‹ La Jonque doréeChapitre 3 sur 3 · V-a«.J ;i»«i,TB«KK»WSTI · texte numérisé non relu

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Et non, ce n'était pas un rêve ! Ce n'étaient pas des marchands de corail se rendant à Khiva... Blanche Li-la-lu-lu, si tes regards pouvaient aller au delà des étangs, sur la rive opposée, au pied des baobabs et des saules énormes où dorment, attachées, les jonques des pêcheurs, tes yeux rencontreraient, étincelants dans l'ombre, agrandis par l'attente, les yeux charmants de Ti-so-la-é, ta sœur.

Son bateau marchand, de vingt-quatre rameurs, sur lequel, l'avant-veille encore, elle voguait en pleine mer de Chine, Ti-so-la-é l'a laissé par prudence à l'entrée des Etats du cruel Ti-la-soûm, et s'avançant, s'aventurant sur deux jonques d'osier avec un seul rameur, voilà plus de deux jours qu'elle manœuvre elle-même, de ses deux mains royales, la rame et le gouvernail... Ses jolis doigts aux longs ongles d'agate, em-

pourprés de henné, en ont de durs calus... Si sa jonque, tantôt, n'a fait qu'effleurer ton pavillon de verre, c'est qu'elle craignait, la reine très prudente, d'éveiller les soupçons de tes gardes accroupis sur les degrés dorés... Ses beaux yeux tout en larmes, à peine a-t-elle osé les lever sur les tiens... Les eunuques de garde, farouches, appuyés sur leur lame d'ivoire, suivaient de leurs yeux blancs la chanteuse et ses rames...

Pendant l'âpre chaleur du jour, perdue au milieu du mouvement des barques, elle a mille fois répété la manœuvre hardie qui doit l'aider à t'enlever demain. La rame, entre ses mains, frappait l'onde sonore, remontait, ruisselante, avec un bruit de pluie et de perles qui tombent, puis frappait l'eau lourdement...

Et, le soleil couché,regagnant l'anse ombragée de pêchers en fleurs où vont se réfugier les

jonques des pêcheurs, elle attend, affaissée dans son bateau d'osier, que l'aurore paraisse.

La jonque en osier peint de son fidèle rameur est auprès de la sienne; la lanterne allumée, par crainte des reptiles, jette une lueur discrète... Pâle, agenouillée dans la triste attitude d'une attente sans fin, les yeux fixés sur le point du ciel bleu où doit rougir l'aurore, Ti-so-la-é maudit la longueur de la nuit et les heures trop lentes.

Là bas, dans les pêchers éclairés par la lune, le pavillon de verre étincelle, scintille avec des feux bleuâtres, des blancheurs pâlissantes d'opale au fond de l'eau... Les étangs, vastes miroirs d'argent, resplendissent dans l'ombre. . . Les roseaux,dans le vent, ont des bruissements, distincts de soie froissée, et dans l'anse écartée, sous les feuilles énormes des baobabs en fleurs, des saules et des palmiers, une âpre odeur de sève, des parfums

monstrueux, exhalaisons brûlantes de ces climats de feu, montent en buée lourde, endormant les pêcheurs assoupis dans leurs jonques, entêtant de leurs poisons mortelsTi-so-la-é et son jeune rameur.

Ces lourds parfums la troublent... Seule, avec un esclave, dans l'ombre, aventurée parmi ces pays inconnus, étranges, ennemis!... Ti-so-la-é songe à ses calmes nuits dans sa chambre fraîche et solitaire... au

palais de Kindor, à la sécurité de son sommeil gardé par cent nègres debout sous ses balcons de jade... Et elle soupire, la reine fugitive...

Accoudée aux balustres à jour de sa terrasse, Li-la-lu-lu songe et soupire aussi, et le rond clair de lune, père des songes bleus, le dieu rêveur au grand arc d'or pâle, regarde les deux sœurs et sourit aux pensées légères de leurs rêves.

L'Aurore enfin se lève; dans la splendeur du ciel, d'un rouge ardent, intense, des pattes d'ibis roses montent noires, pendantes, des cris se mêlent effarés, joyeux. Le firmament, les lacs, les campagnes, la rive : tout brille, couleur d'or, d'or rouge à l'Orient, d'or jaune en plein zénith, d'un or pâli qui verdit

presque à l'Ouest. Tandis que les montagnes sont crêtées du rubis et que les palmiers frêles, les saules et les plantes, toutes d'un vert de bronze, se détachent en noir, avec la dureté vibrante d'un métal, sur tous ces ors en feu.

Dans l'anse aux pêcheurs, les jonques se réveillent ; les voiles se tendent comme de grandes ailes et, tel un vol d'ibis, mais d'ibis blancs cette fois et plus paresseux que les autres, les

barques d'osier peint s'envolent sur les lacs. Les flots en sont couverts. Sous les feux de l'aube rougissante, on dirait les pétales roses, épars au vent, d'un énorme dahlia effeuillé sur les vagues.

Debout à l'avant de sa jonque, écartant de ses mains les feuillages des saules, Ti-so-la-é, restée au fond de l'anse, épie de loin le réveil du pavillon royal.

Prête à fendre le flot, la jonque en osier de son rameur Ha-soum se balance auprès

d'elle, attendant son signal.

Tremblante, tremblante, l'œil flamboyant, la Reine espère encore...

Là-bas, autour du pavillon de nacre, une foule s'agite. On presse des apprêts... Enfin, du port de marbre enfoui dans les saules, une galère d'ébène et d'argent mat s'avance, toutes voiles dehors, aux armes du roi noir. Des nègres nus la hâlent avec de longues cordes, entre les joncs du bord, jusqu'auprès

du palais. Les rameurs s'y installent; les rames d'or s'élèvent.

La galère tourne et vient s'arrêter droit au seuil du pavillon.

Clair, clair, un bruit lointain de fanfares éclate et, sur l'escalier d'or, où sont rangés les gardes, un cortège de femmes, de négresses, apparaît. On ne peut distinguer leurs visages, mais cette forme blanche qui descend soutenue dans les bras de trois nègres, sous un grand parasol, Ti-so-la-é n'en peut

douter, c'est la Reine ellemême, Li-la-lu-luj sa sœur...

Sa sœur a compris sa chanson.

L'heure fatale est proche ; l'heure de la délivrance est arrivée enfin !

Reine, à tes rames, rameur à tes filets, vite ! et cinglons tous les deux vers la galère royale.

Elle vient en effet, la galère d'ivoire, calme avec la majesté d'un cortège, fendant lentement le flot bleu qui s'eiîàce, au

rythme cadencé des cent vingt rames d'or de ses soixante rameurs. Un concert de cymbales et de flûtes d'ébène chante et rit à son bord. Les voiles rouge-et-noir, aux couleurs de Ti-la-soûm se gonflent doucement.

Près du tillac, assise sous un vélum de pourpre, une femme aux yeux pâles, à la robe brodée, songe. Elle tient appuyé son front entre ses mains. Cette femme aux yeux pâles, Ti so-

la-é, dans sa jonque d'osier, la reconnaît à peine.

Pauvre Li-la-lu-lu ! Comme ses joues sont blêmes ! Comme ses mains sont transparentes!...

Son front parait peser trop lourd entre ses doigts...

Par deux fois, par trois fois, Ti-so-la-é, dans sa jonque d'osier, passe devant ses yeux, croisant la galère, au risque d'éveiller les soupçons des rameurs... Li-la-lu-lu ne la voit pas... Ses yeux vagues tournés

du côté de l'aurore, elle semble rêver...

Soudain, Ti-so-la-é devient blême, elle aussi ; les deux mains tendues vers sa sœur immobile, elle étouffe un grand cri.

Li-la-lu-lu est morte!... Livide, les yeux ouverts, son front vide appuyé sur ses mains inertes : c'est un cadavre que promènent sur l'eau, les soixante rameurs !

Elle a fui, la Reine captive...

De son bateau, Son âme a regagné la rive

Du Mikado.

L'archange aux yeux de flamme, qui cueille l'âme en fleur des vierges et des héros a exaucé ses vœux.

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