PAR LOUIS-JOSEPH DOUCET
N'accorde/ pas au titre de ce livre une confiance absolue. Il y a bien des contes sous cette couverture verte : mais il n'y a pas que cela. Et les contes qu'on y lit ne sont pas tous du temps. Mais il n'est pas nécessaire (ju'un livre ne contienne que des contes pour qu'il nous intéresse ; et il n'est par indispensable que tous les contes, pour qu'ils nous émeuvent, nous reportent au temps passé.
Ce livre est donc plutôt fait de souvenirs, de récits, de méditations, de rêveries. On y trouve des histoires d'hier et des fal)les anciennes, des réflexions isolées, des maximies de moralistes, des dialogues et des soliloques. Le poète s'y rencontre s'y confond avec le prosateur : M. Doucet y est l'un et l'autre, tour à tour et simultanément. Il dit en prose ce que la muse lui inspire.
On pense tout de suite que l'auteur des "Contes" a publié déjà "La Chanson du Passant" et "la Jonchée nouvelle".
Mais 11 y a des contes, surtout, dans ce livre; et, entendez par là, des récits touchants où l'auteur se plaît à narrer des accidents tristes de la vie. La série commence par l'histoire lamentable de Gilbert et François. Ces deux enfants de Lanoraie, s'en vont au bois, la veille de Noël, chercher pour la crèche de belles branches de sapins. La tempête les surprend : ils s'égarent ; François est gelé à mort, pendant que le petit Gilbert blotti dans le creux d'un arbre, réchauffé par un ourson, échappe presque miraculeusement au sort de son pauvre frère. Et ceci est un conte véridique. Il y a bien cent ans de cela, et les grand' mères de Lanoraie redisent aux enfants, pendant la nuit de Noël, la tragique aventure de Gilbert et de François.
M. Doucet la répète après elles, avec ten. dresse, avec compassion. Il garde au récit toute sa simplicité rustique ; et peut-être ne s'est-il pas assez préoccupé d'en alléger ici ou là la forme primitive.
Et le petit poitrinaire cjui, pendant la messe de minuit, en face delà crèche qu'il a voulu revoir une fois encore, meurt dans les bras de son père? Et la mort de Teanne, cette pauvre orpheline, que maltraite tante Mathilde ? Et la petite martyre de Lachenaie ! Oh ! lisez "la petite martyre de Lachenaie". C'est à la page trente-deux, et c'est l'une des meilleures pages du recueil. Et cette page est prise à nos vieilles annales ; elle vous reporte aux temps héroïques de la colonie, aux jours de scalpes et de soudaines batailles où l'Iroquois fît chez nous tant de douloureuses victimes. M. Doucet a raconté cette lointaine histoire des noëls anciens dans une langue très bonne, meilleure qu'une autre, plus lourde, qu'il lui arrive d'écrire quelquefois.
Il semble bien que l'émotion patriotique met au bout de la plume de M. Doucet, de petits frissous qui la font courir plus alerte, et plus vivante. L'auteur des "Contes du vieux temps" tient beaucoup à rappeler tous ces incidents obscurs de la vie des pionniers, les petites souffrances ignorées dont se composaient souvent leurs gran-" des douleurs. "Si les larmes, dit-il, et les agonies qui ont ému le ciel canadien, prennent trop de place dans mes contes, eh bien ! qu'on pas.=e outre". Et lui, il continue de narrer et de s'attendrir ....
Mais dans ce recueil, il y a bien autres choses que ce qu'il promet : nous l'avons dit, et nous n'en avons pas fait à l'auteur un cuisant reproche. Il y a un peu de tout à côté des contes, et à travers les contes. Et il y a des choses que — maintenant que nous les connaissons — nous reprocherions à M. DoucET de n'avoir pas écrites.
Par exemple, les quelques pages qui sont consacrées à Kmery Desroches. Je l'avoue, et j'en suis confus, je ne savais pas qu'Emery Desroches eût existé et j'ignorais donc qu'il y a une quinzaine d'années étudiait au collège de Joliette un adolescent, un poète (jne. la mort a vite, trop tôt arraché à ses amis, uses rêves, aux lettres canadiennes.il est mort bien jeune, à vingt-six ans, et cependant, avant de s'en aller, il a murmuré des chants cjui se sont imprimés au cœur des es amis, et qui jaillissaient d'une ûme ardente. Desroches a surtout célébré .son vif et premier amour. M. Doucet cite quelques-uns de ces vers ; et il les encadre dans des souvenirs tout émus ; il nous fait estimer celui que sa fidélité fraternelle voudrait aujourd' hui connu et applaudi de tous. Et ici encore M. Doucet écrit en un style dont on voudrait qu'il écrivît toujours.
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Mais M. Doucet est poète lui-même, et il se plaît à poser sa méditation sur les choses qui le font rêver. Il y a beaucoup de poèmes en prose dans son livre. Ces poèmes y sont aussi nombreux que les contes, et il paraît bien que l'auteur concentre sur ces pages fines, brodées, fantaisistes, ses plus grands efforts. Et, certes, il arrive parfois, il arrive à peu près toujours que le lecteur reconnaisse sous ces dentelles légères l'œuvre d'un artiste véritable. Seulement, pourquoi ne pas le dire à M. Doucet ? son rêv^e manque souvent de précision ; et si le rêve est de sa nature chose imprécise, il est pourtant nécessaire que le poète en découpe assez nettement les contours. Or, l'on sent bien, en plus d'un endroit, que M. Doucet regarde, À travers ses souvenirs. — j'allais dire à travers ses yeux fermés, — une belle image, une très belle et très brillante image, mais l'on constate aussi que son art est inférieur à ce don de
voir qui renchaute, l'on s'aperçoit que la phrase ne rend pas assez pleinement la pensée, que le verbe trahit l'esprit. Le développement est parfois trop nébuleux, et surtout il s'avance souvent à travers des expressions impropres, quelque fois pesantes, quand il ne se heurte pas à des pensées, à des mots qui sont de mauvais goût.
Chose curieuse, il semble parfois qu'il y ait de l'inexpérience dans ce style des"Contes du vieux temps" ; et pourtant, l'auteur écrit souvent des pages exquises. Lisez "l'horizon" C'est un des meilleurs poèmes en prose du livre ; c'est un tableau de nature, et aussi une méditation philosophique où les mots sont aussi délicats que les pensées. Lisez les "Effets de nuits" : tableau suggestif, où les lignes s'harmonisent, où il n'y a que quelques lignes brisées
Mais lisez donc aussi cette phra.se d'Avril", "j'aime le printemps, parce qu'il .souffle les
mystérieuses tendresses des souvenance en même temps qu'il nous jette, avec les sourires des choses renouvelées, l'ineffable aurore du grand tout qui s'éveille, pour donner aux semences la fécondité que requiert la vie de l'universel troupeau, tant que nous sommes," N'est-ce pas assez tourmenté, embarrassé, et, à la fin, obscur ? Et cette phrase qui commence "A la claire fontaine" : " Un matin clair du mois de juin, ce sourire des ans épandu sur le charme ensoleille des prés et des bocages : des prés immenses où s'étalent le thym vert et le millet soyeux ; sur le charme des bocages dont les lilas nacrés soufflent vers l'azur infini, en retour des rosées splendides, la sainte pitié des parfums." Le bon goût et la grammaire ont-ils bien là leur compte ?
Je n'insiste par sur ces défauts ; il est trop facile de s'attarder sur les défauts, et M. Doucet pourrait bien me demander pourquoi je ne cite
pas plutôt tant de jolies phrases qu'il a écrites, dont il a semé les pages de son livre.
Au fait, je vous renvoie tout de suite à "Mariamne s'en va-t- au moulin". C'est un commentaire de la chanson bien connu, et un commentaire spirituel, rapide- M. Doticet encadre la chanson dans un récit l)icn conduit ; il môle son récit à la chanson. Sa prose traverse les couplets, et les vers viennent se loger tout naturellement dans sa prose,
"Le soleil était déjà haut dans le firmament bleu. D'un coin de sol frais hersé montaient des effluves de vie printanière et sur la renaissance
des blés en germe, dans son envol joyeux vers r horizon prochain, l'hirondelle j^araphait son énigme La rivière .serpentante et qui parfois .se cache sous la brousaaille, s'éveillait sur les .sables argentés de la grève, prè.s du chemin, aux grisolleries de l'alouette.
"L'ombre allongée d'un âne et de son équipage monte et descend, au gré du val et de la colline... 'Marianne s'en va-t-au moulin...
Et le conteur l'accompagne en son voyage matinal ; et il surprend les pensées qu'elle roule en son esprit. Elle aime le meunier, "fier gars, bien cambré", qu'elle a vu aux offices du dimanche. Le meunier galant l'accuille et s'empresse :
— Attachez donc votre âne
Par derrière le moulin.
Et conteur, le poète décrit la prairie vermeille, l'herbe toute fraîche de rosée, et la forêt prochaine...
Et pendant que Marianne regarde ' 'la prairie en fleurs et la rive égayée de rayons", le loup accourt du fond des bois :
Le loup a mangé l'âne, Ma p'tit mamzeir Marianne, Le loup a mangé l'âne mâtin
Par derrière le moulin.
Combien de petits contes dans ce livre, ont cette grâce et cette délicieuse fraîcheur ! C'est ceux-là surtout que nous voulons retenir ; et c'est pour ceux-là qu'il faut lire le recueil.
On demande aujourd'hui à nos auteurs, qu'ils nationalisent leur plume, à nos professeurs, qu'ils appliquent aux choses du pays l'attention des enfants. La plume de M. Doucet est bien naturalisée ; elle est canadienne. Elle a dessiné le canevas, elle a souvent compo.sé le modèle de narrations telles qu'il faut en donner dans les classes à des écoliers de la Nouvelle-France.
Si M. Doucet veut bien désormais être toujours égal h lui-même ; s'il veille avec un soin plus attentif au développement de sa phrase, à la propriété des termes, à la justesse des images ; si le prosateur clairvoyant veut bien toujours empêcher le poète de s'égarer, il nous reviendra bientôt avec des qualités nouvelles, avec un art plus sûr, avec des œuvres où la critique ne trouvera plus ciu'à louer. ^^^^^^^ ^^^ p^,.
L'Ac/ion Sociale, {Québec) 6 Mai içii