LE PIÈGE
agents dont je suis sûr. Ils vous surveilleront sans cesse ; ils vous aideront ; mais iis vous massacreront, en revanche, si vous ne savez pas me venger et vous venger vousmêmes. »
« Quand les derniers soldats des légions de Constantinus eurent quitté Aureliani, deux femmes costumées en servi et très étroitement voilées, suivies de quatre hommes ayant l'apparence de trafiquants ambulants, franchirent aussi la même porte de la cité et prirent la même route que les fantassins, mais à une grande distance derrière eux.
La vengeance s'attachait aux pas d'Argeste. Lucius Priscus risquait de perdre Hunila et Pipara pour regagner le ravisseur d'Apollina,
EXCÈS d'ardeur
Les deux mois de septembre et d'octobre suivants s'écoulèrent sans incident bien notable.
L'illustre Rutilius eut quelques périodes de rétablissement pendant lesquelles il se leva, sans être toutefois assez remis pour reprendre son existence normale.
Nammia, notamment, n'eut pas à subir ses caresses amoureuses dans ces intermittences de fièvre, suivies de rechutes. Le romain trop affaibli ne quittait pas l'ager Surdiana.
C'était le sénateur-poète qui lui rendait fréquemment visite, presque toujours accompagné de Caïus, heureux de revoir en ces circonstances la déhcieuse grecque, d'échanger même avec elle à la dérobée quelques paroles d'amour, quelques baisers, et de constater ainsi que l'ami de son père ne méritait pas matériellement sa jalousie.
Rutilius, en ces entrevues, ne cachait pas sa charmante esclave. Il l'engageait à égayer ses visiteurs par sa grâce et l'enjouement de ses propos.
Marcus la taquinait pour distraire le romain par ses réparties souvent très heureuses et Caïus, plus grave, lui enseignait ce qu'une subtile observation des phénomènes si variés de la Nature lui avait appris à lui-même dans la direction des exploitations domaniales de son père.
Ces visites à l'ager Surdiana étaient pour Caïus d'exquises journées.
Elles ne supprimiaient pas, du reste, quelques catéchisa-
EXCÈS d'ardeur 15?
lions, rares par prudence, pendant lesquelles sous l'observation attentive, mais aveugle, de l'esclave romaine de son amante, il l'entretenait plus longuement et plus librement, sauf la gravité d'attitude et de ton que son rôle exigeait.
Entre ces visites à l'ager Surdiana et ces entrevues nocturnes sur la vieille route gauloise de Turones, le jeune gallo-romain avait, par sa mission de défenseur d'Aureliani, des occupations assez diverses et assez complètement absorbantes pour en supporter l'attente.
Pendant la courte durée de ces deux mois, il sut former et dresser un corps de deux mille fantassins et de trois mille cavaliers qu'il tenait presque chaque jour en haleine par des manœuvres de tous genres sur les remparts et dans la campagne.
Les défenses de la cité furent presque doublées par des ouvrages légers, mais habilement disposés.
La cavalerie fut entraînée à des marches extrêmement promptes, à des actions isolées et à des correspondances qui permettaient de la disperser ou de la réunir à volonté, dans un rayon très étendu autour d'Aureliani.
A la fin d'octobre, elle était réellement devenue prompte et insaisissable, comme la cavalerie des barbares.
Enfin, la villa urbana de l'ager Saponaria s'entourait d'un mur de défense et de tours qui devaient lui permettre bientôt de soutenir un siège et d'abriter toute la famiha des Tvorix.
Aux premiers jours du mois suivant, Claudius Rutilius et sa suite devaient s'y fixer dans l'une des parties du prœtorium que Marcus aménageait à cet effet, en même temps que, d'autre part, Caïus dirigeait à Aureliani l'installation d'une petite maison, où ils pourraient tous se réfugier, plus sûrement encore, au cas où l'invasion prendrait un caractère assez alarmant pour faire prévoir le siège de la cité.
En attendant, les nouvelles de la frontière se succédaient avec des alternances d'inquiétudes et d'espoir continuelles.
rrosqu.e chaque semaine, des hordes barbares, se glissant
154 l'A JOUISSANCE GALLO-ROMATNE
entre les défenses qu'organisait Constantinus, pénétraient dans l'une ou l'autre des deux Germantes ou dans la Belgica prima.
On disait : « C'est l'invasion prévue ! » et tous les cœurs se serraient ; les préparatifs de départ des domaines, et de refuge dans les cités, commençaient.
Le jour suivant, on apprenait, ou le lendemain, que cette horde, ou ces bandes, pourchassées par des alcB de cavalerie spéciales, formées à l'instigation d'Argeste, avaient été re jointes et généralement exterminées.
La tactique adoptée, d'après les conseils précieux du vandale utilisé par Constantinus, n'était pas, en effet, de refouler ces hordes de barbares au delà du Rhénus, mais de les massacrer, sans merci, sur le territoire gaulois, quand elles réussissaient à y pénétrer.
Pendant les deux mois d'accalmie dont cette habile défense de la frontière fit ainsi bénéficier la Gaule, plus de onze mille envahisseurs périrent par fractions de quelques centaines de pillards.
Argeste se vengeait bien.
Mais, de son côté, l'épiscopat chrétien se multipliait dans la préparation de i'évangéiisation des barbares. Sur le seul territoire de la quatrième Lugdunaise le vieil évêque Flavus et ses prêtres convertirent, en ces deux mois, près de six mille gaulois païens.
Une fièvre de foi religieuse agitait également les provinces environnantes. Des centaines de néophytes des deux sexes, se vouaient au martyre et s'instruisaient en hâte pour aller prêcher les idolâtres ou les ariens envahisseurs.
Toutes les informations d'au-delà du Rhénus, confirmaient les déclarations d'Argeste. Toutes rapportaient que les tentatives d'incursions, contre lesquelles bataillait Constantinus, n'étaient que les faits d'une avant-garde de pillards cosmopolites poussée par des centaines de mille d'orientaux eri marche contre la civilisation occidentale.
Marcus Ivorixus, qui ne revoyait plus Telleda et la sup-
EXCÈS d'ardeur 155
posait cloîtrée dans quelque monastère, ne la remplaçait par aucune de ses belles urbani. Il ne songeait pas même à revoir Danitia, Lucilla, Primulia ou Pompeïa. Son histoire de la Gaule, momentanément abandonnée, n'occupait plus ses rêveries.
Il admirait le génie de la guerre qui se révélait en son cher Caïus, tout en tremblant de le voir victime de son intrépidité... et quelquefois, un souvenir lancinant lui rappelait que le jeune homme restait muet sur le motif de sa sortie pendant la nuit des Ides d'Auguste, comme Te'.leda était restée muette sur sa propre sortie pendant cette même nuit.
Un soir des derniers jours d'octobre, un cavalier des aJa de Constantinus, accourant de Tricasses (Troyes), vhit tomber, mourant, à l'une des portes d'Aureliani.
Trente heures durant, presque sans repos, il avait couru, tuant sept chevaux sous lui, pour annoncer par ordre du magister militv.m des légions de Bretagne, aux cités de Senones (Sens) et d'Aureliani, une nouvelle que d'autres cavaliers, émérites comme lui, portaient dans une série d'autres cités des Lugdunaises et des Deux Belgica.
Un corps d'environ dix mille barbares, comprenant des Suèves, des Alains et des Huns, coupant la frontière audessous de Nemetes (Spire), venait de traverser la Germanie première d'un seul élan.
Profondément entré dans la Belgica prima, il était Iiarcelé par la cavalerie spéciale dressée sous la direction du vandale Argeste.
Mais Constantinus ne pouvait distraire que quinze cents cavaliers de ses légions pour les poursuivre. Les efforts de ses alcB ne parvenaient qu'à diviser la horde barbare. Elle se répandait, par trois tronçons, au Nord, à l'Ouest et au Sud de la Gaule.
Le cavalier voulait encore transmettre d'autres indications ;
il lui fut impossible de les formuler; le dernier effort qu'il faisait pour donner les précédentes l'achevait.
Aussitôt prévenu, Caïus, qui se trouvait dans la ville, fit sonner les trompettes, réunit la moitié de sa cavalerie à l'Est d'Aureliani, ordonna l'occupation des remparts sous la direction de ses officiers par le tiers des fantassins et fit tenir un second tiers en réserve, expédiant le troisième aux ouvrages avancés qui n'étaient occupés, hors la ville, que par de faibles postes de garde.
L'autre moitié de ses alœ fut lancée dans toutes les directions autour de la cité avec ordre de pousser, au besoin, jusqu'aux environs de Carnutes (Chartres) au Nord-Ouest le Senones (Sens) au Nord-Est, et d'Autessiodunum (Auxerre) à l'Est, afin d'en rapporter des nouvelles.
Lui-même, avec deux cents cavaliers, il s'élança pour opérer une ronde autour de la ville dans un rayon d'une lieue romaine, en commençant par la partie occidentale, pour inspecter les territoires situés au-delà de l'ager Surdiana.
De place en place, au cours de cette ronde, il postait sur les éminences, ou dans les points les mieux choisis, des vedettes de deux cavaliers, chargés de veiller, en attendant d'être relevés de cette faction, sur toutes les parties par lesquelles un corps de barbares, même très petit, pouvait tenter de se glisser sans être vu.
Deux heures plus tard, il rentrait dans la cité seul, ayant placé toutes ses vedettes, et n'ayant rien vu d'inquiétant.
Pendant qu'il donnait des instructions détaillées pour la relève réguhère de ces surveillants, trois courriers arrivèrent des troupes de cavalerie lancées au loin d'Aureliani.
Ces courriers n'apportaient aucune nouvelle des barbares.
Ils furent suivis, presque d'heure en heure, par d'autres courriers, confirmant les mêmes bonnes nouvelles, et cette succession d'informations rassurantes se poursuivit jusqu'au lendemain matin.
Devait-on commencer à espérer que le péril signalé serait conjuré ?
EXCÈS d'ardeur 157
Vers la neuvième heure du matin, Caïus, qui venait de faire un prompt repas après un petit repos de deux heures, succédant à cette nuit d'insomnie, reçut des nouvelles moins satisfaisantes.
On avait connaissance qu'entre Senones (Sens) et Tricasses (Troyes), des barbares nombreux se dirigeaient vers le Sud.
Par contre, un courrier des légions de Constantinus, venant de Meldi (Meaux), annonçait que les troupes levées par les cités de la Belgica secunda achevaient d'écraser un millier de barbares près de Catalauni (Châlons).
Suivant les instructions données à ses éclaireurs, Caïus savait que la découverte des barbares entre Senones et Tricasses devait avoir pour effet de les grouper et de les resserrer dans un mouvement d'expectative, et, au besoin, de recul ; puis, de rallier auprès d'eux les cavaliers envo3^és du côté de Carnutes (Chartres) et d'Autessiodunum (Auxerre), si ces derniers n'étaient pas eux-mêmes informés de l'existence de troupes barbares dans la direction de ces deux dernières cités.
Avant le miHeu du jour des envoyés du Nord-Ouest et de l'Est déclarèrent que les régions de Carnutes et d'Autessiodunum ne contenaient aucun barbare.
En conséquence, la concentration des éclaireurs d'Aureliani se faisait au-dessous de Senones (Sens), sur une hgne un peu parallèle au cours de l'Icauna (l'Yonne). L'utilité de la défense sur ce point s'imposait.
Ayant eu soin de recueillir depuis deux mois toutes les nouvelles des opérations de Constantinus sur la frontière, le jeune gallo-romain comprenait admirablement la stratégie de décimation des hordes barbares emploj^ée avec tant de succès contre elles, quand il leur arrivait de franchir le Rhénus et le cordon trop clairsemé des légions de Bretagne.
Résolu, par avance, à employer la même tactique pour réduire les envahisseurs éventuels de la région d'Aureliani, il n'hésita pas à réunir les trois quarts de la cavalerie qu'il
avait encore pour se jeter au devant des barbares; ne laissant dans la cité que les fantassins et quatre cents cavaliers, pour les services de rondes autour de la ville.
Il comptait, divisant ses combattants par petits groupes de cinquante à cent hommes, les jeter nuit et jour, sans relâche, sur toutes les fractions de la horde barbare, afin de Fémietter entre Senones et Aureliani, si elle prenait la direction de cette dernière ville, ou de la refouler dans l'Est vers les cités de cette direction, qui la combattraient à leur tour.
A la première heure de l'après-midi, donnant le signal du départ, il prit la tête des alœ de cavalerie.
Le lendemain matin il atteignait les confins de la forêt de Fontainebleau, alors beaucoup plus étendue qu'aujourd'hui, où la majeure partie de ses éclaireurs, concentrée, lui fournit de précieux renseignements.
La fraction des dix mille envahisseurs qui descendait entre Senones et Tricasses comprenait plus de six mille barbares.
Après avoir contourné les montagnes et les forêts de l'Argonne, après avoir perdu un corps d'un millier d'hommes près de Châlons, elle déviait, pour éviter les plaines champenoises, dont le découvert eût été dangereux pour elle, et descendait le long des forêts de l'île de France.
Déjà cinq mille cavaliers, ayant franchi l'Icauna (l'Yonne), entraient dans le territoire Senonais, qui devint plus tard le Gâtinais de France.
Tout portait à présumer que la horde sauvage voudrait éviter les plaines du Nord d' Aureliani (la Beauce), comme elle avait évité celles de la Champagne. Mais il convenait, pourtant, de la refouler à l'Est afin qu'elle ne soit pas tentée de gagner l'immense forêt d'AureHani.
Se sentant fort avec les deux mille six cents cavaliers déterminés qu'il avait si vite et si bien dressés, Caïus prit aussitôt l'offensive, par multiplication d'escarmouches contre tous les groupes de barbares s'écartant un peu du gros des envahisseurs.
La moindre avant-garde expédiée dans l'Ouçst par les
EXCÈS d'ardeur 159
étrangers se trouvait enveloppée et massacrée en totalité.
Cette lutte dura deux jours.
Le troisième, un grand mouvement se dessina parmi les Vandales, les Suèves, les Alains, les Huns, désorientés, et sans doute effrayés, par des disparitions totales de leur avant-garde dans l'Ouest.
Ils parurent se précipiter vers le Sud, aussi vite que leurs chevaux, affaiblis, le leur permettaient.
En accentuant ce mouvement par une poussée vigoureuse, on devait, semblait-il, les écarter définitivement d'Aureliani. Caïus se hâta d'ordonner cette « chasse », en envoyant des courriers rassurants à la cité.
Bientôt on fut persuadé que la horde barbare, engagée toute entière dans les terrams accidentés de la future Gatine, fuyait.
Encouragé par son succès, le jcane gallo-romain la poursuivit pendant tout un jour et une nuit, décimant son arrière-garde.
Avant le lever du jour, les barbares, cessant de fuir, s'arrêtèrent et se lancèrent contre la cavalerie de Caïus avec une rage de désespérés.
Il s'en fallut de peu que les défenseurs d'x\ureliani ne fussent, à leur tour, battus.
A l'aube, ils reprirent, pourtant, l'avantage dans une région plus découverte, et ne laissèrent pas un étranger debout devant eux.
— La horde a sacrifié une partie de sa masse pour nous retenir, dit alors le jeune Ivorixus ; elle doit être loin de nous à présent.
« Il convient de nous ralHer pour retourner auprès de la cité. »
Le bilan de cette petite campagne fut sommairement dressé. Il accusait une perte de cinq cents et quelques cavaliers de l'armée d'Aureliani contre près de quinze cents barbares détruits.
Pendant que ce décompte retenait Caïus pendant quelques
l6o LA JOUISSANCE GALLO-ROMAINE
heures sur le terrain de ses exploits, une cinquantaine de ses éclaireurs, les mieux montés, galopaient dans la direction d'Autessiodunum (Auxerre), pour y apercevoir la masse principale des barbares, supposé dans cette direction.
Ils revinrent bientôt apportant une stupéfiante nouvelle : au delà du dernier champ de bataille, il n'existait aucune trace du passage de la horde étrangère et les paysans interrogés, affirmaient qu'aucun barbare ne se montrait dans le Sud.
Caïus avait -il donc exterminé une fraction détachée de cette horde, en croyant écraser son arrière-garde ?
Il lui fut vite impossible d'en douter. Pendant qu'il perdait presque deux jours et une nuit à la poursuite et à l'écrasement final des quinze cents ennemis gisant entre les rivières de l'Yonne et du Loing, le gros de la horde, comprenant plus de quatre mille hommes, franchissait cette dernière rivière, derrière la cavalerie du jeune gallo-romain, près du point où se trouve aujourd'hui Nemours, et gagnait la forêt d'Aureliani.
Quand il comprit l'erreur commise par ses officiers et par lui, Caïus Ivorixus, en redouta les terribles conséquences. Il réunit ses alœ et les adjura de faire avec lui de prodigieux efforts pour regagner la cité, sans perdre un instant, malgré les fatigues des luttes, si vives, poursuivies depuis trois jours.
Tous lui répondirent affirmativement avec enthousiasme.
Les deux milles Auréliens s'élancèrent impétueusement derrière lui pour courir à la cité par les chemins et les sentiers les plus directs.
Si rapide fut la n^arche, qu'à la nuit close, ayant traversé une partie de la forêt d'Aureliani, ils arrivaient sur la rive droite du Liger, entre les villes actuelles de Chateauneuf et de Jargeau.
Là, il devenait indispensable de faire reposer les chevaux, les hommes, et de reconnaître la situation des barbares avant de les attaquer.
Le fils du clarissime sénateur fut plus héroïque qu'au miHeu des combats en sachant dominer l'atroce angoisse qui le torturait et l'aurait porté à courir follement aux ager Saponaria et Surdiana.
Il ne disait pas un mot de l'anxiété martyrisante qu'il éprouvait. Mais ses officiers la devinèrent et lui représentèrent que la cité, paraissant être assiégée, tous les Auréliens des environs s'y étaient assurément réfugiés.
Avant le lever du soleil, par les émissaires expédiés de tous côtés, autour de la ville, on sut, en effet, qu'Aureîiani complètement investi depuis le matin de la veille, abritait toute la population suburbaine.
Les fantassins de la cité et le reste de la cavalerie laissé par Caïus avaient déjà repoussé victorieusement trois assauts.
Ces nouvelles rassurèrent un peu Caïus ; il arrivait à temps, puisque la ville tenait bon.
De leur côté, les barbares ayant exploré les environs d'Aureliani, en les dévastant, et constaté qu'ils n'avaient provisoirement rien à craindre dans un très grand rayon autour de cette ville, se massaient autour des remparts, contre lesquels, en deux points, ils accumulaient d'énormes quantités de combustibles pour incendier la ville.
La rive gauche du Liger, libre d'étrangers, permettait au jeune Gaulois de pousser une pointe jusqu'à l'ager Saponaria.
En conséquence, il divisa en deux parties égales, sa cavalerie et prit la direction de l'une de ces parties pour attaquer les barbares à l'Occident, du côté de l'ager Surdiana, tandis que les meilleurs de ses officiers, sous la conduite du jeune curial Laucanus, son second, avec l'autre partie, attaqueraient les assiégeants à l'Orient.
Au lever du jour, dans l'ager Saponaria saccagé, Caïus eut la joie de constater lui-même qu'aucune trace de sang, aucun cadavre n'indiquait un combat, une résistance quelconque.
Le domaine, par cela même, attestait que tous ceux qui l'occupaient l'avaient abandonné sagement, avant l'arrivée des barbares.
Il traversa promptement le gué de vSurdiana, malgré la hausse des eaux du fleuve, qui obligeait en plusieurs points les chevaux à nager, tandis que les ' hommes, attachés à leurs queues, ou à la crinière, les soulageaient ainsi de presque tout leur poids.
Sur la rive droite, il s'élança, par acquit de conscience,
vers la villa urbana de l'ager Surdiana, bien persuadé déjà que les hôtes et le personnel de ce domaine s'étaient mis à l'abri dans la cité, comme son père et la familia de l'ager Surdiana.
Mais là, une temble désillusion le bouleversa. Il en fut un m.oment comme foudroyé lorsqu'il rencontra, peu après avoir traversé l'ancienne route gauloise de Turones, deux cadavres de servi dans lesquels il reconnut des esclaves de la villa rustica.
Enlevant son cheval au galop, il se précipita vers la villa urbana, devançant imprudemment ses cavahers, qui avaient peine à le suivre.
Là, les traces de massacre et de pillage décrivaient avec une épouvantable éloquence les atrocités commises par les barbares.
Une quantité de cadavres, mutilés pour la plupart, environnaient la villa.
Devant l'une des entrées, large ouverture rectangulaire soutenue par deux colonnes, la face contre terre, percé de onze blessures, le corps de Claudius RutiHus gisait.
Le villicus du domaine, plus loin, presque entièrement décapité, couvrait de son sang coagulé le pied d'une liane dont les feuillages et les fleurs d arrière-saison décoraient encore gaiement le treillage d'une loggia ménagée au-dessus de l'entrée.
Un affranchi romain de la suite de Rutihus, sa femm.e et son enfant, criblés de flèches, s'étaient écroulés près du i:ir illuster dans une mare de sang.
Une corde les reliait à une vieille gauloise chrétienne de l'ager Surdiana et à d'autres urbani de la villa, également tués à coups de flèches par les envahisseurs.
Et leurs liens attestaient qu'ils n'étaient pas morts en combattant ; ils avaient servi de cible aux sauvages, sans doute amusés des cris de leurs martyrs et des soubresauts de leur agonie.
Çà et là, pourtant, quelques corps de Huns à la face plate
164 LA jouissancp: gailo-ro:.iatne
et jaune, montraient que Rutilius avait dû essayer de défendre d'abord la villa, et que les masacreurs appartenaient à cette peuplade asiatique.
Caïus s'élança affolé dans la maison, dout il fouilla toutes les pièces, ne s'arrêtant aux morts que le temps de les reconnaître.
Evidemment, pour tous, il cherchait dans les victimes une personne... et l'on essayait en vain de l'arrêter dans ses investigations précipitées, en prévoyant qu'il voulait découvrir, parmi les massacrés, son père.
Contre un bosquet du jardin environnant la villa urbana, il s'arrêta enfin devant un cadavre de très jeune femme dont la gorge était tranchée, la poitrine ouverte d'un coup de sabre et le crâne défoncé.
Du sang tachait les lèvres et la joue de cette dernière victime examinée par Caïus. Son visage, tourné de côté sur le sable, touchait presque deux doigts d'hommes, coupés à la deuxième phalange, et qui semblaient avoir été crachés par ces lèvres sanglantes.
— Caïus ! Caïus ! reviens à toi ! s'écrièrent les officiers qui le suivaient, en voyant l'affreuse décomposition des traits de leur jeune chef, immobile et sans voix, devant son adorée Nammia.
Caïus ne les écoutait point.
Ils durent l'étreindre, le secouer presque, redoutant de voir sa raison l'abandonner dans la douleur stupéfiante qu'il éprouvait.
— Portez-la, dit enfin Caïus, dans l'atrium de la villa.
« Que vingt cavahers assez dévoués pour me donner leur vie s'avancent, s'ils sont parmi vous ? »
Le fils du sénateur dut désigner au hasard les vingt homm.es qu'il réclamait parmi le grand nombre de ceux qui répondaient à cet appel, et leur dit :
« Enfermez- vous dans la villa quand vous y aurez placé les morts qui l'entourent.
« Défendez-là, en cas d'attaque des barbares Et si vous
les voyez trop nombreux pour leur résister, incendiez îa maison complètement plutôt que de la leur livrer. Je veux que ces morts soient respectés ou réduits en cendres.
« Quand à nous, reprit Caïus, en s'adressant à ses officiers, courons aux envahisseurs !
Bien avant le milieu du jour, les charges impérieuses de la cavalerie de Caïus, secondées par de vigoureuses sorties des assiégés, mettaient en déroute les quatre mille barbares massés maladroitement autour d'Aureliani.
Fatigués par les marches forcées de leur incursion rapide, n'ayant pas eu l'occasion et le loisir de renouveler leurs chevaux et leurs armes, les investisseurs lâchaient pied devant les gallo-romains partout où ils donnaient contre eux.
Par centaines ils tombaient, rigoureusement frappés, et par les assiégés, et par la cavalerie ; d'une part, Lucius Priscus, pour venger Apollina, ayant convaincu les Auréhens qu'il était 'dangereux de faire des prisonniers, et, d'autre part, le fils du sénateur entraînant ses hommes, par son propre exemple, à ne pas faire grâce aux fuyards.
Deux mille cadavres environnaient la cité quand le viceproconsul, enfin las de cette boucherie, rallia, au milieu du jour, les cohortes qu'il conduisait.
Mais Caïus Ivorixus, en proie à une furie démente, poursuivait encore, loin des murs, et tout autour d'Aureliani, les tronçons épars de la horde étrangère.
Nombre de ses cavaliers, à l'exemple de Lucius Prifcus, rentraient dans la ville, jugeant, avec raison, fort inutile cette prolongation du carnage, qui ajoutait encore un millier de morts aux deux premiers.
En revanche, sept à huit cents autres défenseurs, contaminés par la folie furieuse du jeune gallo-romain, continuaient à poursuivre, comme lui, le massacre des derniers barbares.
l66 LA JOUISSANCE GAlLO-HOMAINE
Quand ils n'en trouvèrent plus, vers la troisième heure après le milieu du jour, ils revinrent enfin à la ville, entraînant leur chef.
Ils pénétrèrent, par la porte du Nord, au milieu des acclamations de la population, en proie à une joie déhrante.
Pour leur faire honneur, on avait imaginé de ranger sur leur passage, un reste de cinq à six cents Vandales, Alains, Suèves et Huns, attachés les uns aux autres et mis à genoux.
Or, les premiers que vit Caïus furcr/c précisément des Huns, plus rapprochés de la porte du Nord que les autres.
Aussitôt, se redressant sur son cheval, il commanda aux furieux qui le ramenaient de m^assacrer ces prisonniers et se précipita lui-même sur les Huns avec un redoublement de rage.
Des cris d'horreur s'élevèrent. Il ne les entendait pas.
On retint son escorte, sur le point de l'imiter, mais il lut inipossible de l'empêcher de frapper les barbares, qui formèrent vite autour de lui comme une ceinture de vingt et quelques nouveaux morts, ou mourants.
Dans ce cercle hideux, d'où le sang ruisselait, son cheval, enfin, glissa et sa chute, renversant le jeune chef, permit de se jeter sur lui pour le désarmer.
Caïus ne parut revenir un peu à la raison qu'en se voyant entre les bras de son père et du vieil évêque Flavus, dont il avait éclaboussé de sang la b^rbe blanche.
Au front, aux jambes, aux épaules, il saignait lui-même de quelques blessures, d'ailleurs sans importance.
Mais l'égarement de ses traits était encore très grand.
Il se laissa néanmoins porter sans résistance au prœtorium du Légat, moins éloigné que la maison aménagée par ses soins dans la villa pour abriter les siens.
Flavus priait, en suivant ses porteurs, et, derrière l'évêque, Telleda, vêtue d'une robe de bure, les pieds nus, priait aussi, mais des larm.es incessantes coulaient de ses yeux
Après l'extermination de ia horde de barbares égarée à Aiireliani et celle des deux autres bandes plus petites engagées dans les deux Belgica, on put croire un moment l'invasion arrêtée ou abandonnée, car pendant toute la durée du mois suivant et la majeure partie de décembre, il n'y eut plus aucune incursion sur le Rhénus.
Ce n'était pourtant qu'une accalmie. La fin de l'année devait être marquée par des envahissements plus graves que celui où RutiHus et Nammia périrent.
Mais, en attendant, on respirait.
A la fin de novembre, le Légat de César expédia en esclavage, dans la première province Narbonnaise, au bord de la Méditerranée, presque tous les prisonniers barbares arraches à la furie destructive de Caïus Ivorixus,
Il ne gardait qu'une douzaine de chefs et leurs femmes concubines, ou esclaves, qu'il retenait pour les sacrifier aux fauves, à titre d'exemple, dans le cirque d'Aurehani, doté depuis quelques jours d'un envoi de cinq lions, trois tigres et deux panthères envoyés de Rome.
Le soir du jour où il surprit tous les Auréhens en faisant annoncer pour le lendemain ce supplice, vivemeiit blâm.é par les chrétiens, quatre voyageurs accompagnés de deux femmes, arrivèrent dans la ville et se rendirent directement au prcctorium, où ils pénétrèrent en familiers du palatiuni, par une porte dérobée.
l68 LA JOUISSANCE GALLO-r^OMAîNE
C'éiaient les deux jumelles roxoîanes, concubines d'Argeste, escortées des quatre agents de Lucius Priscus.
Le vice-proccnsul les reçut aussitôt à l'écart.
■ — Voilà ta vengeance et la nôtre, dit Hunila en sortant d'un sac, accroché sous ses vêtements, la tête du chef vandale qu'elle soulevait par les cheveux.
— Nous l'avons enivré, reprit Pipara, et quand il s'est endormi, réduit par le vin à l'impuissance, nous l'avons attaché.
— Je lui ai d'abord arraché l'œil gauche, ccmme il m'a- /ait arraché le mien, fit Hunila.
— Et moi l'œil droit, ajouta Pipara.
— Ensuite nous l'avons mutilé dans son sexe. Et quand il est enfin mort de la perte de tout son sang par cette mutilation, nous lui avons coupé la tête. Es-tu satisfait ?
Lucius Priscus regarda longuement la tête du vandale rendue hideuse par le vide sanglant des arcades sourcillières.
— Vous avez comblé mes vœux, en ce qui le concerne lui, répondit-il, ... et, demain, vous les comblerez encore, en ce qui vous concerne, vous ; car vous servirez, l'une et l'autre, de pâture, aux bêtes féroces dans l'arène.
Cependant, Caius Ivorixus se refusait obstinément à permettre la fête triomphale que les Auréliens voulaient depuis un mois, lui consacrer.
Aucune considération, aucune prière, ne le décidèrent à garder le commandement de l'armée aurélienne dont la direction dut être confiée à son second, le curial Livius Laucanus, qui méritait, du reste, de lui être associé dans le succès de la délivrance d'Aureliani.
La démence homicide du beau gallo-romain ne l'animait plus. Une autre sorte de folie l'écrasait : il était presque sans relâche hanté d'har.ucinations qui ^ui montraient une
infernale ronde de milliers de cadavres tourbillonnant autour de lui, et le submergeant d'une pluie de sang.
Ni son père, ni Lucius Priscus, ni aucun de leurs amis n'arrivaient à le distraire de ces abominables visions.
Elles avaient tant d'intensité qu'au beau milieu du jour, comm.e la nuit, et même fut-il environné d'amis, son visâge se décomiposait quand il croyait voir cette ronde horrible. Sa respiration s'arrêtait, ou bien des gémissements d'angoisse lui échappaient, tandis qu'il n'entendait et ne reconnaissait plus personne.
Cette crise lamentable dura pendant tout le mois de novembre.
De crainte de l'affecter davantage, on s'efforçait de lui cacher le sacrifice des prisonniers barbares dans le cirque. L'annonce imprévue d'un crieur la lui fit connaître, au moment où son exécution commençait, et où l'on se relâchait un instant de la surveillance exercée sur lui.
Marcus Ivorixus apprit trop tard que son fils courait à l'amphithéâtre après avoir renversé les esclaves qui voulaient le retenir.
On se mit à sa poursuite. On ne le rejoignit qu'à l'entrée du terrible monument, où rugissaient déjà les félins dans l'arène. Mais, à la porte du cirque, il avait rencontré le vieux Flavus, qui l'arrêta, et ce fut dans les bras du vieillard que Marcus Ivorixus le retrouva, pleurant.
— Laisse-mxoi cet enfant, dit le vieil évêque, au sénateur, ne vois-tu pas que je le sauve et qu'il est perdu, si Dieu ne m'aide à lui rendre la vie avec la raison.
A la fin de décembre, quand la première véritable invasion barbare franchit le Rhénus, malgré tous les efforts des légions de Constantinus. Flavus quitta Aureliani avec ses
prêtres, ses diacres, un grand cortège de convertisseurs des idolâtres, nouveaux apôtres voues au martyre et pamii ces apôtres, Caïus et Telleda.
Toutes les prières du sénateur pour retenir son fils s'étaient heurtées à sa douce, mais inflexible résistance.
Le jour de ce départ, il supplia encore Caïus, en le reconduisant au delà des remparts de la cité, de rester auprès de lui, disant qu'il sentait sa lin proche, et qu'il désirait seulement avoir les yeux fermés par lui.
— Songe, père très aimé, lui répondit Caïus, que l'affreuse mort de Nammia, et les massacres des barbares, dont je suis coupable, m'avaient ôté la raison.
« Dieu seul, par Flavus, me l'a rendue.
« J'ai le devoir de racheter tant d'homicides par tout mon sang. Je suis fort et radieux, quand je vois la perspective du martyre ; tandis que ma raison recommence à s'égarer quand je considère que je pourrais céder à tes prières.
« Telleda, ma chère sœur en Jésus, — qui m'aimait avec autant de folie que j'aimais Nammia, — Telleda n'est pas moins que moi radieuse de l'espoir d'effacer ses fautes et le crime d'avoir tenté de me séduire, en donnant sa vie pour Christos.
« Songe enfin, père, que notre effort chrétien est, en vérité, le seul moyen de sauver la Gaule : contre la Force, la seule puissance qui subsiste est la Foi.
L'avenir devait justifier les prévisions de Caïus, mais beaucoup plus tard qu'il ne le pensait.
Ni lui, ni Telleda, ne périrent dans leur évangélisation des barbares. Le vieux Flavus lui-même les ramena dans Aureliani derrière les envahisseurs qu'ils avaient eii partie convertis.
Pour donner satisfaction à son père en continuant la lignée 4es Ivorixus, le fils du sénateur-poète se décida, quelques années plus tard, à épouser une nièce de l'illustre Rutilius résidant à Naples, après qu'elle eut consenti à se fa lie chrétienne.
Ce furent des accordailles un peu mélancoliques pour Caïus, car il ne se consolait pas encore de la mort de Nammia.
Néanmoins, dix ans après le drame d'Aureliani, ]\îarcus eut la consolation de mourir paisiblement dans l'ager Saponaria, entouré de la famille de Caïus, qui avait eu un fils et une fille.
Flavus, réconcilié avec le clarissime sénateur, assista ses derniers moments avec Telle.ia rlevenue abbesse d'un monastère voisin d'AutessiodunuHi. Quelques années plus tard, il mourut à son tour, en désignant Caïus Ivorixus pour le remplacer sur son siège épiscopal.
Cependant, avec l'aide d'une partie des envahisseurs, devenus des alHés par l'influence des prédications intrépides du clergé gaulois, Constantinus réussit à détourner sur l'Espagne les invasions barbares de 407 à 408.
Mais il ne réussit pas à conserver l'Empire, qu'il avait fini par acc3pter. Le « divin » Honorius le récompensa de son dévouement en l'immolant dès qu'en 411 un arrêt dans l'ébranlement sinistre du vieux monde romain lui en donna le loisir.
- Quarante ans après, en 451, Caïus, défunt, ayant été remplacé à Aureliani par l'évêque Aignan, une dernière invasion plus terrible que toutes les autres put amener, sans effets irréparables, jusqu'aux remparts de la future cité d'Orléans Attila et ses Huns qu'Aétius, le grand général romain, écrasa près de Tricasses (Troyes). L'élan destructeur de l'Orient était d'avance condamné par l'évangélisation qui faisait des Germains, des Alamans, des Francs, des Burgondes, des Wisigoths, et d'autres peuples encore, les élémicnts du monde féodal français destiné à se dresser, fondu avec
le vieux monde gallo-romain, sur les ruines matérielles dues à ces barbares.
La race gauloise que leur sauvagerie n'avait pu anéantir subsistait pour une définitive revanche dont on voit poindre désormais l'aurore.