‹ La jolie fille du FaubourgChapitre 22 sur 22 · CHAPITRE XXIP ET DERNIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIP ET DERNIER

LA PETITE BfAISOIV DE CHAMPIGNT.

Pendant le trajet jusqu'à la demeure de M™** de Pomponncy, les deux personnes qui sont dans la voiture ne se «ont pas dit un mot. Alexis, exaspéré par la conduite de sa cousine, semble faire ses efforts pour maîtriser son indignation ; quant à Hélène, semblable à toutes les femmes auxquelles la jalousie fait faire des sottises, lorsque le premier accès est passé, elle s'aperçoit qu'elle a été trop loin, et cherche comment elle pourra justifier ce qu'elle a fait.

On est arrivé. Hélène descend de voiture; elle n'ose prier Alexis de lui accorder quelques minutes d'entretien, mais, sans qu'elle l'en prie, il la suit jusqu'à son appartement, et, lorsqu'ils sont seuls, lui dit, en s'efforçant de modérer son agitation :

— Je suis bien puni ,, madame , d'avoir feint quelque temps un sentiment... que je n'éprouvais plus... Oui, j'ai eu tort..., je le vois; et cependant si vous vouliez vous rappeler comment notre intimité s'est formée, vous avoueriez que je ne cherchais plus... ce... bonheur que vous m'avez offert. Tenez, Hélène, je veux que vous lisiez dans mon âme... En arrivant à Paris, je vous adorais; TOUS étiez mon idole,.., ma vie !... vous avez alors re-

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|K>nésé mon amour... Oh! ee n*eslplu9 tin reproetae qne je Yous adresse... Longtemps Je fus inconsolable; enfin je rencontrai Marguerite..., je Taimai... et je tous oubliai... L*amour , vous le savez bien , se guérit par un dUtre amour. Depuis, je Vous ai revue... » vos pret&lei^ Sentiments pour moi se sont réveillés..., voUsmé Tavéz dll, du moins... Moi , je n'aimais que MftfgiiéHfe...; mais je l'avais perdue..., j'ignorais si je la reverrais jamais..., et j'étais près de vous..., de vous, qui êtes belle..., et je vous laissai croire que je vous aimais encore... Jevoustrompais, Hélène ; je n*avais point d'amour pour vous... , et, dans vos bras même, je ne pensais qu'à Marguerite... Voilà mon tort... Je ne vous suis donc point infidèle pour cette jeune fille, car je n'ai jamais cessé de l'aimer. Vous pouviez m'accabler de reproches..., mais venir in* sulter, outrager une jeune fille sage, malheureuse..., dont le père fut injustement condamné, ah I vous n'en aviez pas le droit I... et ce que vous avea fait aujourd'hui est une mauvaise action.

Hélène a pleuré en écoutant Alexis ; lorsqu'il a cessé de parler, elle lui répond d'une voix entrecoupée par les sanglots :

— Vous ne craignez pas de déchirer mon cœur en ine disant que vous ne m'aimez pas..., que c'est... par pitié seulement que vous avez feint de répondre à des senti* mcnts que vous ne partagiez plus. Eh bien, moi aussi je veux être franclie... moi aussi je veux que vous lisiex dans mon âme... Je vous aime, Alexis, je vous aime avec passion!... et, en ce moment même où vous venez de me faire un aveu si cruel , eh bien I mon amour pour tous n^en est point altéré !... car vous seul m'avez fait éproo* ver ce sentiment... que jusqu'alors j^avais méconnu... Ah ! si vous saviez combien j'étais heureuse lorsque je croyais mon amour partagé l.„ Mais tout à coup Vous me

quittez... jo vou9 attends en vain..., je ne reçois pas de vos nouvelles, alors je pars. . . La jalousie est u n mal affreux . . . , je l'éprouvais déjà. J'arrive à Paris; je vous ftiis suivre, épier ; j'apprends que tous les matins vous allez attendre une jeune fille..., que tous les soirs vous entrez dans la maison qu'elle habite... Alors je ne raisonne plus..., je vais vous chercher près de cette femme. . ., et lorsque, dans celle que vous aimez, je reconnais Marguerite..., vous voulez que je contraigne ma jalousie !. .. Marguerite Meynaud ! Âh! je la détestais déjà au pensionnat; il semblait qu'un secret pressentiment m'avertit que cette jeune fille causerait tous mes malheurs! Mais songez donc ^ Alexis, que si j'ai été forcée d^épouser M. doPomponney..., d'unir mon existence à celle d'un homme qui ne m'inspirait que du dégoût, c'est le père de cette fille qui en fut cause... S'il n'avait pas volé mon banquier, celui-ci n'aurait pas fait banqueroute ; je conservais ma fortune, et toute ma destinée changeait. Vous me dites aujourd'hui que eo Meynaud ne fut pas coupable !... mais écoutez les crimi-> nels : pas un d'eux, n'a mérité le jugement qui le con* damnel... Alexis, mon ami.. , revenez à la raison... Si Marguerite n'est pas votre maîtresse, songez qu'elle ne peut être votre femme... Aujourd'hui la jalousie m'a entraînée trop loin..., pardonnez-moi... Pouvez-vous me faire un crime de vous aimer ?

Alexis a écouté sa cousine sans l'interrompre ; mais , retirant vivement sa main qu'elle a voulu presser dons les siennes, il lui répond d'un ton calme :

— Tout ce qu'on pourrait me dire est inutile, madame; je n'aimerai jamais que Marguerite, et quelque jour peut« être serai-je assez heureux pour vous prouver l'innocence de son père.

En achevant ces mots, Alexis soct de l'appartement , laissant Hélène donner un libre cours à sa douleur.

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La nuit était veuue. Aleiis ne juge pas convenable de retourner en ce moment chez Marguerite , qui doit être près de son {fère ; il se résout à attendre le lendemain pour aller la consoler, pour lui jurer qu'il n'aime plus Hélène, enfin pour tâcher de réparer tout le mal que celleci vient de faire.

Après une nuit qui lui a semblé éternelle, et pendant laquelle Alexis n'a pas goûté un moment de repos, il voit enfin arriver le jour. 11 se lève, s'habille à la hâte , et se rend dans la rue Saint-Maur, en se disant :

— Il est de bien bonne heure..., Marguerite ne va pas venir encore..., mais pourtant elle doit être aussi impatiente que moi..., nous avons tant de choses à nous dire... Je gagerais qu'elle n'a pas dormi non plus.

Une demi-heure s'écoule, puis une autre, et Marguerite ne parait pas. Cependant les habitants du quartier sont levés, les laitières sont à leur place, la matinée est commencée. Alexis ne comprend rien à ce retard; ses yeux ne quittent point la maison de laquelle la jeune fille devrait sortir : chaque minute augmente son inquiétude. Quelquefois il pense que Marguerite est fâchée contre lui, qu'elle veut le punir d'avoir été aimé de sa cousine ; ou bien il se figure que son père est plus malade , et qu'elle ne peut le quitter.

Tout en faisant ces conjectures, Alexis se rapproche do la maison, il se décide â entrer dans Tallée, puis dans la cour. Enfin il regarde dans le jardin : il n'entend ni n'aperçoit personne. Mais en jetant les yeux sur le petit corps de logis du fond , il remarque que la porte d'entrée est ouverte. Pressentant alors quelque événement fâcheux, il entre dans le jardin, s'approche du pavillon, pénètre dans la première pièce , puis dans la seconde. 11 n'y a plus de locataires ; les meubles sont en désordre, tout annonce qu'on a récemment abandonné ce logement.

aV FAUBOURG. 3il

— Partie ! encore partie ! s'écrie Alexis en jetant des regards désolés autour de lui. Et cette fois, je ne parviendrai peut-être plus à la retrouver !

Il sort précipitamment du pavillon, retourne à la maison sur le devant, appelle, frappe à plusieurs portes ; enfin une \ieille femme paraît, et lui demande ce qu'il désire.

— Je veux savoir ce que sont devenues les personnes qui logeaient au fond du jardin , un vieux monsieur et sa fille; il faut absolument que je les retrouve... Tenez, madame, voici de Targent, de For..., mais , de grâce, dites*moi où ils sont allés.

La vieille femme fait des yeux effrayants en considérant les pièces de vingt francs et de cent sous qu'Alexis lui présente ; puis, poussant un gros soupir, elle répond :

— Mon Dieu !... Seigneur !... je voudrais bien vous satisfaire! le Ciel m'est témoin que ça me ferait ben plaisir; mais ces bonnes gens qui logaient là, en garni, ont payé Lier au soir la principale locataire , et sont* partis avec leurs paquets, qui n'étaient pas.ben gros..., et la pauvre jeune fille pleurait! Queu bijou!... et elle disait à son père : — Vous êtes malade , vous n'aurez pas la force de marcher ; et celui-ci répondait : — C'est égal , je ne veux pas rester ici plus longtemps. Et ils sont partis à la nuit. Mais vous dire où ils sont allés ! Jésus , mon Dieu ! je n'en sais pas plus.

Alexis donne une pièce d'or à la bonne femme , qui veut à toute force se mettre à genoux devant lui, et, après avoir fait d'inutiles questions aux personnes qui logent aux environs, il revient chez Durozel plus triste, plus désolé que jamais, lui faire le récit de tout ce qui s'est passé depuis la veille.

Durozel écoute le jeune homme avec attention , et ,

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lorsqua celui-ci a terminé ^a réoil, lui répo.o4 «v«cson 8aiig*froid habituel :

~ Vous avez déjà perdu Marguerite deux fois, et vouft Tavez toujours retrouvée ; je ne vois pas pourquoi vous oe la retrouveriez pas une troisième 1 il n*y a doDc au^ çune raison pour vous de désespérer. Nous recommenGe^ rons notre vie de recherches, de perquisitions; on pour** rait employer son temps plus agréablement, mais nous aurons pour nous Tbabitude : c'est quelque cbose.

Alexis fait son possible pour supporter nvec cpur9g9 to nouveau chagrin qui vient de Taccabler ; mai^ lorsquVu bout d'un mois de perquisitions continuelle^ , il n'a rien pu découvrir qui l'ait mis sur les traces de celle qu'il aime, alors une sombre tristesse s'empare de lui , et Du* rozel lui-même commence à s'affliger de sa douleur.

— Pauvre petite ! dit Alexis dont tout le bonheur est dé parler de Marguerite ; quelle doit être sa position , sans argent , sans autre ressource que le peu qu'elle gagne avec son aiguille..., et ayant avec elle son père malade..., auquel elle voudrait donner tout ce qui peut le soulager! Sans doute, pour qu'il ne manque pas du nécessaire, elle passe les nuits et ne mange que du pain. Ah ! mon ami , c'est cette pensée qui me désespère I... On peut oublier ceux qu'on aime quand on les sait heureux, mais quand ils souffrent, leur image doit toujours être présente à notre souvenir.

Hélène a plusieurs fois écrit à Alexis. Elle le supplie toujours de lui pardonner, mais Alexis s'eat contenté de brûler les lettres de sa cousine sans y faire de réponse.

Près de deux mois se sont écoulés. On n'a rien appria qui puisse mettre sur les traces de Marguerite et de son père. La douleur d'Alexis est devenue morae et silen^ cieuse. Durozcl ne peut parvenir à le distraire , quoique Frison et son fidèle compagnon Grandinet le secondent

pu FAuiovao, 9id

de iouB lour» eSorte ; Tun, en veiuint imf^n^er è déj^u* ner à Alexis ; Tautre, en mettant son fceordéon i 94 iif^ poiiUoii.

Un soir , cepefidunt , A^leiiis a coo«eiiti à nccompagner ie« ami» au spectacto, parce qu9 Duroxel lui a dit : «^ Si vous tombez malade, vous ne pourrez plus cbm^^r votr9 petite NargM^rite.

Dans un entr'aetç, le jeune Frison propose d^aller boire du puœb ; il a cbaogé de régime et tient A le faire voir. Eo sortant du spectacle , Alei^is est arrêté par uo bomme qui lui demande sa contre4Qarque ; ii va le repousser , lorsque ses yeux se portent sur son vissge : aussitôt un souvenir le frappe, et, saisissant )e bras d9 Durozel, il lui dit i Toreille :

— Voilà rbomme qui a été cbez Marguerite, m, Vbomm^ que nous cbercbions» C'est lui I j*en suis certain.

— En ce cas, laissez-moi faire, ditDurozei. Suivez-moi de loin avec ces messieurs, et ne vous mélezde rien..., votre précipitation gâterait tout...

Duroiel a quitté Alexis, il suit des yeux l'homme qu'il lui a désigné, et, Tabordant lorsqu'il n'est plus entouré de monde, lui dit :

— Tu fais des commissions? — je fais tout ce que Ton veut pour gagner de l'argent... ^ Dix francs pour toi si tu veux me suivre. — Tout de suite ! Marchez.

Durozel prend à grands pas le chemin de sa demeure. L'homme marche à côté de lui, et, à vingt pas derrière eux , Alexis s'avance avec Frison et Grandi net, quj, en voulant aller aussi vite que les autres, finit par perdre un de ses socques.

Durozel e^ entré chez lui avec Tinconou ; à peine y sont-ils, qu'Alexis y arrive avec ses compagnons. A la vue de ces quatre personnes qui Teutoureiit, Tbomme quia

suivi Durozel semble inquiet. Alexis s'empresse de le rassurer, en lui disant :

— Ne craignez rien. On vous a promis dix francs pour vous faire venir ici; eh bien, moi, je vous en promets mille..., trois mille, si vous répondez avec franchise à mes questions.

— Trois mille francs! murmure Tinconnu en considé* rant Alexis. Ça me va !... ça me va joliment!

— C'est beaucoup trop ! dit tout bas Frison à Grandinet ; cet homme-là aurait parlé pour cent écusl... et nous aurions mangé le surplus.

Grandinet ne répond rien ; il regarde d'un air piteux le socque qui lui reste.

— Regardez-moi, reprend Alexis; vous ne me reconnaissez pas, mais moi, je vous ai vu chez une jeune fille nommée Marguerite..., qui demeurait alors rue Corbeau, au cinquième...

— Ah ! oui..., je me rappelle ! répond Phomme en souriant.

— Cette jeune personne est la fille d'un nommé Meynaud, qui a subi cinq ans de prison pour un vol qu'il n'a pas commis... Vous connaissez toute cette affaire; vous avez dit à cette jeune fille que, si elle avait de l'argent, on pourrait rendre l'honneur à son père... Eh bien, voilà la révélation que je vous demande... Parlez, dites tout ce que vous savez..., ces billets de banque sont à vous...

L'homme prend les trois billets de banque qu'Alexis lui présente, les examine, les met dans sa poche et répond :

— Je vais vous conter comment cela s'est passé..., ce ne sera pas long. Je me nomme Léonard. J'avais été garçon de recette chez le banquier... J'avais fait des bêtises, on m'avait renvoyé. Un jour, je rencontre mon ancien patron, qui me dit : Cinq mille francs pour toi, si tu veux

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ce soir venir à ma caisse... En voilà une double clef : tu prendras un portefeuille dans lequel il n'y a plus rien ; mais j*ai besoin de faire croire que j*ai été volé. J'acceptai la commission; je m*introduisis dans la caisse, je pris le portefeuille... qui était vide, et je me sauvai après avoir reçu la somme que le banquier m'avait promise. Malheureusement, un pauvre diable, un vieux commis..., le père de cette jeune tille, alla ce même soir travailler à la caisse, et c'est lui qui fut accusé du vol. Quant au banquier,

après avoir fait banqueroute, il partit pour l'étranger avec l'argent qu'il s'était lui-même volé.

Une profonde indigiiation se peint sur tous les visages. Léonard reprend :

— Moi, avec mes cinq mille francs, je filai aussi ; j'allai m'amuser en Italie: je fus plus de quatre ans absent. Quand je revins, j'appris comment l'affaire avait tourné. Je sus que ce pauvre M. Meynaud était à Poissy ; que sa fille allait le voir, le consoler. Je suivis un jour la petite..., puis j'allai chez elle... J'avais envie de lui conter toute l'affaire...; mais je me dis : quand on saura la vérité, j'irai à mon tour passer quelque temps en prison .., et en prison sans argent, on s'ennuie... Une révélation comme (;a valait bien mille écus... Voilà toute l'affaire.

Maintenant, dit Durozel, vous allez nous accompagner chez le juge d'instruction, et là, vous répéterez tout ce que vous venez de nous dire.

Léonard hésite un moment, mais il se décide, en s'écriant : Ah! jprès tout, c'est juste.. .^ il faut bien gagner les mille écus.

Le même soir, un juge avait reçu la déposition de Léonard, qui, à l'appui de son récit, joignit le portefeuille et la clef de la caisse, qui étaient toujours restés en sa possession. Alexis renatt à Tespéraance ; il se flatte de rendre l'honneur au père de Marguerite. Par ses soins, quelques

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lignes insérées dans les journaux instruisent la publie du nouveau jour répandu sur cette afiteiie ; il espère que cela parviendra jusqu'à l'infortuné injustement oondam^ né, et qu*alors i( quittera sa retraite pour venir réclamer justice.

Ces événements venaient d*avoir lieu, lorsque Alexis reçoit une nouvelle lettre d'Hélène, qui le presse encore de lui pardonner. Jusqu'alors, le jeune homme n*avait Tait aucune réponse à sa cousine ; cette fois, il lui envoie la copie de la déposition de Léonard, en y ajoutant seq^^ lement ces mots :

a Vous voyez que je ne m'étais pas trompé : le père de (K Marguerite était innocent, et c'est vous, madame, qui, « en portant encore le désespoir, la honte, dans Tâme de ce cet infortuné, l'avez décidé à fuir de nouveau. Je n'ou- « hlierai le mal que vous avez fait que lorsqu'il sera •r réparé. »

Hélène était seule au fond de son appartement, où depuis quelque temps elle vivait séquestrée du monde, dont elle fuyait maintenant le bruit et les plaisirs. Elle n'osait plus espérer une réponse d'Alexis, et pourtant elle lui écrivait toujours, en se disant : Il sera peut-être touché de ma peine et de la constance de mon amour.

Lorsque sa femme de chambre lui apporte la réponse qu'Alexis vient de lui faire, Hélène éprouve une émotion si vive, que c'est d'une 'main tremblante qu'elle reçoit la lettre qu'on lui présente : une réponse d'Alexis lui semble une si grande faveur, qu'elle n'ose y croire 'encore. Elle se hâte de renvoyer sa domestique. Quand notre cœur espère un grand bonheur, nous voulons être seul pour le goûter sans mélange.

Mais à peine Hélène a-t-elie parcouru des yeux la dé«position de Léonard, qtrun profond dàiespoir $e peint sur

•oii Tfeftge; et lorsqu'elle a lu les mots tracés par Alexis, elle laisse tomber sa tète sur sa poitrines, en balbutiant;

— • Cet homme était innocent !... ah ! tout est fini pour rooî maintenant.., il aimera toujours Marguerite, el Jamais il ne me pardonnera.

Hélène est restée plusieurs heurôS comme absorbée dans ses pensées. Enûn, elle se lève ; une profonde tristesse est toujours empreinte sur ses traits, mais on lit dans ses yeux plus de calme, de fermeté; on Toit qu*elie a su prendre une courageuse résolution. Elle outre son secrétaire, compte ce qu^elle a d'argent, puis sonne sa Xemme de chambre, et lui dit :

— > M. de Pomponney est-il ici ? je voudrais le Toir.

— Monsieur n*est pas à Paris, madame ; il y a plus de trois semaines qu*il est absent. — Où esMl? j'ai besoin de lui parler... -*- Je n'en sais rien, madame... ; mais le concierge doit le savoir, car il envoie à monsieur ce qui vient ici pour lui. — Faites monter le concierge.

Le concierge arrive, salue humblement Hélène, qui lui dit :

f— Où est en ce moment M. de Pomponney ?— Madame, monsieur est depuis trois semaines à sa maison dé campagne de Champigny..., mais il m'a ordonné de ne pas le dire à ses amis... Il ne se soucie pas d'y recevoir des visites..., et si ce n'avait pas été madame... ^ C'est bien, c'est assez. Dites que l'on mette sur-le-champ les chevaux à ma calèche.

Le concierge s'éloigne, craignant d'avoir fait une bêtise en disant où est son maftre. Hélène, tout en se préparant à sortir, dit à sa femme de chambre :

«- Juliette , vous allez sur-le-champ emballer une par* lie de mes robes..., mettez tout ce qu'il me faut pour un long voyage... En revenant de Champigny, je partirai..., je vous emmène... Nous irons en Italie, en Suisse..., je

ne sais où encore..., mais il faut que je m*éloigne cMr^ ris... pendant longtemps..., bien longtemps!

Hélène monte en voiture. Elle n'avait jamais ét^ / maison de campagne que son mari possédait à Cham gny, mais elle savait qu'elle était située à rentrée du ▼ lage ; et» un jour, M. de Pomponney avait fait devant e la description de ce qu*il appelait sa villa. D'ailleurs, a v de bons chevaux, un trajet de trois lieues se fait rapid ment; il n'y avait pas cinq quarts d'heure qu'Héféi avait quitté Paris, lorsqu'elle se trouva à rentrée du vi lage de Champigny. On était aux premiers jours de ne vembre; la verdure était rare, les arbres à demi-dépou il lés de leur feuillage ; le temps était sombre et déjà froid Bien des femmes se seraient demandé ce que pouvait^, i cette époque, venir faire à la campagne un homme qii n'allait jamais à la chasse. Mais Hélène s'inquiète fort peu de ce que fait son mari; si elle veut le voir, c'est qu'elle a besoin d'une somme assez forte pour le voyage qu'elle va entreprendre. Elle compte bien terminer promptement cette affaire, et ne pas faire un long séjour à Champigny.

Une maison élégante, et bâtie à l'italienne, frappe les regards d'Hélène. Ce doit être là, dit-elle à son cocher ; celui-ci arrête la calèche devant une porte grillée par le haut, et tire avec violence le boulon d'une sonnette.

Une espèce de jardinier parait; il semble tout interdit à la vue d'une dame et d'une voiture.

— Ouvrez-nous donc cette grille, dit Hélène. — Mais, madame..., répond le jardinier en balbutiant, M. de Pomponney n'est pas ici... — Pas ici..., et où est-il?... —Madame..., je... je ne sais. — Vous avez l'air de ne point savoir ce que vous devez répondre. Apprenez que vous parlez à l'épouse de votre maître , et que je saurai

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faire châtier la moindre impertinence. Ouvrez celte grille.

Le jardinier ouvre en tremblant. La calèche entre dans une cour ; Hélène en descend, et dit de nouveau au concierge :

— Répondez, et point de mensonge. Où est M. de Pom* ponney en ce moment?— Madame, monsieur est parti ce matin pour Paris, avec son domestique, et il ne doit revenir que tantôt. Je vous jure que c'est la vérité. — Il suffit. J'attendrai son retour.

Hélène se dirige vers un péristyle qui conduit à un élé« gant corps de logis. Le jardinier court au-devant d'elle, en lui criant :

— Pas de ce côté, madame... Je vais vous conduire... dans une autre partie de la maison..., où vous serez mieux pour attendre.

Hélène s'arrête : l'embarras, le trouble du jardinier lui donnent des, soupçons, et, le regardant d'un air sévère, elle lui dit :

— Il y a du monde dans ce pavillon..., du monde que vous craignez que je ne voie... — Ma... madame... — Le mensonge est inutile avec moi... Tenez..., prenez cette bourse, et dites-moi tout.

La bourse contenait de t'or. Le ton d'Hélène annonçait une volonté trop ferme pour essayer de lui résister; le jardinier prend la bourse et répond :

— Ma foi, madame, je vais tout vous dire... Après tout, puisque vous êtes l'épouse de monsieur..., je dois vous obéir. . ., et puis, tenez, j'avoue que ça me fait trop de peine, ce que je vois depuis quelque temps! . . . C'est par trop mal, aussi. . . On peut s'amuser, à la bonne heure ! mais avec des personnes qui le veulent ben...; tandis que ... Oh ! ça nVst pas ben, ça !.. .

— Expliquez-vous, dit Hélène; que se passe-t-ilî

•ftO LA J0tIB FILLE

-^ Madame n'est paâ sans savoir que M. de Pomponney vient queuquefois ici. . ., rire un peu... avec des petites femmes... un peu drôles..., qui ont l'air de ne pas demander mieux que de rire. . .

— Après! après!... — Eh ben, cette fois, ce n'^st pas ça. Il y a quinze jours que le domestique de monsieur a amené ici une jeune fille bien gentille... Ohl elle est ben gentille ! et qui avait Tair fort triste. J'ai ben vu qu'on faisait accroire à ç'te pauvre enfant qu'elle allait trouver ci une dame qui lui donnerait de Touvrage; mais, une

fois entrée dans la maison , c'est monsieur qu'elle ^ a trouvé. Alors elle a voulu s'enfuir, mais on Ta retenue de force..., elle a eu beau pleurer, supplier, on Ta enfermée dans une jolie chambre, qui est là , dans le fond de ce pavillon...

— Quelle infamie!... Et cette pauvre fille est toujours là?... — Oui, madame. Mais il paraît qu'elle est sage, et que malgré toutes les offres superbes qu'on lui fait, elle ne veut pas céder : et si monsieur est allé à Paris ce matin, j'ai entendu dire que c'était pour y acheter des bijoux..., des colifichets, avec lesquels il espère corrompre eette pauvre enfant..., mais je gage ben qu'il n'en viendra pas à bout. — Ah! c'est affreux! Gonduisez>moi vite..., que j'aille consoler..., sauver cette jeune fille.. . — Mais elle est enfermée, madame, et monsieur a emporté la clef... — Eh bieni on brisera la porte... Prenez un marteau, une pioché..., et marchez devant moi.

Le jardinier obéit. Il entre dans le pavillon, Hélène le suit; l'indignation a coloré ses joues, il lui tarde de délivrer cette victime de M. de Pomponney. On arrive devant la porte de l'appartement où est enfermée la jeune fille. D'un vigoureux coup de pioche, le jardinier fait tomber la serrure. Un cri se fait entendre dans l'intérieur de l'appartement. Hélène fait signe au domestique de s'éloigner.

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DU FACBOVHG. 351

et elle entre seule; aussitôt une jeune fllte éploréetietil . / tomber à ses pieds, en s'écriant :

—- Madame, je vous en supplie ! sauvez-moi^ délivrezmoi..., ne permettez pas que je sois déshonorée!...

Hélène est restée stupéfaite, immobile, elle n^a plus la force de parler ; dans cette jeune fille qui embrasse ses genoux, elle a reconnu Marguerite, et celle-ci, en fliant à son tour ses yeux sur la personne qu*elle implore, semble saisie d'effroi en reconnaissant la cousine d*Âlexis.

Enfin Hélène retrouve la force de parler, et, tendant la main à Marguerite, la fait asseoir près d'elle , en lui di* sant : Remettez-vous, calmez-vous... Vous n*avez plus rien à craindre... Sans savoir que c'était vous qui étiez ici, je venais vous sauver..., mais je bénis le Ciel qui me fait vous retrouver... Je connais Tinfâme conduite de M. de Pomponney... Mais... moi aussi j'ai eu bien des torts envers vous...; votre père était innocent, je le sais..., j'en ai la preuve.. . — Vous avez la preuve de son innocence I s'écrie Marguerite en pleurant. mon pauvre père I et il n'a pas assez vécu pour se voir rendre justice I —Que ditesvous, Marguerite ?. . . votre père. ..—Il est mort, madame. . ., mort de chagrin..., de douleur... Ce jour où vous vîntes dans notre maison, il vous entendit le nommer un... le soir même il voulut partir, aller se cacher dans une campagne. Nous vînmes nous loger dans ce village... et, au bout d'un mois... je perdis mon père..., il expira dans mes bras!... £t moi..., seule avec ma douleur, je n'avais d'autre plaisir que d*aller chaque matin porter des fleurs sur la tombe de mon père...; c*est en allant remplir ce pieux devoir que sans doute j'eus le malheur d*étre rencontrée..., reconnue par M. de Pomponney... Et, un matin on m'envoya un valet. H me dit qu'une dame qui habitait cette maison s'intéressait à mon sort, et voulait me donner de l'ouvrage;

LA JOUE FlLI.i-:

je vins ici sans dédance..., et maintenant vous savez tout, madame.

Hélène n'a point cessé de verser des larmes pendant le récit de Marguerite, et lorsque celle-ci a cessé de parler, elle lui prend la main, qu'elle porte sur son cœur, en lui disant:

— J'ai causé la mort de votre père, Marguerite, pourrez-vous jamais mêle pardonner?...

— Oui, madame, car vous pleurez..., et vous m'avez dit qu'il était innocent...

— Ah ! Marguerite, c'est à moi maintenant de réparer tout le mal que j'ai fait en assurant votre bonheur... Oui, pour cela aucun sacrifice ne doit plus me coûter.

Hélène se place à un bureau, et écrit ces mots à Alexis :

« Venez , Alexis, venez sur-le-champ...; que votre ami « Durozel vous accompagne. Marguerite est près de moi; c( et si je fus cause de votre dernière séparation, cette a fois, du moins, j'espère vous réunir pour toujours. »

Cette lettre est envoyée à Paris avec la calèche qui doit ramener à Champigny les personnes que l'on attend ; le cocher a ordre de brûler le pavé : il exécute ponctuellement sa mission. Trois heures ne se sont pas écoulées depuis son départ, lorsque la calèche rentre dans le village, amenant Alexis et Durozel.

Alexis saute en bas de la voiture, se précipite dans l'ap^ partement , et ne peut croire à son bonheur, en apercevant celle qu'il aime près d'Hélène , et celle-ci qui, les yeux humides de pleurs, met la main de Marguerite dans celle de son amant, en lui disant: -— Soyez heureux... et pardonnez-moi I

Durozel demande des explications, et Hélène vient d'achever de l'instruire de tout ce qui s'est passé, lorsque le jardinier arrive, pâle et tremblant , annoncer que M. de Pomponney descend de cabriolet devant sa maison,

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«* C'est bien , dit Hélène , évitez-le , ne vous montre/ pas, et probablement il va s'empresser de venir rendre visite à sa prisonnière.

Le jardinier ne demande pas mieux que de ne point affronter la présence de son maître ; il 8*enfuit, et, au bout d*un moment, les quatre personnes réunies dans Tappartement qu'habitait Marguerite, entendent le pas lourd et lent de M. de Pomponney, qui murmure en marchant :

-^Qu'est-ce que cela signifie ?... Ce coquin de jardinier n'y est pas..., et la grille est ouverte... Voilà une maison bien gardée... Je chasserai ce drôle-là... Et la serrure de cette porte brisée : voilà bien autre chose !

En achevant ces mots, M. de Pomponney entre dans la chambre ; il devient vert, pourpre et tremblant comme la feuille, en apercevant, près de Marguerite, sa femme, Alexis et Durozel.

— Monsieur, dit Hélène en allant vers son époux, je n'ai pas besoin de vous dire que je connais toute la bassesse, toute Tinfamie de votre conduite... Je veux bien ne pas porter plainte devant les tribunaux, et me contenter de vivre loin de vous ; mais c'est à condition que vous réparerez, autant que vous le pouvez, le mal que vous avez fait à cette jeune fille. Son père fut accusé d'un crime quil n'avait pas commis, il faut l'aidera faire réhabiliter sa mémoire ; et comme la justice ne s'obtient pas sans de fortes dépenses, vous allez signer sur-le-champ à M*'" Marguerite Meynaud une reconnaissance de cent mille francs.

M. de Pomponney fait un mouvement, mais un regard de sa femme le terrifie; il écrit ce qu'on lui demande. Cependant Alexis s'approche de sa cousine, en s'écriant:

^ J'aime mademoiselle, elle sera ma femme, quel que

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9oit dédormaid le jugement des faomines. A quoi bon cette soronne immense dont vous Youlez l'enrichir ?

— Alexis, répond Hélène en prenant la reconnaissance que son mari vient de signer^ si vous refusez^i., si Marguérite repousse cette dot que je lui donne, je croirai que tous deux vous n'avez pas cessé de me haïr.

Des larmes coulaient des yeux d'Hélène ; Marguerite se jette dans ses bras, et Alexis ne se sent plus la force de résister aux prières de sa cousine.

Quelque» instants après, la calèche ramenait à Paris les deux amants^ Hélène et Durozeh QnanC à M. de Pompon-* ney, en pense bien qu'il ne les avait pas accompagnés.

Hélène installe elle-même Marguerite dans un joli lo^ gement, décent et convenable ; elle place près d'elle une femme de confiance, et là, la fille de l'infortuné Meynaud doit attendre que le temps de son deuil soit expiré^^ et qu'elle puisse devenir l'épouse d'Alexis.

Marguerite peut à peine croire à son bonbeur; souvent il lui semble que sa nouvelle situation est un rêve, et, en regardant Alexis, elle lui dit :

— Est-il bien vrail... je serai votre épouse, vous ne craindrez pas de me donner votre nom! — Je dois m'en faire gloire, au contraire, répond Alexis en couvrant de baisers la main de son amie. On ne saurait trop vous honorer pour vous dédommager de ce que vous avez souffert.

— Il vous rendra heureuse, dit Durozel à la jolie fille, car il ne sait pas aimer à demi !

— Et nous irons à la noce, dit Frison, et j'aurai très-bon genre..., je tâcherai, du moins.

Ce n'est qu'après avoir assuré la paix et l'avenir de Marguerite, qu'Hélène se décide à quitter la France pour quelque temps. Elle dit adieu à la jeune fille, en lui demandant de nouve^iu l'oubli du mal qu'elle lui a fail, et

presse doucement la main d'Alexis, en murmurant à son oreille : Ai-je mérité mon pardon?

Alexis ne peut répondre qu^en pressant tendrement la main de sa cousine; Hélène éprouve alors un dernier sentiment de bonheur, mais elle se hâte de s'éloigner. 09 peut avoir assez de force pour assurer la félicité de ceux que Ton aime en les unissant à Tobjet qu'ils nous préfèrent, mais on a rarement assez de courage pour en être le témoin.

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