‹ --La Journée brèveChapitre 1 sur 20 · PASSAGE CHOISEUL · texte numérisé non relu

PASSAGE CHOISEUL

M DCCCCXX

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NATIVITE

La nuit d'été, courte et sereine, faite de deux crépuscules, s'achevait; lorsque Philippe ouvrit, comme un voleur, la porte de la hihliothèque, il vit clairement les grands fantômes des arbres sur le ciel, demeuré pale depuis hier soir, et qui pâlissait encore à l'approche du jeune matin.

Jamais il ne pénétrait avec indifférence dans ce lieu consacré, ni, comme dans les autres pièces de l'appartement, avec une émotion familière et tiède. Ici pourtant, il était plus qu'ailleurs chez lui, mais comme le prêtre est chez lui dans son église ; ordinairement seul : il ne songeait pas à en exclure sa femme, compagne intime du corps et de la pensée ; mais il appré-

ciait la réserve de Madeleine, qui s'abstenait de l'y venir joindre parce que ce la femme ne monte pas à l'autel », ou n'y venait que mandée par lui et ne franchissait point le seuil sans murmurer en souriant quelque ingénieuse variante du Domine non sum dirjna.

L'habitude rendait machinale, et ne blasait point cependant, cette religion qui tenait en crainte Philippe à l'aspect de la cité des livres; cité morte, où reposent, ainsi que dans un columbarium, tous les restes et toutes les cendres du génie humain. Son premier regard essayait toujours de compter tant de volumes. Leur pêle-mêle, non moins que leur foule, le décourageait : il baissait la tête et sentait à chaque fois, comme une fugitive mortification, sa solitude et sa chétiveté. Il ne pouvait se défendre de relever la vue, pour admirer cette chose de beauté dont la caresse ne le lassait point : la tapisserie sans paysage ni personnages que faisaient au mur les reliures diverses et que le hasard seul avait composée.

Il aimait aussi — vanité d'auteur — la décoration par lui-même inventée, dans le goût encore tout entaché de romantisme qui subsistait à cette époque, dix années à peine avant la fin du siècle : le bureau de chêne, dont la façade était un panneau de colTre ancien sculpté en haut relief, oii grimaçaient des sortes de nains à la Téniers que Louis XIV eût appelés magots; dans l'un des angles de la pièce, un esca-

lier de chaire pour monter à l'étroite galerie qui régnait à mi-étage; entre les deux fenêtres, ce meuble hollandais dont les volets demeuraient toujours ouverts, et dont chaque tiroir était peint d'une miniature de sainteté : jusques enfin à ce chandelier d'égHse placé à gauche du fauteuil où il s'asseyait pour écrire, et à ce cierge pascal colorié au bout duquel sifflait une flamme de gaz.

Mais ce qui, plus que chaque détail, lui plaisait et flattait son snobisme ingénu, c'était l'air de dignité du logis. Il avait fait la trouvaille d'un rez-de-chaussée d'hôtel historique dans le faubourg Saint-Germain. Il possédait cette rareté : en plein Paris, un parc au moins trois fois centenaire. Il en connaissait tous les arbres par leurs noms officiels, comme Chateaubriand ceux de l'infirmerie Marie-Thérèse. Le souvenir de René, une curiosité littéraire, plutôt sans doute qu'un zèle sincère pour la botanique, l'avaient engagé à pousser cette étude. La nature lui faisait un peu peur; elle l'intimidait plus que les livres. Il ne s'apprivoisait pas à la longue avec elle comme avec eux. Sa majesté le surprenait toujours et, ce matin, lui parut encore plus auguste, mais pour le coup ne l'étonna point; car il sentait entre son cœur et elle comme un accord de plénitude, au lieu qu'on n'a coutume de sentir qu'une irritante et inconvenante discordance et comme un parti pris de contrariété. Il lui parut que le môme

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tressaillement qui Tagitait, agitait les plante^ près de leur réveil, qu'elles étaient, comme lui, émues. Il regarda fixement le ciel entre les arbres, et vit que l'Aurore n'ouvre pas les portes de l'Orient d'un seul grand geste, mais par petits mouvements brefs et saccadés. Il tendit l'oreille et croyait écouter le silence; et soudain il s'aperçut que ce prétendu silence était un prodigieux et assourdissant concert de chants d'oiseaux.

Alors, il alluma le cierge pascal, repoussa, d'une main brusque et impatiente, l'in-folio des œuvres de Platon, son divin maître, avec le commentaire de Marsile Ficin, qui était toujours sur sa table ; il prit une feuille de papier à lettres, et sans chercher les mots, sans hésiter, sans penser, il écrivit :

(( Un fils vient de me naître, Rex, il y a une heure. Votre nom m'est monté aux lèvres quand je l'ai vu dans son berceau, et j'ai décidé qu'il s'appellerait comme vous : Rex ».

Puis il posa la plume, écarta le papier, relut, d'assez loin, cette phrase, qu'il n'avait pas voulu écrire, qui lui avait été inspirée; et ces caractères, où il ne reconnaissait pas son écriture, ainsi que des signes magiques évoquèrent de l'oubli les choses passées, les êtres lointains : Rex Tintagel, son ami, Oxford, le premier éveil de son esprit, de sa sensibilité, cet étrange roman de son adolescence qu'il appelait « Mon aube ardente » .

Ce fut, avec la précision fatigante des hallucinations, un de ces raccourcis de mémoire où toute une vie se résume à la minute d'un danger mortel, et oii la suite pressée des événements usurpe l'aspect de l'éternité. Philippe était, pour la seconde fois, soudain et miraculeusement transporté dans cetle ville où, à vingt ans, il avait eu le caprice de vivre quelques mois. Il en respirait l'air vif, les parfums d'herbes, ceux de l'eau. 11 voyait si distinctement les créneaux et les tours, les clochers et les coupoles, qu'il ne pouvait se défendre de murmurer : (( Ici est la cathédrale, ici Magdalen, ici la belle rotonde de la Radclille Caméra )). Il voyait un paysage composite, symbolique : ensemble le Parsons' pleasure, où il entendait rire les baigneurs, et la Mésopotamie, jardin de délices. Ashley Bell, le grand poète exilé d'Amérique, accueilli par l'Angleterre, était là ; comme d'ordinaire coiffé d'un feutre à larges bords, vêtu grossièrement, le veston et la chemise déboutonnés, mais pareil à un roi pasteur, et du banc de gazon où il était assi?, dictant des oracles comme d'un trépied ou d'un trône; vénérable dès sa trentième année, depuis lors immortellement jeune.

Autour du maître, Philippe voyait et reconnaissait les disciples. Sur la rivière, dans le bateau plat, mollement étendu parmi les coussins rouges, lord S>vanage — Swan — se penchait vers le fleuve au point que ses abondants cheveux

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pâles et moirés retombaient sur son visage, et il se mirait au travers, comme un Narcisse, dans l'onde que sans la troubler il eflleurait du bout de ses doigts. Aux pieds de Bell, le petit Billee Liphook jouait, et il entendait la Parole sans l'écouter. A gaucbe se tenait l'ennemi, l'Allemand Lembacb; à droite, l'ami, Rex Tintagel. Et il semblait à Philippe Lefebvre que c'était encore le jour de sa vocation. Rex venait le chercher sur la rive opposée, l'amenait devant Ashley Bell. Et le poète demandait :

— Qui est-ce.^

Et Rex Tintagel répondait :

— Mon camarade.

Philippe s'était maintes fois ressouvenu de ces choses, depuis le jour qu'il avait précipitamment quitté Oxford, à la nouvelle d'un incident de frontière, d'une guerre peut-être imminente. Il avait maintes fois rêvé qu'Ashley Bell lui faisait signe, et que Rex, pour le conduire auprès du Maître, détachait le bateau de la rive. Jamais cependant il n'était retourné là-bas, même de Londres, où il allait souvent. Jamais il n'avait osé revoir la terre promise qu'il ne voulait plus appeler dorénavant que son paradis perdu. Plus redoutable que le glaive de feu au poing de l'ange, une superstition que lui-même il ne s'expliquait pas lui en interdisait l'approche.

Bien qu'il y eût jadis vécu en marge de l'Université, hôte d'un suspect, d'un paria, il

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avait reçu l'empreinte d'Oxford, comme ces Anglais qui, après leurs éludes, ne peuvent plus exister ailleurs et y restent fixés. Mais surtout il avait reçu l'empreinte du mystérieux T-rophète, et elle demeurait sur son esprit comme les stigmates sur le corps de François d'Assise. Il n'avait, depuis lors, pu concevoir aucune pensée qu'il ne rapportât point à son Maître ; il n'osait pas même les exprimer en son propre nom: quand il essayait d'écrire, il substituait au moi haïssable le personnage d'AsbIey Bell; il le mettait en scène, il s'eiTaçait derrière lui. Si bien que Bell aurait pu dire de Philippe, en souriant, comme Socrate de Platon : (( Ce jeune homme me fait dire bien des choses )).

Mais Ashley Bell ne parlait pas ainsi, car il ne savait rien de son disciple. Philippe, après le brusque adieu, et quoiqu'il eût le cœur brisé par la séparation, n'avait pas écrit une seule lettre à cet liomme. qui durant toute sa vie en avait écrit de si amples et de si belles à ses camarades ordinaires : les vagabonds, les gens du port et les conducteurs de tramways. A peine s'était-il deux ou trois fois rappelé au souvenir de Miss Florence Bell, par devoir de politesse. Sa correspondance avec Tintagel avait traîné un peu plus longtemps: mais Tintagel ne savait pas plus écrire qu'il ne savait parler : il fallait le deviner. Pourquoi Philippe, qui naguère le devinait si bien, avait-il feint de

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ne plus savoir lire entre les lignes de ses lettres glacées? Pourquoi lui avait-il répondu sur le même ton, du même style contraint, et bientôt cessé de répondre? Pourquoi Picx avait-il cessé d'écrire ?

Un jour, après plusieurs années, il avait rompu le silence pour annoncer à Philippe son mariage. L'année suivante — l'année dernière, — il lui avait annoncé la naissance d'un fils. Il ajoutait :

(( Nous l'avons appelé Philippe... )) Il se gardait bien d'ajouter :

(( C'est pour l'appeler comme vous. »

Mais Philippe n'imputait qu'à la discrétion raffinée de Tintagel cette absence de commentaire.

Il relut la phrase que lui-même il avait écrite :

(( Un fils vient de me naître, Rex, il y a une

heure. Votre nom m'est monté aux lèvres quand

je l'ai vu dans son berceau, et j'ai décidé qu'il

s'appellerait comme vous : Rex ».

Il se demanda si cette formule, qui d'abord lui avait paru d'une solennité un peu trop biblique, n'affectait pas, au contraire, un tour trop familier.

Philippe avait aussi, l'an dernier, annoncé à Tintagel son mariage, mais le mot qu'il lui avait écrit n'était guère moins banal et impersonnel qu'un billet de faire part. Il n'y déclarait de Madeleine que le nom. Une pudeur l'avait empêché d'en tracer un de ces crayons

OÙ cependant il excellait. Il n'avait pas avoué à son ami ce charme qui, déjà, ne le séduisait point, mais l'attachait, celle belle santé qui était comme la raison du corps ; ni dessiné ce visage pur, sans surprises ; ce noble front où les cheveux blonds, ondes, se partageaient en deux nappes égales ; ces yeux gris qui se reposaient à loisir sur les objets et sur les âmes, ni cette bouche où il y avait autant d'ame que dans les yeux; toute cette expression enfin de sagesse et de fidéUté. Il n'avait pas écrit à Tintagel : (( Celle que j'ai choisie est la compagne dont le cœur est sûr ».

Il ne lui avait pas non plus révélé qu'il avait eu la singulière fortune de rencontrer une jeune fille, comme lui-même, depuis l'enfance, indépendante et seule au monde sans y être abandonnée, réfléchie, mûre avant le temps, mais de qui la maturité hâtive n'était qu'une grâce de surcroît. A la vérité, si Philippe n'avait rien écrit à Rex de tout cela, c'est aussi qu'il était un peu fâché que Uex lui eût annoncé son propre mariage trop sèchement. Il songeait : « Je lui en dirai toujours autant de ma femme qu'il m'en a dit de la sienne ».

Sa réserve jalouse avait un autre motif. Dès le jour des fiançailles, l'intimité de Philippe et de Madeleine était devenue soudain conjugale au sens le plus noble du mot : c'était le don réciproque et absolu, la communauté de l'humble vie quotidienne et la communauté de

l'esprit. Philippe ne pouvait matériellement point dérober à sa compagne les souvenirs de l'aube ardente, puisque toute sa pensée en procédait, et son travail, où il ne doutait pas qu'il dût toujours l'associer. Jamais cependant il ne lui parlait de ce matin des matins d'une façon directe et positive, et elle-même ne l'interrogeait pas. Ils en respectaient l'un et l'autre, au même titre, le mystère et l'ineffable Madeleine n'ignorait pas Asliley Bell, mais aurait pu croire à la rigueur que c'était un personnage fabuleux, et que Philippe avait imaginé ce maître de sa pensée, comme les poètes de la Renaissance les maîtresses de leurs sonnets. Oxford demeurait pour Philippe Lefebvre le jardin secret, pareil à cet autre jardin où, le soir de son arrivée, il s'était introduit presque par effraction, et où il avait médité au seuil de la terre promise.

Il était si déterminé à n'en révéler rien dans les assemblées de profanes que, même à son ami d'enfance parisien André Jugon, il n'avait fait que des récits évasifs de ses deux termes d'Oxford. Leur amitié s'était ressaisie après cette intermittence, dont il semblait, mais faussement, que le souvenir s'effaçât parce que l'on n'y faisait aucune allusion. Ils étaient même plus étroitement liés, à rebours de la coutume, depuis qu'ils étaient mariés tous les deux. André Jugon avait fait ce qu'on appelait encore, en ce temps-là, un sot mariage. La

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bourgeoisie ne les excusait guère environ la fin du XIX' siècle, et notamment le monde artiste, qui se donnait, par contenance, des airs de bohème, mais qui était, dans le genre bourgeois, l'espèce la plus timorée. André Jugon, étudiant en médecine, avait épousé une de ses camarades, étudiante, sa maîtresse, qu'il avait rendue mère.

Il eût malaisément plaidé les circonstances atténuantes. Cette brave fille, d'origine russe et qui s'appelait Sonia, était trop dépourvue de charme slave. Parmi tant d'autres jeunes filles ses compatriotes qu'une soif honorable de science a poussées à l'émigration, son physique ne la faisait malheureusement pas remarquer, et elle ne se recommandait pas davantage par une intelligence alarmante ni par des doctrines hardies. Elle ne se targuait d'aucun ascétisme et n'avait point, comme la plupart des étudiantes russes, rayé l'amour de ses papiers : elle avait au contraire cédé à André Jugon avec une facilité qui était plus du quartier latin que des milieux nihilistes.

Après la cérémonie du mariage, au lieu de devenir pour son mari, comme il semblait tout indiqué, une associée et une collaboratrice, elle s'était empressée de renoncer à la médecine afin de se consacrer uniquement aux soins du ménage. Elle y témoignait un zèle digne de louange, mais terre à terre. Son honnêteté était au-dessus du soupçon, sa vulgarité était excès-

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sive. Elle manquait de toute fantaisie, et Philippe Lefebvre disait en riant que ce n'est vraiment pas la peine d'épouser sa maîtresse, quand on doit se réveiller le lendemain marié comme si on était allé chercher sa femme en province.

Cette manière de conversion de Sonia ne lui avait pas même servi à etfacer la tache de la (( réparation » et à vaincre le préjugé : elle y eût sans doute mieux réussi avec un peu moins de vertu et un peu plus d'agrément. On ne se souciait pas de la recevoir; mais elle ne se souciait pas elle-même d'être reçue, et elle avait signifié d'abord à André qu'elle entendait qu'il continuât de fréquenter seul le monde oii il avait ses habitudes. Elle ne laissait pas cependant d'être fort sensible à la bonté de Madeleine Lefebvre, qui l'accueillait chaque fois qu'elle voulait bien venir; et elle n'abusait pas de la permission, car elle avait décidément toutes les qualités, la discrétion entre autres, et une timidité extrême.

André Jugon, de qui la situation conjugale avait malgré tout on ne sait quoi de faux, ne s'était pas moins écarté de la règle dans la pratique de son métier. Il avait poussé jusqu'au bout ses études, il était ancien interne des hôpitaux, et il n'exerçait pas la médecine illégalement; mais il avait quasiment l'air de l'exercer en amateur. Il s'était fait une spécialité de psychologie qui lui assurait une grande clien-

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tèle de femmes et surtout d'artistes ou d'hommes de lettres. Il était le directeur de conscience de tous les gens connus, sans être, à proprement parler, le médecin de personne, sauf des malades imaginaires. On causait avec lui quand on avait des troubles nerveux indéfinissables, ou même des scrupules ou des ennuis; mais, quand on avait la fièvre typhoïde ou seulement un rhume de cerveau, on consultait un de ses confrères. 11 avait trop d'esprit pour s'en fâcher.

L'excellente Sonia, qui surmontait aisément sa timidité naturelle ou sa discrétion pour rendre service et se dévouer, avait osé offrir à Madeleine de lui tenir lieu de garde. Elle était demeurée là toute la nuit. André y était venu aux nouvelles environ quatre heures du matin. Il arrivait rue de Babylone juste comme Philippe quittait la chambre de sa femme et passait dans la bibliothèque. Après avoir jeté sur le nouveau-né un regard de parrain ou d'oncle plutôt que de médecin, il fut tout droit oii il pensait trouver son ami ; et il entra assez brusquement, sans se faire annoncer, faute de domestiques, ni s'annoncer lui-même ou heurter à la porte. Philippe avait maintenu le protocole ancien de leur amitié. André Jugon avait toujours le droit, qu'il avait seul, de se croire chez lui chez Philippe Lefebvre et d'agir en conséquence. Ce sans-gêne commandé était encore plus que jadis désagréable à Philippe,

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et il avait cette bizarrerie d'en goûter d'autant plus la petite mortification.

Au moment qu'il entendit et reconnut le pas d'André, il se rappela soudain le malin du départ pour Oxford et une entrée pareillement brusque de son ami dans cet appartement voisin de la place Malesherbes, qui avait été son premier logis de garçon, et comme l'ébauche de celui-ci. Ses yeux tombèrent par hasard sur le billet qu'il avait commencé d'écrire à Rex Tintagel. Pour le dissimuler, il le glissa sous d'autres paperasses, d'un mouvement instinctif, mais dont l'hypocrisie puérile fut consciente; et il observa que sa sensibilité, d'ailleurs comme celle de Jugon, redevenait enfantine chaque fois qu'il reprenait le contact avec son camarade d'enfance.

André pourtant était plus changé que Philippe. A force de jouer au directeur auprès de ses malades et pénitents ordinaires, il avait fini par subir une manière de déformation professionnelle, et s'était mis, sans y penser, à faire aussi le directeur avec Philippe Lefebvre. Leurs confidences, peu à peu, avaient tourné à la confession : d'abord réciproque; mais, depuis assez longtemps, l'habitude de cette réciprocité semblait perdue; sauf quand Lefebvre, par boutade, disait à Jugon, comme l'Ingénu dit au récollet : (( Allons, mon ami, je t'ai conté mes péchés, tu ne sortiras pas d'ici que tu ne m'aies conté les tiens. »

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Mais Philippe n'en usait plus avec André si librement. Il semblait avoir conçu, pour son camarade plus jeune, ce respect gauche, honteux, quasi contre nature, qu'ont les frères aniés pour les cadets devenus prêtres. Bien qu'il eût le sentiment fort net de sa supériorité, et une solide confiance en lui-même, il éprouvait fréquemment le besoin de ces chuchotements au tribunal de la pénitence et de ces humbles consultations. Les protestants, qui ne reconnaissent, hors Dieu, d'autre juge que leur conscience, ont souvent peine à supporter cette vaste solitude de leur for intérieur; et Philippe n'était pas prolestant en ce point. Il se flattait d'avoir éliminé aussi tout esprit catholique ; mais il dépendait trop de son hérédité pour n'être pas tenté aux heures de crise par ce grand réconfort que promet la communication à autrui des secrets trop lourds, le substitut du confident et juge suprême ne fût-il, en l'espèce, qu'un laïque, docteur en médecine.

Il avint à cet incrédule ce qui avient aux croyants, qui ne sentent le poids de leur conscience qu'au moment qu'ils avisent une occasion de la décharger. Philippe tout à l'heure ne pensait être bouleversé que par la joie prodigieuse d'avoir vu de ses yeux, touché de ses mains maladroites, un être vivant, fils de ses œuvres : il aperçut qu'il était en proie à une angoisse indicible et ne s'en pourrait délivrer ni même ne la saurait comprendre qu'après

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l'avoir expliquée à son ami. Il lui lança un regard de détresse. André était lui-mênne bouleversé d'avoir vu le fils de Philippe; et toujours selon l'étiquette de leur enfance, il affectait des manières d'autant plus rudes et indifférentes que son émotion était plus profonde. Mais il ne put garder cette attitude quand il reçut l'appel muet de son ami. Machinalement il ouvrit les bras, Philippe s'y jeta. L'absurdité de ce geste, qui ne leur avait jamais été coulumier, même à douze ans, leur causa ensuite une grande gêne. Ils demeurèrent face à face, interdits. Puis Philippe alla, par contenance, fureter sur son bureau, mettre un peu d'ordre parmi ses papiers, ranger la lettre à Rex dans un buvard. André s'étendit sur le divan; et lorsque Philippe, enfin, tourna la tête de son côté, il dit, en exagérant l'accent joyeux de sa voix :

— Eh bien, je viens de voir Philippe II.

— Qui appelles-tu Philippe 11.^ demanda Philippe d'une voix mal assurée, qui trahissait la surprise, la méfiance, on ne sait quelle fâcherie.

— Qui veux-tu que j'appelle Philippe II, sinon ton fils.^^ repartit André Jugon en riant, et cependant avec une arrière-pensée grave, que Philippe Lefebvre pénétra, qui accrut son obscure angoisse. Ton héritier présomptif, reprit Jugon avec une cruauté qu'il soupçonnait peut-être. Tu l'appelleras comme tu vou-

dras : moi, je ne pourrai jamais l'appeler autrement que Philippe II.

« Moi, songea Philippe, je le nommerai Rex ; mais seul je lui donnerai ce nom, et dans le secret de mon cœur. Nul n'en saura rien, pas même Rex Tintagel. »

Et retrouvant d'un geste sûr comme un geste d'aveugle le billet qu'il avait caché, il le déchira, en jeta les fragments dans une corbeille. (( J enverrai, se dit il, à Rex, le même avis banal qu'à tout le monde. »

Il releva les yeux, rencontra le regard d'André Jugon, qui voyait clair en lui, et du même coup y vit clair. Il éprouva ce qu'un parodiste a traduit assez plaisamment par ce vers :

Puisque vous savez tout, je ne vous cache rien ;

et il sentit avec plus d'urgence le besoin de déclarer à André tout ce qu'André devinait déjà. Comme aux temps lointains de leur enfance, ils aimaient aborder de plain-pied et soudainement les questions les plus transcendantes. Ils n'avaient cure des entrées en matière ni des transitions. Le sublime leur était encore si naturel qu'ils passaient sans se guinder de la platitude aux sommets de l'esprit.

— André, dit Philippe Lefebvre d'une voix seulement un peu plus sourde, je viens d'éprouver à la vue de mon enfant nouveau-né la plus intense joie physique et la plus affreuse

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anxiété morale dont il me paraît que la sensibilité d'un homme soit susceptible. J'aspirais à la paternité de tout mon désir, mais sans la connaître ; elle ne m'a été révélée que tout à l'heure et elle ne répond à rien de ce que j'avais préconçu. C'est un double mystère, qui enveloppe celui de la vie et de la mort. Nul plus ingénument que moi n'a goûté la joie de vivre, d'être, d'accroître son être et d'y persévérer. Elle n'est que l'embryon d'une autre joie, identique mais centuple, la joie de créer. Quand j'ai vu tout à l'heure que j'avais créé un autre moi. j'ai été si transporté qu'il m'a fallu toute ma bonne éducation et une sorte de dignité stupide pour ne me point mettre à danser devant ce berceau comme Saûl devant l'Arche. Et en même temps, j'ai senti passer la mort. . .

(( André, le flambeau qui vient de s'allumer m'a signifié pour la première fois qu'un jour, bientôt, mon propre flambeau doit s'éteindre. Il me semble que ma journée est près de finir ; combien elle fut brève ! Je n'ai pas trente ans, on dit que je parais moins et j'ai la faiblesse d'en être flatté. Mais j'ai une tristesse et comme un remords quand j'aperçois — et je l'aperçois aujourd'hui cruellement — que le peu que j'ai fait jusqu'ici est proportionné à mon âge apparent, non pas à mon âge réel. Je n'ai pas grand'peine à embrasser d'un seul regard cette courte carrière. Bien que je me targue de vouloir ce que je veux, elle ne s'est pas déve-

loppée à la rigueur selon la loi que je lui avais assignée. J'ai, il est vrai, sauvé mon indépendance et mon loisir. J'ai beaucoup senti, honorablement pensé... Il y a aussi, dans ma destinée, un peu trop de littérature pour mon goût.

(( Sans doute, je ne suis pas devenu, ce qui est l'idéal de presque tous mes jeunes contemporains cultivés, un faiseur de romans professionnel; mais j'ai publié, — ohl de rares idéologies, même assez hermétiques : elles ont obtenu, toutes, une singulière fortune, je dirai presque compromettante, dans un pubHc où on ne me voit pas souvent. Tu y fréquentes davantage, et sans toi j'ignorerais peut-être que je suis quelque chose comme un prince de la jeunesse. Je le suis à peu de frais, et pourtant je m'enivre de cette gloire facile autant que de mon adolescence fausse et prolongée. Elle attiserait, s'il n'était pas superflu, ma passion d'exister et mes appétits.

(( André, j'ai faim de tout, je n'ai encore tâté de rien et voici que la cène est finie. Tu vas le moquer : il me semble que je n'ai pu donner l'être sans le renoncer pour moi , comme ces animaux rudimentaires qui ne peuvent se propager sans mourir.

André ne se moqua point, mais répondit en docteur, avec une sécheresse positive :

— Tu as passé une nuit blanche, tu es bouleversé, très nerveux. Tu verras les choses sous

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un autre aspect, quand tu auras dormi deux heures et recouvré ton sang-froid.

l^hilippe aurait trouvé cette réponse d'une vulgarité choquante, s'il ne se fût assuré que Jugon parlait ainsi terre à terre uniquement pour le ramener sur la terre. Il lui en sut gré, et sentit menfie un léger apaisement.

André reprit alors, avec un peu plus de philosophie, cependant toujours familière :

— Tu viens de dire que cet accident fâcheux de mourir en se propageant n'arrive qu'aux animaux les plus élémentaires. Tu m'accorderas bien que tu es un être supérieur.

— Nous sommes... murmura Philippe, avec son enfantin et charmant sourire.

— Oui, fit André Jugon, sans fausse modestie.

— Mais, dit Philippe, cette fameuse allégorie de la course des lampes .►^...

— Elle est, repartit André, sommaire comme toutes les allégories. Elle ne tient compte que des faits les plus généraux, elle néglige les particularités et les exceptions. Crois-tu que les aînés qui transmettent la torche à leurs cadets n'aient désormais plus rien à faire que de suivre des yeux les petites flammes vacillantes qui s'éloignent .►^ Souvent un de ces cadets tombe avant d'avoir atteint le but, et celui qui vient de donner le flambeau le reprend.

Ils étaient l'un et l'autre de sensibilité si délicate qu'ils aperçurent ensemble le vague

mauvais présage de ces derniers mots ; et André regretta de les avoir dits, Philippe eut un serrement de cœur. Ils se taisaient, gênés. Heureusement Sonia survint et leur annonça que Madeleine reposait.

— Allons revoir le petit, dit Philippe.

Ils entrèrent, sur la pointe du pied, dans la chambre de Philippe II; et le père, en voyant cette petite chose née de lui. eut un tel retour de joie, un sentiment si profond — presque maternel — de l'identité de cette chair à peine formée et de la sienne, qu'il oublia dans l'instant même la lutte fatale des générations qui se poussent et se remplacent, la rivalité de tous les pères et de tous les fils, la loi d'airain des successions.

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