VI
Prêt à s'élancer de la rive '
Au fond du flot C'est, l'œil au guet, l'âme attentive.
Un matelot.
Et la belle Reine exilée
Dont l'œil en feu Cherchait toujours l'ombre envolée
Du pays bleu...
...Elle fuit, la reine captive,
Dans le bateau De son doux ami, vers la rive
Du Mikado.
Le bleu pays du Mikado...
Li-la-lu-lu s'est levée toute droite... Le sens confus de ces paroles, cet air vif et joyeux, la voix chaude et timbrée qui les chante, elle a entendu tout cela quelque part... La voix, la voix surtout lui est connue... Elle court au balcon et les deux mains crispées aux balustres d'or, elle penche en avant sa jolie tête pâle et son buste un peu grêle tout entier en dehors... Ses yeux inquiets fouil-
lent en vain le lac... La jonque au tambourin, la jonque est disparue... Un bouquet de pêchers et de saules en fleurs lui dérobe la vue au pied du pavillon...
Sur les étangs, d'autres jonques se croisent... Mais laquelle?...
laquelle ?
Elle fuit, la Reine captive.
Dans le bateau De son doux ami, vers la rive
Du Mikado.
Tine tine Line la line Tine tine Line la la...
Une bouffée de brise passe avec ces paroles... Oh ce refrain, Tine tine Line la line^ Tine tine Une la la ! Ce sont les syllabes de son doux nom d'enfance, Li-la-lu-lu (neige suave aux lèvres)... La chanson s'adressait à elle... Et ces paroles étranges au sens vague, qui s'appliquent si bien à sa captivité, c'est un projet complet d'évasion !...
Demain... à l'aurore... on vient la délivrer ! Mais qui ?... Ti-sola-é... sa sœur?... Li-la-lu-lu se
sent devenir froide... Sa sœur si près d'elle, chantant au pied de sa terrasse... Et tout son sang n'aurait pas tressailli !... Sa sœur dans les Etats du cruel Ti-lasoûm, l'ennemi de Kindor!...
Son cœur cesse de battre: elle se sent mourir. Sa sœur ! Ti-so-la-é, sa sœur?... Oui, c'est bien elle:
cette voix qui chantait, riait, c'était la sienne... Elle va être libre... A moins que tout cela ne soit encore un rêve de ton âme malade, pauvre Li-la-lu-lu !
Non, c'était un rêve ! Hélas, rêve au réveil amer... Toute la nuit Li-la-lu-lu Ta passée, accoudée sur sa haute terrasse, Toreille au guet, les yeux perdus... Sur les étangs baignés par la lune bleuâtre, les jonques attachées sur la rive opposée, dorment sans bruit... Le son du tambourin s'est perdu dans l'espace... C'étaient bien des marchands d'ivoire et de corail se rendant à Khiva pour quelque sacrifice...