I.À JOUHNÉB BliÈVE 'S']l
— Pour les pèlerins? Ce luxe?...
Elle répondit gravement :
— Nous autres, nouâ nous passerions volontiers de luxe, nous sommes blasés; ce sont les pauvres qui en ont besoin.
Elle l'obligea de s'asseoir h côté d'elle au bout de la lable, et d'une voix plus gaie :
^ — Des pèlerins, vous savez, il n'en vient jamais. Je ne me rappelle pas, depuis ma plus petite enfance, en avoir vu un seul. Et pourtant leur couvert est mis. Mon cher, voilà ce que c'cat que la tradition.
Ce mot le fit tressaillir. Pourquoi songea-t-il à la France lointaine, si lointaine?...
D'une voix plus grave, presque religieuse, ellû dit :
— Aujourd'hui cependant un pèlerin est venu. Celui que l'on n'attendait pas est venu.
Leurs regards se croisèrent, ce fut comme un baiser de leurs yeux : et Philippe connut qu il était en effet le pèlerin — ou l'exilé? •— lo pèlerin passionné.
On les servait, ils ne touchaient à rien. lisse regardaient. Zosia dit brusquement :
— Vous avez raison, c'est ridicule, nous ne pouvons pas dîner ici tous les deux tout seuls. Allons chez nous.
Elle donna encore un ordre bref, en langue polonaise, se leva, passa la première. Il la suivit. Ils montèrent un étage et arrivèrent dans l'atelier, où Philippe, du premier coup d'œil.
'6']'J LA JOURNÉE BRtVE
reconiiul tous les rornanliques accessoires : l'orgue d'église, les spectres de statues ébauchées, les étofles et les costumes jetés pêle-mcle sur tous les meubles, jusque sur le piano de concert dont le couvercle était soulevé, les drapeaux qui pendaient du cintre. La nuit était si claire qu'avant même qu'on leur apportât un candélabre, un seul cette fois, il avait déjà reconnu toutes ces choses et retrouvé leurs places. On déposa sur une petite table leur encas et on ne les ennuya plus.
Mais Zosia, au lieu de s'asseoir, s'en alla vers la fenêtre qui donnait sur le parc, et l'ouvrit. Philippe approcha. Il espérait — comment l'espérait-il? — découvrir de là un de ces beaux jardins français bien ordonnés, où jadis, pendant des heures, il regardait jouer Rex enfant.
Il vit, entre les sapins noirs, un grand lac, qui resplendissait comme un miroir magique, et où flottaient des cygnes endormis ; et il sentit les bras de l'enchanteresse étrangère qui doucement l'emprisonnaient.
Paris, juillet 1917-janvier 1919.