‹ La jonchée nouvelleChapitre 12 sur 15 · BILLET DU SOIR · texte numérisé non relu

BILLET DU SOIR

" CONTES DU VIEUX TEMPS

En compagnie de beaucoup de gens, j'attendais le tramway- à l'intersection des rues Saint- Denis et Sainte-Catherine. Vous savez qu'aux heures de presse, il y a autant de monde à côté que sur le trottoir. Soudain, un cri de terreur retentit. Instinctivement, je sursautai et rebondis sur le giron capitonné d'une énorme personne qui ne bougea d'une ligne, à deux pieds en arrière ! Ce brusque mouvement me fît éviter l'automobile de Scroggie qui m'arrivait dans le flanc gauche. Tout ému et cherchant dans la foule celui qui m'avait averti du danger, j'aperçus la bonne figure de mon ami Doucet. Il me serra une main et me glissa un volume dans l'autre.

Encore ! m'écriai-je, la voix tremblante de ma peur mal passée.

Eh oui, répondit-il modestement. Je ne t*ai pas sauvé la vie pour rien : tu vas lire mon livre:

C'est, en effet, grâce à lui que mes côtes sont intactes, et que j'ai charmé une soirée en lisant les "Contes du Vieux Temps."

Au cours de la lecture des pages de mon ami, je faisais ces réflexions :

Un livre est comme un petit homme qui vient au monde, il faut célébrer son avènement,— avec des paroles honnêtes et par dt- s moyens légitimes. Vu livre, dès qu'il paraît devient une marchandise d'espèce supérieure cju'on doit signaler au public, lequel attend des renseignements. Le livre de Louis- Joseph Doucet, dénotant de sérieuses qualités de poète qui n'écrit en prose que pour alterner, malgré son mérite, .se répandrait peu laissé à lui-même sur les tablettes des librairies. Il en faut louer la valeur, et convaincre chacun qu'il eu aura plus (jue ])our son argent.

Doucet avec son double talent de poète et de prosateur, atteint tous ceux qui lisent. Chez lui le rimeur et le conteur s'équivalent à peu près, — cela dépend toutefois des goûts— fait assez rare en littérature. Sa prose, augmentée de rimes et divisées en rythmes réguliers, donne le vers poétique, avec son mouvement, son harmonie et sa couleur. L'âme de Doucet, qu'elle s'exprime en langue ordinaire ou rimée, reste celle du chantre inspiré du passé, de la nature et de l'humanité ; évocatrice, émue et tendre. Sa poésie est la plus vraie qui soit, puisqu'elle a sa source dans la charité. Les humbles, les souffrants trouvent en

Doucet un cœur pitoyable à leur misère. Sa littérature est mode.ste, sincère et parfois profonde. Ses pensées sont trempées dans les larmes et .ses souvenir sont baignés de regrets. Doucet est humain, et c'est sa plus grande qualité.

Cependant, il n'a pas que des qualités, il est imparfait comme nous tous, mais bien moins que beaucoup d'écrivains plus remuants. Son principal défaut vient d'un certain vague flottant ici et là ; à cela s'ajoute de temps en temps, une correction artisti(iue, insuffisante, provenant probablement d'une facilité portant à la négligence. En serrant un peu plus sa phrase, en la guérissant de sa molles.se et de son laisser aller, il obtiendrait un pouvoir d'expression supérieure.

Ce f|ui n'emjK'clie pas les "Contes du Vieux

Temps" d'être œuvre charmante et digne d'honorer la littérature canadienne-française.

Voilà les reflexions d'un liseur qui aime assez ses amis pour parler de leurs livres dans les

journaux.

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