‹ --La Journée brèveChapitre 2 sur 20 · D AUTEUIL · texte numérisé non relu

D AUTEUIL

Les hommes arrivés à l'âge d'homme en même temps que Philippe Lefebvre, quand ils étaient enfants, ont ouï dire que le dix-neuvième siècle fut celqi de la vapeur et de l'électricité, et que, vers son milieu, les conditions de la vie, privée ou publique, furent subitement modifiées du tout au tout. Pleins de cette idée, ils ont oublié de s'apercevoir qu'environ la fin du même siècle et le début de celui-ci la figure du monde a encore beaucoup plus changé, et que nous avons gardé moins d'habitudes de notre premier âge que nos pères n'en avaient gardé de leurs grands-pères. Le téléphone a. bien autrement que le télégraphe, hâté les relations, et l'on ne pouvait se flatter, avant les automo-

biles, cjue la distance elle temps fassent vaincus, du moins dans un petit rayon et dans le trantran bourgeois. Le rythme n'avait pas été, somme toute, sensiblement accélère.

Cette remarque était une de celles que Philippe s'amusait à vérifier : non qu'elle lui parût témoigner d'une façon éclatante la clairvoyance dont il se piquait: mais il avait, plutôt que de l'orgueil, un rien de misanthropie méprisante qui n'épargnait pas ses plus notables contemporains, et il ne lui déplaisait pas qu'à une époque où le premier amateur venu se targue du génie de l'observation, certaines choses qui crèvent les yeux échappent même aux professionnels.

Il ne manquait point de rêver à ce grand changement de la figure du monde, quand il revenait, au cours de ses promenades maintenant si faciles et si brèves, seul ou accompagné de son fils adolescent à peine, en l'un des endroits où naguère il avait mené l\ex enfant, et où c'était alors un véritable voyage de parvenir ; quand par exemple il passait boulevard de Montmorency devant la maison des Goncourt, où il avait fréquenté peu, mais enfin un peu, le dimanche, jour de réception au « grenier ».

— Te rappelles-tu, quand vous veniez me chercher ici, toi et maman, avec la voiture, après avoir fait le tour du Bois ?

Phdi[)pe II répondait d un signe, sans plus, rêveur aussi, et regardait, avec une sorte de rancune, ce boulevard dont il n'avait jamais

aimé la tristesse, mal dissipée par le fracas et les silllets des trains qui passent. Puis, il levait les yeux, regardait la façade, si simple, le médaillon, la plaque de marbre; et cela lui paraissait (( drôle )) d'avoir connu vivant un homme dont le nom était à présent inscrit sur une plaque de marbre; presque aussi (c drôle » que de voir en marbre, aux Champs-Elysées, Alphonse Daudet qui lui disait en ce temps-là, avec son joli accent : « Bonjour, petit ».

Rex — car tous le nommaient ainsi : Philippe n'avait pas su garder secret le nom d'élection qu'il lui avait donné la nuit de sa naissance — Rex se rappelait encore, avec ennui, toute l'affaire que c'était, ces promenades, et les plans et les combinaisons dès que son père, à déjeuner, avait dit :

— Madeleine, il faut vraiment que j'aille aujourd'hui chez Goncourt, je n'y ai pas mis les pieds depuis six semaines I J'irai par le chemin de fer, tu prendras la voiture et tu viendras me chercher vers cinq heures et demie. Tu auras une demi-heure à rester, et nous ne rentrerons pas trop tard à la maison.

Les Lefebvre avaient une voiture au mois, grand luxe à cette époque de simplicité; une voiture traînée par un cheval, naturellement ; mais c'était une urbaine, la caisse était cannée, le cocher portait une livrée beige !

Lorsque Philippe disait à Rex en passant devant « la maison d'un artiste » : Te rap-

pelles-tu? il y avait dans sa voix un peu d'embarras, d'inquiétude. Un homme ne l'eût point senti; mais Rex était déjà doué, ou plutôt il l'était encore, d'une finesse de vue et d'ouïe extraordinaire. Il percevait surtout, non pour ainsi dire lui-même, mais par réverbération, tout ce qui faisait ombre ou lueur sur l'âme de son père. Sa conscience n'était, en surface, que le miroir où celle de Philippe se reflétait, comme l'eau reflète le ciel et imite la fuite des nuages; et non plus que l'eau mystérieuse elle n'avait jusqu'alors trahi ce qui se cachait dans ses pro-

||. fondeurs.

^ Te rappelles-tu? Rex le savait bien, Te rappelles-ta ? voulait dire Si ta pouvais ne pas te rappeler ! et ne faisait pas allusion à n'importe lequel de ces dimanches, mais à un dimanche en particulier, oii il s'était passé là quelque chose dont Rex ne pouvait pas mesurer la grandeur ou le désastre, mais qu'il sentait obscurément qui avait eu sur la vie de son père, de sa mère, sur la sienne, une influence longtemps continuée, inépuisable, irréparable.

Ce dimanche-là, comme les autres, Philippe avait dit :

— Je ne suis pas allé chez Concourt depuis plus de six semaines, j'irai cette après-midi. Tu veux venir. Rex?

IEt Rex avait répondu oui sans hésiter, mais en fronçant légèrement le sourcil. Cette petite manifestation avait fait sourire le père, pour !

36 LA JOURNlI^E BRJCVE

qui le fils n'avait guhre de secrets, un peu plus cependant que le pore n'en avait pour le fils.

Rex avait le tact des enfants, non pas supérieur à leur âge, mais au contraire qui ne survit pas l'enfance. Il sentait fort bien qu'un gamin n'était pas trop à sa place, même une demi-heure, au grenier, où le Maître l'accueillait avec ses grandes manières courtoises, mais avec cette espèce de noble gaucherie du vieillard sans postérité que la postérité des autres déconcerte. C'est Philippe qui manquait un peu de tact en imposant Rex, et Rex le sentait encore très bien : il cédait par faiblesse pour son père, qui était comme une âme en peine loin de lui. Rex ne comptait pas de s'amuser beaucoup dans un cénacle littéraire : cette crainte est pardonnable à cinq ans. Mais il se disait, avec une précoce philosophie :

(( Si on y va aujourd'hui, on n'ira pas dimanche prochain. En voilà pour un mois ou deux. ))

Les sentiments de Philippe, à beaucoup plus de cinq ans, ne différaient guère des sentiments de Rex, et cela est assez plaisant. Ses visites au grenier de Concourt n'étaient pas pour lui des corvées, il ne faut pas employer ce vilain mot, mais elles lui causaient une appréhension, un malaise préalable, qui se dissipait — quelquefois, non pas toujours — après coup. Sa situation dans les milieux littéraires, et singulièrement dans celui-là, était assez mal définie. On

y avait trop de justice et de respect de l'intelligence pour nnéconnaître la qualité de la sienne; et maigre rextrcnne rareté de sa production, dont, au surplus, un souci un peu bas de la concurrence eût empêché qu'on ne lui fît reproche, nul ne se fût avisé de le traiter d'amateur ; mais on le traitait moins en confrère qu'en original ou en bêle curieuse, et avec une certaine froideur qui n'était point exempte de méfiance ni d hostilité. De vrai, on ne concevait rien à ce phénomène.

Sa haute culture, son humanisme, son hellénisme passaient — si l'on peut emprunter ce mot à la langue anglaise — pour des excentrlcllés. Certaines de ses admirations faisaient scandale: celle, par exemple, qu'il vouait à Renan ; car on pensait avoir tout dit de l'auteur des Origines du Christianisme, quand on avait dit que (( son cerveau est une cathédrale désaffectée )). Il va de soi qu'on ne savait pas au juste si Ashley Bell était un personnage réel ou imaginaire.

D'autre part, les querelles d'école, où s'attardaient là des jeunes gens et souvent des hommes déjà mûrs, étaient pour Philippe Lefebvre un sujet de perpétuel étonnement. Avec la meilleure volonté du monde, il ne pouvait prendre aucun intérêt aux questions de menue esthétique qui semblaient tous les passionner. Le champ de leur activité intellectuelle lui semblait prodigieusement restreint; et enfin, ce qui

a8 LA JOURNÉE BRÈVE

par-dessus tout le choquait, c'était, dans ces réunions, comme dans les livres de ceux qui assidûment y fréquentaient — sauf un seul, — l'absence totale d'esprit.

Il avait trop de sens critique pour ne pas faire la distinction du Maître d'avec les hommes qui, sans être ses disciples, s'étaient groupés autour de lui; mais l'auleur de Chérie et de la Fille Elisa aurait été suffoqué s'il avait pu savoir ce que prisait en lui Philippe Lefebvre ; car ce n'était pas la supériorité littéraire. Philippe ne niait pas à Edmond de Goncourt une qualité de talent singulière, mais qui, en somme, le touchait peu. Les jeunes naturalistes l'ennuyaient avec leur préoccupation d'originalité ou plutôt de spécialité, et cette âpre dispute autour du réel, dont chacun prétendait posséder en propre et défricher seul un lopin ; mais les recherches (( artistes » du vieil écrivain ne l'excitaient pas davantage ; et même son goût classique s'effarouchait de la question extraordinaire oii les deux frères ont soumis notre pur parler français. Jamais il n'avait pensé recevoir un si beau compliment que le jour qu'un des familiers d'Auteuil lui avait dit, à propos d'un de ses opuscules :

— Mais vous écrivez, monsieur, comme si les Goncourt n'avaient jamais existé!

Philippe n'avait pu se défendre de répliquer, non sans arrogance :

— Mais je l'espère fichtre bien I

LA JOURNÉE BRÈVE aQ

Chez cet homme qui ne croyait être qu'un homme de lettres, ce que Phihppe Lefebvre admirait surtout, c'était la qualité de l'homme, la tradition française inscrite sur sa physionomie de vieux maréchal de France, et bien plus que ses velléités révolutionnaires, son goût, sa fine intelligence de l'art le plus français, de l'art du xvni* siècle. La japonerie de Goncourt semblait à Philippe un caprice, un faible. Il savait gré au minutieux preneur de notes d'avoir vécu davantage que ses amis actuels, pénétré plus de milieux divers et vu — autrefois — plus de gens. On ne l'avait mis en chapelle que sur le tard, et comme les statues antiques de dieux, plus grandes que nature, il dominait de tout le buste le toit béant du minuscule sanctuaire où ses fidèles l'avaient cantonné. (Philippe était assez fier d'avoir imaginé cette comparaison.)

Goncourt, en dépit de ses humanités médiocres et de ses idées courtes, lui semblait un être beaucoup moins étroit que ceux de sa suite, plus nombreux, plus intéressant à feuilleter, et pour user d'un terme d atelier dont on abusait à l'époque : plus amusant. Philippe lui rendait justice plus volontiers depuis qu'un jour il l'avait vu secouer fort brusquement un de ses hôtes qui médisait de l'esprit.

— Si vous en aviez, répliqua le Maître, vous [en parleriez avec plus de considération.

11 avait d'autant plus de mérite à soutenir

cette cause qu'on n'aurait su dire précisément qu'il eut lui-même de l'esprit.

Chaque fois que Philippe Lefebvre se rendait a Auteuil, il rusait pour voir le vrai Concourt, c'est-à-dire le voir seul, au moins quelques instants, ou parmi d'autres visiteurs que les membres attitrés du grenier; et bien qu'il fût invité justement à l'heure du grenier, il s'arrangeait pour être reçu un peu plus tôt. C'est encore ce qu'il fit ce dimanche-là; mais, comme d'ordinaire, son impatience se ralentit au moment qu'il arrivait; et pour différer au contraire la cérémonie d'une visite, dont il redoutait maintenant — l'ennui, non pas, mais le plaisir morose, il descendit du train à la station de Passy au lieu de descendre à celle d' Auteuil, sous prétexte qu'il faisait bon marcher. C'était le premier jour tiède du printemps; et les arbres du Bois n'avaient pas de feuilles, mais, dans les vergers, les arbres fruitiers étaient couverts de fleurs.

Philippe cheminait à pas lents le long du boulevard, entre la voie du chemin de fer et les petits hôtels, environnés de jardins nus et fleuris. La pensée lui venait d'un autre boulevard, celui qui longe, à Oxford, le parc de l'Université ; et il revoyait la façade rose de Paumanock house, ou bien, parmi les verdures de la Mésopotamie, AshleyBell entouré de ses jeunes disciples. Il entendait aussi les rires et les cris prochains de centaines d'enfants qui jouaient

LA JOURNÉE BRÈVE 3l

au Ranelagh, et il pensait à Rex, non pas a Rex Tintagel : à son fils Rex. Il se demandait s'il n'était pas fou d'aller passer auprès d'un vieil homme ce beau dimanche de printemps, ce beau dimanche de Paris, au lieu de se promener avec son fils, en le tenant par la main. iMais il anticipait le plaisir accru de revoir son enfant tout à l'heure chez le vieil homme, après en avoir été privé plus de deux heures.

Malgré sa flânerie, il arriva encore, ou put croire qu'il arrivait le premier : quand il entra, pour déposer ses affaires, selon l'usage de la maison, dans la petite salle du rez-de-chaussée toute vctue de tapisseries, il ne vit aucun pardessus ni aucun chapeau sur la table. Pélagie, la fidèle servante que le Journal de son maître a rendue célèbre, lui dit :

— Monsieur est dans le jardin.

Goncourt n'y était pas seul ; mais deux étrangers, que Philippe Lefebvre aperçut près de lui, n'avaient pas voulu se découvrir pour aller au jardin. Lui-même avait une calotte noire sur ses beaux cheveux épais, soyeux et d'une radieuse blancheur, un bon veston de molleton noir et, autour du cou, un foulard blanc négligemment noué. 11 ressemblait, sauf la calotte, d'une manière frappante à la belle eau-forte de Bracquemond. Il avait l'air imposant et timide.

Les deux amis de Goncourt qui avaient précédé Philippe n'appartenaient pas au groupe officiel ; ainsi donc qu'il l'avait souhaité , il

3a LA JOURNÉE DRfeVE

arrivait encore à temps ; il en fut charmé, quoique l'un des deux ne lui inspirât aucune sympathie, et lui inspirât même comme une répugnance physique.

C'était un grand gaillard, d'une élégance louche, une gueuse parfumée, qui devait pourtant lire Martial — dans la traduction, et tenir de lui qu'il ne faut pas sentir hon continuellement. Il laissait maintenant grisonner ses cheveux, mais les avait teints jusqu'à la semaine dernière au henné, dont ils gardaient encore çà et là quelques taches et quelques reflets. Cet homme si l'on peut dire était conteur à la petite semaine, libertin avec application; surtout gazetier, nouvelliste à la main et à la bouche; il essayait de détourner, en collaborant à la chronique scandaleuse, les coups qu'elle avait trop d'occasions de lui assener : il prenait l'offensive. Il tirait d'un sac deux moutures, parlait ses articles avant de les écrire et ne publiait qu'après avoir colporté. Il manquait d'instruction, mais non de littérature; apprêté, inculte; avec du talent, de la verve et même, comme toutes les pestes, de l'esprit; une manière qui déguisait sa vulgarité, une voix criarde qui la trahissait, un perpétuel sourire content de soi.

L'autre faisait avec lui un contraste pittoresque et n'aurait pu souhaiter un meilleur repoussoir. Il n'avait pas le timbre moins haut, mais il avait le timbre du faubourg Saint-Germain. Il était si évidemment né qu'il pouvait

se permettre des extravagances de dandysme qui, de tout autre, singulièrement du gazetier, eussent prêté à rire. Il n'avait sans doute pas moins de méchanceté, mais de grand seigneur, avec toute la différence du salon à l'office: il causait comme Saint-Simon écrit, mais s'abaissait à tenir compte de la syntaxe, et pour bien montrer qu'il achevait ses phrases, appuyait sur la dernière syllabe du dernier mot. Tout en lui sentait le grand siècle, jusqu'à sa politesse et à son impertmence, que Philippe lui enviait autant que le mordant de son esprit. Et cela, sans doute, était étudié, mais si bien qu il n'y paraissait pas, et que le personnage avait bien l'air de ne s'être jamais donné la peine que de naître. Il portait, en effet, un des plus grands noms de France, et il avait eu, non le caprice, mais la volonté, d'ajouter « au cimier doré du gentilhomme » cette plume de fer dont parle Vigny. Il n'avait point jusqu'alors tâté de la prose, et ne faisait figure que de poète hautain, original, redouté dans son propre monde, qui pourtant s'honorait de lui. Il se répandait peu dans les milieux littéraires : il choisissait. Il avait jugé digne de lui la maison des Goncourt, mais n'y venait qu'à ses heures, qui n'étaient pas celles du commun. Quant au gazetier, s'il venait aussi à ses heures, c'était pour éviter ses confrères, dont il avait traîné la plupart dans la boue.

L'autorité du poète était admirable et bien

.H/4 LA JOURNÉE UKiÇVK

servie par la puissance de son organe : il dominait toutes les voix et. après une courte lutte, gardait seul la parole, à la grande colère du gazctier dont le bavardage était intarissable. Goncourt était ordinairement silencieux. Aujourd'hui, c'est lui qui parlait, et ils l'écoutaient tous deux avec une égale attention, ne voulant rien perdre d'une histoire qu'il leur récitait, qui amusait leur dilettantisme de la sottise. Il leur contait les bévues et les pataquès d'une femme du monde, alors célèbre par sa ligne, sa consomption, son ineptie et son intellectualité, qui tout à l'heure était venue visiter le petit musée japonais d'Auteuil.

Il s'interrompit cependant pour accueillir Philippe. Il lui donna une poignée de main assez cordiale, mais fondante. Puis il lui demanda, non comment il se portait, mais s'il avait bien travaillé cette semaine ; à quoi Philippe, qui n'avait pas les habitudes d'assiduité — d'ailleurs fort louables — de l'école naturaliste, répondit en termes vagues. Au surplus, Goncourt n'écouta pas la réponse et reprit tout aussitôt :

— Et savez- vous ce qu'elle a dit quand je lui ai montré mes gardes de sabres .^^ Elle a dit : (( Oh I c'est charmant, ces entrées de serrures I ))

— Entrées de serrures ! répéta le poète en accentuant la finale.

Le gazetier, ne pouvant placer un mot, se

contentait de rire et de glousser. Philippe, qui connaissait la dame, sourit. Cette approbation plus discrète plut davantage à Concourt, qui se tourna vers lui, disant :

— Vous avez bien fait de venir aujourd'hui, Lefebvre. Nous aurons un dimanche très intéressant, au moins pour vous qui êtes curieux des âmes étrangères.

(Malgré lui, le vieux maître sédentaire accusait rien que par l'intonation un étonnement quelque peu candide que l'on pût avoir cette curiosité. Son quant-à-soi était celui des Anciens, moins. rénophobcs que certains modernes, et qui cependant avaient fait synonymes les mots (( étranger » et « ennemi ». Peut-être même allait-il jusqu'à renverser la belle maxime de Térence : « Uien d'humain ne m'est étranger )). Il semblait que, pour lui, ce qui était étranger ne fut pas proprement humain.)

— Figurez-vous, reprit Concourt, que j'ai rencontré mercredi chez la Princesse...

Une exclamation sauvage 1 interrompit. Aussitôt après l'avoir poussée, le poète, qui perdait le sang-froid au seul nom de la princesse Mathilde. se mit à déblatérer contre la nièce de Napoléon. Il enfilait, avec une volubilité extraordinaire et une féroce drôlerie, des anecdotes d'ailleurs usées ou apocryphes ; cependant qu'Edmond de Concourt éperdu faisait, pour arrêter ce flux, de vains ellorts, ne trouvant pas même jour à un Permelicz ou à un Je vous

36 LA JOURNÉE DRiiVE

en prie, et suppléant à l'insufTiRance de ces interjections par son geste fannilier de collectionneur, manieur de bibelots fragiles, qui devenait en l'occurrence comme un geste propitiatoire. Le maître était fidèle à ses amitiés, cancanier par devoir et uniquement par écrit, mais haïssant au fond la médisance. Il réussit enfin à débiter toute une phrase, fort brève, fort sèche, par où il témoigna que les mauvais propos à l'endroit de la Princesse l'atteignaient lui personnellement; et il mit fin à l'intermède avec une autorité un peu timide, néanmoins sans réplique. Il ne manqua point d'ajouter que le jour qu il publierait le volume de son Journal concernant ladite princesse, on aurait là un document comme il ne croyait pas qu'il en eût jamais été publié de semblable sur une Altesse Impériale, quant à la vérité vraie.

— Qui donc avez-vous rencontré chez la Princesse .î^ demanda Philippe, qui fréquentait rue de Berri, et déjà regrettait de n'y être pas allé le mercredi précédent.

— Une drôle de petite bonne femme, dit Goncourt. Elle n'a pas quinze ans, et c'est — à un âge oii, sous le régime de nos climats, il subsiste dans le sexe même comme un doute, l'agacement d'un hermaphrodisme — c'est, non pas une jeune fille comme notre Renée Mauperin ou ma Chérie — mais une femme et la plus douée de fémininité peut-être que nous ayons jamais vue. Elle m'a époustouflé. Elle a

lu mes livres. Elle a tout lu, elle sait tout. Quatorze langues I (Il eut une velléité — très faible — de lever les bras au ciel.) Les mathématiques supérieures ! Elle parle de tous les systèmes philosophiques, à ce qu'il m'a semblé, avec compétence, mais à tort et à travers et avec la même frivolité qu'elle parle toilette. Au reste, elle brouille ces deux sujets, et tous les autres. Avec cela, une artiste. La promesse, et déjà mieux que la promesse, d'un très réel talent de peintre. Et quand on lui demande si c'est afin de poursuivre ses études de peinture qu'elle est venue en France, elle vous répond qu'elle a fermement l'intention d'entrer chez Jullian, mais qu'elle n'est pas décidée du tout à faire une carrière de peintre ni à exposer ; qu'elle n'a pas de préférence pour tel ou tel art, et n'aime, au bout du compte, que (( la gloire » qui est le couronnement de n'importe lequel. C'est curieux : elle parle de la gloire avec passion, mais sans aucune emphase, et comme d'une chose qu'on décroche fatalement pourvu qu'on se donne la peine de tendre la main, comme les anneaux au carrousel. En somme, la gloire est la seule chose dont cette petite fille sans naïveté parle avec une vraie candeur.

— D'oii sort-elle? dit PhiHppe Lefebvre.

— Ah ! voilà... repartit Concourt, en faisant cette fois un geste quasi désespéré. C'est une sorte de monstre ethnographique. Elle est née

38 LA JOURNÉE BRfeVE

dans ces régions de la Hongrie où les races se croisent si rageusement qu'une chatte n'y reconnaîtrait pas ses cliatons, et je pense qu'elle est elle-même très sang-mêlé. Je présume cependant qu'elle est plus foncièrement polonaise, d'après son petit nom de Zosia... Joli, n'est-ce pasP fit Goncourt, en s'adressant au poète et au gazctier, à qui gracieusement il semblait donner à entendre que, s'ils avaient à nommer une Polonaise en leurs ouvrages, ils pouvaient user de ce nom-ci, dont il leur faisait cadeau et qu'il ne se réservait point. — Son petit nom de Zosia, répéta-t-il, et son nom patronymique de Wieliczka. Il y a une ville de Wieliczka, et le domaine de la fnmille se trouve à proximité ; mais la petite Zosia et la comtesse Wieliczka sa maman résident plus volontiers à Nice. Ah ! cette maman I Si enfantine alors que la fdlette est si femme I Le vide de ce cerveau î Et cet attifement qui est un programme, la table des matières d'une psychologie ! La robe balayeuse ! Splendeur et misère I Coulage I Au demeurant, une fortune monté cristesque : P***, qui me les a présentées, me l'a dit. Et ce luxe, théâtral jusqu'à l'oripeau, qui caricaturise la mère, met à l'entour de la petite quelque chose comme l'irréel d'une héroïne de a de Musset », une Barberine ou une Kalékairi.

Les trois auditeurs du maître lui prêtaient l'oreille diversement. Le gazetier avait un sourire de danseuse sur le retour : et déjà il rédi-

LA JOURNÉE BRÈVE Sg

geait in petto, en démarquant Goncourt, la note qu'il comptait d'insérer dans sa plus prochaine chronique sur les comtesses Wieliczka. Il enrageait de penser qu'il ne serait plus là quand elles viendraient (puisque la prudence l'obligeait de déguerpir bientôt). Le poète demeurait assez indifférent : il avait d'autres relations cosmopolites, dont il était blasé. Philippe Lefebvre, qui ne laissait pas d'en avoir aussi, écoutait cependant avec une attention passionnée. Il imaginait la mère et la fille, la mère davantage, dont à son tour il enrageait. Il critiquait au fur et à mesure le procédé descriptif de Concourt et cette analyse en ordre dispersé, ce point llUsme, et ne pouvait avec cela leur refuser un singulier pouvoir d'évocation. A moins que sa propre fantaisie ne fît tous les frais de l'image instantanée qu'il crayonnait des deux étrangères, et qui avait le contour net d'une hallucination vraie anticipée.

— Et elle va venir? dit-il avec impatience.

— Oui, dit Concourt, elle m'en a demandé la permission. Elle veut voir mes Cavarni. Et surtout, ajouta-t-il, mais trop visiblement par politesse, elle veut vous voir tous.

Philippe eut dans l'instant même la certitude que, parmi tous les autres, Zosia Wieliczka ne ferait attention qu'à lui. Il eut honte, à la réflexion, de cette vanité stupide et, de surcroît, peu vraisemblable, attendu que tous les autres étaient célèbres ou à peu près, et lui-

même à peine connu. « Je serai le seul, se ditil, à qui cette jeune personne ne fera aucune attention ». Il se raffirma raisonnablement, ne se le persuada point, et par l'efTet d'une de ces contradictions qui lui étaient familières, en fut extrêmement mortifié.

Mais les habitués du dimanche arrivaient. Pélagie, au seuil de la maison, héla son maîlre, qui se leva aussitôt. Le nouvelliste fit des adieux hâtés et se retira comme on fuit. Le poète, à pas comptés, accompagna Philippe et Goncourt, et les retint encore à la porte de la rue. Ils montèrent assez lentement le petit escalier tournant et raide, dont la rampe dissimulait sa banalité sous de précieuses étoffes japonaises et dont les murs étaient ornés de kakémonos. Quand ils entrèrent dans la pièce meublée de fauteuils commodes et de divans que Goncourt appelait son grenier, mais qui n'avait du grenier que la mansarde, ils y trouvèrent déjà plusieurs personnes installées. Goncourt s'excusa de son retard sans trop de cérémonie, et ne craignit point de déclarer pour quels visiteurs mal vus de ses intimes il était demeuré au jardin si longtemps.

Cette petite manifestation de bravoure plut à Philippe. Elle était méritoire et marqua bien l'entrée de Goncourt chez lui, qui sans cela eût passé peut-être inaperçue. De vrai, personne ne semblait avoir pris garde que le maître de la maison fût absent. Cette distraction était due à

LA JOURNÉE BRÈVE ^l

la présence de deux autres maîtres qui étaient là comme chez eux et qui avaient Tair de recevoir. Ils ne le faisaient pas exprès ; mais leur renommée, beaucoup plus répandue que celle de Concourt et, diraient les Américains, une valeur commerciale plus haut cotée, leur donnaient — malgré eux — l'autorité, l'aisance, et le pouvoir de fasciner les jeunes.

Le contraste de ces deux physionomies était frappant : Daudet, la finesse même, et que son mal aflinait encore, diminué par la douleur physique, spirituellement grandi par le martyre; Zola rude et carré, pesant, grossièrement sain, prolifique, aussi orgueilleux de sa fécondité que de son engrais. Ils dilïéraient si brutalement qu'on ne pouvait nier entre eux une de ces irréductibles antipathies cérébrales qui ne sont comparables qu'aux répugnances de peau , mais avant tout ils étaient hommes de lettres et confrères ; dès qu'ils se rencontraient, ils se reconnaissaient à ce seul point qui leur était commun et tangent ; ils s'asseyaient l'un près de l'autre sur le même divan, et d'abord, sans exorde, à demi-voix, traitaient de ces questions que le profane vulgaire appelle « questions de boutique », sans distinguer comme il devrait les plus hauts soucis de métier des plus bas.

Près d'eux s'était assis, pour bien marquer son égalité avec les maîtres, le plus âgé des disciples et le plus indépendant. Il n'intervenait dans le dialogue qu'après avoir pris une

4^ LA JOUHNÉE BHKVE

multitude de précautions oratoires. Les formules de sa politesse étaient comjiliquées, quasi orientales; et il enguirlandait si bien se premières phrases qu'on ne s'avisait qu'à h« réflexion, trop lard, que le sens nu de ces premières phrases était : a Pardon, cher maître, vous n'y entendez absolument rien. » Apn quoi, il disait des choses ensemble intermi nables et définitives. Il s'était levé, à l'entrée de Concourt.

Daudet, abîmé dans les coussins, ne se leva pas. Goncourt vint jusqu'à lui, et lui prit la main, s'informa de sa santé avec une tendresse qu'on ne sait quelle gaucherie rendait plus charmante, puis fut lui-même s'asseoir sur un autre divan, tandis que cinq ou six jeunes hommes, venus d'abord à lui, retournaient causer à voix basse dans l'embrasure d'une fenêtre mansardée qui donnait sur le jardin, autour d'une petite table où étaient des flacons et des verres.

La conversation à voix haute était générale. Les deux noms peu sympathiques que Goncourt venait bravement d'y jeter, en avaient suggéré un troisième, celui d'un romancier en vogue, mais d'ailleurs, ici peu goûté, envié surtout ; et l'association des idées amena dès lors à la file les divers lieux communs en faveur au grenier de Goncourt : de l'influence du monde sur la littérature, de la vilenie des ambitions d'argent et de l'agrément d'en gagner. On

parla ensuite, naturellement, des tirages, et des acceptions diverses du mot succès. Puis on revint à l'esthétique pure, et l'on disputa curieusement de minuties et de scrupules qui semblaient à Philippe dénués du moindre intérêt.

Il ne savait pas s'ennuyer. Il ne tenait pas en place. Dix fois il s'était assis, puis levé. Il regardait avec attention, mais sans les voir, les Gavarni, allait vers le groupe de la fenêtre, essayait, par politesse, de prendre intérêt à la conversation, et se sentait accueilh avec méfiance. Ah! qu'à présent il regrettait d'avoir lonné rendez-vous ici k sa femme et à son lils I II aurait pu s'esquiver, aller les rejoindre au Ranelagh. Mais alors il n'aurait pas fait la connaissance des comtesses Wieliczka.

D'ailleurs il ne s'en souciait plus. Un intermède sans précédent au grenier le divertit Ix propos.

Un jeune romancier, qui venait de publier un roman militaire, contait avec sang-froid, mais d'un air assez gourmé, que l'un après l'autre les officiers de son ancien régiment lui demandaient raison, soit d'avoir écrit d'eux trop de mal ou trop de bien. C'était ordinairement le dimanche, jour de permission, qu'il recevait ces cartels, il en avait reçu un ce matin même, et l'affaire devant être réglée avant l'heure du dernier train, il s'était permis de venir à Auteuil escorté de ses deux témoins qui

l\t\ LA JOUHNÉE «afeVE

avaient un procès-verbal à rédiger. Goncourt s'empressa de les installer tous les trois dans une pièce voisine, et sitôt qu'ils furent hors de portée d'entendre, on se mit à disputer de cette affaire d'honneur avec indépendance, c'est-àdire sans se croire obligé a priori de donner raison au confrère.

Tout le monde, sauf Daudet, était maintenant debout ; on gesticulait ; et c'est parmi un tumulte inusité que les comtesses Wieliczka firent leur apparition. Pélagie avait cru devoir les accompagner jusqu'en haut. Elle ouvrit la porte et, par mégarde, entra la première, tant elle était effarée. Elle le fut encore davantage lorsqu'elle vit une assemblée, contre l'ordinaire, si vivante; mais sa première émotion s'expliquait très suffisamment par la physionomie quelque peu surprenante des deux étrangères.

A rebours de ce que pronostiquait Philippe, après avoir entendu tout à l'heure Goncourt faire le portrait de Zosia, ce n'était pas la fille, mais la mère qui attirait d'abord et accaparait l'attention. Elle avait la même façon de se faire remarquer qu'un phare dans la nuit, qui, au lieu d'éclairer, aveugle. Elle étonnait l'ouïe au moins autant que la vue : le timbre de sa voix était charmant, le diapason insupportable, et la musique de son accent aurait paru délicieuse si elle avait mis la sourdine, mais elle mettait la pédale. Sa volubilité était étourdissante ; elle

faisait succéder les mots aux mots comme la nature les efTets aux causes, sans que l'on pût concevoir une cause première ni un point final. On ne doutait point, quand on l'entendait, qu'on ne l'eût entendue tout à l'heure, la veille et ainsi de suite en remontant jusqu'aux origines du monde, ni qu'on ne dût l'entendre, hélas I indéfiniment, pour peu que l'on fût éternel. C'est ce que sa fille exprimait par cette drôlerie un peu scolastique :

— Le commencement et la fin des bavardages de maman sont des antinomies que Kant a oubliées.

Au surplus, on n'entendait que l'ensemble de ces bavardages, point le détail, comme on ne perçoit pas le bruit de chacune des vagues, mais le firacas total de l'Océan. La comtesse débitait tant de paroles, successivement ou à la fois, que toutes semblaient égales et indiflerentes. Peut-être que ses lèvres laissaient tomber des perles, dans le nombre ; mais elle faisait plutôt songer aux pommiers de Normandie que le vent d'automne secoue et qui lancent leurs pommes de tous les côtés.

Le verbe infini et innombrable de M"'" Wieliczka n'était pas la seule de ses antinomies, pour parler pédantesquement comme Zosia : elle était toute fabriquée de contrastes. A première vue, on ne pouvait se défendre de dire : (( Bon Dieu I quelle est donc cette vieille caricature? )) Puis on apercevait, après un exa-

46 LAJOUUNÉEDHKVE

men plus curieux, ou à la réflexion, qu'elle avait encore de la jeunesse, ou point d'âge, ineme qu'elle était régulièrement belle . avec toute la grâce piquante et languissante de son pays. Elle était fine, avec un embonpoint, un volume invraisemblable. Elle avait dû acquérir cette ampleur, en dépit de son tempérament, à force de ne pas faire un pas et de vivre étendue. Cependant, elle ne tenait pas en place ; mais, au lieu de courir de chaise en chaise, elle courait de sofa en sofa. Elle était d'une extrême coquetterie, et nippée misérablement, avec un luxe fou : poupée de chiffons à trois ou quatre cents francs le mètre. Sa balayeuse — c'était alors la mode — était vraiment une balayeuse qui ramassait toute la poussière des trottoirs, bien qu'elle ne fit que les traverser en descendant de sa voiture. Elle avait très certainement ce qu'il y a de mieux comme modiste et couturière ou couturier, non pas à Vienne, mais à Paris ; et à force de défaire elle-même, de refaire ses chapeaux et ses robes, d'y ajouter un tas de petits accessoires d'une couleur locale, elle se donnait un genre plus étranger qu'il ne semble humainement possible en un temps oii la mode est uniforme et universelle. Enfin, elle avait l'air d'une marchande à la toilette qui a « grand air, et ce n'était pas le moindre de ses -^ contrastes, de paraître à la fois imposante et ridicule.

Lorsque l'oreille s'accoutumait au charivari

qu'elle faisait en parlant, et qu'au sens propre (lu mot on commençait de l'entendre, c'était une surprise nouvelle : on distinguait parmi ce flux incroyable de futilités, et même de sottises, une abondance non moins incroyable d'idées, de connaissances, où il ne manquait guère qu'un peu d'ordre; si bien que Pliilippe étourdi se demandait : (( Est-ce de la mère ou de la fille que Concourt nous a dit : Elle sait tout, quatorze langues, les mathématiques supérieures, elle parle philosophie avec compétence mais à tort et à travers, et elle brouille tous les sujets ? ))

L'impossibilité oii était Zosia de placer un mot ne facilitait point la comparaison, ni surtout ne permettait pas de remarquer tout d'abord que la fille avait la même volubilité de pensée et de langue que la mère, la même agilité pour monter soudain du plus bas et du plus puéril de l'esprit au plus haut : comme dans ces morceaux mal écrits pour la voix qui font le désespoir des chanteurs ; mais, pour les deux comtesses, ces manières de tours de force étaient d'habitude ou d'instinct, et elles les exécutaient sans le savoir. Le sentiment de qui voyait ces deux femmes pour la première fois était qu'avec des différences, non pas marquées, mais, si l'on peut dire, énormes, elles se ressemblaient aussi essentiellement qu'une mère et une fille se doivent ressembler ; et cette première impression n'était point du tout fausse, Zosia était bien une

l\S LA JOURNÉE BRÈVE

réplique de sa mcre — plus eflacée : on le trouvait naturel d'une jeune fille, et l'on oubliait qu'elle n'était même qu'une petite fille. Sa taille formée, son allure, sa toilette, plus modeste, encore tapageuse, trompaient sur son âge. Elle perdait ainsi tout le déplaisant bénéfice de la précocité. L'enfant prodige n'étonnait et n'agaçait plus, parce que rien d'elle ne semblait enfant. C'était, comme avait dit Concourt, a une drôle de petite bonne femme ».

Le jugement de Philippe Lefebvre, à ce premier contact, fut entièrement faussé, pour un temps, il est vrai, assez bref. Zosia d'abord ne l'intéressa point ; la comtesse l'amusait, et d'autant plus qu'il avait le sentiment flatteur d'être seul ici capable d'apprécier son pittoresque. Dans ce milieu, on se piquait bien d'exotisme, mais à titre littéraire. Philippe seul avait effectivement voyagé. Il ne pouvait jamais se rappeler sans rire qu'un des grands maîtres de céans, ayant visité l'Angleterre sur le tard, disait naïvement d'Oxford (Philippe rapportait tout à Oxford) :

— C'est une ville admirable, et personne ne le sait.

En vertu de sa compétence particulière, il pensait avoir également, sur M"'' Wieliczka, dei droits privilégiés ; et bien qu'il fût d'ordinaire fort réservé à Auteuil, peu causeur, presque morose, par contagion, et peu disposé à se mettre en avant, il se donna des airs de vouloir

revendiquer et accaparer l'étrangère. On ne la lui disputait point et, après l'avoir honorée d'une curiosité ahurie, on s'écartait d'elle comme d'une intruse; mais la grosse comtesse était insaisissable. A la première phrase, nécessairement banale, que lui dit, pour l'amorcer, Philippe, elle répondit avec un excès et comme une ellusion de banalité, puis se tourna vers un autre, ensuite vers un troisième. Elle ne poussait à fond aucune attaque, les moins bavards en étaient quittes pour la peur, et comme elle faisait les demandes et les réponses, ils n'avaient pas même la peine de riposter. La conversation, bien qu'elle parlât seule, devenait générale, et môme, ô miracle I animée ; ce fut bientôt un extraordinaire charivari, dont jamais on n'avait eu d'exemple au grenier d'Auteuil ni on n'en devait avoir dorénavant.

Ce vacarme dans la chapelle divertit un moment Philippe Lefebvre, puis l'excéda ; il s'en retira, quêta un abri, un coin ; et c'est alors que, par chance, il se trouva isolé, tête à lete avec Zosia, à qui personne ne prêtait attention.

Elle avait une vanité extrême d'enfant gutée, prête à pleurer si on la négligeait; elle boudait, elle vit approcher Philippe, elle sourit avec malice ; mais son vrai sentiment fut l'humble reconnaissance, et il y eut dès cette minute entre eux une « amitié particulière ». Ils en usèrent comme les enfants qui du premier coup se

5o LA JOURNÉE BRÈVE

tutoient. Naturellement, ils ne se permirent point cette familiarité; mais Zosia, impatiente de briller, supprima tout le protocole. Elle (( attaqua » d'abord, en blaguant la scène qui se déroulait sous leurs yeux. Elle fit de sa mère un portrait impayable, ou qui parut tel à Philippe Lefebvre parce qu'il pouvait à tout instant et point par point le vérifier sur l'original. Il avait si exactement la même façon de voir que Zosia qu'il doutait de qui des deux elle traduisait le sentiment, et il s'attribuait le mérite de l'expression, colorée, jaillissante, étourdissante. Si content qu'il pût être de soi, jamais il ne s'était trouvé autant d'esprit. Il goûtait le plaisir paresseux de ceux qui lisent, qui rencontrent chez un auteur de qualité leurs propres pensées toutes rendues, et qui ont la joie sans l'effort, l'illusion de l'honneur sans la peine. Zosia, qui parlait seule, lui ménageait cependant la même satisfaction d'amour-propre que les maîtresses de maison accomplies qui ne disent rien et, en s'effaçant, font briller leurs hôtes.

Puis, passant k elle-même (qui était son sujet favori), elle témoigna qu'elle n'était pas dupe des dissemblances apparentes et savait voir mieux que personne combien elle répétait sa mère. Philippe à l'instant se flatta de l'avoir aussi bien vu ; mais ce n'est guère qu'alors qu'il regarda vraiment Zosia Wieliczka, comme il savait regarder. Il fut ébloui. Sa beauté avait un caractère de perfection, et une grâce de fan-

LA JOUllNÉE BKÈVE 5l

taîsie, un charme rarement compatible avec la régularité des traits. Elle aurait pu dire : (( Je hais le mouvement... », et sa physionomie était d'une mobilité extraordinaire, quasi folle, point grimaçante, qui <( déplaçait les lignes » mais ne les gâtait pas. Son éclat n'était pas celui de la santé ni de la jeunesse. Philippe lut sur l'ardent visage, comme sur la muraille les mots fatidiques, deux signes de flamme, dont l'un annonçait le génie et l'autre la mort prochaine. L'avenir, la brièveté de l'avenir lui fut mystérieusement révélée. Il sentit que Zosia avait le droit d'être pressée de vivre et que cette hâte excusait cette précocité. Il se rappela le mélancolique proverbe des Grecs sur celui qu'aiment les dieux... Il se rappela que cette femme était une enfant, âgée réellement de treize ans a peine.

Alors, il la considéra tout ensemble avec un effroi religieux, à cause du signe de mort, et, à cause du signe d'élection, avec un sentiment d'orgueilleuse égalité (car il n'était pas modeste). Il osa faire, à voix haute, réflexion que, dans un milieu tel que celui-ci, de littérature honnête, appliquée, de pensée médiocre, deux êtres comme elle et lui étaient singulièrement déplacés, mais singulièrement heureux de se joindre Cette remarque à l'improviste eût été inintelligible à toute autre que Zosia: mais elle était près de rendre à Philippe le même hommage brusque, et il l'avait prévenue de si peu

5a LA JOURNÉE BRÈVE

qu'elle ne fut surprise que de leur correspondance. Elle partit de là pour juger, sans complaisance, ce cercle où elle n'était admise que depuis un quart d'heure. Ce fut elle, cette fois, qui prévint Philippe et exprima son opinion, plus hardiment peut-être qu'il n'eût fait, si brillamment qu'il en fut ébloui et presque fâché. 11 lui demanda, non sans une ironie glacée, trop supérieure, quelles hautes ambitions elle nourrissait donc elle-même pour se permettre de dédaigner des hommes qui, après tout, dans le petit domaine de leur art, volontairement rétréci par eux, avaient atteint à la maîtrise. Elle ne prit point garde au ton, ne parut point blessée, et avec cette espèce d'impudence ingénue des ambitieux de grande marque, elle répondit qu'elle avait deux appétits immenses, insatiables, l'amour de l'amour et l'amour de la gloire.

Philippe sourit, mais par contenance, et laissant de côté l'amour (elle avait treize ans), il lui demanda par quel chemin elle comptait de parvenir à la gloire. Zosia répondit sans le moindre embarras qu'elle ne s'en doutait pas encore et qu'elle n'avait de préférence pour aucune science, ni pour aucun art; que la gloire seule l'intéressait, la gloire fatale, qu'elle voyait au bout de n'importe quelle carrière. Elle articulait avec une emphase naïve et à la fois une familiarité ce mot de « gloire » que les modernes ont banni de leur vocabulaire, qu'ils

LA JOURNÉE BHKVE 53

laissent tomber en désuétude, comme on ne sait quoi de romantique, de suranné, de ridicule et peut-être d'inconvenant, qu'ils excusent, gauchement, par la moquerie de l'intonation quand ils ne peuvent pas faire autrement que de l'employer. Pour le même motif, Philippe continuait de sourire, mais Zosia voyait bien que c'était de mauvaise foi, que s'il eût été avec elle vraiment seul et tête à tête, non pas entourés d'hommes célèbres, sceptiques à l'endroit de la gloire, il eût prononcé le grand mot comme elle-même le prononçait, naturellement, avec une piété sans-gêne. C'est alors qu'elle s'avisa d'une chose plaisante : elle ne savait pas du tout qui était ce jeune homme avec qui elle faisait la conversation.

Cette gamine si hardie eut un accès de timidité. Elle, qui osait tout, n'osa pas lui demander : (( Qui êtes-vous.^ » Comme on dit au théâtre, elle enchaîna, revint au leiiinoilv de la gloire, et déclara qu'elle hésitait entre la musique et la peinture. Elle fit sur l'une et l'autre un développement assez long, en manière de lien commun ; enfin elle changea de ton et dit, presque bas :

— Vous savez que je n'ai pas entendu votre nom, quand on vous a présenté à moi tout à l'heure.

— Je me nomme Personne, répondit orgueilleusement Philippe. Mon nom ne vous apprendrait rien. Je suis parfaitement inconnu,

5'| I, \ lOUHWÉE liUÈVE

au milieu de tous ces notables. Les débutants mômes ont cinq ou six volumes sur la conscience; moi, je suis l'original qui n'a pas fait imprimer cent pages.

Ces précautions oratoires ne l'empêchèrent point de dire ensuite qu'il s'appelait Philippe Lefebvre. Zosia fit une légère exclamation. Comme la plupart des étrangères « au courant de notre littérature », elle ignorait des gens qui sont officiellement célèbres, et des noms, en France à peine connus, lui étaient familiers. Elle avait lu les opuscules de Philippe! Ce qui le toucha davantage, elle avait appris par son intermédiaire l'existence d' Ashley Bell ; et elle aimait passionnément les Voix de la Mer, de la Ville et de la Forêt. Elle en savait par cœur des pièces entières qu'elle se mit à lui réciter tout bas, dans le texte, d'une façon bizarre, si intelligente, d'une voix chantante et monotone. Elle baissait la tête, ses grands yeux se fermaient à demi, elle semblait prier; et Philippe revoyait la terre promise, l'Isis et le Cherwell, les bois sacrés de la Mésopotamie; et il ne s'étonnait pas, mais il était gêné, amusé aussi, un peu, d'entendre passer par ces lèvres innocentes les plus ardents poèmes du Maître, les versets, comme disait naguère l'innocent Rex Tintagel, les plus « sexuels ».

Soudain, elle se tut, releva le front. Ils se regardèrent et sourirent. Qu'ils se sentaient loin d'ici, et plus haut — ensemble!

— Vous l'avez approché ? murmura-t-elle avec une expression de ferveur.

Philippe alors se mit à lui parler de cet homme, de ces choses, d'une voix si mélancolique et si basse qu'elle ne pouvait l'entendre qu'en le devinant ; et elle l'écoutait comme on aime d'être écouté. Elle était dans l'extase. Ses narines, qui palpitaient, semblaient quêter, aspirer les parfums de l'herbe humide et de la rivière ; ses mains s'ouvraient, se refermaient et semblaient caresser les images qu'il lui suggérait ; son corps était abandonné comme au fil de l'eau.

Le bruit de la porle qui s'ouvrait rompit le charme. Madeleine et Rex parurent. Philippe sentit un inexplicable remords et eut conscience comme d'une infidélité, mais dont la victime était son fds plutôt que sa femme.

11 se pencha vers Zosia Wieliczka, lui dit furtivement :

— C'est ma femme et mon fils.

Comme il eût dit : a Prenez garde... »

Elle ne répondit pas. Elle regardait les nouveaux venus fixement, gravement. Tous s'étaient groupés autour d'eux, et Concourt flattait l'enfant, avec cette gaucherie, cette bonne volonté touchante de ceux qui ne connaissent la paternité que par ouï-dire.

Philippe ne pouvait courir au-devant de Madeleine et de Rex. Il avait quelques instants de répit. Il dit a Zosia :

56 LA JOURNÉE UUI.;L

— Vous ôles une passagère, je ne vous reverrai peut-être jamais.

Elle parut s'éveiller d'un rêve, et repondit brièvement :

— Ce soir, si vous voulez. N'irez-vous pas chez la princesse Malhilde.*^ C'est dimanche.

Puis elle rentra dans le cercle, où Philippe la suivit. Il ne lui adressa plus quatre mots jusqu'à la fm de la réception qui fut à peine un quart d'heure plus tard, et lui dit adieu comme à une inconnue. 11 partit en voiture avec Madeleine et Rex, tandis que les autres allaient à pied vers les gares d'Auteuil ou de Passy. La nuit tombait, le ciel était pâle, le crépuscule pauvre et froid. Cependant Rex demanda si on ne faisait pas encore un petit tour, d'un ton d'enfant boudeur et gâté; il semblait dire : (( On me doit bien une compensation ». Selon l'usage, on lui obéit; mais Philippe était taciturne, absent. Il dit tout d'un coup :

— C'est assommant I Je ne sais pas où j'ai eu la tête, j'ai promis à Concourt que nous irions ce soir chez la Princesse. . . Il est vrai que nous n'y avons pas mis les pieds depuis des éternités.

Il ajouta, comme s'il n'eût pas dit nous :

— Tu viendras .»^

— Tu crois que tu ne pourrais pas y aller tout seul.î^ dit Madeleine.

— Vingt minutes, répondit Philippe.

Elle reprit, après un temps, et sans elle-

même se rendre compte de rassociation mystérieuse qui lui suggérait cette réplique :

— J'ai été bien étonnée de voir ces deux femmes chez Goncourt. Qui est-ce donc?

Et comme si elle n'eût parlé que de Zosia, Philippe lui repartit :

— C'est une drôle de petite bonne femme. Rex avait levé les yeux sur son père et le

gonait d'un de ces inquiétants regards d'enfants, dont on ne sait jamais s'ils sont vagues et vides, ou s'ils contiennent, avec l'immense mémoire de tout le passé, la prévision de tout l'avenir.

58 LA JOURNÉE H nfeVE

Page 1