‹ La jolie fille du FaubourgChapitre 19 sur 22 · LA JOI.IB FII.I.B · texte numérisé non relu

LA JOI.IB FII.I.B

Marguerite réfléchit quelque^ instants, puis répond enfin:

—Si cela vous fait plaisir..., eU bien..., (fltendez-moî..., je reviendrai avec vous.

Cette faveur était la première qu'Alexis obtenait de Marguerite; mais la première faveur, quejque légère qu'elle soit, est toujours celle qu'on reçoit avec le plus de joie, parla raison que celle-là nous fait espérer toutes les autres. Dans son ivresse, Alexis saisit vivement la main de Marguerite; il va la porter à ses lèvres; mais on retire cette main en s'éloignant un peu, et il sent qu^il ne doit se permettre aucune liberté avec cette jeune fille qui veut bien se fier à lui.

Cependant il offre son bras pour continuer la route, mais Marguerite le refuse.

— Nous marcherons aussi bien ainsi, dit-elle. — Maïs il» me serait si doux de vous donner le bras I... — Non, non... le ne dois pas . . . , je ne puis accepter ! . . . répond de nouveau la jeune fille en détournant tristement la tête. — Mais pourquoi ?...— Je vous en prie, ne me faites plus de ques* tiens.

Alexis se tait ; ce qu'il entend lui rappelle ses craintes ; le mystère qui semble envelopper toutes les actions de la jeune fille n'e^t pas fait pour dissiper ses soupçons, et pendant quelques minutes il marche près d'elle sans prononcer un seul mot.

Marguerite marchait yite; elle semblait avoir hâte d'arriver;. pourtant le temps était superbe et le chemin charmant.

. — Ah ! je voudrais ne jamais voir la fin de ce sentier ! dit Alexis en regardant tendrement sa jeune compagne de voyage. Marguerite baisse les yeux sans parler : mais Alexis a cri| voir qu'un soupir avait répondu au sien.

Cependant un jour plus vif écl^irçjnt le feuillage an*

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nonce que Ton vd sortir de la forêt; quelques maisons se dessinent au loin. Bientôt la jeune fille s'arrête, en disant à son compagnon :

— Voilà Poissy. . . , n'allez pas plus loin. . ., vous savez ce que vous m'avez promis?. . .

— Mais nous ne sommes pas encore à Poissy. . . — Pardonnez-moi . . . — Ëh bien . . . , puisque vous le voulez . . . , je vais vous attendre ici.— Si cela vous platt..,, attendezmoi.— Vous reviendrez par cette route. . . Je vous reverrai. . ., vous ne voudriez pas me laisser vous attendre en vain ! — Non, monsieur, je ne sais pas tromper... Et d*ailleurs ce serait bien mal à moi, lorsque vous me témoignez tant d'intérêt. . .; mais m*attcndre deux heures. . ., songez que c'est bien long I . . . — Vous me promettez de revenir, cela me suffit. — Au revoir, monsieur.

Et la petite Marguerite doublant le pas, courant plutôt qu'elle ne marche, continue sa route vers Poissy.

Alexis suit des yeux là jeune fille, en se disant : bois-je respecter sa défense..., dois-je tenir ma promesse?... Que va-t-elle faire dans cette ville?. . . en la suivant je l'apprendrai sans doute. . ., je connaîtrai son secret. . ., je saurai si elle est en' effet la fille de ce misérable qui . . . Que faire ?. . . ah î je ne puis laisser échapper cette occasion d'éclaircir mes soupçons. . .; cela est mal, peut-être, mais mon amour doit m'excuser.

Une fois décidé à suivre Marguerite, Alexis s'élance, en se tenant sbr le côté de la route, car il veut tâcher de ne point être vu de la jeune fille.

Mais Marguerite ne songe pas à se retourner ; elle est entrée dans Poissy, elle prend sur la gauche, suit un chemin où sont quelques maisons entourées de jardins. Alexis ne la suit que de très-loin ; mais il ne la perd pas de vue. Enfin il la voit se dirigei* vers un grand bâtiment devant lequel il aperçoit une sentinelle. Alors un souvenir

subit vient frapper Alexis. . . ÂPoissy il y a une maison de détention.

I^ jeune fille a passé sous une grande porte; elle est entrée dans ce bâtiment près duquel veille un factionnaire. Alexis s*est arrêté , il n'ose aller plus loin , il est pâle et tremblant. Âu bout de peu d'instants, un homme sort de la maison d'arrêt , et va passer du côté où est Alexis. Celui-ci juge au costume de cet homme qu'il doit être employé ou commissionnaire de la prison, et au moment où il passe près de lui, il l'arrête en lui disant :

^ Deux mots, s'il vous platt... Vous pouvez me rendre un grand service, et qui ne saurait vous compromettre.

Ces paroles sont accompagnées d'une pièce d'or que Ton présente d'une main suppliante. L'homme, dont la figure est dure et commune , commence par prendre la pièco d^or, puis murmure :

— Qu'est-ce que c'est? — Une jeune fille vient â l'instant d'entrer dans la maison de détention..., la connaissezvous?... Que va-t-elle faire là?... ah ! de grâce !...

L'homme ne laisse pas Alexis achever sa phrase; il répond d'un ton bref et d'une voix rauque :

Voir son père , Joseph Meynaud, condamné à cinq ans pour vol, et qui n'a plus que six semaines à faire.

Ces mots étaient à peine parvenus à Toreille d'Alexis , et déjà Thomme qui les lui avait dits était bien loin de lui.

Le jeune homme est resté muet, et demeure quelque temps comme fixé à la même place ; le voile qui couvrait îa conduite de cette jeune fille vient d'être entièrement déchiré, il n*a plus d'illusions à se faire; celle qu'il aime est bien cette Marguerite dont Hélène et son amie ont parlé, ses pressentiments ne T'avaient point trompé.

Tout à coup Alexis prend sa course ets'éloigne à grands pas de la maison de détention en se disant : — Soyons homme; ayons du courage... Je ne puis plus aimer cette

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jeune fille..., à quoi cela me scrvirait-il?... il vaut bien mieux ne plus la revoir ; de celte façon, je Toublierai...; j'ai bien oublié Hélènef !... et Durozel assure que Ton peut toujours vaincre ses passions!

Alexis regagne rentrée du bois où il s'est séparé de Marguerite ; mais arrivé là, il s'arrête et s'assied au pied d'un arbre i il lui semble qu'il doit être fatigué, et quUl est nécessaire qu'il se repose.

Bientôt d'autres réflexions se présentent à son esprit. Il se dit que les enfants ne sont pas coupables des fautes de leur père, que cette jeune fille semble bien malheureuse,* que ce serait mal à lui de Tabandonner sans lui avoir dit adieu, et que tout en n'ayant plus d'amour pour elle, il peut encore lui porter de l'intérêt ; enfin il se dit tout ce qu'un amoureux sait imaginer pour se donner raison en suivant le penchant de son cœur.

Dimx heures s'écoulent, Marguerite ne paraît pas. Il était alors sept heures et demie , et Alexis n'avait rien pris depuis le matin ; cependant il ne sonje pas à manger: l'amour nourrit quelquefois, mais il n'engraisse jamais.

Alexis avait les yeux fixés sur le chemin par où devait revenir la jeune fille, le jour commençait à baisser, et il frémissait d'impatience; après avoir voulu fuir Marguerite, il serait maintenant désolé de ne point la revoir.

Enfin un femme paraît du^ côté de Poissy : c'est Marguerite; elle revient vers le bois, mais elle ne marche plus précipitamment, comme en se rendant près de son père. Maintenant elle s'avance lentement, la tête baissée vers la terre ; elle est pâle, une sombre tristesse est répandue sur son visage, cependant elte essaye de sourire en voyant Alexis.

— Vous m'avez attendue, monsieur, lui dit-elle ; et pourtant..., il est tard, je suis restée plus longtemps que je ne le pensais...

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— Vouà ih'aYiez (jtôihid de vertir, et je voiilaii von» révoir, i^pond Âleiis, qui, en revoyabt Marguerite^ sent s'évaiiouir toutes ses t^dlUtîons; ^

— Eh bien! monsieur..., nous pouvons partir..; -^le suis à vos ordres, itiademoiselle ; mais Vous sëmblez soufilrante maintenant.;. «^ Ce n'est rien..., cela se passëhi.

En disant cela , Marguerite s'est remise en route, et Alexis marche en silence près d'elle. Le temps devehait sônibrè, et de gros tiuéges, qui s'amoncelaient sur la forêt, (lîisait^nt vbnîr là nuit plus promptemeht.

— ie bt'aihs (Juô nous n'ayons de l'orage, dit Alexis.

— feti bien !... je vais lâcher de doulîlèr le pas... C'est que je ihe sens Un peu Iktiguée. — Pourquoi donc he pas accepter moh bras?... vous... vous appuyeriez sut moi..., et hous iriôhs plus vite.

Marguerite jette un regard autour d'elle, et passe timidement son bras sous celui qu'on lui présente, en disant avec un accent de tristesse :

— Oui..., voilà la nuit.., je ne serai pas vue à votre bras maintenant!

Il y a un bonheur indicible à tenir pour la première fois, sous le sien, le bras d'une femme que Ton aime; l'amour est un feu qui se communique à toutes les parties de notre être par le plus léger attouchement. Alexis tremble de plaisir eri sentant la petite main de Marguerite d'appuyer sur lui, et de temps à autre, comme s'il voulait lui faire éviter un faux pas, il se serre contre elle et presse le bras qu'on a passé sous le sien.

Ils marchent ainsi assez longtemps sans se parler, mais les secrètes pressions de leurs btas remplaçaient la conversation.

Bientôt oii entend gronder le tonnerre , et de grosses goUltes de pluie tonibent sur les feuilles des arbres.

— Voilà l'orage, dit Alexis, c'est ce que je eraignais,

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-— Je serai cause que vous serez mouillé, dit Marguerite; sans moi, 'depuis Ibtigtémps vous seriez â Saint- Germaih... Mais Je ne puis aller ptùé vite !...

— Cr6ye2*vo«s dortc que c'est de Ihoi que je m'ofecupc? Que m'importe Torage ! la pluie ! je braverais tous les éléments pour être avec vous ! Mais vous, qui êtes soùrfrahlecesoir..., cette pluie pourrait vous rendre malade... Mon Dieu ! voilà que cela redouble à présent, et les fbuilles commenôënl à ne plus nous garantir... Tenez , venez sous ce gros arbre..., nous y serons plus à Tabri;

Marguerite se laisse conduire sous un énorme chéhe, Alexis se place contre elle, et cherche, autant qû*i! le peut, à la garantir de la pluie. Cependant l'orage éclate avec violence, des torrents d'eau tombent du ciel, les coups de tonnerre se succèdentàde courts intervalles^ et des éclairs magnifiques, en éclairant la forêt , ajoutent à la sombre majesté de ce spectacle.

Alexis entoure Marguerite de ses bras ; elle cache sa tête contre la poitrine de son protecteur, elle est tremblante ; mais Alexis n'a jamais été si heureux qu'en ce moment , et n^étant plus maître de résister à ce quMl éprouve, il appuie ses lèvres sur le front de la jeune fille, en lui disant :

— Marguerite, chère Marguerite I si vous saviez combien je vous aime!...-^Ne me dites pas cela, monsieur, de grâce..., ayez pitié de moi!— Et pourquoi ne vous diraisje pas ce que j'éprouve...; puisque cet amour est plus fort que ma raison , puisque je sens qu'il durera toute ma vie I... — monsieur Alexis , il ne faut pas m'aimer..., car... mon sort est affreux... Je ne dois pas vous écouter..., je ne puis aimer personne... ; il faut m'oublier... — Jamais... Marguerite, si vous m'aimiez aussi..., je vous dirais: Venez avec moi.,., je vous emmène loin, bien loin..., dans quelque retraite où nous vivrons seuls... J'ai

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assez de fortune pour nous deux... , je suis libre... Ah! Marguerite, consentez à me suivre... ; confiez votre existence à mon amour... — Oh ! non... , non... , cela est impossible... — Parce vous ne m*aimez pas..., parce que je vous suis indiflérent.

Marguerite ne répond pas, mais des larmes s'échappent de ses yeux ; elle pousse des sanglots, et Alexis la presse contre son cœur, en s*écnant :

— Oh !... si... vous m'aimez...; je vous aime trop, moi, pour n'élre pas payé de retour... Eh bien ! ne repoussez pas ma prière...; partons ensemble..., allons vivre sous un ciel étranger.

La jeune fille repousse doucement Alexis , en balbu* tiant :

— Et mon père..., mon pauvre père...

Alexis demeure interdit, et ne peut que murmurer :

— Votre père..., je croyais..., je pensais que vous n'en aviez plus...

— Si, monsieur, il existe, et il est bien à plaindre .. Des circonstances m'ont obligée à me séparer de lui... ; mais dans peu de temps il reviendra près de sa fille... Pourvu que sa santé..., car aujourd'hui je Tai trouve malade, soufl'rant..., etc'estcequi m*a fait tant de chagrin...; mais, si le ciel le permet... , quand il sera près de moi, mes soins, mes caresses lui rendront la santé..., car je ne le quitterai plus un seul instant !

Alexis ne répond rien, mais il s'est éloigné de Marguerite en laissant tristement retomber sa tète sur sa poitrine. Cependant l'orage a cessé.

— Continuons notre route, dit Marguerite.

Alexis reprend le bras do la jeune fille sans dire un mot, et ils se remettent à marcher tous les deux tristes et silencieux.

Lorsqu'ils arrivent à Saint-Germain , il est nuit tout à fait.

— 1] faut que nous trouvions une voiture, dit Alexis.

— Oh î j'irai bien à pied, répond la jeune fille.

— A pied , jusqu'à Paris!... y pensez-vous... D'ailleurs Torage gronde encore..., gagnons vite la rue où sont les voitures.

Marguerite se laisse conduire, mais, arrivée prés du bureau des voitures, elle quitte le bras de son conducteur, en lui disant :

— Je vais vous attendre ici, monsieur.

— Soit, dit Alexis , s'il n'y a pas de place pour le prochain départ nous prendrons une petite voiture..., j'en aperçois là-bas.

Le jeune hotfime court au bureau où l'on retient ses places. Il le trouve encombré de voyageurs. L'orage fait rentrer tous les promeneurs dans la capitale, et le com-' mis dit à Alexis :

— Plus de place, monsieur, tout est retenu jusqu'au dernier départ.

Alexis sort du bureau et retourne à l'endroit où il a laissé la jeune fille, en se disant : Nous trouverons une petite voiture; en payant ce qu'ils voudront, j'aurai la préférence.

Mais Marguerite n'est plus à la place où elle devait Pat* tendre; Alexis regarde de tous côtés, court, demande à plusieurs personnes, on ne peut lui donner aucun ren* saignement. Elle est partie, se dit-il, elle ne m'a pas attendu, elle n'aura pas voulu revenir avec moi à Paris pour que je ne sache pas où elle demeure !... Ainsi donc, je l'ai encore perdue !...

Le pauvre Alexis se désespère; il court au hasard dans les rues de Saint-Germain, espérant encore rencontrer Marguerite; mais ses rcchorchea sont vaines. Il se rap^

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pelle alors que la jeune fille a parlé de revetiir à pied, et, dans Tcspoir de la retrouver sur la route, il se décide à faire aussi à pied le chemin de Paris.

Cependant la pluie recommençait à tomber, l'orage avait rendu la route fort mauvaise, maïs Alexis n*y fait pas attention : Il marche en regardant autour de lui, cherchant dans l'obscurité à apercevoir Slarguerite, et ne trouvant que des ornières et des mares d*eau dans lesquelles il met ses pieds.

Tout en marchant, Alexis se sentait des tiraillements d'estomac, et une faiblesse qu^il ne savait à quoi attribuer. Enfin, il se rappelle qu'il est à jeun depuis le matin. Le besoin, la marche forcée quUI entreprend, Torage qu*il a reçu, la pluie qu'il reçoit encore, tout se réunit pour augmenter son malaise. Il rassemble son courage et avance toujours, mais à chaque instant des frissons parcourent son corps.

11 avait encore deux lieues à faire, et la pluie tombait par torrent. Heureusement un coucou vient à passer près de lui, et le cocher propose au jeune homme une place de second lapin. Alexis accepte, car il n'a plusTespoirde retrouver celle qu'il cherche, et il arrive enfin à Paris, hioiilllé, harassé, exténué, et sans s'être une seule fois rappelé sa cousine, qu'il devait aller recliercher chez son àtnie. il ne pensait qu*à Marguerite.

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