‹ La jonchée nouvelleChapitre 4 sur 15 · CRITIQUE LITTERAIRE · texte numérisé non relu

CRITIQUE LITTERAIRE

M. Louis-Joseph Doucet vient de publier son deuxième voulume de poésies, "La Jonchée Nouvelle".

C'est M. Charles Gill, un autre poète bien connu qui présente au public le nouveau livre au moyen d'une préface dans laquelle il ne ménage pas à l'auteur les encouragements et les éloges.

"La sincérité, écrit-il, "l'attendrissement, une franche saveur de torroiret l'abondance sont les qualités maîtresses de ce généreux poète au cœur naïf. Ce^ qualités, il est possède à un degré difficile à atteindre, et jamais au Canada, le sentiment de la nature n'avait chanté avec autant de chaleur et de pittoresque. "Le vieux Pont" et "Les Cèdres", par exemple, sont des chefsd'œuvre.

Voilà du moins un poète qui ne semble pas redouter le succès de son collègue. La chose est peut-être un peu rare, dans notre petit monde littéraire, témoin de tant de discussions aigres et interminables où n'apparaissaient pas d'autres motifs que celui de faire mousser les intérêts personnels de chaque partie, et donnèrent plutôt l'impression de ces joutes pour le championnat dont nous entretiennent si abondamment les comptes rendus sportiques de nos grands journaux.

Il est pourtant à craindre que les épithètes consirables, généreusement décernées par M. Gill à son confrère, ne semblent un peu lourdes à la plupart des lecteurs et ne les invitent à des examens minutieux, toujours redoutables pour un auteur, si talentueux qu'il soit. Les vrais chefsd'œuvre sont de plus en plus rares en notre siècle d'analyse où la science malicieuse découvre des taches même dans le soleil.

D'ailleurs un simple coup d'œil sur le livre M. Doucet fait bien voir qu'il n'a jamais ambitionné les éloges qu'on lui décerne. Ce qui apparait d'abord, dans "La Jonchée Nouvelle", c'est l'insouciance, sinon le mépris, de son auteur pour les menus détails de la toilette tj^pographique: point ou peu de distribution de la matière, des pages chargées et sans apprêts, pas même la table traditionnelle qui indique à la fin du livre le titre et la place de chaque pièce.

Il paraît que l'auteur a surtout écrit pour lui-même, pour satisfaire un besoin du cœur. Ainsi faisaient Lamartine et tous les grands poètes :

"Je chantais, mes amis, comme l'homme respire."

Il est vrai que la poésie a un peu changé depuis Lamartine. Le mercantilisme littéraire a produit le snobisme littéraire, et l'écrivain assoiffé de réputation consulte, aujourd'hui, la mode et les caprices de la foule avant d'écrire. Doucet s'est dérobé à cette influence et je l'en félicite.

Il semble dire à ses lecteurs : En voulez-vous de la poésie ? En voici. Je vous en donne largement, à grandes brassées, mais ne me chicanez pas sur les faiblesses des détails que j'apperçois moi-même et que je ne v^eux pas m' attarder à corriger. L'épuration se fera plus tard, par moi, si j'en ai le loisir, ou par d'autres, car mon livre contient assez de richesse pour ne pas être oublié.

"La Jonchée Nouvelle" donne, en effet, l'impression d'un luxuriant jardin quelque peu négligé. Il y a parfois surabondance de verdure, l'art s'y perd dans la profusion. Mais qui pourrait affirmer avec certitude que ce dé.sorde même n'a pas sa beauté. Victor Hugo aurait-il mieux fait, pour sa gloire, de retrancher de ses livres tant de pièces que la critique réprouve ?

Le plus grand mérite d'un poète ne serait-il pas plutôt d'apparaître sincèrement dans ses œuvres, avec ses qualités et ses défauts ? Autant les règles de la poétique sont rigoureuses ; autant

le champ delà conception et de l'expression poétique est large et varié. Les appréciations si diverses de la dernière œuvre de M. Rostand, par les critiques les plus autorisés, n'en sont-elles pas la preuve ?

"Les artistes", écrivait quelque part André Lemo3^ne, n'ont pas la folie de vouloir plaire à tout le monde. Ils savent bien qu'ils travaillent pour des groupes similaires de voNants organisés comme eux, mais qui, ne sachant ni sculpter ni peindre, se glorifient d'un frère supérieur réalisant une œuvre en harmonie avec leurs pensées.' Ce qui me déplaît peut être jugé par un autre comme une grande beauté.

Il me serait facile de trouver dans "La Jonchée Nouvelle", matière à reproches. Je pourrais affirmer bien sincèrement que telle pièce, par exemple, "Une brebis est dévorée" me semblerait bien plus belle sous un autre titre et sans les trois derniers quatrains ; que ces trois quatrains,

malgré leur jolie facture me semblent puérils et dépourvus de vérité ; que telle autre, par exemple est à mon avis trop longue et manque de cohérence ; que souvent l'auteur s'abandonne au l)ercement du r\thmo, juscju'à oublier la pen«ée. Je préfère indiquer les pièces qui, a mon humble avis, sont les plus belles du livre de M. Douent et dans laquelles, il se révèle un grand poète :

"A l'aurée du bois, Choses de la campagne, Le vieux pont, O toi soleil, Les cèdres des Laurentides, L'Idéal, Les ruines. Le temps, Epître, Au nord lointain. Prière aux oiseaux. Le fantôme, Carthage, Le siècle, Psaumes, et toutes les ballades."

Quand on aura lu ces poésies, on voudra lire les autres et l'on sera tout disposé à pardonner au poète ses quelques légers défauts.

Doucet, par la forme, appartient à l'école romantique, mais il devient évident, à la lecture de ses œuvres, qu'il connait toutes les autres

écoles et qu'il a su tirer bon parti de cette connaissance.

On pourrait croire, à première vue, que Doucet n*est pas original et qu'il s'attarde dans des sentiers battus ; mais l'on considère que la meilleure originalité pour un auteur consiste à être soi-même, à résister à toutes influence, on constatera bientôt qu'il est un des plus originaux parmi nos poètes.

Doucet n'a pas puisé sa poésie dans les livres: il l'a trouvée presque entièrement en lui-même. Ce sont ces impressions vraies qu'il exprime avec sincérité ; on trouve rarement chez lui le factice et le conventionnel. Il ne s'est pas fait indiquer la beauté ; il l'a vue, ressentie et l'exprime avec émotion. Qu'y a-t-il en effet de mieux vu et de plus frais que ce petit tableau intitulé : "Choses de la campagne."

Choses de la Campagne

Sous un orme isolé que le soleil endort

Des poules cacassant, becquettent de l'avoine ;

Une auge de sapin, un joug vieux et retors,

Jonchent le sol grisâtre aux reflets d'antimoine.

Le chemin du roi fuit en longeant la moisson,

La moisson de lion l)lé, sous les brises nouvelles,

Dont chantent les épis vers le vieil horizon

Qui mêle son azur aux premières javelles.

Au bord du toit, voici des pigeons roucoulant

Leur jalousie affable et leur orgueil de vivre.

Cependant qu'au ciel bleu plane en rond un milan

Dont l'aile par instant se ferme comme un livre.

Et voici le puits neuf qui garde sa fraîcheur,

Auprès de la maison, du côté de la grange,

Ce bon puits fait de cèdre et dont la profondeur

Cache, sous la margelle, un miroir d'ombre

[étrange.

Cette grange moussue et qui s'enfle de loin Pour l'hiv^er qui viendra, recèle sa richesse, Elle brave le temps, elle en parle de loin :

La girouette grince au pigeon en détresse.

Quand vient le soir serein, par les bois et les

[champs,

Avec ses épis mûrs et sa brise et ses roses, L'été sait rajeunir les mystères du Temps, Mâlant le cœur de l'homme au caprices des choses!

Le cadre de mon travail ne me ptrmet pas de reproduira ici beaucoup d'autres pièces, qui montrent la vraie façon de Doucet, et de faire voir aux lecteurs du "Nationaliste" comment il a évolué depuis son premier volume, "La chanson du Passant ; comment il s'est dégagé lentement de la rhétorique pour devenir plus naturel et plus vrai. Les qualités maîtresses de Doucet, comme l'a indiqué >L Gill sont la sincérité, l'attendrissement, une franche saveur de terroir et l'abondance. Son vers très harmonieux se plie naturellement aux pensées qu'il exprimeet il est à remarquer combien on lit toutes ses poésies, sans fatigue.

Quoique jeune encore, M. Doucet a la satisfaction de se dire qu'il a déjà fait sa marque dans notre littérature et même, s'il ne devait plus écrire, la postérité le comptera parmi ceux qui auront le plus contribué à la création d'une poésie francht-ment canadienne.

Lionel -E. Leveillé.

Le Nationaliste, 26 Juin içio.

»^»»»»»»»^:fr^?oî:»»»:jc^^>fr:jc^^>jr>|.

Page 1