SCENE II
LA COCARDIERE, ROSE.
LA COCARDIÈRE
Entrez... Rose... entrez! Vous voilà chez vous.
rose.
Comment, je suis iei chez moi ?
IA COCARDIÈRE
Entièrement !
Ah ! mon Dieu, que c’est beau !
LA COCARDIÈRE
Vous trouvez ?
ROSE, regardant autour d’elle.
Comment, c’est Bavolet qui a fait faire tout cela?
LA COCARDIÈRE
Bavolet lui-même.
ROSE
Mais, c’est de la folie !... Il nous a ruinés, le petit malheureux... Un mobilier pareil! Je parie que ça doit coû ter dans les cinq cents livres passées...
LA COCARDIÈRE
Cinq cent cinquante !
ROSE, à la cheminée.
Oh ! les belles choses ! (Avisant le médaillon qui est accroché au coin do la cheminée.) Qu’est-ce que c’est que ça ? Toutes ces dames de l’Opéra, mes clientes.
LA COCARDIÈRË.
Oui, oui... nos clientes... vos clientes; c’est une gracieuseté de Bavolet.
ROSE
C'est qu’elles y sont toutes : Glorinde, Arthémise, Madelon et jusqu’à la nouvelle : mademoiselle Bruscambille, celle à qui je ressemble tant, il paraît ! (Regardant le portrait.) C’est que c’est vrai, pourtant... Seulement, je ne suis pas si jolie.
LA COCARDIÈRE
Mille fois plus!
ROSE
Allons! je vois ce que c’est, parrain... vous avez encore donné de l’argent pour tout ça...
LA COCARDIÈRE
J’ai aidé, c’est vrai... je suis de l’avis de Bavolet : aux fleurs rares, il faut des serres dorces...
ROSE
Oh ! parrain !
LA COCARDIÈRE, à part.
Un grain de poésie ne gâte rien.
ROSE
Et il y a encore une pièce par là ?
LA COCARDIERE, montrant successivement les pièces.
La chambre à coucher, et puis encore une là... et puis là...
ROSE, baissant les yeux.
Ah !... Et c’est la sans doute que Bavolet m’attend?
Oui ; c’est-à-dire, non, pas encore ! Il n’est pas encore arrivé.
ROSE
C’est vrai, au fait, nous avons été si vite pour venir : tout le temps au grand galop !...
LA COCARDIÈRE, à part.
Dame !... un homme qui n’a qu’une heure !...Si Richelieu me voyait!... (Haut.) C’est que, voyez-vous, Rose, j’ai une mission à remplir auprès de vous,
ROSE
Une commission?
LA COCARDIÈRE
Une commission... si vous voulez... J’ai à vous donner quelques instructions touchant la fin de ce beau jour.
ROSE
Ah !... Je vous écoute, mon parrain.
LA COCARDIÈRE In fait asseoir solennellement, et s'asseoit à côté d'elle.
Le mariage, mon enfant, est comme une, montagne escarpée, et même... escarpée, je dis bien... Au fur et à mesure qu’on la gravit, on aperçoit des horizons nouveaux... A l’heure où j’écris ces lignes, vous êtes à deux doigts du sommet où je suis chargé de vous conduire. — Hum ! — Tout à l’heure, Rose, votre époux va venir, peut-être commencera-t-il pour vous demander un baiser comme ceci, (il l'embrasse. — a part.) Si Richelieu me voyait, il crèverait de jalousie ! (Hant.)C’estbien, vous n’avez pas résisté, c’est justement ce que je voulais vous apprendre. Ce soir, voyez-vous, vous ne devez vous étonner de rien... Confiance et soumission... voila votre devise... Votre époux vous dirait qu’il va vous couper en petits, petits morceaux; qu'il faudrait aller à la cuisine repasser vous-même le couteau...
ROSE
A la cuisine?
la cocardière.
C’est une image! Peut-être vous redemandera-t-il un second baiser, comme ceci...
(il va pour l'an.brasier.)
ROSE, l’arrêtant.
Je comprends sans les gestes, parrain.
LA COCARDIÈRE
Puis... et ce sera comme par accident: tout d'un coup la bougie S éteindra. . . et (il essaie de souffler les bougies qui •ont sur la cheminée.)
ROSE, (l'arrêtant).
Inutile, parrain ! Je sais très-bien comment on est quand on est sans lumière.
LA COCARLlÈRE.
Et alors. ..
rose. .
Et alors, ça ne regarde plus personne.
LA COCARIÈRE, è part,
Tiens! la fûtée ! (Haut.) C’est ça... Seulement, je vous le répète... ne vous étonnez de rien!... Quelquefois, vous savez, dans l’obscurité, les personnes prenent des aspects un peu fantastiques !... Ne vous étonnez de rien.
ROSE
Eh bien, c’est dit, parrain... Merci de vos bons conseils... Maintenant, je sais tout ce que j’ai à faire... et si vous voulez bien me laisser seule.. .
LA COCARDIÈRE
Seule, non... Vous comprenez, ayant un appartement pareil... Bavolet a voulu se marier comme dans le grand monde, et...
ROSE
Et?...
Et...
LA COCARDIÈRE
ROSE
Mais dites donc, parrain. Vous avez l’air tout drôle, ce soir.
LA COCARDIÈRE
Et on va vous remettre entre les mains de femmes de chambre...
ROSE
Des femmes de chambre!... Mais il a perdu la raison.
LA COCARDIÈRE
Des femmes de chambre de louage, des femmes de chambre pour ce soir soulement. .. (u »ounne.) Je les en-
tends... Adieu ! je vous laisse!... Rappelez-vous mes recommandations : ne vous étonnez de rien... Adieu !... (a part, en sortant). C’est immense !