‹ La Jouissance gallo-romaineChapitre 22 sur 24 · ROMAN DE DEMAIN · texte numérisé non relu

ROMAN DE DEMAIN

Par M. Jean RICHEPliN,

de VAcGdémie Française

On s*est beaucoup enquis, — on fait encore enquête, — ■ sur ce que la littérature produira de nouveau, de saillant; car on est porté à présumer qu'une grande crise, comme celle dont nous nous efforçons de sortir, doit, par compensation, être féconde en progrès dans tous les domaines de l'activité humaine.

Il est probable, — il est à espérer, — que l'innovation littéraire en général, et l'innovation romantique, en particulier, ne sera pas unique. Plus d'un genre nouveau peut surgir. Nous avons acquis déjà une littérature de guerre savoureuse, fraîche de qualités nouvelles, ou renouvelées. On note des tentatives originales, indices d'un esprit littéraire soucieux de mieux faire et de cultiver autre chose que les formes et les fonds d'antan.

Et comment ne se produirait-il pas des courants différents de ceux qui portaient nos conceptions romantiques, lorsque les dispositions de l'esprit public se montrent si changés dans bien des ordres divers ?

Assurément, nous garderons toujours un profond amour pour les nobles élans poétiques, pour l'IdéaL poul: les plus généreuses chimères; parce que cette disposition est inhérente à notre race. Mais, en dehors de ces rêVes, nos modifications intellectuelles s'accusent dans le sens le plus pratique, le plus positif.

Las de paroles, nous réclamons des actes. Nous recher-

chons plus activement, plus âpremeut, les réalités, les Vérités. Or, il y a dans cette orientation, une garantie de succès pour la rénovation d'un genre bien national, qui fut généralement mal exploité, ou plutôt pour l'éclosion d'une sorte presque nouvelle du roman tiré du fonds richissime de notre passé.

Quoique les romans historiques du « Père Dumas » soient encore de très bonne vente, quoiqu'il y ait toujours des feuilletons « à succès » prenant des fractions de notre Histoire pour époque, les personnes instruites se détournent de ces romans, où la Vérité historique est trop évidemment sacrifiée aux fantaisies de l'imagination du romancier.

Est-ce par désaffection ou dédain des choses d'autrefois ? Non certes ! car notre Histoire est un fonds merveilleux de richesse et de variété pour le romancier, et, d'autre part, le goût des lecteurs pour notre Histoire est bien affirmé par la faveur qu'ils accordent à toutes les bonnes études historiques mises à leur portée.

Pour n'en citer que trois exemples m-odernes, il suffit de rappeler la vogue des Récits des temps mérovingiens, d'Augustin Thierry, celle — qui ne s'épuise pas — des évocations de Lenctre, et, dans un tout autre genre, l'autorité si goûtée de nombre de romans de Balzac, qui sont, pour son temjps et pour les milieux qu'il connaissait le mieux, de véritables documents historiques.

Mais, on ipeut objecter que ni Thierry, ni Balzac, ni Lenotre ne réalisèrent tout à fait le roman historique complet, en ce sens que, dans leurs œuvres, l'un des deux éléments constitutifs l'emporte sur l'autre.

Le romancier s'astreint diffxcilement à la documentation laborieuse et rigoureuse dont il doit faire la trame de son roman. Il se laisse emporter par la verve de son imagination, parce qu'il est trop 'assuré du charme de celle-ci pour prendre la peine de la mettre, sans l'amoindrir, sous le joug inflexible de l'Histoire vraie. Bt l'historien, trop dominé par l'importance et la rigueur de sa documentation, manque le plus souvent de la souplesse nécessaire pour savoir l'envelopper des animations romantiques fictives propres à nous la faire vivre en des évocations intenses.

LWgonie, de Lombard, et quelques autres belles couvres analogues, ont été pourtant des démonstrations rares mais éclatautes, de la posibilité de maintenir un équilibre satisfaisant entre la Vérité sur le Passé et les imaginations romantiques destinées à la faire revivre agréablement pour nous, sans la dénaturer.

Un autre exemple, de pleine actualité, nous en est donné par la série de romans dans lesquels Louis Gastine retrace VEvoluîion sociale française. Débutant par l'exposé de l'état social de la Gaule barbare au m.oment de sa conquête par Jules César, cette série a pour but d'englober toute notre évolution sociale, jusqu'au temps présent, en une succession de romans complets et tous distincts. Elle en est à son dixième volume : Passionnées, qui concerne l'époque de Louis XIII, et son succès va sans cesse grandissant, bien qu'il n'ait jamais été fait appel, pour cette publication, à la plus légère influence de publicité.

Toute Histoire est bien difficilement impartiale, parce qu'elle ne trouverait pas d'éditeur si elle n'était de nature à servir un clan, un parti, une chapelle.

Seul, le roman peut, à la faveur de son attrait particulier, se permettre « la Vérité historique » et la donner à la m.ajorité du public qui, hors de son travail, ne veut que délassement et ne s'applique ni aux compétitions politiques, ni aux compétitions religieuses.

Il y a donc là nne voie nouvelle pour la littérature : nous la vo3^ons ouverte par les succès précédemment cités, et surtout par le dernier mentionné, car il est particulièrement démonstratif.

Mais il convient d'ajouter que ce riche filon littéraire n'est pas ouvert seulement pour le roman ; il peut être aussi bien exploité par le théâtre et par le cinéma, pourvu qu'il ait, avec la même conscience, le même équilibre conservé entre la fiction romantique et la Vérité historique.

De telles œuvres ont, naturellement, pour l'auteur, l'inconvénient d'exiger un travail beaucoup plus grand, puisqu'elles doivent ajouter au labeur du romancier celui de l'historien. Mais l'écrivain qui s'y applique en est récompensé, en outre du succès mérité, par l'honneur

d'avoir fait œuvre utile et féconde, car c'est la connaissance du Passé vrai qui nous fait bien comprendre le Présent et peut nous donner quelques clartés sur la meilleure orientation de notre Avenir.

Jean RicpiEPiN, de V Académie française.

L'évolution sociale française^ dont l'éminent académicien : Jean Richepin, faisait ainsi dans le Figaro un si grand éloge, est une série de publications dont chaque voÎEiiîîe forme un roman complet tout à fait distinct et iîîdépenciant des autres voliîmes.

Mais ces volumes sont publiés suivant Tordre de la succession des évolutions sociales qui se sont accomplies en France. Par cela même, la succession de tous les romans distincts formera une revue com^plète de TEvolution Sociale Française, dont l'intérêt spécial s'ajoute à celui que présente chaque roman, pour ceux qui ont le souci de comprendre les causes de notre état actuel; afin d'avoir des conceptions exactes, bien -motivées sur celui qu'il importe de préparer pour l'avenir, dans notre intérêt personnel et dans l'intérêt de nos descendants.

Il convient d'ajouter ici que ,si 1' « Evolution Sociale Française », par l'ensemble de ses romans distincts, donnera ces clartés utiles pour tous, ce n^est pas sons Ik. forme et avec le caractère d'un enseignement exigeant le moindre effort.

Si chaque volume de cette série, c'est-à-dire chaque roman complet, fait connaître une fraction distincte de l'évolution de la société française, c'est uniquement par les détails de Tétat particulier dans lequel V action romantique se développe naturellement. Et cette action même, les sentiments, l'intrigue, bref : tout ce qui fait qu'un roman captive le lecteur, concourt à rendre attachants ces détails; de telle sorte qu'on apprend à les connaître sans

(i) Le Figaro, du 23 juilkt 1921.

les étudier, en s'amusant et qu'ils se fixent aisément dans la mémoire, précisément parce qu'ils ont amusé.

La majeure partie des lecteurs LIT pour SE distraire, pour se récréer. Mais le lecteur le plus frivole apprécie pourtant davantage le livre qui, tout en l'amusant à son gré, lui laisse un souvenir iitile, un souvenir qui lui rend service pour la conduite de son existence vers des satisfactions légitimes. Or, chaque roman de l'Evolution Sociale Française possède isolément cet avantage précieux, et l'ensemble de la collection donnera, ainsi, le maximum de ce profit pratique au plus haut point.

Page 1