime beaucoup les jeunes gens, et c'est eh tout bien tdut bônnetir ; mais elle a été, je crois, fort sensible dans sa jeunesse, et il lui reste de l'iiidulgerice pour les passions des autres. Comme dit Fonienelle .- L'amour a passé par là.

Un valet annonce ces messieurs, qui soni introduits dans un immense salon , qui serait gai s'il était bien éclairé; mais il n'y règne qu'un jour si doux, qu'on pourrait presque le prendre pour un crépuscule.

Il y a là beaucoup de dames très*parées qui causent à demi-voix, assises en cercle devant la cbeminée. Puis des bommes, la plupart décorés, sont , les uns debout derrière les dames, les autres rassemblés pour parler politique dans un coin du salon.

Durozel présente son jeune ami à M"* de Martelônne, qui lui fait les honneurs d'un siège auprès d'elle, et entame avec lui une conversation d'abord oiseuse, mais qui ne tarde pas à devenir intéressante, parce que cette dame a vu beaucoup de choses et conservé de curieux souvenirs. Alexis n'était guère causeur, mais il savait écouter; Ê^est une qualité qui devient chaque jour plus rare chez les jeunes gens, et que celui qui parle bien aime surtout à rencontrer.

—Votre jeune arhi est charmant! dit ^«'•de Ifartilonne â btirozèl , quelque temps après avoir iiûitté Alexis : il est rempli d'esprit, il a un ton parfait.

r- Of| yftus prouve plpîR d'esprif, dit towf f)as Piiraze) à son an)) ; M"*'' de l^artelpnne est encl^antée de vpM$.

^ Ce(te dafpe e^t bief> bonne... , noai^ je n'ai ^iif&frp répondu c|up des ouj et des pon à tpu| ce qu'^U^ pa^ dirait.

— Qu'importe , mpp cher? c*est la inanière qui faj^ tout. Cette danie a y\x que ^ conversation vous plaisait, et. elle vous trouve plein d'esprit , parce que vou9 lui en avez trpuvé. On fait çles tables de wbist, vous n'y jouez pas..., je n'y jque guère^ éclipsons-nous; je y^lff vous mener ailleurs.

— Mais il n'y a qu'une heure que nous sommes icj,

— Cela ne fait rien. Dans le beau monde pn peqt ne rester qu'une heure à une réunion ; ce n'est gu^ chez le^ bourgeois qu'on passe la soirée.

Les deux amis remontent en voiture «t $e font descendre rue de Londres, Chaussée-d'Antin. '

— Chez qui allons-nous cette fois? demande de nouveau Alexis i 3on guide. ^

— Chez M"*" Saint-Albert, dpnt le mari fai(; des alfatre» à la Bpurse. Ici , mon cher ami , vpu9 aUe;j; vpus (rpuver avec une société qui vous rappellera celle de M""*" ^e Poroponney; des femmes gaies, vives, séduisantes; d^s jeunes gens fats , présomptueux , parlant beaucoup ou ne daignant pas ouvrir la bpuche ; des Ifommes mi^rs jouant gros jeu, et des vieillards voulant faife des conquêtes. Là, il faut dépouiller votfe ajr timide et mpde^te qui vous nuirait, il faut ayoir une grande confiance en vous-même, et avant de parler, être toujours persuadé que vous allez dire quelque chosp de charmant. Alops je vous prédis un grand succès.

Après ce protocole, Durozel entre avec son an^i. Le sa-: Ion de H"' Saint - Albert est fespjendiss^pt de bougies ()ue des places répètent de tous côtés, f J, le§ d^rppç np

340 LA JOLIB FILLB

sont pas symétriquement rangées en cercle devant la cheminée ; les groupes sont épars , les conversations plus particulières que générales. Dans un coin on joue à la bouillotte , dans un autre on chante au piano ; ici une jeune et jolie femme feuillette un album, plus loin des jeunes gens lisent des vers ; enfin chacun fait ce qui lui plaît y et la plus aimable liberté semble être la devise de cette réunion.

M*"*" Saint-Albert est une femme de vingt-huit ans, plus gracieuse que jolie, plus gaie qut; spirituelle, ou dont Tesprit paresseux semble ne pas vouloir s'aventurer trop avant et désire se borner à ces conversations frivoles, à ces entretiens légers qui sont de mode dans les salons. M™* Saint-Albert n'en est pas moins une femme fort agréable , qui reçoit fort bien , et chez laquelle on s*amuse beaucoup. Quant à son époux, c'est un homme qui ne pense qu'à gagner de l'argent , et laisse à sa femme liberté entière : c'est un mari extrêmement commode.

Alexis tâche de se sc^enir des avis que Durozel lui a donnés; en causant avec la maîtresse de la maison, il lui dit hardiment tout ce qui lui vient à la tète: M*"* Saint- Albett le trouve fort aimable, elle rit beaucoup de ses saillies, de ses bons mots, et Alexis, tout étonné de son succès, dit à Durozel :

— Mon ami , est-ce que vraiment je suis spirituel? est« ce que je dis des choses drôles, amusantes?... En vérité, cette dame me donnerait presque de l'amour-propre.

— C'est ce qui vous manquait, mon cher, et c'est ce qui est nécessaire dans le monde. Ici, ayez-en beaucoup; chez M«»« de Martelonne ayez-en moins; avec vos vrais n'en ayez pas du tout, et tout le monde vous trouvera charmant.

Pour achever son succès à la Chaussée-d'Antin, Alexis se meta une table de bouillotte; il comptait perdre quel-

DU FAUB0DR6. Sit

ques pièces d*or, mais la chance est pour lui, il gagne tous les coups ; cependant il joue légèrement, il tient d'assez fortes sommes avec un très-faible jeu ; mais la fortune le favorise, il continue de gagner, et, comme dans le ilionde le bonheur passe souvent pour du mérite, chacun s'écrie :

— Ce jeune homme joue comme un ange et avec un désintéressement admirable...; c'est un bien beau joueur.

Après avoir passé près de trois heures chez M<°'* Saint- Albert, Alexis prend congé et sort avec Durozel, emportant la considération des hommes, les doux regards des dames et une quarantaine do napoléons qu'il a gagnés^ à , la bouillotte.

— Eh bien, dit Durozel à Alexis, vous voyez que pour réussir dans le monde vous n'aviez qu'à le vouloir; vous reconnaîtrez plus tard que je ne vous ai pas mal dirigé : les grisettes vous ont dégourdi, les grandes dames vous formeront, les femmes sensibles vous adoreront ! . . .

— Mais Marguerite, mon ami, Marguerite ! ... Ah ! si vous saviez combien je l'aime ! Au milieu de tout ce monde, près de ces femmes élégantes et belles, je me dis souvent : Marguerite vaut mieux que cela !

— Nous retrouverons votre jolie fille du faubourg!. . . à moins qu'elle ne se soit évanouie comme une ombre..., mais ce n'est pas probable ; les sylphides n'existent qu'à rOpéra ou dans les contes de fées.

Plusieurs mois s'écoulent; Alexis emploie presque toutes ses journées à parcourir Paris, espérant retrouver Marguerite; Durozel raccompagne souvent dans ses recherches, qui n'ont encore amené aucun résultat. Quelquefois une sombre mélancolie s'empare d'Alexis, mais Durozel le soutient, le console et le force à aller dans le monde trouver des distractions à ses secrets çnnuis.

M^'* Amandine a essayé de ramener Alexis près d'elle,

%\% LÀ lOLIR FILLE

et pour cela elle Uii a écrit plusieurs lettres bien tendres^ où elle lui promet de ne plus être jalouse, et de le laisser aller tant qu'il voudra à tous les étages de la maison.

-- Il est bien temps ! se dit Alexis en déchirant chaque billet. Maintenant, Marguerite n*est plus sa voisinent..; mais elle est cause que je Tai perdue, et je ne puis lui pardonner cela.

Les beaux jours étaient revenus, on était au commencement de juillet, lorsqu'un matin le concierge d* Alexis lui monte urte lettre ; il ne se presse pas de l'ouvrir, croyant qu'elle est encore d*Amandine ; cependant, après avoir jeté les yeux sur Tadresse, n*ayant pas reconnu les jambages de la couturière, il brise le cachet.

I^ lettre est une invitation de M»« de Pomponney pour aller à une fête qu'elle donne le jeudi suivant à sa maison de campagne à Sussy.

Alexis avait presque totalement oublié sa cousine; il met machinalement la lettre dans sa poche, et va trouver Durozel, en se disant :

— • Des fôtes! . . . toujours des fêtes I . . . et pendant ce temps cette jeune fille, si intéressante, et que je cr^is si sage, endure peut-être toutes les souffraocçs de la misère, caclfée dan9 quelque obscure mansarde !.. . et moi, q\\\ Faime tant, moi que la fortune a bien traité, et qui serais si heureux de pouvoir adoucir ses peines, il me faut vivre loin d'elle, vivre au sein du monde, ne voir que des gens dont la seule occupation est de chercher par quels plaisirs iU embelliront leur journée I. . . Ah I que j'aimerais bien mieux étreprè^de Marguerite, dans sa petite chambre, si pauvrement meublée, mais dont sa présence fait un délioieux séjour !

Durozel avait reçu une invitation semblable à celia d'Alexis, et il parut fort content en voyant que M"*« de

ou FACiOOHG. t4S

Pohiponney n'avait pas oublié entièrement tidh jeune cou- * ein.

— Nous n*irons pas à cette fête^ n'est-ce paà, Dtiroîel ? dit Alexis â son ami;

— Ne pas aller à cette fête I oh I si fait, parbleu ! nous n*a(irons garde d'y manquer... Voilà l'occasion que j'attendais depuis longtemps.— Quelle occasion?... —De vous venger de votre cousine.— Je lui ai pardonné, mon anii; vous voyez bien qu'elle m'est totalement indifférente. — Vous me feriez presque regretter de vous voir si bien guéri. Que vous ne soupiriez plus pour elle, c'est très-bien ; mais oublier la mystification qu*elle vous a fait subir. . . , oublier que ce Dartigue et ses amis se sont moqués de Vous. . . , oh ! vous ne le devez pas.

— Vous avez raison, Durozcl ! s'écrie Alexis, auquel ces souvenirs viennent de faire monter le feu au visage. Oui, ce M. Dartigue a été impertinent avec moi. . .; mais je voulais me battre, pourquoi m'en a vez-vous empêché? •— Parce que ce n'est pas ainsi qu'il faut vous venger. . .; un ^uel, c'est une chose fort commune, fort ordinaire; vaincu, on vous eût oublié ; vainqueur, on eût plaint votre adversaire. Il votis faut mieux que cela.— Que comptez-vous donc faire ? — Allons à Sussy d'abord, mais surtout faites- vous bien élégant, paraissez avec tous vos nouveaux avantages ; soyez chez M""" de Pomponney ce que vous êtes chez M«^ Saint-Albert, et j'ai dans l'idée que ma vengeance ira vite.

Le billet de M"»® de Pomponney invitait à un dîner et à une fête de nuit qui devait le suivre. Le jeudi arrivé, Durozel et Alexis ayant loué un joli cabriolet qu'ils comptent garder jusqu'au lendemain, partent pour Sussy, après avoir fait une toilette de fort boti goût pour la cam« pagne;

24i' LA JOUE FILLE

— Connaissez -VOUS Thabitation de ma cousine? demande Alexis à son compagnon de route.

— Oui, j'y suis allé une fois Tannée dernière, à une jolie fête dont celle ci sera sans doute la copie. I^ maison de campagne de M. de Pomponney est fort belle, et pourrait presque passer pour un petit cbâteau. 11 y a un jardin de dix arpents au moins, divisé en bois, prairies, bocages, labyrinthe, bosquets touffus; il y a une pièce d*e^u..., un pont chinois, des grottes, des pavillons, et tous les jeux que Ton peut rassembler dans une campagne ; c'est un fort joli séjour, dont votre cousine peut, ajuste titre, être appelée la déesse.

— Et son mari ?... — M. de Pomponney se roule sur le gazon avec son singe, ou va dans les allées obscures poursuivre ses jardinières et ses filles de basse-cour.

— Âh ! oui, je me souviens de ce maudit singe : croyezvous qu'il sera à la campagne? — Assurément ; M. de Pomponney et lui sont inséparables.*-Ainsi que ma cousine et M. Dartigue I — Quant à cela, je l'ignore. . . ; les amours de grandes dames ne sont pas ordinairement de longue durée !... il poursuit bien y avoir du changement depuis cet hiver.

On approchait de Sussy, campagne délicieuse, située sur une colline d'où Ton découvre de charmants paysages. Durozel montre dans Téloignement une maison bâtie à la moderne, et dominée par une terrasse sur laquelle est un jardin factice, à la manière orientale, en disant :

. — Voici la propriété de M. de Pomponney. Vous allez revoir votre belle Hélène... Est-ce que le cœur ne voua bat pas un peu ?

— Mon cœur ne sait pas encore battre pour deux fem« mes à la fois, et je vous ai dit que j'aimais Marguerite.

On est arrivé devant l'élégante habitation ; la cour qui

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la précède ost remplie d'équipages, de calèches, de ca« briolcts.

— • Je vois avec plaisir qu'il y a nombreuse société, et que noiis n*arrivons pas les premiers, dit Durozel.

Un doroeatique avertit ces messieurs que presque toute la compagnie est réunie dans le grand pavillon du jardin, où Ton fait de la musique. Les deux amis s'y rendent, et remarquent sur leur chemin de grands préparatifs : un feu d'artifice, des illuminations, et jusqu'à un ballon qui doit probablement terminer la fête,

ïjô pavillon où Ton faisait de la musique était au milieu d'une belle pelouse, à cinq cents pas de la maison. 11 ne contenait qu'une pièce, mais qui était fort belle, taillée en rotonde, et dans laquelle deux cents personnes pouvaient se réunir.

— Laissez-moi entrer le premier et vous annoncer, dit Durozel à son ami, en montant les marches qui conduisent i la porte du pavillon.

— ^Pourquoi n'entrerais-je pas sur-le-champ avec vous?

— Parce que je veux que votre entrée fasse de TefTet, et pour qu'une chose fasse de l'effet, il faut qu'elle soit préparée... — Mais je ne tiens pas du tout à faire de Feffet... — Ahl mon cher ami, laissez-moi donc agir à mon idée...? restez là trois minutes seulement, et puis vous entrerez.

Alexis cède, il reste sur le perron, et Durozel entre dans rintérieur du pavillon, où plus de soixante personnes étaient déjà réunies. La belle Hélène, dans une toilette délicieuse, s'apprêtait à exécuter un morceau sur la harpe. Beaucoup de dames, dont plusieurs étaienl jolies, parce que, pour une fête extraordinaire, il avait bien Dilhi déroger un peu à ses habitudes, étaient assises près de M"* de Pomponney, et une foule d'hommes élégants se tenaient debout derrière ces dames.

ih a iOLife FiLtE

En apercevant Ourozel , itétène, ^ui alldii pretidre sa harpe, s'arrête et lui dit :

^totis êtes bien aimdble d'êtrb teiin à liôtré petite fête; mais n'amenez- Vous paâ mon cousin?

— Il iiië âùit, dit Durozel, il est arrivé avèb moi;

bn sourire de saiisfaction vient errer sur les lèvres de Hmè (Je Pomponney, qui jette quelques regards d1 ntélligence sur plusieurs dames qui ^entourent, en disant tout bas:

— J'aurais été désolée qu'il ne vînt pas..., car j'espère qu'il houâ fera bien rire, ce pauvre petit cousin ! Je vous ai prévenues, mesdames, il faiidra vous en amuser.

A peine Hélène achève-t-elle ces paroles, que la porte du pavillon s'ouvre de nouveau, et un jeune homme élégant se présente, avec autant d'aisance que de grâce Jusqu'au milieu du cercle où est M"« de Pomponney.

C'était Alexis; mais Hélène le regarde quelques instants, et ne peut croire que ce soit son cousin ; car la gaucherie, l'embarras, les manières de province ont fait place à l'élégance, au bon ton, à l'habitude du monde; si bien que la figure même a changé ; car des yeux qui se reposent sur vous avec une noble assurance ne ressemblent plus à ceux que l'on tenait baissés, ou qui ne se le-, vaient qu'avec timidité ; et une bouche sur laquelle erre un sourire quelque peu sardonique donne à la physionomie une tout autre expression que deux lèvres eptr'ouyertes ou qui se rapprochent et s'avancent en faisant la moue.

— Ma cousine, dit Alexis en saluant Hélène, je vous remercie de ne m'avoir pas oublié ; quant à moi , j'avais conservé un souvenir trop agréable de votre bal pour ne point m'empresser de me rendre à votre invitation.

Le ton à moitié railleur dont ces paroles ont été pronon*

bu VAUftOORfi* lit

céeâ interdit uo moment M»» de Pomponney ; elle regarde Alexis en balbutiant ;

^ Mon cousin..., je suisebarmée de... En vérité^ tous êtes tellement ebangé;.., j'dyals peiiie ft ToUâ teeôtlnaître...

— Mais vous alliez nous exécuter un morceau, je erois ; que ma présence ne Vous interrompe pas, je'seral fort aise de vous entendre.

Toutes les dames se regardent, puis reportent les yeux sur il"« de Pomponney, comme pour lui dire : G*ëst Ift ce jeune homme que vous nous aviez annoncé comme si gaucbe, si niais !... c'était donc une plaisanterie.

— Je ne le reconnais plus, murmure Hélène.

— Oui, il est changé pour ta mise et la démarche, dit à demi-voix M. Dartigue en caressant ses Ihvoris, mais il faudra voir le reste.

Alexis est allé rejoindre Durozel, et passe la société en revue. Cependant Hélène a pris sa harpe, elle veut exécuter un morceau ; mais, soit émotion, soit cbntrariété, elle joue mal et quitte l'instrument sans vouloir Rnir, en disant :

— Cette harpe ne tient pas l'accord !... c'est insupportable, il n'y a pas moyen de jouer dessus !

^ Passons au piano alors, dit Dartigue ; chantez-nous quelque chose, madame.. .

— Non, pas maintenant, dit Hélène, mais lliénals va chanter... Monsieur Robertin, ouest donc votre fille?

Un monsieur, qui était debout contre les carreaujt d*une fenêtre sur lesquels il faisait des chevaux avec un petit morceau de craie, se retourne vivement , en s'écriant :

— Comment ! est-ce que Thénaïs s'est éclipsée?... Elle est capable de courir dans le jardin après des papillons.

«— I^on, mon père, me \oilà ! dit une demoiselle bien

ii48 LA JOLIE FILLE

grasse, bien rouge, en quittant un coin du pavillon où elle causait avec une dame, que me veut-on?— Que vous vous mettiez au piano , ma fille. — Pourquoi faire , papa? — Oh I quelle question I... Certainement ce n*est pas pour jouer du violon. M"* de Pomponney, votre amie, vous demande une romance. — Moi, je n^en sais pas par cœur. — Tu dois savoir ma romance de la Mort de César ^ l'œu* vre de ton père.

Mademoiselle Thénaïs fait une singulière figure en répondant : — Non certainement, je ne la sais pas ; clHiilleurs c*est une romance d*homme.

— C*est juste, répond Robertin ; moi, je la chanterais si j'étais moins enroué. Cependant, si on le désire..., je ferai un effort.

Au lieu de prier Robertin de faire un effort, Hélène s'adresse à une jeune dame, en lui disant :

— Et vous, Emmeline, ne chanterez-vous rien?

— Volontiers, répond la jeune dame : le duo des Purttains^ si quelqu'un veut le dire avec moi.

Aucun homme ne répondait : Alexis s'avance alors et dit à la dame : Je crois savoir un peu ce duo ; si vous daignez être indulgente, je ressayerai avec vous.

La jeune dame accepte et se place au piano où Alexis la suit. Hélène fixe ses yeux sur son cousin, et semble attendre avec étonnement ce qui va se passer.

Le duo est chanté avec goût par la dame, avec pureté et sentiment par Alexis; des bravos retentissent dans tout le salon. Hélène seule est tellement surprise, qu'elle ne peut dire un mot. M. Dartigue s'assied dans un coin, se mord les lèvres, et semble très-occupé de ses gants.

— C'est singulier, dit Robertin en s'adrcssant à Durozel, le couMn de M""» de Pomponney n'est pas reconnaissable ! Il avait l'air si bête cet hiver au bal, en Amour.

— C'est vrai, dit Durozel, il a perdu son air béte ; voilà

ou FAUBOURG. Sid

la différence qu'il y a entre lui et beaucoup de personnes que je vois ici.

^me (jg Ponoponney se lève, en disant :

— Voilà assez de musique..., passons au jardin ; allons à la pièce d'eau. Si ces dames veulent se promener en bateau avant le dîner, nous trouverons des embarcations toutes prêtes, et je ne doute pas que ces messieurs ne veuillent bien nous servir de pilotes, ou tout au moins de bateliers.

Tout le monde quitte le pavillon : en se levant, Hélène a fait quelques pas vers son cousin comme pour voir s'il lui offrirait la main; mais Alexis causait avec la grosse et fratcbe Thénaïs qu^il se rappelle maintenant avoir vue autrefois chez Hélène avant qu'elle fût M"^ de Pomponney, et il laisse passer sa cousine sans s'offrir pour être son cavalier. Alors un sentiment de dépit semble se peindresurles traits de la belle Hélène, qui accepte ma. cfainalement la main qu'un jeune homme lui présente. M. Dartigue est resté en arrière, toujours occupé de ses gants, qui ne collent pas parfaitement sur sa main.

On se dirige du côté de la pièce d'eau, et Robertin suit la société, en disant : — Je n'irai pas sur l'eau. . . Ce sont de ces récréations que je goûte peu; non que je craigne l'eau, je nage comme un poisson! mais Teau est toujours bumide, cela enrhume..., et je désire pouvoir chanter ce soir. Thénaïs, tu n'iras pas sur Teau.

— Pourquoi cela... , papa... , cher ami? répond la grosse demoiselle en folâtrant dans le jardin.

— • Parce que... tu ne sais pas nager. — Mais il n'y a que quatre pieds d'eau tout au plus..., on ne peut pas se noyer... — Mais, ma fille, reprend Robertin en se rapprochant de Thénaïs, et baissant la voix : Si vous tombiez..., songez donc que... Avez- vous un caleçon ?... — Ah ! par exemple..., je n'ai jamais porté deçà... — £h bien donc...,

oîi ne s^exposc paâ à nager quand on n*a pdiit dé cAleçon.

M""* Thénaïs s'éloigne de son père en haussarit un peu. les épaules, et Robertin s^arréte devant un fort bel ébénier suir Técorce duquel il se dispose à faire uti cheyal atec lapointe de son couteau.

M. de Pomponne^ était près de la pièce d*eau sut laquelle on aperçoit de jolies barques ornées de bannières, de petits drapeaux de diverses couleurs; il va au-devant de sa femme, en criant :

— Allons donc , mesdames I voici les joutes qui vont commencer... ; j*ai voulu mettre Caporal en batelier, mais le coquin s*eât sauvé . . . , il n'aime pas Teau ... A propos, et le petit cousin est-il venu..., que nous lui fassions des farces. . ., qu'il nous divertisse un peu , que nou^ le...

Alexis se trouvait justement alors à deux pas du mari d'Hélène ; celle-ci (disait des signes à M. do Pomponney pour quMl se tût ; mais voyant qu'il ne la comprend pas, elle se décide â l'interrompre, en disant :

— Mon cousiii est arrivé..., le voilà près do vous. . .

— Qui seracbarmé de pouvoir vous divertir, monsieur, dit Alexis en saluant d'un air railleur M. de Pomponney. Au reste, ce ne sera pas la première fois que j'aurai ce plaisir..., car avant cette mémorable soirée du bal où je vous fis tant rire, nous nous étions déjà rencontrés un soir..., dans la rue..., vous fîtes même une pirouette qui se termina sur une borne.

. M. de Pomponney devient violet, et semble fort mal à son aise ; mais il tâche de sourire , et serre la niaîa d'Alexis en s'écriant :

Ah I oui..., oui..., je sais... Votre santé est bonne, monéieur Ranville?... enchanté de vous posséder ici.

—Quelle est donc cette t-encotitrc dans la rue? demande

IJélèpe. Vous no m'aviez jayDaî$ dit, iQoosieur, qiiq vous coaqaissiez mon cousin.

— Oh ! ce n'est rien. . ., une hisipirc. • ., fine plaisanterie. . . Âb çà, mesdames, \^» bateiets vous attendent; et vous, messieurs, j'espère que ypus allez montrer votre adresse... 11 y a là de longues perches tamponnées pour la joute...; seulement, comipe cela ne vous ^piuscrai^ sans doute pas de tomber i Veau , il suffira de renverser son adversaire dans le batelet pour être proclainé vainqueur. . . Ahl si Caporal n'avait pa$ peur de Teaii. . ., il aurait jouté. . . ; mais il est dans le jardin, et je pe ppis pas découvrir oiîil s'est caché.

Toute la compagnie va s'asseoir autour ^G la pièce d*eau, et les jeunes gens s'élancent sur des barques, pu, munis de longues perches, ils essayent, comme les jouteurs , de se renverser mutifellement. Jusqu'alors les vaincus ne sont tombés que dans leur batelet sur un lit de feuillage préparé à cet effet, et la joute semble devoir se terminer sans autre incident , lorsque Alexis, après avoir laissé le beau Dartigue être plusieurs fois vainqueur de ses adversaires, se jette à son tour dans une barque, et prenant en main Tarme des jouteur^, semble attendre qu*on lui offre le combat.

— Â nous deux, monsieur, dit Dartigue en apercevant Alexis sur une barque. Je suis curieux de voir ^1 vous vous tenez là aussi bien qu^à cheval.

— En effet , dit Alexis, je crois un jour vous avoir envoyé un peu de poussière, et je dois m'efforcer de réparer cela...

Dartigue semble sûr de sa force , il veut renverser la jeune homme en appuyant sa perche sur sa poitrine ; mais au moment où il croit le toucher, Alexis se pqpcbQ en avant, Tarme de son adversaire glisse d^rpf^re lui, et au même instant atteignant de s^ perc]ip les ja||ib^s ^p

Dariigue, il le pousse si brusquement de côté, que celuici perd réquilibre et tombe dans Teau^au bruit des éclats de rire de toute la société.

Alexis a sauté sur le rivage, Dartigue en fait autant après avoir barboté quelques instants dans la pièce d'eau. Mais il est trempé, sa toilette est perdue, et il est surtout furieux d*un événement qui fait rire tout le monde à ses dépens. Il s*approche d'Alexis et lui dit , en dissimulant avec peine sa colère :

— Monsieur, il me semble que ce n'est pas ainsi qu'on était convenu de jouter.

— Monsieur , répond Alexis en riant , je vous avais couvert de poussière avec mon cbcval, j'ai voulu effacer cela aujourd'hui en vous faisant prendre un bain. . .

— Cette plaisanterie pourrait ne pas être de mon goût...

— Oh I monsieur , Vous êtes parfaitement libre de la prendre comme il vous plaira. . .

Hélène, qui s'aperçoit que cette altercation peut devenir sérieuse, s'empresse de s'interposer entre ces messieurs, en s'écriant : ' •

— Eh bien ! qu'est-ce donc..., voudrait-on se fâcher? je trouverais cela fort maladroit. . . Nous sommes à la campagne , toutes les malices y sont permises. . . D'ailleurs, monsieur Dartigue doit se souvenir que cet hiver, à mon bal travesti , mon cousin a fort bien pris les plaisanteries qu'on lui a faites..., il est juste que chacun ait son tour.

-» Oui, oui, s'écrie M. de Pomponney, qui désire se remettre bien avec Alexis. La culbute dans Teau est fort drôle. . ., j'ai ri comme un fou , moi. . . Ah ! ce pauvre Dartigue... , le voilà trempé... Courez à mon appartement, mon cher ami..., demandez mon domestique, il vous donnera de quoi-changer...

DU FAUBOURG. t5S

Dartigiie n*a pas attendu les derniers mots de M. do Pomponney» il a pris sa course vers la maison. Pendant ce temps , Durozel serrait la main d'Alexis et lui disait tout bas :

~ Bravo , vous allez comme un ange...; mais tâchons de trouver le singe et gardons quelque chose pour le bouquet.

La société s*est dispersée ; les uns suivent une allée , les autres s'asseyent sur un banc de verdure. Hélène se promène en causant avec des dames ; plusieurs fois elle a tourné la tête pour voir si Alexis ne viendrait pas de son côté, mais Alexis s*est enfoncé dans une autre partie des jardins , où son seul désir est de parvenir à trouver Caporal.

Le son d*une cloche avertit que le diner est servi, chacnn retourne vers là maison, où tout le monde se retrouve : Hélène pensive , distraite et faisant ses efforts pour paraître gaie, M. de Pomponncy très-inquiet de son singe qu'il n*a pas retrouvé ; M. Dartigue de fort mauvaise humeur, parce que les habits du mari d'Hélène ne lui vont pas et qu'il se trouve ridicule dedans ; Robertin enchanté de lui, parce qu'il est persftadé que le cheval qu'il a fait sur l'écorce d'un ébénier grandira perpétuellement avec l'arbre ; enfin, Alexis, lançant à Durozel desregards satisfaits qui signifient que sa vengeance sera complète.

Le dîner est triste, comme tous les grands repas, où chacun se contente de parler bas à sa voisine, et de faire un échange de politesse avec son voisin. Robertin , seul, parle très- haut, s'adresse à tout le monde, et tâche de se rappeler une anecdote sur chaque mets que l'on sert. Alexis était placé fort loin d'Hélène, entre une petite fille gourmande et une dame laide : c'était sans doute pour le punir de n'avoir pas une seule fois offert la main à sa

2»i LA JOLIS FILLE

cotfsine. Le jeune homme prend son parti en faisant honneur au diner , et M'"<' de Pomponney voit encore avec dépit que maintenant, au lieu de ne songer qu*à la contempler, son cousin mange avec infîniment d'appétit.

Beaucoup de personnes, qui n'étaient invitées que pour la fête du soir, viennent bientôt se joindre à la société déjà rassemblée chez M"« de Pomponney. La réunion devient si nombreuse , que les salons ne peuvent la contenir; mais à peine le jour a-t-il disparu, qu'une illumination générale donne au jardin un aspect magique, et chacun s'empresse de se répandre dans ses brillantes allées, en attendant que Torchestre annonce l'ouverture du bal.

Aleiis et Durozel se promenaient en riant de la figure de Dartigue, qui, n'ayant pu se décider à garder un habit et un pantalon de M. de Pomponney, venait d'essayer de se mettre en jardinier. Robertin donnait le bras à sa fille, parlant très -haut, suivant son habitude, pour attirer l'attention sur lui , et Thénaïs tirait toujours son père du côté d'Alexis, pour lequel la vive et enjouée demoiselle se sentait un secret penchant.

Mais une exclamation de surprise échappe aux deux amis lorsque, dans une jeune dame bien parée qui vient d'arriver pour le bal, ils reconnaissent M"« Saint-Albert.

Ces messieurs s'empressent d'aller présenter leurs hommages à la jeune dame ; celle-ci paraît charmée de la rencontre et leur dit :

— • Je connais fort peu M»*" de Pomponney, cependant elle a eu la bonté de m'envoyer une invitation pour sa fête; je n'y serais pas venue sans mon amie que \oilà, et qui m'a entraînée. Mon mari n'a pu m'accompagner, il

vient de partir pour le Havre ; mon amie comptait sur son frère qu'une affaire subite retient je ne sais où. Bref, noiis pomme$ yenues sans cavaliers..., voulez-vous étra

DtT FACBOUHG. 255

les nôtres? Ob ! mais, soyez tranquilles, nbtis ne serons pas trop exigeantes, nous vous permettrons de danser avec d'autres , et de nous quitter quand cela Tcitts fera plaisir. *

BI'"'' Saint-Albert était assez jolie et assez aimable pour que la proposition pût être regardée comme une faveur; Alexis s'empresse de lui offrir son bras; Durozel prend celui de son amie , et tous quatre se dirigent vers une tente élégante élevée dans le jardin, et sous laquelle tout est disposé pour le. bal.

Un orchestre délicieux donne le signal : les quadrilles se forment, les danseurs s'élancent; par une belle nuit d'été, dans un jardin éblouissant de feux de mille couleurs, il semble que tout nous invite au plaisir, que la musique est plus suave , les femmes plus belles, leurs parures plus séduisantes ; enfin quelque chose agit sur tous nos sens, et il est bien difficile de ne pas être un peu étourdi, enivré par tout cela.

Alexis avait dansé déjà plusieurs fois avec M^^^ Saint- Albert, et puis il s'était promené avec elle quand on no dansait pas; il ne songeait point à lui faire la cour, mais il avait du plaisir à causer avec elle, parce qu'elle était aimable, rieuse, et s'appuyait sur son bras avec un laisseraller charmant.

Plusieurs fois la belle Hélène s'était trouvée au même ' quadrille que son cousin ; elle avait remarqué qu'il dansait toujours avec la même dame, et ses yeux s'étaient attachés fort longtemps sur M"»' Saint- Albert.

Le beau Dartigue avait quitté la fête, vexé de sa chute dans le bassin, mécontent de ne point produire d'effet dans son costume de jardinier; il venait de remonter en cabriolet et était reparti pour Paris. Une foule de jeunes gens entourait Hélène; chacun d'eux briguait la faveur d'une contredanse ou d'un tour de promenade dans les

t56 LA JOLIE FILLE

jardins. Alexis seul n*allait point grossir le nombre des adorateurs de sa cousine, et celle-ci, tout en faisant la coquette avec les jeunes élégants qui l'entouraient, cherchait sans cesse des yeux son jeune cousin, et avait peine à dissimuler son impatience de le voir constamment près de M"« Saint-Âlbert.

Durozel observait tout ce qui se passait, et il était d'tme gaieté folle, qu'il parvenait souvent à faire partager à Alexis.

Enfln Hélène vient d'apercevoir Alexis seul, il va passer devant elle sans s'arrêter; elle l'appelle, et lui dit en tâchant de sourire :

— Mon cousin, la mode anglaise est donc maintenant en usage en France?

— Que voulez-vous dire, ma cousine? reprend Alexis, en regardant Hélène d'un air surpris.

— Ne savez-vous pas qu'en Angleterre on adopte une danseuse pour toute la soirée..., c'est cependant ce que vous avez fait ce soir..., vous ne dansez qu'avec celte madame Saint-Albert... Savez-vous que je pourrais me formaliser de ce que vous n'avez pas eu... la pensée-. • . ie m'inviter une seule fois.

-* En vérité, ma cousine, je n'ai pas cru devoir le faire ; comme au dernier bal que vous avez donné vous m'avez constamment refusé, j'ai pensé que cela ne vous était pas agréable de danser avec moi, ai je ne croyais pas néces* saire d'essuyer un nouveau refus.

— Au dernier bal I... Comment, vous pensez encore à cela ?... cela vous a donc fait bien de la peine alors de ne point danser avec moi?...

Alexis ne savait trop que répondre ; heureusement pour lui l'orchestre fait entendre le prélude de la contredanse ; il salue alors sa cousine, et s'éloigne, en lui disant :

— Mille pardons, ma cousine, mais M«« >Saint-Âlbeft m'attend pour la contredanse.

— Ah I c'est trop fort, murmure Hélène en déchirant et jetant à ses pieds avec colère les fleurs d'un superhe bouquet qu'elle tenait à sa main.

En ce moment, M. de Pomponney passe devant sa femme, elle Tarréte et lui dit :

— Monsieur, après cette danse, vous ferez tirer le feu d*artifice.^Comment, déjà, chère amie? mais il n*est que minuit et demi..., on devait danser jusqu'au jour.-^ Cela m'est égal... J*ai mal à la tète..., aux nerfs..., je suis horriblement fatiguée, je veux me retirer. — Mais c'est que je n'ai pas encore retrouvé mon singe."..; je suis inquiet de ce pauvre Caporal... Si on me l'avait pris... — Monsieur, il ne s'agit pas de votre singe. Je vous répète qu'après cette danse, je veux le feu d'artifice et le ballon lumineux : j'espère qu'après cela toute la société s'en ira.

M. de Pomponney avait pris l'habitude d'obéir à sa femme; à peine le quadrille es^il terminé, qu'une bombe part et annonce le feu.

— Déjà ! déjà !... s'écrie-t-on de toutes parts ; mais les fusées sont lancées, et chacun court se placer sur une pelouse devant laquelle on tire le feu. Alexis et Durozel n'ont point abandonné leurs dames. Ils sont près d'elles, mais ils se parlent bas ; et lorsqu'après le feu on entend annoncer le ballon, Alexis quitte vivement sa place et se dirige vers un grand espace entouré de pieux et de cordes, dans lequel on avait attaché le ballon, afin que personne ne pût en approcher avant le moment où l'on devait le lancer dans les airs.

Plusieurs cercles de verres de couleur entouraient le ballon, afin qu'on pût, la nuit, le suivre dans les airs. Depuis le matin le gaz*avait gonflé l'aérostat, qu'une seule

corde empêchait de quitter la terre.

'Èi$ LA 30UÉ FILLE

— Qui est-ce qui lâchera la corde? crie M. dé Pomponney qui craint d'être accroché et enlevé de teinte en allant trop près du hallon.

— Ce sera mo-i^ si vous le permettez, répond Alexis qtii a déjà franchi les barrières, et vient de prendre derrière un taillis quelque chose qui ressemble à une corbeille d*osier.

— Allez, allez, dit M. dé Pomponney, nous sommes prêts, nous attendons.

Alexis reste quelque temps baissé près du ballon, au bas duquel il semble attacher quelque chose ; enfin il se relève, et, après avoir coupé la corde, court reprendre sa place auprès de M"» Saint-Albert.

Cependant le ballon s'érève majestueusement au milieu du jardin ; tous les yeux se portent sur lui, et bientôt on S*écrie :

-^ Tiens!... mais il y a une nacelle dessous..., on dirait môme qu'il y a du monde dedans. — Oui, certainement, il y a quelque chose... Est-ce que quelqu'un fait une ascension ?

Un cri part de la foule... C'est M. de Pomponney qui hurle, beugle et se tortille comme un désespéré, parce * qu'il vient de reconnaître son singe sous le ballon. C'était ^n effet Caporal que l'on avait attaché dans une énorme corbeille, laquelle avait été ensuite fixée avec des cordes sous l'aérostat.

Le singe essayait de se dégager, et faisait d'horribles contorsions en se voyant monter dans les airs.

— Ne coupez pas la corde ! s'écrie M. de Pomponney en faisant d'aussi laides grimaces que son singe.

Mais il n'était plus temps; déjà le ballon a dépassé les arbres, et bientôt il se perd derrière des bois voisins, aux cris d'admiration de la société, qui trouve que c'est une idée délicieuse de faire faire une ascension à un singe.

DU FÀtJÉOVBO. 259

— G*est affreux! c'est abominable I... s'écrie M. de Pomponney. Ah! si je savais qui in*a joué ce tour-là !...

Hélène s'était rapprochée d'Alexis, et, se penchant vers lui, elle lui dit à Toreilto :

— Je vous fais compliment, mon cousin ; vous avez pris une revanche éclatante.

Alexis lie répond que par un sourire, puis, s'apercevant queDurozela quitté les deux amies, il se rapproche d'elles, au moment où M*« Saint- Albert dit à Hélène :

— Madame, votre fête était délicieuse ; je ne saurais vous dire combien je m'y suis amusée... Ensuite, j'ai eu le plaisir de retrouver che? vous monsieur votre cousin, qui a bien voulu être mon cavalier..., et qui sera sans doute assez bon pour accefpter une place dans notre calèche..., car, pour revenir à Paris, deux femmes seules dans une voiture..., je ne serais pas tranquille...

— Madame n'avait donc pas pensé à cela en venant ici? dit Hélène d'un air un peu moqueur.

— Je croyais qu'on passerait toute la nuit, qu'on ne s'en irait qu'au jour.. ., et alors j'aurais été très-brave...

f~~ Mesdames, dit Alexis, je vous remercie de vouloir bien me permettre de vous ramènera Paris...

— Mais n'êtes-Yous pas venu avec votre ami Durozel ? reprend Hélène en regardant Alexis d'une façon singulière.

— Oh ! je ne suis pas inquiet do lui ; il a notre cabriolet, et il reviendra bien seul... Adieu, ma cousine, votre fête était charmante. Je suis aux ordres de ces dames.

— Eh bien î partons alors.

Les deux amies s'éloignent avec Alexis, dont M"» Saint- Albert vient de prendre le bras. Hélène les regarde s'éloigner, et le dépit, la jalousie semblent la suffoquer.

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