LI-LI, CI-LUE ET RI-MA
PAR UN Inoo-Chinois oe Can'ion :
LOUADO-LUAPE
Can-fè^ 2 janvier 1879.
Rachilde rappelait naguère le nombre prodigieux de pages éparpillées au vent du caprice et de r actualité par: Jean Lorrain pendant son ardente jeunesse. Quand j'aurai terminé^ si j'ai la force de la mener à bien, ma tâche personnelle, quand, dans mon ermitage campagnard^ je me consacrerai à r étude de certains vieux auteurs, de quelques hommes, de divers animaux aussi, que le vertige de la vie parisienne me laisse à peine entrevoir, l'un des meilleurs orgueils de mon passé sera d'avoir rassemblé, groupé pieusement et présenté de mon mieux au public, les trésors d'observation, d'ironie, de pensée, de sensibilité, de verve et de couleur
que V auteur ^'Yanthis, non seulement durant sa jeunesse^ mais encore durant toute sa vie^ dispersa d'un geste négligent et large de grand seigneur de lettres. Cette aisance incomparable^ ce laisser-aller insouciant sont, à la foiSy le charme et le défaut de V œuvre de Lorrain.
Il est un autre fait sur lequel on n'a pas assez insisté. Lorrain fut un homme a F âge où Vhomme nest encore quun enfant — mais il sut conserver sa violence et sa sincérité puériles jusqu'à son agonie de quinquagénaire.
J'ai montré récemment ' que le caractère du littérateur Jean Lorrain pouvait être reconnu intégralement, déjà^ dans celui du collégien Paul Duval. Il est aisé de retrouver^ intégralement aussi, toute son
' Jean Lorrain, son enfancf, sa "vtr, son orufre par Georges Normandv, i vol. (Méricant).
œuvre à l'état d'indications précises dans ses deux recueils de début: le Sang des Dieux et la Forêt Bleue.
Les Héroïnes ^ deviendront les Princesses d'Ivoire et d'Ivresse ; l'adorable série des Ephèbes ' d'un dessin si pur et d'une harmonie si délicate^ se répercutera dans tous ses livres et lui permettra de parfaire sa légende personnelle — avec le concours de la stupide malignité publique ; Ennoïa ', traité en sixpages^ se transformera en un Tryptique Théâtral que Sarah Bernhardt voudra jouer (on y retrouvera^ par surcroît, LoreleyJ * ; la Rencontre * expliquera le goût de Raitif pour les styles
' Le sang des Dieux, p. 2 3 à 3 i .
' Id. p. 125 à 132.
^ La Forêt bleue, p. 43.
royaux ; Erocèliande^ ' récit du second jongleur de la Halte, se métamorphosera en une œuvre scénique ' ; Bohème Idylle * annonce les Histoires du bord de l'eau ; les Sonnets mornes ^ promettent M. de Phocas, le Vice Errant ctc^ — toutes les ténèbres terriblement séduisantes du talent si personnel de Jean Lorrain^ initiateur.
Or^ la Jonque dorée nous prouve à la fois: d'une part^ que le premier écrivain descriptif selon moi^ de toute notre littérature, épai'pillait de belles pages, bien avant son arrivée a Paris, — et, d\iutre part, qu'il est superflu de rechercher la genèse du talent de Jean Lorrain ci travers ses deux premiers livres, publiés en 1882 et 1883,
' Id.y>. Si
* Musique (le M. de VVailly. [L'Œuvre, Janvier 1 896). V. Théâtre de "Jean Lorrain (Ollendorft') j). 3. ^ La Forêt bleue p. 123.
^ Id p. 143 et sui\ .
alors quelle se trouve tout entière dans ce délicieux conte inédit, — daté de 1879. ^^ laisse au lecteur le soin de retrou-ver toutes les tendances littéraires du romancier de l'Aryenne dans le gracieux conteur de la Jonque dorée.
Car^ la Jonque dorée est mieux quune œuvre de jeunesse.
D'autres explications sont plus nécessaires.
De même que Raitif de la Bretonne se plaisait à donner à ses amis leur Christmas sous forme de tirages spéciaux, sur japon et hors-commerce y de quelquun de ses contes, de même le jeune Paul Duval aimaif adresser à ses cousines, (Mesdemoiselles Mulat) le premier Janvier, quelque essai littéraire écrit exclusivement pour elles.
A titre documentaire voici l'un de ses premiers messages de ce genre — imparfait
sans doute mais plein de promesses généreusement tenues depuis :
" Mes cousines j je ne vous ai jamais fait " de vers et j 'en ai fait à tout le monde. " Cest très mal. En voici : lisez, jugez et « brûlez.
" Malgré les grands feux des cuisines " Le vent pique et le froid est dur : " Je viens me réchauffer , cousines^ " Au feu de vos grands yeux d'azur.
" La neige tombe entre les branches, " Ouatant de blanc les chemins creux ; " L'hiver a Jauni les pervenches :
" Vos regards seuls sont restés bleus.
" Le froid, qui rend les fronts moroses " Et met des larmes dans le ciel, " Fait seulement vos bras plus roses, " 0 mes deux roses de Noël!
" Dans r ombre noire emoleillèe^ " Vos cheveux blonds font des rayons.
" Cousines^ vos tresses baignées " D'or attirent les papillons.
" Fous navez pas Jini d^èclore ; " Soudant de froid entre ses mains " U Hiver., qii éblouit votre aurore.^ " A dit : " Je reviendrai demain ".
" Votre jeunesse est de la flamme., " Enfants blonds., et les grands-parents " Réchauffent leur cœur et leur âme " En baisant vos pieds transparents.
" Spectres charmants de sa jeunesse^ " Votre mère., en rêvant., le soir., " Dans vos grands yeux pleins de caresse " Se revoit comme en un miroir...
" Et le cousin qui gronde et rôde " Erranty honni^ fw^'f] gl^^^^f *' Dans votre ombre innocente et chaude " Surprend un parfum du passé ",
Certes^ nous sommes encore loin de la grâce aisée avec laquelle est écrite La Jonque dorée. Toutefois^ ce document n a-t-tl pas son importance ?
La Jonque dorée fut écrite dans un but analogue: plaire aux gracieuses cousineSy les distraire^ les charmer, — état d'âme que Lorrain retrouva plus tard, après l'admirable et r effroyable M. de Phocas, ' lorsque^ las de surprendre et d'intriguer a PariSy ce grand enfant malade ne désirait plus
' Dédicace inédite de M. de Phocas à M"" P. Duval- Lorrain, mère de Jean Lorrain -. " A ma mère, ce Hure " de tristesse, de nausée et d'amertume. {Ah ! Seigneur, " donnez-moi la force et le courage de contempler mon " cœur et mon corps sans de'goùt .') Son /ils enfin guéri." Jean — (1901).
^«'émouvoir et séduire // Nice. La dédicace japonisante est un divertissant enfantillage (Ci lue pou)' Lucie, Can-fé pour Fécamp, Louado-Luape/>o«rPaul Duval et le reste !) mais le manuscrit original est plus curieux encore car il est illustré^ par Fauteur lui-même^ d'anciennes estampes nipponnes^ modifiées^ retouchées et complétées suivant les besoins du récit. Ce précieux cahier est la propriété de M. Mulat^ tnaitre de Ven-eries à Fourmi es (Nord)^ oncle de Jean Lorrain.
La valeur littéraire de l^îi Jonque dorée reste indépendante de ces anecdotes. On verra qu'elle est considérable — en dehors de rimportance documentaire présentée par ce travail quil fallait sauver de V oubli.
Rien ne saurait être indifférent dans l'œuvre d'un écrivain qui sut ennoblir^ par la couleur et le rythme de ses phrases^ les
plus secrets déchirements de notre chair^ les douleurs inguérissables de nos cœurs et les attitudes fugaces des amants dont les bouches s épanouissent pour le baiser ou se contractent pour la mort.
GeorCxEs Normandy.
Madrid, 8 Mai 1910.
La reine Ti-so-la-é (Aurore des yeux) est seule dans la chambre haute de son palais d'été. Le vent du lac agite les feuilles brillantes des saules ; leur ombre en dansant rafraîchit l'or brûlant des treillages et, pareil à un voile de soie bleu de Chine, le ciel tremble et reluit dans l'eau.
La Reine Ti-so-la-é a revêtu sa robe d'apparat, sa robe à longues manches, longue de treize pieds, de lourd satin vert d'eau ramage d'écarlate et brodé de lys d'or; ses cheveux couleur d'encre sont nattés et tressés; des grappes de rubis lui font un diadème, et, pieds croisés, assise devant son encrier de laque fine, rempli d'une encre noire, encore moins noire que ses cheveux, elle a l'air, la reine Ti-so-la-é, au milieu de sa robe
bouffante, d'un grand nénuphar blanc entre des roseaux glauques à fins panaches roses.
Fritt, litt !.... Au pied de l'escalier un pas a résonné sur les degrés de jade. La reine Ti-so-la-é a relevé la tête et
sourit Elle croit que c'est
Kin-Kô, le cormoran familier du palais, qui vient lui demander quelque gâteau de miel.
Espiègle,elle a trempé sa plume de roseau dans l'encrier de laque et, d'avance, elle rit de la mine
attrapée du gros oiseau gourmand quand, au lieu du gâteau, il avalera l'encre amère...
Mais ce n'est pas Kin-Kô.
Une inconnue est là, muette, agenouillée sur la dernière marche. Sa tunique violette est rayée de vert sombre. Messagère de deuil.
" Entrez, la noire messagère, " dit la belle reine à l'esclave interdite.
Et l'esclave, honteuse de ses talons poudreux qui marquent
tous leurs pas sur les nattes royales, reste immobile, muette, dérobant sous sa robe ses sandales souillées et ses talons terreux. En silence, elle déplie un papyrus énorme enroulé sous sa manche et le tend à la reine.
De blanche qu'elle était, la reine Ti-so-la-é est soudain devenue toute rose, émue et rose comme un aveu d'amour; tremblante, elle a saisi le bas du papyrus; (l'esclave agenouillée le tient droit devant elle,) son
œil impatient cherche la signature... et pourquoi...? N'a-t-elle pas déjà reconnu l'écriture et la " Cigogne aimée ", doux nom d'enfance que lui donnait sa sœur.
Sa sœur Li-la-lu-lu (neige suave aux lèvres), Li-la-lu-lu, sa sœur jumelle, reine comme elle aussi, mais si loin d'elle hélas ! bien au-delà des mers, au bord des étangs bleus!
" Cigogne aimée envolée
sans retour, Ti-so-la-é, ma sœur, douce moitié de moimême loin de laquelle la moitié qui me reste désespère et se meurt, je viens à toi, à toi, mon nid, toi, mon refuge, toi, le sourire d'amour où je baigne en pleurant ma mémoire captive, incendiée de regrets
Veux-tu pleurer avec moi, mon aurore ? Je veux me souvenir avec toi du passé : mon seul espoir est dans les larmes.
" T'en souvient-il, ma sœur.
du bleu pays du Mikado, au vent léger, à l'azur frais et sombre, du bleu pays où nous nous promenions, vierges toutes deux encore, sous les glycines roses du jardin tout en fleurs?.... Filles de mandarin, nous n'avions droit, alors, ni aux voiles de pourpre ni aux robes brodées. Hélas, que n'avons-nous encore nos tuniques unies et notre liberté!...
Mais toi, déjà coquette, tu songeais aux parures, tu étais su-
perbe, volontaire... déjà reine...
En dépit des édits et malgré notre père, tes manches étaient garnies d'émeraudes et de plumes, ta tunique hyacinthe s'ouvrait en trois revers sur ta robe safran et tu portais toujours deux pivoines énormes :
une jaune à ta jupe, une rouge à ton coude... Et ta coiffure...
c'était un vrai soleil!... Couronnée de rayons, tu étais bien l'aurore... Et moi qui trébuchais dans ma robe à plis droits, les
cheveux de travers, malhabile à marcher sur nos patins d'ébène!... Aussi tu te moquais...
Et moi je te disais : *' A quoi bon te parer, folle ? Est ce pour plaire aux fleurs de nos pêchers ou à nos saules verts ? Nul ne nous voit,- ma sœur, et nul ne nous connaît ; ce grand jardin renferme notre vie... Nous n'en
sommes jamais, jamais, jamais sorties et nous n'en sortirons, espérons-le, jamais ! " — " Jamais ? Parle pour toi, pauvre
Li-la-lu-lu! " Et tu te redressais, indignée, toute fière... Quand nous parlions de nos futurs époux, au simple mandarin, tu haussais les épaules, au nom du guerrier chef, tu détournais la tête, et quand je m'arrêtais, ne sachant qui nommer: "J'épouserai le roi ! disais-tu, triomphante." — " Le roi... Et moi, je serai ta suivante, répondaisje en riant. Tu seras Majesté et moi, Li-la-lu-lu, je porterai la queue de ton manteau. C'est
moi qui taillerai le roseau de tes plumes et qui plierai, le soir, au coucher de la reine, ses robes d'apparat dans les coffrets de nacre. "
'' Suivante de sa sœur
Li-la-lu-lu n'avait pas d'autre ambition... Veiller sur ton sommeil, étendue sur des nattes, te servir le thé vert sur les tables de laque et te chanter, le soir, aux sons vibrants du gong,
Douces feuilles de saule ou
la Fleur du pêcher C'était
mon rêve Mais j'eus beau
te prier.
" Vint un jour où le beau roi Kindor t'emmena, toute en blanc, du jardin de mon père, un jour où Li-la-lu-lu resta seule, isolée sous les glycines roses, dans l'azur désormais désert du pays bleu.
" Tu veux être suivante, m'avais-tu dit en me baisant au front, suivante ! Quand on est sœur de reine ! Je t'enverrai un prince..." Et le satin brodé
de ta litière peinte retomba sur tes rires et ceux du roi Kindor.
" Un prince ? Hélas ! Hélas, il m'est venu un roi !
'' Un jour, des étendards paraissent entre les saules du jardin paternel, puis des têtes de chameaux en licols de soie rouge, des mulets balançant sur leur dos des femmes empaquetées de voiles... Les bêtes haletantes se couchent, des nègres nus se précipitent, des ballots croulent entre leurs bras, on
déroule à mes pieds des tapis bariolés, on étale par terre des choses en or qui brillent... Voilà des colliers, des agrafes, des filets d'or, des parasols, des éventails en plumes de Bissa, des étoffes de satin brodées, du bois bleu de Pradio... les coffrets sont de verre incrusté de nacre et de santal : présent royal d'une reine à sa sœur. Ti-so-la-é appelle enfin Li-lalu-lu près d'elle!... Les cavaliers bleus de Kindor ont envahi
la veille le royaume du nègre Ti-la-soûm, le roi lâche et cruel... Kindor est à leur tête et, pendant son absence, Ti-sola-é veut garder auprès d'elle son humble et douce sœur... Te dire ma joie, ô mon aurore!...
Mon cœur dansait dans les étoiles.
"Des femmes au voile jaune, aux bras cerclés d'ébène m'ont entourée déjà... Debout au milieu des coffrets entr'ouverts, dans le tumulte étourdissant
des nègres, des esclaves qui se pressent, se hèlent, activant les apprêts du départ, je me trouve, comme à travers un rêve, toutà-coup parfumée, baignée, coiffée, parée et si belle!... Ma robe est couleur d'eau à falbalas de perles, de jais et de saphirs, des roses de rubis y forment des étoiles, des plumes d'ibis rose, des houppettes, des chaînes me font la tête énorme... et je tiens à la main un casque d'émeraude aux ailes d'or géantes, que j'hé-
site à poser... Quand, tout-àcoup, une clameur s'élève... Et puis un grand silence... Les coiffeuses ont fui... Les nègres prosternés traînent leurs fronts dans la poussière. Je suis seule debout... et devant moi, pareil au dieu de bronze, aux yeux d'argent brillant, qui luit dans la pagode au bord du Fleuve Bleu, un homme, un nègre hideux (Oh je le vois encore :
un horrible sourire découvre ses gencives et l'émail de ses
dents!) un géant noir est là, les bras croisés, qui ricane et me brûle de ses yeux fixes et blancs.
" C'est bien Li-la-lu-lu, la sœur du roi Kindor et de Ti-so-la-é, que mes regards admirent," dit-il en saisissant entre ses grands doigts noirs ma main pâle et tremblante.
" Blanche Li-la-lu-lu, tu plais au guerrier noir, au beau roi Ti-la-soûm. Pour voir briller tes yeux, Ti-la-soûm a quitté
ses peuples, ses armées, son royaume envahi par ton frère Kindor et Ti-la-soûm t'enlève et te fait sa compagne! "
" La colombe est plus lourde aux serres du vautour que Li-la-lu-lu, toute de son long pâmée entre les bras du guerrier noir... Je veux pousser un cri... Un manteau de fourrures s'abat sur ma bouche ; je suis enveloppée, je sens que l'on m'enlève, qu'un cheval, mors aux dents, nous emporte au
galop dans les rues, par les places... J'entends qu'on nous poursuit, car des cris, des clameurs se croisent et s'appellent avec des sifflements de bise à mes oreilles... Les flèches fendent l'air... Et Ti-la-soûm se penche en avant sur sa selle, car son buste m'écrase et sa barbe frisée effleure mes cheveux... Le cheval, maintenant, galope à travers la plaine... Le vent siffle moins fort... Et je m'évanouis.
" Et je suis Reine ! Reine, hélas, je suis reine!... J'ai des palais d'été en treillages de roseaux et des palais d'hiver en blanche porcelaine... Au milieu d'étangs bleus pleins d'ombre de palmiers, j'ai des îles d'azur ruisselantes de nacre d'où je vois les ibis roses lisser avec leur bec les plumes de leurs ailes sur l'or brûlant des sables.
J'ai des graveurs continuellement assis pour creuser mon profil au fond des pierres dures,
des fondeurs haletants qui coulent mes statues, des peintres attentifs versant, sur mes lambris, des résines bouillantes qu'ils refroidissent avec des éventails.
Mes coiffeuses traversent les montagnes pour aller chercher dans de lointains pays des coiffures nouvelles qui distraient ma tristesse... j'ai des suivantes, de quoi faire un harem, des eunuques, de quoi faire une armée... j'ai, dans mon vestibule, une garde de nains por-
tant sur leurs dos des trompes en ivoire, j'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'éléphants, des couples de chameaux par centaines et des troupeaux de cavales à la crinière si longue que leurs pieds s'y enfoncent quand elles vont au galop. Et mes taureaux !
Leurs cornes sont si larges qu'il faut abattre les forêts quand on les change de pâture. Et rnes paons, mes hérons, mes autruches avec leur selle de velours
vert et or!... Mais j'aime encore mieux mes girafes en liberté dans nos jardins... Quand je prends l'air, le soir, à la terrasse, elles avancent leur tête sur le bord de mon toit et je leur caresse les lèvres... Si tu savais... Si tu savais!... J'ai un pavillon sur un promontoire, au milieu d'un isthme^ entre deux Océans. Il est lambrissé de plaques de verre, parqueté d'écaillés de tortue et s'ouvre aux quatre vents du ciel. D'en
haut, je vois revenir mes flottes et les peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'épaule... Si je t'avais auprès de moi, ma sœur, quel plaisir nous aurions, dans les chaudes journées, à rêver étendues dans la fraîcheur des nattes... suivant des yeux les jonques d'or sur l'eau... ou bien buvant à gorgées lentes des sorbets au citron et des boissons glacées dans des calices de lotus entr'ouverts...
Mais je suis seule... Et le long
des journées, accoudée aux balustres, je regarde le ciel à travers des émeraudes... Je songe au bleu pays dont le ciel est plus frais, dont l'azur est plus sombre... et les beaux soirs, quand, au fond du couchant, les ibis apparaissent, entre les palmiers verts,comme des flammes roses, je crois voir un instant les glycines en fleur du jardin paternel.
" Hélas, je sais bien que la reine est captive... Si le beau
«iimiimnimi
roi Kindor n'avait pas épousé la belle Ti-so-la-é, le cruel Ti-la-soûm eut-il jamais songé à l'humble et douce Li-la-lu-lu pour en faire sa reine et sa compagne?... Je suis le gage de la paix, un otage de guerre et rien de plus. A peine enlevée, Kindor et ses armées vidaient le territoire du cruel Ti-la-soûm...
Si le géant noir me garde à l'ombre de son trône, c'est qu'il sait, le lâche, que Kindor, le généreux roi blanc, n'osera l'at-
taquer tant que Li-la-lu-lu vivra dans son royaume ; Kindor et toi, vous craignez tous les deux la vengeance du noir pour
Li-la-lu-lu Et Ti-la-soûm
triomphe... Des gardes accroupis sur les degrés d'argent de mon clair pavillon, veillent la nuit et le jour au pied de ma terrasse... Farouches, ils observent au loin les horizons, et tandis qu'affaissée au bord de mon balcon, je songe tristement, je vois dans la nuit bleue
briller For de leurs lances et les écailles vertes striées de cuivre rouge de leurs robes de guerre.
"Au lieu de frapper à la porte des cases et des maisons des pauvres, ah ! que ne s'abatil sur mon palais de verre, l'archange aux yeux de flamme qui cueille l'âme en fleur des vierges et des héros ! '^
La reine Ti-so-la-é a achevé la lettre. Deux grosses larmes tirent ses yeux d'émail. Triste,
pâle, elle songe; l'esclave agenouillée tient toujours devant elle le papyrus énorme et déployé.
Blanche Li-la-lu-lu, là-bas, là-bas, bien au-delà des mers, au bord des étangs bleus pleins de vols d'ibis roses, tu n'es plus seule à rêver maintenant du bleu pays du Mikado !
ff
C'est le soir. Tandis que le roi blanc et les chefs des guerriers s'enivrent de thé vert dans les salles de verre, la reine Ti-so-la-é prend son grand éventail et descend au jardin.
L'enfant aux grands yeux d'or Tyn-kun, le malin petit page, qui sait mieux que personne relever en trois plis la traîne de
satin d'une robe royale, porte la queue de sa tunique. Ti-so-la-é est triste. Elle a quitté sa robe d'apparat de lourd satin vert d'eau ramage d'écarlate ; sa tunique est bleu sombre à manches d'hyacinthe. Elle n'a plus ses grappes de rubis : ses cheveux couleur d'encre sont percés d'un trait d'or ainsi qu'un cœur malade et, dans le grand jardin plein de rougeurs flambantes, dans l'éclat empourpré des pivoines de Chine et des étoiles
rouges des poiriers du Japon,elle a l'air, la reine Ti-so-la-é, dans sa robe bleuâtre, d'une heure de la nuit égarée dans l'aurore.
Comme un grand oiseau blanc, son éventail de nacre bat de l'aile, voltige et jase avec le vent... La Reine, elle, se tait; elle songe, et le page aux yeux d'or qui la suit en silence, remarque qu'elle est pâle et qu'elle soupire souvent. Tout-à-coup, brusquement, par-dessus son épaule, sans retourner la tête.
d'un ton indifférent: "Dis donc page aux yeux d'or! Ce savant mandarin qui commandait la mer, (j'ai oublié son nom), le général en chef de nos flottes royales, que le roi, notre maître, a banni du conseil, il y a de cela deux ans, caprice bien injuste : sauraistu par hasard, ce qu'il est devenu, ce loyal serviteur de l'honneur et du trône ? " Ainsi parle la reine, et le
page Tyn-kun est devenu tout
pâle. Ce ministre en exil dont la reine s'informe, elle en est ellemême la plus âpre ennemie ; son renvoi, sa disgrâce sont son œuvre royale. Confident du roi Kindor et zélé partisan de la guerre contre le lâche Ti-lasoûm, elle a tant supplié, tant répandu de larmes sur les mains du roi blanc, la belle Ti-so-la-é, que le vieux serviteur a dû quitter la cour ; des nains porteurs de trompe ont interdit depuis de prononcer son nom : le silence,
l'oubli s'est fait sur sa mémoire.
Et la reine aujourd'hui en parle avec douceur!... Le petit page brun n'en croit pas ses oreilles et de plus il a peur... Car il sait, le malin petit page, que le vieil exilé est bien moins loin qu'on ne pense. Il connaît sa retraite où le beau roi Kindor, la nuit, à pas furtifs, le visite souvent ; pâle, il croit que la reine a surpris le secret, il prévoit des vengeances et se tait, plein d'effroi.
" Alors, tu ne sais pas ? " re-
prend la belle reine. — " Hélas, je ne sais pas," balbutie le page.
— "Ah ! " fait la belle reine. Et l'éventail de nacre voltige de plus belle. Pensive, Ti-so-la-é s'enfonce sous les étoiles rouges, pareilles à des flammes, des poiriers du Japon, lèvres closes, abîmée dans ses pensées profondes... Et le page la suit, tête basse, en silence. Mais plus elle s'enfonce sous les poiriers en fleurs, plus une odeur de fauve, étrange, pénétrante, se mêle aux
LA JONQUE DOREE ^j
doux parfums des pivoines de Chine, et plus l'odeur de fauve est acre, envahissante, plus le page se trouble et plus son front pâlit... car la reine a déjà dépassé les volières. Rêveuse, elle s'approche des vertes palissades en branches de bambous où sont parqués, tout au fond des jardins, les éléphants du roi. Or, c'est là, qu'au milieu des logis des gardiens, humbles huttes d'osier aux portes de bois peint en bleu de Pradio, vit ob-
scur, ignoré, loin des yeux, loin des hommes, le ministre en disgrâce : le sage Ki-lo-so.
'' Alors tu ne sais pas ? tu ne sais pas vraiment ? " dit tout-àcoup la reine. Cette fois, ses yeux de perle noire fixent, droits et sévères, le petit page brun. Sous ce regard, Tyn-kun laisse échapper la traîne de la robe. Il tombe à deux genoux :
"On m'a dit, on prétend que le sage Ki-lo-so vit près du palais, au fond d'une retraite
mais moi, je ne crois pas. " Et comme la reine le regarde toujours de son œil noir et fin :
"Les hommes sont si menteurs, ces jardins sont si grands!...
Mais qui consentirait, à moins d'être un esclave, à vivre ainsi parmi les cases des esclaves, auprès des éléphants ? " — " C'est bon," reprend la reine. " Maintenant, entre toutes ces portes peintes en bleu de Pradio à la couleur du roi, dis-moi, page aux yeux d'or, dis-moi juste à
6o LA JONQUE DORÉE
laquelle je dois frapper trois coups pour trouver Ki-lo-so." Et frôlant de son éventail blanc la joue ronde du page, souriante, elle attend que le timide enfant la lui montre du doigt.
LA yONQUE DOREE 6i
Dans sa case en roseaux, aux fraîches nattes vertes, à la porte de bois peinte en bleu de Pradio, le sage Ki-lo-so se prépare au sommeil. Il a déjà quitté ses vêtements du jour et, les pieds nus, roulé dans sa robe de nuit, sa robe à larges manches bleu ramage de blanc étoile de bleu sombre, la ceinture écarlate san-
glée autour des reins, il s'avance à pas lents vers sa couche violette en fines sparteries. Toc, toc, toc ! Quelqu'un heurte à la porte... Le mandarin s'arrête, craintif; il tend l'oreille... Ce n'est pourtant pas l'heure où le beau roi Kindor vient prendre ses conseils... Peut-être un éléphant échappé de son parc qui heurte avec sa trompe? Il en vient rôder souvent ainsi, la nuit. Toc, toc, toc ! On heurte encore et, cette fois, cédant
»tMiMÊt».imwm
sous l'effort invisible, la porte bleue s'entrouve... Sur le seuil arrêtée, se détachant en noir sur l'air clair de la nuit, une femme voilée se tient là, en dehors... Au loin le grand jardin, plein d'ombre et de silence, palpite vaguement; des parfums lointains montent... Et, tout bas, le bon Ki-lo-so pense aux apsaras maudits, à ces esprits ailés qui voltigent en rond dans les jardins nocturnes. Mais son visage est calme et, s'avançant
d'un pas vers la porte entr'ouverte, de la main il fait signe à l'apsara d'entrer... Comme un rayon de lune à travers un treillage, la forme bleue se glisse à travers l'embrasure ; la porte se referme. Oh ! l'enivrant parfum de benjoin et de roses !... L'esprit est une femme et la femme est jolie car, à travers le voile, deux étoiles de feu, deux regards aux reflets de fines pierreries flambent, doux et malins, et le bon Ki-lo-so, plus rouge
qu'un désir, sent son cœur tressaillir, son sang couler plus vite quand, le voile bleuâtre arraché brusquement laisse voir à ses yeux, resplendissante aurore, le visage ennemi et charmant de la Reine.
" Sa Majesté ici ! " et le vieux mandarin, le front soudain livide, s'abat comme un oiseau foudroyé sur les nattes ; tremblant, il a saisi l'ourlet brodé de fleurs de la robe royale et, dans la case haute éclairée par la
FF
lune, on n'entend que le bruit, pareil au bruit d'une forge, de sa pauvre poitrine haletante, essoufflée, écrasée de stupeur.
La reine Ti-so-la-é, pensive et souriante, le regarde en silence et jouit de sa terreur.
" Relève-toi, bon Ki-lo-so," a dit la belle reine. La flûte sacrée au bord du fleuve Indra, est moins douce à l'oreille que sa voix." Relève-toi, bon Ki-lo-so, Ti-so-la-é n'est plus ton ennemie. Rassure-toi, la reine ne
vient pas punir dans sa retraite un sujet indocile; Ti-so-la-é vient en sœur, en amie, demander un conseil au confident du roi ". Mais elle a beau sourire de sa bouche fleurie et tendre à son baiser sa main blanche aux longs ongles polis, empourprés de henné, lui reste agenouillé, n'en croyant pas son rêve. Le corps toujours secoué par son hoquet de peur, de ses yeux agrandis il fixe le visage de la Reine. C'est bien elle pourtant,
seule à seul avec lui, la nuit, dans sa cabane... et dans sa jolie pose abandonnée, confiante, assise sur son lit de fines sparteries, à la place même où le roi blanc s'assied pour prendre ses conseils.
La Reine, elle, sourit, puis de sa voix douce : " Ki-lo-so, je ne suis pas ton ennemie ; quand, pareille à la foudre, la disgrâce du roi vînt s'abattre sur toi, tu crus à un caprice irraisonné,à la haine méfiante d'une
reine frivole, insoucieuse de gloire et jalouse avant tout d'un ancien favori. Loin de la cour et du palais de verre où siègent les ministres sous leurs bleus parasols, ta bouche a dû souvent maudire la reine Ti-so-la-é. Or, nulle femme au monde n'estimait plus que moi le fidèle et loyal serviteur de son trône...
Ce n'est ni le ministre favori du roi, ni le vieux conseiller écouté de la cour, que j'exilai en toi, non, mais le partisan acharné
d'une guerre effroyable pour moi, guerre cruelle et fratricide qui menaçait mon sang et déchirait mon cœur. Mais lis et vois plutôt. " Et de sa main de neige aux longs ongles d'agate, elle tend au savant le papyrus tout mouillé de ses larmes et des pleurs de sa sœur aimée Li-la-lu-lu.
Le mandarin veut s'en défendre : la reine ordonne, la reine est là qui l'observe en silence et le couve des yeux.
Le savant obéit et, quand il a fini de lire le message : '' Tu connais maintenant le secret de la reine," poursuit Ti-so-la-é.
" Or moi, jadis si peureuse et prudente, je trouve aussi que depuis trop longtemps Kindorle-héros, supporte comme un lâche le triomphe insolent du cruel Ti-la-soûm. A subir sans courroux les affronts du chacal, la patience du lion devient de l'impuissance; il faut un terme à ces injures. Et ma sœur a,
d'ailleurs, trop longtemps souffert ! "
Pâle, la lèvre irritée, la reine Ti-so-la-é s'est levée toute droite; ses yeux de perle noire jettent des éclairs fauves. Elle paraît grandie aux yeux de Ki-lo-so : il ne la reconnaît plus, pénétré à la fois de stupeur et de joie. Mais elle a déjà saisi la main du vieux ministre et les yeux dans ses yeux, rapprochée contre lui :
" Ki-lo-so, il faut qu'avant
LA JONQUE DOREE yi
l'aurore, je quitte ces jardins, ce palais, ce royaume. Il faut que je laisse Kindor enivré de thé vert dans la salle de verre ; la nuit est donc à moi, à nous deux, toute entière... Un esclave, un enfant, m'a conduit jusqu'à toi... Il faut qu'à ton tour, à moi reine ignorante des pays, des chemins, à moi toujours enfermée dans l'ennui des palaisjtu me fournisses un guide ou m'en serve toi-même pour m'échapper d'ici ! " (Et sans
faire attention à l'effroi du ministre) : '' Quel est le port de mer le plus proche? Istra, Nankin, Kibhar? tu dois savoir...
Quoique exilé, disgracié à la cour, tu n'as pas commandé quatorze ans nos vaisseaux sans conserver quelque pouvoir secret sur nos marins de guerre !
Et puis, je sais, tu possèdes, tu as toi-même toute une grande flotte de jonques, de péniches qui vont porter au loin des épices et des laques. Une jonque
marchande est tout ce qu'il me faut... Vite, un mot de ta main qui me fasse maîtresse, oh !
trois jours et trois nuits seulement ! d'une jonque de pêche, équipage et filets... la plus vieille entre toutes ! Ah, que m'importe à moi, si je puis avec elle toucher aux étangs bleus ! " Et d'une voix encore plus basse et plus ardente : " Ne m'objecte pas le roi et sa colère... Je sais...
j'ai tout prévu. Si tu restes inflexible, si je rentre ce soir au
palais, dès demain, par l'enfant qui m'a conduite ici, tout ce palais saura la visite nocturne et le long tête-à-tête de la reine coupable avec Ki-lo-so, le ministre exilé... C'est ma perte et la tienne ! Il faut donc que je parte, il faut donc que tu m'y aides... D'un côté, si tu trembles, c'est notre double perte, le scandale et la mort, la mort ignominieuse, inutile, infamante... de l'autre le succès. Avec mon prompt retour, ta rentrée
LA JONQUE DOREE yj
en faveur, ton triomphe et la guerre, la guerre des nègres, ton rêve... ton désir... car, ma sœur délivrée, je te livre moimême le cruel Ti-la-soûm.
" Hésites-tu encore ?... Oh !
je te le jure par le très saint Bouddha et ses statues d'ivoire debout dans la pagode au bord du fleuve Indra, je ne fuis pas :
je reviendrai... C'est la vie de sa sœur, la gloire de Kindor, ton idole, ton Roi, que ta Reine, autrefois ta farouche ennemie.
te demande à genoux, suppliante, humiliée... et pour cela tu n'as qu'à me donner un guide, un mot écrit de ta main de ministre et trois jours de silence... trois jours et trois nuits! " Attirant Ki-lo-so auprès du fin treillage éclairé par la lune, elle fait luire à ses yeux un long flacon d'émail empli de reflets bleus qu'il prend pour du poison ; car la Reine, il le sait, est née en Mikado, le pays fi-ais et sombre, fertile en magi-
ciennes, en donneuses de charmes, — et la Reine à la cour passe pour très habile à composer des philtres avec le suc des plantes.
8o LA JONQUE DOREE
Dans la brume argentée et grise de la nuit, au-dessus des rizières et des champs de maïs, quelle est donc cette flamme errante et vagabonde qui danse et fuit au ras du sol ? Un papillon de feu, une étoile tombée ?
C'est la lanterne en filigrane d'or, à la lueur amie, parfumée
et discrète, dont le page Tynkun éclaire à travers champs la fuite de la Reine.,. La voici elle-même, la belle Ti-so-la-é, comme une ombre enveloppée dans un grand manteau noir, relevant d'une main sa robe d'hyacinthe et de l'autre tenant appuyé sur son cœur un grand coffret d'ivoire incrusté de santal où le bon Ki-lo-so a mis deux de ses robes, deux robes d'artisan en toile à fleurs peintes. Le petit page brun la pré-
cède d'un pas, élevant d'une main la lanterne dorée et de l'autre agitant une fleur d'iris bleu, fleur mystique et sacrée dont le parfum, dit-on, éloigne les voleurs et les mauvais esprits.
Sa-coun-ta, la fille d'un cornac, d'un des gardiens gagés des éléphants du parc, grande enfant de seize ans à la robe diaprée, marche devant le page et montre le chemin. Sa-coun-ta est muette de naissance. Le bon Ki-lo-so l'a bien choisie pour
leur guide... Très fière de guider la fuite d'une reine, plus fière encore de porter sa cassette au fin parfum de poivre, dont elle sent peser le précieux contenu, la muette se hâte à travers la campagne... Tout pâles, l'œil au guet, la Reine et Tyn-kun la suivent à grands pas.
Ils sont déjà bien loin à travers plaines, loin du jardin royal, des parcs d'éléphants, loin des rues tortueuses et som-
bres de la ville, de ses remparts de marbre et des villas des riches en dehors des murailles étendant leurs jardins tout au fond des faubourgs..., mais pas si loin encore qu'en retournant la tête, ils ne voient plus briller la buée lumineuse, le reflet d'incendie que jette dans la nuit le pavillon du roi, illuminé encore!... Ti-so-la-é est plus pâle... Comme on veille cette nuit au palais ! Sa fuite est découverte... Ces lumières la
LA JONQUE DORÉE 85 i|
cherchent à travers les jardins...
Le cœur serré d'angoisse et la peau toute froide, Ti-so-la-é s'arrête ; elle aurait presque envie de laisser là ses coffrets et son guide, de revenir, de gagner doucement sa chambre solitaire au fond de son palais...
Et Li-la-lu-lu qui pleure, au loin, captive, chez un roi ennemi, au bord des étangs bleus ?...
La pensée de sa sœur lui redonne courage ; Ti-so-la-é se presse, pousse en avant Tyn-
kun : " Hâtons-nous, hâtonsnous. "
Comme l'air est humide, comme la nuit est froide à travers ces campagnes sans arbres et sans fleurs ! Comme le pied enfonce dans ces terres remuées!... Les nuits étaient si douces sous les poiriers en fleurs, dans les jardins du roi!...
Pas une étoile au ciel... Une brume bleuâtre, presque impénétrable... Une lune noyée dans un flot de brouillards, comme
un disque de glace qui se fond en vapeurs et comme un feufollet au bord d'un marécage...
La lueur falote de la lanterne d'or à travers le brouillard... La triste et sombre nuit, vraie nuit de reine en fuite, de princesse exilée!... Et puis voici la pluie qui tombe... et, là-bas, dans le ciel, le reflet du palais qui monte et qui grandit.
"Mais nous n'avançons pas! " s'écrie la belle Reine, et ses deux mains de neige se tordent
88 LA JONQUEiDORÉE
avec angoisse. '* Fille, où nous conduis-tu ? Cette terrible nuit ne finira donc pas ? ''
Si, la terrible nuit touche à sa fin, ma reine ! cette lueur, grandissante au lointain, qui t'efiàre, ce sont les premiers feux de l'Aurore naissante...
Ce vent fi-oid qui te glace est Tair fi-ais du matin ; cette pluie qui descend est la rosée qui tombe... Les fleurs de thé et de maïs s'éveillent : elles entr'ouvrent les veux et regardent la
Reine. La Reine les regarde et comprend enfin... Toujours pâle,elle écoute... Dans les mille rumeurs confuses de l'Aurore, elle a cru distinguer un bruit, comme un bruit d'eau qui coulerait très loin... Elle jette un regard attentif autour d'elle, et son regard rencontre la verte palissade dont le bon Ki-lo-so lui a parlé tantôt... Le bruit d'eau, c'est celui du fleuve aux eaux sacrées, du fleuve Indra coulant sur son lit de lotus, le
fleuve qui conduit droit au port d'Istra... et, dans une heure, le jour !
" Halte là, page brun, arrête Sa-coun-ta ; c'est ici que mes gens me doivent retrouver au lever de l'Aurore. Or l'aube naît à peine : nous avons donc une heure à nous pour prendre haleine, une heure pour dormir. Je veux me reposer. " (Et, tirant de sa manche le long flacon d'émail au liquide bleuâtre), " Buvez, allons, buvez, re-
prenez quelque force : cela tient éveillé quand on fait sentinelle." Tranquille, elle attend que le page et Sa-coun-ta aient vidé le flacon pour les voir s'endormir.
Qu'il est majestueux dans ses vingt lieues de cours le calme fleuve Indra, — le fleuve aux eaux sacrées, large comme une mer, bleu comme un ciel d'été, noir de voiles et de mâts à sa grande embouchure : vaisseaux de guerre,vaisseaux marchands, bateaux de fleurs, jonques de pêche, — uni comme un étang
à travers les campagnes, au pied des monts Hymaïe, dont les cimes changeantes, sont d'or rouge à l'aurore et d'opale au couchant!...
C'est le soir. La journée a été accablante. Le soleil d'or descend derrière les monts Hymaïe : ses feux se dressent droits sur leurs cimes violettes en grands traits radieux et, de loin, on dirait un millier de lances en vedette, arrêtées au revers des coteaux. Un pou-
drôlement confus d'or rouge et de lumière figure au lointain les nuages de poussière soulevée | sous les pas de masses d'hommes en marche. On sent comme une armée invisible campée dans le fond des vallées, derrière les sommets. L'horizon a l'aspect menaçant et guerrier...
Enfin le voyageur à l'humble robe grise qui chemine à grands pas sur la berge opposée, dans la fraîcheur du soir, regarde avec bonheur pâlir et se fondre
les lances dans l'ombre qui descend.
Sa robe de soie bleue, son grand coffret d'ivoire incrusté de santal, son manteau de satin, la cassette en bois de poivrier, la reine a tout jeté dans les flots bleus du fleuve... Seulement vêtue d'une robe de toile où courent des fleurs peintes, don du bon Ki-lo-so, une gourde à la main, pleine d'or et de perles, le papyrus écrit de la main du ministre bien caché dans les
plis de sa ceinture jaune, voilà déjà quinze heures qu'elle fuit à grands pas le long des berges vertes, sous le ciel éclatant !
Depuis les rais de l'aube — et le soleil descend !
Que d'effrois!... que d'alertes!... Tantôt c'était le galop d'un cheval, celui de quelque bonze allant vendre aux marins des fétiches d'ivoire avec des chapelets, tantôt les pas bruyants d'une troupe attardée d'esclaves et de marchands, tous
allant à Istra... Tous ceux qui la suivaient l'ont dépassée hélas!...
Elle avait beau presser le pas, la pauvre fugitive, ses jolis pieds de reine, habitués dès l'enfance à la fraîcheur des nattes, à la soie des coussins des palanquins dorés, faiblissaient, s'écorchaient au contact grossier de ses patins de bois... Chancelante,aveuglée par les feux de midi, la poudre des chemins l'enveloppant d'un nuage, a-t-elle assez gémi, râlé, désiré boire,
sans oser une fois faire halte et s'asseoir !
Enfin voici la journée terminée; la chaleur est passée et la fraîcheur descend ; l'île-augardeur-de-zèbres est déjà derrière elle. Encore une heure de marche et, dans le cadre d'or empourpré des montagnes, Istra, le port d'Istra va paraître à ses yeux, Istra, le port sauveur, aux pagodes de porcelaine, avec son horizon de frêles campanilesjde clochetons dorés
et sa forêt mouvante de voiles, d'étendards et de grands mâts rigides dans la rougeur du soir...
Est-ce une illusion? L'air du fleuve est plus frais. La narine entr'ouverte, la reine le respire; comme une odeur marine flotte dans le vent. Et dans les bruits divers, dans la gaîté montante des quais ensoleillés encombrés de marins, de ballots, de cordages, elle croit déjà voir, légère et droite au vent, la jonque d'osier peint, aux voiles de gros
chanvre, qui doit dès cette nuit l'emmener sur la mer, elle et ses espérances, au bord des étangs bleus... Puis songeant tout à coup à sa ville royale, à tout ce qu'elle laisse derrière elle, làbas, rapide vision, elle voit les esclaves, les suivantes courant dans les jardins, les salles, les terrasses, se heurtant, s'appelant... La reine est disparue, la reine est enlevée, et son page avec elle!... Par les rues de la ville, la garde du palais va por-
LA JONQUE DOREE loi
ter la nouvelle au son rageur des trompes..., et le peuple s'ameute avec des cris... Quel tumulte!
quel bruit !... Les places en sont houleuses, et le beau roi Kindor,répoux abandonné, au fond de son palais, sans gardes, sans témoins, dévore ses larmes...
Comme elle hier, il attend que la nuit tombe sur les jardins pour aller consulter le sage Ki-lo-so dans sa case d'osier, au fond de son parc sombre...
Mais Ki-lo-so gardera le secret,
la Reine est sûre de son silence... Lui-même a protégé sa fuite... Il y va de sa vie, de sa rentrée en grâce... Ce pauvre Ki-lo-so, quelle mine effarée il avait l'autre nuit dans son humble cabane éclairée par la lune!... Et la Reine sourit. Et Sa-coun-ta et le page Tyn-kun qui dorment, poings fermés, dans le champ de maïs! La reine y songe aussi... De quel air étonné vont-ils se regarder, en s'éveillant, demain!... Pourvu
qu'ils n'aient pas trop bu de ce vin d'opium!... Mais ce breuvage est sans danger. Enfants encore, au jardin de leur père, Ti-so-la-é et sa sœur se faisaient un jeu de vider le flacon pour avoir de beaux rêves.
Pauvre Li-la-lu-lu, que faitelle à cette heure? Accoudée au balcon de son beau pavillon qui domine la mer, son pavillon royal tout lambrissé de verre et parqueté d'écaillé, elle regarde au loin le soleil se coucher, à
travers des émeraudes, cherchant le bleu du ciel du pays bleu... Ah! que ne peut-elle voir, bien au-delà des mers, errante sur les routes, exténuée, souriante, sa sœur Ti-so-la-é qui vient la délivrer !
Ohé adieu, ohé !... l'été prochain nous reviendrons !...
Ohé!... heureux retour! Adieu!
Les cris se mêlent, les voix se croisent. Adieu ! La mer est haute au ras des quais, le vent du soir gonfle les voiles, les vaisseaux partent avec le jour :
jonques d'osier, jonques d'or peintes, vaisseaux de guerre.
io6 LA JONQUE DOREE
bateaux marchands... La rade d'Istra en est pleine : c'est comme un vol de goélands...
Et là-bas, vers la gauche, les vaisseaux désarmés, tout sombres, ceux qui restent, dressent leurs mâts sans voiles dans la tristesse noire d'une forêt d'hiver, sans verdure, effeuillée...
Ah ! qu'ils hlent vite quand le vent est de terre, les vaisseaux en partance !... Les voiles diminuent et s'effacent à vue d'oeil,
elles fondent une à une dans la pourpre incendiée du couchant qui les chauffe... Comme un faucheux énorme embusqué dans la mer, l'astre est là tout en feu qui les guette au passage, quand un bateau s'approche, la flamme l'engloutit. C'est comme une fournaise ; le ciel en est tout rouge...
Dans Istra tout se calme.
Les quais se font déserts... C'est l'heure de la sieste et du repos du soir. Les mandarins, les gros
marchands du port, ont regagné leurs cours au sol tendu de nattes. Le long des quais, si bruyants tout à l'heure et maintenant si calmes, des portefaix au bleu sayon de laine restent seuls attardés, les uns jouant au palet sur les dalles encore tièdes, d'autres groupés autour de quelque bonze indou, qui, moyennant quelques menues monnaies, leur lit des textes sacrés et de saintes légendes...
Tout repose. Au loin les blan-
ches voiles s'envolent sans retour.
Klim ! Sing ! Bing !... Un bruit fou de cymbales et de trompes éclate... D'un bond, esclaves, portefaix, tout ce qui reste de matelots à terre, accourent sur le port, se bousculent et se rangent... car voici qu'à l'entrée de la rue principale paraît un long cortège avec le Gouverneur.
Oh ! les riches habits, les
merveilleuses robes ! Les deux premiers en tête, en tunique vert pâle à longues manches bleues, et ces deux joueurs de trompe qui font tant de vacarme, en dalmatiques à trois revers!... Font-elles du bruit, ces deux trompes d'ébène !
Et ces six mandarins ventrus, rouges, suants, sont-ils assez brodés de la tête aux pieds !
Ce ne sont que dragons, lotus d'argent, lys d'or — et des joyaux dans les cheveux... ils
AMtms
s'en sont mis par plaques...
C'est un lever d'aurore et, par Bouddha! sont-ils pansus! C'est à ne pas y croire ! En dépit du satin de leur double manteau, des dragons de leurs robes brodées jusqu'au fond des manches, le miracle est qu'ils se tiennent encore debout, et, prodige, qu'ils marchent!... Puis vient le Gouverneur livide et l'air vexé, dans sa robe écarlate, de venir le dernier, lui, si fier et toujours le premier ici dans les
cortèges... Puis trois grands Japonais, des géants du Nouka, la tête encapuchonnée dans de longs burnous blancs, avec des gros yeux bêtes... Et puis derrière, alors, une foule d'enfants, d'esclaves nains portant d'énormes parasols, des éventails de plumes, des coffrets odorants, jusqu'à des perroquets et des singes en cage!...
Les portefaix se poussent du coude : jamais vraiment, ils n'ont rien vu de si drôle... ces
six poussahs ventrus, rouges, l'air rogue et grave, ces trois géants hébétés, les mains vides, et toute cette marmaille surchargée, essoufflée, courant, n'en pouvant plus... Ils s'appellent, se hèlent... Les femmes, les servantes sortent des cabarets et tous rient aux éclats...
les malheureux ! sans se douter qu'ils risquent le fouet, la cangue ou la potence... Car ces ventrus si rouges, à l'air grave d'idoles, ne sont rien moins que
six mandarins bleus du Grand Conseil du Roi! Depuis l'aurore, ils trottent à dos de dromadaires sur la route d'Istra, coureurs, eunuques et sonneurs à leur suite. Ils viennent d'arriver par la porte de l'Ouest, emplissant de fracas la ville et les faubourgs... Le Gouverneur qui se mettait à table a dû quitter convives et festin et se mettre à leurs ordres pour visiter les places, les ruelles, les pagodes, les quais et l'avant-port.
La reine a disparu depuis la veille au soir... On est à sa recherche; tout le Conseil du roi Kindor est en campagne avec un long cortège de coureurs...
Chaque port, chaque ville en possède à cette heure une suite comme le port d'Istra. La Reine a été vue, paraît-il, sur les rives du fleuve Indra...
Allez, gros mandarins, courez, remuez-vous, faites suer vos grosses faces, maigrissez, haletez : vous maigrirez en vain.
ii6 LA JONQUE DOREE
Celle que vous cherchez est depuis plus d'une heure hors de vos atteintes... Doucement balancée par le roulis des vagues, accoudée à l'avant de sa jonque d'osier, elle vogue à cette heure en pleine mer deChine,les yeux fixés vers le lointain royaume où sont les étangs bleus.
Là-bas, là-bas, bien au-delà des mers, au bord des étangs bleus, dans son beau pavillon (qui domine les vagues) aux clairs lambris de verre, au blond parquet d'écaillé, aux grandes baies canées ouvertes aux quatre vents, Li-la-lu-lu, la reine prisonnière, rêve affaissée dans les plis de sa robe, immobile, sans
ii8 LA JONQUE DOREE
voix... Sous les plis raides et droits de sa robe royale à traîne hyacinthe brodée de palmes vertes, le clair parquet d'écaillé, aux reflets d'ambre blond, luit, jaune et transparent... Par la baie grande ouverte on voit l'azur des lacs où se croisent les jonques entre les bouquets d'arbres... et là-bas, tout au fond, les forêts de palmiers et de verts baobabs, où le vol des ibis met un reflet d'aurore...
Amère dérision: les jonques
d'or sont libres sur les flots bleus du lac ; libres, les ibis roses dans la blancheur du ciel...
Elle seule est captive, pauvre Li-la-lu-lu!... Elle a tourné le dos au radieux paysage et, le front incliné sur un damier de paille à carrés noirs et blancs, elle compte à mi-voix, — ses beaux yeux pleins de larmes, — depuis combien de jours est parti son message et dans combien de jours l'esclave reviendra.
Voilà déjà six jours qu'elle
est partie, l'esclave... Parmi les coureurs du roi noir Ti-lasoum, nul n'a les pieds plus lestes, la taille plus légère...
Partie d'ici le jour d'Edha, elle a dû arriver le soir même à Cambodge, à Khiva dans la nuit, à Istra le matin et au palais le soir... Deux jours pour arriver, deux jours pour revenir... voilà deux jours qu'elle devrait être de retour et le message hélas, ne revient pas... Les eunuques du roi l'ont peut-être
guettée, un affreux noir l'aura garottée, bâillonnée... aura pris son message, l'aura livré au roi...
La pauvre Li-la-lu-lu se sent devenir blême... Si son farouche époux?... Non, il l'aurait déjà mandée auprès de lui... L'esclave est lasse, elle s'attarde...
Et triste, résignée, la pauvre reine recommence à compter, jour par jour, sur son damier de paille...
Tine la line^ tine la line^ un bruit de tambourin, rythmé, vif
et sonore, frémit sous le balcon. Une chanson s'envole...:
quelques marchands, sans doute se rendant en chantant au temple de Khiva...
La belle Iva pleure, captive Au bord de l'eau.
Son doux ami longe la rive Sur son bateau.
Tine Tine Line la line Tine Tine Line la la...
Sous le palmier qui se balance
Ma jonque est là Qui t'apporte la délivrance.
Ma blanche Iva.
Tine tine Line la line Tine tine Line la la...
"if
A l'heure où l'Orient se dore,
Iva, demain Prends ta jonque couleur d'aurore
En osier peint,
Tine tine Line la line Tine tine Line la la...
Prends ton flacon en bois des îles,
Ton parasol Et tes rameurs aux yeux tranquilles
Noircis de Kolh.
Tine tine Line la line Tine tine Line la la...
Et, tout en mangeant des grenades
Dans ton hamac, Fais, en Reine triste et malade.
Ton tour du lac.
Tine tine Line la line Tine tine Line la la...
Les nègres rament en cadence.
Toi, sur les eaux Suis ma jonque d'or qui s'avance
Dans les roseaux.
Jonque, filets, tout luit, scintille
De poissons d'or; L'avant de la barque en fourmille
C'est un trésor.
Toi, d'une voix lassée, éteinte, Aux rameurs noirs
Dis d'arrêter ta jonque peinte.
Demande à voir.
Ma jonque vient à ta rencontre.
Fais à ton bord Monter les pêcheurs, qu'on te montre
Les poissons d'or.
Seule à seul, à l'arrière, assise
Près du tillac.
Reçois-les, sous la voile grise
Dans ton hamac.
Sous ton dais de pourpre royale
Accueille-les Mais ne fixe pas le plus pâle :
Tu pâlirais.
Si ma main effleure la tienne.
Pas un frisson.
Pas un seul cri, qu'il t'en souvienne.
Pas un soupçon.
Mais parle de ta voix hautaine.
Que tes rameurs.
De leurs bancs, entendent la Reine —
Et les pêcheurs.
Et puis, soudain, lasse, angoissée.
Lourds de sequins Renvoie à leur jonque empoissée •
Ces deux coquins.
Et la Reine aux grands yeux de jade.
Dans son hamac.
Reprend sa lente promenade
Autour du lac.
Mais, sous la tunique brodée
De lotus d'or.
Ce n'est pas la Reine excédée
D'ennuis, qui dort.