ROUTE DE SAINT-GEBMAIN A POISSY
Quand on nous laisse entrevoir un événement qui briserait notre cœur, qui froisserait nos affections, anéantirait toutes nos espérances, nous nous faisons à chaque instant mille raisonnements spécieux pour essayer de nous prouver à nous-méme que nos craintes sont chimériques et mal fondées ; mais, malgré notre désir de ne pas croire à ce qui détruirait notre bonheur, un secret pressentiment, plus fort que notre esprit, nous rend déjà malheu-
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reux lorsque nous' Q*avons pas encore la certitude de rétre.
. Ainsi un jaloux se sent triste, oppressé en voyant un ca< valier aimable, galant, placé près de celle qu'il aime, et quoique ce cavalier n*ait pas encore adressé un mot à la dame qui est près de lui, le jaloux pressent que cette circonstance peut lui étrje fatale, et il se tourmente déjà de ce qui n*est pas encore arrivé.
Ainsi, en quittant le fils qu'elle chérit, une mère calcule tous les dangers qui peuvent l'assaillir en voyage ; il ne doit revenir que dans un temps éloigné, et son inquiétude, à elle, date du premier jour do leur séparation; rien ne lui annonce encore un malheur, mais sou imagination en a créé mille; et si Tun n'arrive pas, évitera-t-il aussi bien Jes autres? Une imagination vive et fertile est souvent un don fatal. Si quelquefois elle nous procure des jouissances, elle sert bien souvent à nous créer des peines.
En quittant sa cousine, Alexis a constamment présenta la pensée ce qu'il a entendu dire de la jeune pensionnaire qu'on a nommée Marguerite Meynaud.
— Mais ce ne peut pas être cette Marguerite que je connais, se dit Alexis. Pourquoi serait-ce celle-là?... Le nom de Marguerite est porté par tant de femmes..., pourquoi serait-ce la même?
Et tout en voulant repousser cette idée, Alexis rappelle à son souvenir tout ce qu'il sait de la jeune fille de ta rue Corbeau ; le mystère qui semble envelopper ses actions, la solitude dans laquelle elle vit, son éloignement pour toute société , ce nom de Marguerite qui est le seul qu'elle se donne, enfin, cet homme qu'elle reçoit et dont Texterieur n'était pas fait pour inspirer la confiance.
— Cet homme ne peut être son père! se dit ensuite Alexis; je l'ai vu, et malgré sa longue barbe, sa pâleur,
Jesuià certain qn1l est trop jeunli podi* être lepëré d^ cette jeune fille... Non..., ce n'est point décile que partait Hélène. '
Mais àii bbbt d'un moment, Alexis se souvient qii'iih joiif datis rehtretien qd'il à ëii aVéC là péhtè kargueriU, H à parle de sàcousihe, et que la jeune Aile a tressailli ail nohi d*tlélèhe de Brévanne ; puis, en songeant aux bonnes manières de la jolie Marguerite, à sa Façon de s'exprimer qîii abrionce lihe bonne éducation, ses soiit)çons revièniietît avec plus de force, et il se dit :
— Si t'était elle pourtant!... lîlle d'dii voleur..., pauvre Jeûhe fille! ce he serait pas sa Haute . . ., mais ce serait âfïVeux!
Cette fois Âlexiis ne va pas trouver tiurozel, il ne voudrait pas que cetui-ci sût ce qui Tinquiète, il craindrait que l'expérience dé son ami ne devinât; trop vite la vérité ; mais dès le lendemain Alexis se rend chez sa cousine, de laquelle il espère obtenir des renseignements plus précis sur la personne qu'elle a nommée Marguerite Meynliud.
Alexis a dit son nom, et une femme àe chambre l'a surle-cbamp introduit près d'Hélène, qui paraît très-flattée de l'empressement que son cousin montre à la revoir.
— Ma cousine, dit Alexis, vous allez me trouver importun maintenant ; je vous ai quittée hier au soir..., et je reviens aujourd'hui.
— Importun ! vous..., non, vous ne le pensez plus,
j'espère...; je vous attendais, ou au moins je vous espérais.
— Vraiment? — Ne m'avez- vous pas dit hier que vous
aviez à causer avec moi? — En effet... — Eh bien, causons..., il faut espérer qu'ici nous serons plus heureux qu'à la campagne, qu'on ne viendra pas nous déranger...; d'ailleurs j'ai fait défendre ma porte... Voyons, Alexis, qu*avcj5-vous à me dire?
Ces mots sont accompagnés d'un regard bièti tendre el d*un si doux sourire, que pour ne {iôitit ebttiprëhdiî^ ce que Ton veut qu'il dise, il faut avoir la tète et le cosur préoccupés comme Alexis.
Le jeune homme rapproche sa chaise de là càusedse d'Hélène, il passe sa main sur son frbkit et lui dii^ sans fixer s<3S yeux sur les siens :
— Ma cousine'..., hier je vous ai entendue parler feveô Mil? Robertin d'une jeune personne qui a été en (tension avec vous..., et que vous taodimie^ Marguerite MeJ^rtëUd..., je voudrais que vous me lissiez bien exactement lé portrait de cette demoiselle... Un.^ de mes amis... bôUnall une Marguerite..., et je serais bien burieul de savoir si c'est celle qui fut votre camarade de pension.
Hélène a écouté Alexis d'abord avec attention, piîis avec impatience, avec dépit, et lorsqu'il a fini de paHer; elle tourne avec colère les pages d'un album, en répondant d'un ton moqueur et fâché tout à la fois.
— En vérité, mon cousin, voilà Quelque chose de bien intéressant ; et si c'est pour me dire cela qu'il voUis tardait tant de me revoir..., j'avoue que je suis beaucoup moins touchée de votre empressement l... Que je vous fasse le portrait d'une jeune fille... que je n'ai pas vue depuis plus de cinq ans!..., eh! que m'importe, à moi^ votre ami! etM*i^ Marguerite!... qu'ai-je besoin de m'occuper encore de cette fille?...- Vraiment, Alexis, vous choisissez bien mal le sujet de votre conversation, et je suis tentée de croire que vous voulesi en ce moment vous amuser à mes dépens et continuer la vengeance que vous avez juré de tirer de moi.
Alexis ne s'attendait pas à cette sortie, il ne comprend pas en quoi il a pu fâcher Hélène ; mats plus il s'excuse, plus il cherche à expliquer le motif de ses questions, et plusM"*' dePompouney témoigne d'humeur et de contra^
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riété : elle finit par retourner sa chaise avec impatience, comme ne voulant plus Técouter. Alors Alexis se lève, en disant :
— Pardon, ma cousine, je m'aperçois que je vous ea« nuie..., je me retire...
— Eh bien! que faites- vous?... vous partez mainte-^ nant ! s*écrie Hélène, en fixant ses beaux yeux sur son cousin.
— Mais..., puisque ma conversation vous donne de l'humeur...— ' Ne pouvez-vous donc me parler que de choses qui me sont indifièrentes ?... ne pouvez-vous trouver autre chose à me dire?... En vérité, Alexis..., c*est bien mal..., on croirait que vous prenez à tâche de me faire de la peine...
Hélène détourne la tète et porte sa main sur ses yeux. Alexis revient s'asseoir, n'osant plus rien dire, et ne pou* vant pas comprendre ce qui peut faire pleurer sa cousine.
Mais Hélène essuie ses yeux avec son mouchoir, puis se lève, et s'efTorçant de paraître gaie, reprend :
— Je ne sais ce que j*ai..., je suis folle...; Alexis, ne soyez pas fâché..., je suis bien maussade aujourd'hui... Pour me prouver que vous ne m'en voulez plus..., il faut...; oh ! vous ne me refuserez pas... Dites que vous ne me refuserez pas...
— Si c'est quelque chose qu'il soit en mon pouvoir de... — Eh ! mon Dieu , monsieur! on ne vous demande rien d'autre. Je viens d'apprendre qu'une de mes amies, qui habite Tété à Saint-Germain, est malade depuis quelques jours : elle me supplie d'aller la voir. .. Si j'allais seule à Saint- Germain, je mourrais d'ennui en route... Mais si vous venez avec moi, oh ! ce sera différent... — Quoi!... c'est pour aller à Saint-Germain... aujourd'hui... — Oui, monsieur, à Tinstant môme... On va mettre 1^ chevaux à ma calèche... Il est de bonne heure... ; nous serons i
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Saiot-Gerniain à trois heures... Je passe une demi-heure chez mon amie ; nous ferons un tour dans la forêt , puis nous repartirons... AUons, c'est convenu , je vous emmène.
Et sans attendre de réponse, Hélène sonne, demande ses chevaux, puis passe dans son appartement pour se mettre en toilette de campagne.
Alexis n*est pas encore décidé à aller à Saint-Germain, que déjà Hélène revient coiffée d'un délicieux ctiapeau de paille, et lui dit: — Les chevaux sont mis; venez, Alexis, nous partons.
Alexis se laisse emmener, et il monte en voiture avec sa cousine , en se disant : — En route, je pourrai, j'espère, ramener la conversation sur Marguerite, et elle sera peut-être alors d'humeur à me répondre.
Pendant que les chevaux fringants les entraînent, Hélène est redevenue gaie, rieuse, coquette ; il semble qu'elle veuille employer toutes les séductions pour faire la conquête d'Alexis ; mais il n'y a pas moyen de ramener la conversation sur un sujet qui ne lui platt pas. C'est d'elle, toujours d^elle qu'elle veut que Ton s'occupe , et lorsque Alexis essaye d'aborder un autre entretien, sa cousine sait, par un mot , une saillie ou' une question étrangère, couper bien vite la conversation.
On arrive à Saint-Germain, et la voiture s*arrréte de« vant une jolie maison où demeure Tamie de M"* de Pom« ponney.
•— Montez-vous avec moi? demande Hélène en sautant hors de la voiture. -< Non , ma cousine , je préfère vous attendre^.., je vais faire un tour dans le bois...—- Soit... ; au fkit, entendre parler toilette , modes , tout cela vous amuserait peu, je le dbnçois, je ne puis pas rester moins de trois quarts d'heure chez M»« Dormeuil , mais vous viendrez m'y chercher.^ Oui, ma cousine.— Ne m'y lais-
S^ LÀ iOLlÉ FICLE
Êèz t>às ftfùd longtëthps..., car trois quérts d*heure fiodr parler chiffons, c'est bien assez.— Je serai exact. — Songez qtte je vous attends... Si voUs voulez garder la caleche pour vous promener ? — Non, je préfère marcher m peil.
Hélène entré dans là maison , et Alexis , qui connaît peu Saint-Germain, s'informe dU chemin qu'il doit prendre pour trouver le bois.
— La seconde rue à votre gauche , monsieur, et tout droit devant Vbùs, vous serez à rentrée du bois sui* la route de Poissy .
Alexis remercie la paysanne de qui il reçoit cette indication^ et suit, en se promenant, une rue dans laquelle le soleil dardait en plein. Le temps était magnifique, mais la chaleur excessive ; aussi rencontrait-on fort peu de monde dans les rues de Saint-Germain. Les promeneurs attendaient pour sortir qu'il y eût de Tombre et de la fraîcheur.
Alexis se trouve bientôt à l'entrée du bois qu'on lui a indiquée ; en regardant au loin devant lui , il n'aperçoit sur la route solitaire qu'une femme qui marche très-vite et porte un panier sous son bras.
Alexis était au moins i de«ix cents pas de cette femme, et cependant elle a sur-le-champ fixé son attention ; ses regards ne la quittent plus, il double le pas pour l'attein^' dre, et plus il se rapproche d'elle et plus son émotion re-* double; il croit reconnaître la taille, la tournure de Marguerite, et jusqu'à ce petit bonnet quelle porte avec tant de grâce et qui la rend si jolie.
— Oui, c'est elle! ce doit 'être Marguerite! se dit Alexis en hâtant le pas; je la retrouve etifin... Si Je me trotnpais..., oh ! ce serait désespérant... ; mais mon cd&Ur me dit que je tie me trompe pas! Que vient-elle Hiil^ duns
pçbois?... 014 va-t-elle si vite?... Majs reJQigppiifh)^ d'àbord.
La jeune fille venait (le pfen^fo un ^es côtés de la route, et,, popr éviter l'ar4eMr du jrnl^i^ d'entrer fluns un sentier cpu vert qui esta Tei^trée dii ^pis, p^fallëlpau grand chemin, et faitde cette foute upe dç$ plu9 délicieuses promenades des environs de Paris.
Enfin Alexis a rejoint I4 personne gui était deyiiRt lui \ il pousse un cri de joie en voyant son visage. C'est bien Marguerite, et la jeune fi)le s*arréte, surprise pt topt émue en^reconnaissant AleiLi^.
— C'est vous, mademoiselle ! je yous retrpitve dope enfin ! f]it Alexis avec un accenfi qui peint tout ce qu'il éprouve. Ah I je bénis le hasard qui m'a copduit aiyourd'hui à Saint-Germain ! Si vous saviez combien j'ai été malheureux depuis ce jour où j'ai été cause qpe vqu^ avez fui précipitamment la maison que vous habitiez..., si VQus saviez toutes les démarches... , toutes les courses entreprises pour vous retrouver...; inon bpnheur lorsque j(s croyais être sur vos traces..., mon désespoir quand je voyais mes espérances déçues ! Ah I si vous aviez été (érnojn de ines soufTrances..., vqus m'aurjpz plaint, au moins.
Marguerite est visiblement émue en écopU|nt Ale^iis, et ce n'est pas ^ans efiprt qii'eUe cache 1^ plaisir qu'elle goûte à l'entendre.
— Je i)e croyais pas qqp vous pensie^s çi^cpre à moi , dit-elle ^n baissant les yeux.
— Ne plus penser à vous !... ô inon Dieu !... yous 9PV vez donc bien mal jugf§I... E^piii^ vous ^vez dû m'^ vouloir..., cette demoiselle Amandine yous ^ insultée..., j'en suis la cause... Que do pardons j'ai à VQUs â^qa^fi' dprf .
T- Il y a Ipngtenjps qi|6 j'ai publié ^ppt çp)§ I
i88 LA JOUE FILLE
— lyepiiiâ ce jour-là, je n*ai pas besoin de vous dire que j*ai cessé de voir cette demoiselle.
— Je ne vous demande pas cela, monsieur...
— Mais, moi, je tiens à ce que vous le sachiez... Revoir quelqu^un qui vous a fait de la peine !... ah ! je me suis assez repenti de cette liaison...
— Monsieur... , je vous demande pardon si je continue ma route ; mais... je suis un peu pressée, et il se fait déjà fard...
— Je ne voudrais nullement vous gêner ..; d'ailleurs, vous me permettrez bien de marcher auprès de vous».., on peut causer en marchant.
— Oh ! sans doute ! répond- Marguerite en se remettant en route. Mais peut-être n*allez-vous pas... aussi loin que moi?...
— J'irai où vous irez..., peu m'importe!... je suis si content de vous avoir retrouvée !... Vous ne me défendrez pas de vous accoifnpagner, n'est-ce pas ? Si cela vous ennuie que je vous parle, eh bien, je marcherai en silence... Que je vous voie..., que je puisse rester près de vous, et je serai encore si heureux !
Il est diffîcile de ne pas être touché d'un sentiment vrai exprimé avec cet* accent qui part du cœur. Aussi la petite Marguerite sent-elle sa respiration devenir plus courte, plus précipitée, et laisse-t-elle tomber un doux regard sur le jeune homme, en lui répondant :
-— Certainement..., je ne puis pas..., je ne veux pas vous empêcher de marcher près de moi...; cela ne me fait pas de peine..., je veux dire que cela ne me contrarie pas. . ., mais, je vais jusqu'à Poissy I
— Eh bien, j'irai à Poissy I... j'irai partout où vous voudrez.. . Ah ! je suis si heureux ! . ..
Cependant le front de Marguerite s'est rembruni ; elle devient rêveuse, puis reprend d'un air embarrassé :
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— Maiâ... je vais choz quelqifun... où vous ne pouvez pas aller ..—Fort bien, mais pendant que vous ferez votre visite, je vous attendrai à la porte..., et puis nous reviendrons ensemble à Saint-Germain..., à Paris, si vous y retournez... Oh ! vous le voulez bien, n^est-cepas?... dites que vous le voulez bien !
Marguerite est quelque temps sans répondre; enfin, regardant timidement le jeune homme, et d'un air presqu craintif, elle lui dit :
— Monsieur Alexis..., vous ne voudriez pas me faire du chagrin..., j'en suis sûre.
— Vous avez raison d*en être persuadée; j'ai déjà été trop lâché de vous en avoir causé involontairement! Mais achevez...
. — Eh bien..., il ne faudra pas me suivre quand nous arriverons à Poissy..., cela me... ferait avoir... des désagréments..., enfm vous me feriez une véritable peine si vous me suiviez...; mais vous ne voudrez pas me faire repentir de la confiance que j*ai en vous, n'est-ce pas, monsieur ?
Il y avait dans la voix de Marguerite quelque chose de suppliant et de digne cependant. Alexis se rappelle ses soupçons, ce qu'il entend devrait les accroître encore, et pourtant il sent que l'intérêt qu'il porte à la jeune flllo augmente au Heu de diminuer.
— Votre confiance, répond Alexis en soupirant, ah ! je nel'ai pas, car vous me cachez vos chagrins...; mais devez-vous donc séjourner longtemps à Poissy?...
— Une heure ou deux... environ. — Eh bien, je vous laisserai aller seule dans Poissy, puisque vous semblez craindre d'y être vue avec moi, mais je vous attendrai dans le bois, et nous reviendrons ensemble... Ah ! vous ne pouvez me refuser cela...