L INTERMEZZO ROMANTIQUE
L'aimable fantaisie de Philippe ne se réalisa naturellement point : Zosia ne vint pas audevant de lui. Il n'avait oublié qu'une chose, c'était de l'avertir qu'il se rendait à Wieliczka. Elle pensait qu'il dût rester encore plusieurs semaines en Allemagne, où c'est elle qui avait dessein de le joindre. Il s'étonna pourtant de ne point la trouver la, il lui en voulut un peu ; puis, sans consentir d'avouer qu'elle n'y était point parce qu'elle n'y pouvait pas être, il l'excusa. Il était dans une heureuse disposition qui donnait une forme optimiste à tous ses jugements. La cause en était, selon l'usage, accidentelle et, pour la plus grande partie, physique. Cette gare, où il ne venait que pour la seconde fois, lui était familière. Grâce à la surprenante fidélité de sa mémoire visuelle, il en reconnaissait les moindres détails et il n'était pas dépaysé. Il aurait eu cent raisons de l'être, la « couleur locale » y devait suffire ; et rien ne
3Ga L A J O U H i^ n É3 ij h r. y is
le flattait plus que de se sentir chez lui parmi des choses si étrangères, si lointaines.
La solitude ne l'effrayait plus, à vrai dire il n'était plus seul. Cette même fidélité de sa mémoire l'obligeait de penser à Madeleine, à Rex, qui, lors de son premier voyage, l'accompagnaient ici. Il se figurait encore les avoir à ses côtés, et leur présence ne l'importunait point. Il ne croyait pas qu'elle dût l'importuner davantage lorsque tout à l'heure Zosia serait aussi présente, plus effectivement. Puis, le Rex auquel il songeait était le Rex de ce temps-là, qui dans la mine de sel lui avait offert le rameau, symbole de son amour pour Zosia Wieliczka, et il lui gardait un souvenir reconnaissant.
Ces diverses réminiscences l'induisirent à modifier ses plans. Sans l'avoir explicitement délibéré, il était, pour ainsi dire, tacitement convenu avec lui-même que, dès la descente du train, il sauterait dans le premier véhicule venu, et se ferait conduire tout droit au château où apparemment on lui donnerait asile. Même, il imaginait (et tie pouvait s'empêcher d'en rire d'aise) l'étonnement, le bonheur de Zosia, l'effarement de mère-comtesse. La douairière ne pouvait manquer d'être suffoquée de l'inconvenance de cette visite et de pester contre l'hôte incommode, tout en tremblant que l'hospitalité de sa demeure ne parût trop primitive à un fiançais et ne la déconsidérât aux yeux de Philippe.
L\ JOUIlMlli liRÈVE 363
Il se représentait la scène, la physionomie et le costume des personnages. Il ne pouvait croire que les deux étrangères s'habillassent de môme à Wieliczka et à Paris ; et comme il était en verve, il s'exagérait volontiers les audaces probables et de la fdle et de la mère. D'avance il s'en amusait. Mais il prit soudain le parti de descendre à l'hutel où jadis il avait logé. Il se faisait une joie d'y occuper, s'il avait la chance de la trouver libre, la chambre qu'il partageait alors avec Madeleine, près de celle où dormait Rex. 11 décida encore de consacrer toute une après-midi h la visite des mines : la veille, il ne pensait point se donner la peine d'y retourner; mais, à la vérité, qui le pressait? Il n'était pas attendu. Il n'avait plus aucune impatience, maintenant qu'il sentait Zosia pour ainsi dire à la portée de sa main. Il était certain de la voir quand il voudrait. Il goûtait cette sécurité. 11 était le maître de l'heure, et il agaçait ingénieusement son désir en le relardant. Comme d'ordinaire, il ménageait en artiste toutes les délicatesses de sa sensibilité.
Quand il en avait ordonné la fête, il devenait très exigeant et ne soulfrait à son programme aucune altération. Il ne cédait plus ni aux circonstances ni même à ses propres caprices. Uarement d'ailleurs ses desseins étaient contrariés : ils ne le furent pas cette fois. A l'hôlel, il trouva l'appartement qu'il souhaitait, et en fut si charmé qu'il y tlâna deux heures sans seule-
ment défaire ses malles. Il passa en revue tous les meubles, jusqu'aux moindres objets, qui, depuis tant d'années, n'avaient pas changé de visage et pas môme changé de place. A chacun d'eux il attachait un souvenir futile et précis. Il se livrait, en les regardant, en les maniant, à des réflexions philosophiques de la dernière banalité sur les répétitions de la vie; mais pour rendre sa pensée un peu plus transcendante et digne de lui, il y adaptait les formules qu'autrefois lui avait suggérées Lembach, lorsque l'ennemi, à Oxford, lui enseignait la doctrine de l'éternel retour.
Tous ces sentiments passagers, divers, insaisissables avaient, si l'on peut dire, pour dessous une joie permanente et très douce qui en était comme le résumé ou la symphonie. Le voisinage, plutôt la présence virtuelle de Zosia, semblait être la cause de ce ravissement atténué, mais qui suffisait à son paresseux désir. Une présence actuelle l'aurait trop intimidé. Il errait par la ville, qui n'offre aucun intérêt. Il médita de n'aller aux mines, comme autrefois, que le jour qu'il irait au château. Il regardait par la fenêtre. C'est même ainsi que se produisit, très simplement, l'événement qu'il voulait différer, qu'il ne réussit à différer que quarante-huit heures.
Zosia venait fréquemment à la ville, dans une voiture découverte, attelée à la russe, dont le troisième cheval galopait hors des brancards.
Tandis que Philippe était à la fenêtre, elle passa, à toute allure. La surprise de cette apparition fut si violente qu'il jeta un cri, mais ne le jeta point tout de suite. Elle avait déjà passé, sans tourner la tête. D'un geste instinctif, il tendait les bras vers elle.
Il eut le sentiment que cette minute était décisive, que, s'il ne joignait pas aussitôt Zosia, il l'avait perdue à jamais, par son incompréhensible lenteur, par sa stupide négligence. Il descendit précipitamment, nu-tête. Il courut après la voiture, comme s'il avait pu espérer de la rattraper. Il la vit de loin qui s'arrêtait, puis, après une courte halte devant un magasin, qui retournait vers l'hôtel. Il n'eut que le temps d'y retourner lui-même et de prendre un air posé, souriant, pour accueillir Zosia sur le seuil. Chaque fois qu'elle venait à la ville, elle faisait d'abord quelques courses et allait ensuite à l'hôtel prendre son thé.
11 n'osa pas s'élancer vers elle au moment qu'elle sautait de la voiture. Au contraire, il recula, pour qu'elle le vît, avant de l'aborder, un peu plus longtemps. Il pensait, en lui donnant ce répit, et à lui-même, diminuer la brutalité du choc. Pour une fois, la psychologie de Philippe Lefebvre était en défaut; car l'étonnement, qu'il attendait, fut le sentiment qui se peignit le moins sur le visage de Zosia, où transparaissait alors toute son ame. Il n'y put lire que l'amour : c'est une religion, et pour les
,'{66 LA JOURNéB BH^VE
esprits religieux, les seuls faits vraiment naturels sont les miracles. Quand il leur semble qu'il s'en produit un, leur voix intérieure murmure : (( Je l'avais bien dill )) Non, ils ne sont pas capables d'éprouver de l'étonncment : ils n'ont que de la joie ingénue, et qui rend grâces. Zosia rougit de plaisir, et sa gaieté fui si puérile qu'elle ne semblait point proportionnée à un tel bonbeur; mais cette disproportion même était infiniment touchante, et Philippe ne pouvait pas s'en formaliser : son cœur était à l'unisson. Il voulait dire quelque chose et ne trouva que ceci :
— Eh bien, vous voyez, Zosia, je suis venu. Elle répondit en riant :
— Damel oui, je le vois bien, que vous êtes venul
Quelques instantsplus tard, ils étaient attablés vis-à-vis l'un de l'autre, et prenaient leur thé, comme dans l'atelier, à Paris. Et cela leur paraissait délicieux, mais en même temps si drôle qu'ils ne pouvaient pas s'empêcher de rire en se regardant goûter avec une honteuse gourmandise et un splendide appétit.
— Vous avez l'air en parfaite santé I disait Philippe, à la lettre émerveillé.
Elle répondait : (( Je ne me suis jamais portée si bien, » malicieuse comme si elle eût joué un bon tour à la mort cruelle qui depuis tant de mois la guettait.
Et Philippe la regardait encore, il ne se las-
sait point de la regarder. Non, elle ne s'habillait point, à Wieliczka, d'une façon si extraordinaire, d'une façon sensiblement plus extraordinaire qu'à Paris. Même, ce chapeau, catte robe, il les reconnaissait. C'est sa personne qui était ici diflerente, ou mieux qui était plus ellemôme. L'étrange de sa beauté, ainsi que sou accoutrement, étaient ici des choses toutes naturelles, qui ne suggéraient nul soupçon de genre artiste, d'alVectation ni de littérature, L'harmonie qu'apercevait Philippe entre elle et tout ce qui les environnait lui donnait l'exemple de s'accommoder comme elle à la physionomie et a l'esprit du décor. Il s'y prêtait avec une souplesse, avec une dociUté singulière. 11 devenait pareil h. Zosia, primitif et presque sauvage. Son amour perdait soudainement les caractères artificiels qui à Paris le déguisaient, et se rapprochait de la nature. La conséquence fatale et prochaine de ce dépouillement était si évidente qu'ils n'eurent qu à se regarder encore, pour échanger une de ces promesses qui ne seraient point explicites et sans réserve si elles se traduisaient par des mots. Tous deux avaient une entière conscience de leur muet engagement. Ils rougirent et ils détournèrent les yeux après avoir échangé ainsi leur parole, sans paroles; et ce fut d'une voix légèrement altérée que Zosia dit ensuite :
— Maintenant, nous allons rentrer au château.
'6()H l'A JOURNÉE BRÈVE
11 ne répondit rien : il obéissait, et il se laissait mener. Déjà les trois chevaux, les deux trotteurs et celui qui galopait librement, l'emportaient. Malgré la rapidité folle de la course, le trajet fut long, et devant qu'ils fussent au terme, la nuit tomba. Le ciel était pur, l'air vif; la lumière de la pleine lune ruisselait sur les bois de sapins, si sombres le jour, mais dont toutes les fines aiguilles, à cette heure, étaient parées de diamants, comme le rameau symbolique trempé dans la source de sel. Et c'était comme dans les contes de fées.
Zosia se serrait contre Philippe. Ils ne parlaient plus, ils étaient dans l'extase. Et il la sentait contre lui, si mince, si frêle, — si superbe I — une petite reine de Saba, une (( Balkis enfant, perdue dans l'immense litière » , dont il ne voyait, parmi ses voiles et parmi ceux de la nuit, que les deux yeux ardents « qui brûlaient sans se consumer ».
Ce n'est qu'au dernier moment qu'ils prononcèrent quelques mots. Zosia, très fière de son château de la belle au bois dormant, commençait de le décrire à Philippe. 11 l'interrompit :
— Mais j'y suis déjà venu, vous savez bien!
— Ahl c'est vrail
Il songea tout d'un coup à la douairière et dit avec effroi :
— Gomment va-t-elle prendre cette visite incorrecte, à une heure indue .^
— Ah I s'écria Zosia, par bonheur maman est malade 1
Puis elle rit de cette naïveté.
— Non, mère-comtesse n'est pas précisément plus malade que les autres jours; mais elle s'est, comme neuf jours sur dix, confinée dans ses appartements. Personne, sauf les gens, qui ne comptent pas, ne soupçonnera, du moins ce soir, votre présence à la maison. Nous dînerons tête à tAte, bien tranquilles...
Cela leur parut délicieux, et encore plus amusant.
— Nous arrivons, reprit Zosia, juste pour l'heure du dîner. Avez-vous faim?
— Je ne sais pas, dit Philippe.
— Moi, je meurs de faim.
PhiHppe répéta docilement :
— Moi, je meurs de faim.
La voiture venait de franchir la grille et faisait le tour du massif; et maintenant, le long de l'allée montante, les chevaux s'étaient mis au pas. C'était une grande joie pour Pliilippe, de reconnaître, malgré l'obscurité de la nuit, des fantômes semblables à ses souvenirs, et de goûter, en même temps que le trouble de l'aventure et du mystère, la sécurité d'un logis qui lui était déjà familier.
Zosia donna ordre au majordome de faire porter dans la chambre les bagages de M. Lefebvre, mais elle défendit à Philippe d'y aller lui-même. Elle voulait se mettre à table sans
370 L4 JOURMàH BHfeVil
perdre une minute et le tirait par la main vers la salle à manger. Ils marchaient sur la pointe du pied, parlaient bas, étouffaient leurs rires, crainte d'attirer l'attention de la malade. Ces précautions n'avaient pas le sens commun, vu que l'appartement de mère-comtosso était à une lieue de là et rju'elle ne pouvait rien entendre.
— Servez-nous vite, dit Zosia à un domestique en perruque et en livrée de théâtre qui leur ouvrit la porte de la salle à deux battants.
Philippe fut frappé de stupeur.
La salle était immense, si haute que le plafond se perdait dans les ténèbres : la lumière des candélabres à vingt bougies posés sur la table ne montait pas jusque-là; et cette table elle-même était d'une largeur, d'une longueur prodigieuses, chargée de lourdes argenteries; le couvert y était dressé au moins pour quarante convives. Philippe eut un vrai sentiment d'angoisse, quand il vit ce décor à la Véronèse et ces préparatifs pour noces de Cana. Il crut que son rêve lui échappait. Il pensait dîner avec Zosia tête à tête, sur une petite table, dans un petit coin. Il lui jeta un regard suppliant, cette fois elle éclata franchement de rire.
— ' Qui donc attendez-vous? demanda-t-il.
— Mais personne, dit Zosia, riant toujours. Le grand couvert est dressé tous les soirs et tous les matins. Ou plutôt, jamais on ne l'enlève, même quand nous sommes absentes : c'est pour les pèlerins, c'est Iq vieil usage du pays.