‹ La journée de huit heures [microform]Chapitre 1 sur 69 · DE LA DEUXIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA DEUXIÈME ÉDITION

La question de la journée de huit heures occupe dans l’opinion publique une place chaque jour plus importante. Nous devons nous en féliciter., car, au fur et à mesure que cette revendication sera plus connue et mieux étudiée, augmenteront les chances d’une réalisation progressive et durable de la diminution de la durée du travail, qui pèse trop lourdement à l’heure actuelle sur le prolétariat tout entier.

Certaines manifestations retentissantes, qui avaient comme programme, la journée de huit heures et le repos hebdomadaire, ont pu indisposer certains esprits contre ces deux réformes. Cependant, il importe de ne pas s’arrêter à ces e.xubérances ou même à ces excès, mais d’ apprécier le fond même de la question, dont l’importance demeure entière, car « une revendication ne cesse pas d’être juste, disions-nous au moment du mai dernier, parce que certains de ses partisans la

AVANT-PROPOS

soutiennent par des procédés violents et blâmables (1). »

Au surplus, l’inquiétude qui, à un moment donné, s’est manifestée, a été, somme toute, superficielle et de peu de durée. Bien plus importants sont, au contraire, les indices qui, trop ignorés de l’opinion publique, montrent d’une façon indéniable combien la préoccupation de réaliser la journée de huit heures pénétre de plus en plus profondément dans la conscience des intéressés. Qu’il s’agisse des législateurs réglementant la durée du travail dans les mines, comme en France et en Belgique ; — qu’il s’agisse d’expériences entreprises par de grands industriels qui sont amenés à reconnaître tout le profit qu’ils ont à tirer d’une pareille réforme ; — qu’il s’agisse enfin de syndicats ouvriers s’efforçant, par des méthodes fort différentes d’ailleurs, et que nous ne voulons pas apprécier, de réduire la durée du travail dans leur profession, tous se préoccupent de l’étude des meilleurs moyens qui pourront amener

1. — « La journée de huit heures et l'action révolutionnaire. » (Correspondance Sociale, 1" mai i906.) Nous ajoutions : « La diminution des heures de travail ne pourrait en aucune façon s'implanter dans nos lois et dans nos mœurs à la faveur d'une émeute. Issue d'une agitation momentanée, elle ne lui survivrait pas ; les réformes progressives sont

seules durables C’est la force et non la violence, c’est la

persévérance et non la révolte qui permettront à notre démocratie d’accorder progressivement à ses membres la journée de huit heures. »

AVANT-PROPOS

la réalisation d’un travail moins prolongé, permettant aux ouvriers d’atteindre une valeur professionnelle et sociale supérieure.

Ces expériences, ces enquêtes, ces lois se multiplient de telle sorte, qu'il nous a semblé nécessaire de compléter, dans une nouvelle édition, le petit ouvrage que nous avions fait paraître il y a un an.

Depuis cette époque, en effet, bien des symptômes encourageants se sont manifestés ; nous avons cru devoir en signaler quelques-uns, dans les notes que nous avons ajoutées à ce volume. Assurément notre travail présente encore bien des lacunes, nous ne nous faisons aucune illusion à cet égard : nous espérons cependant que les esprits impartiaux y trouveront des renseignements suffisants pour apprécier, sous plusieurs de ses aspects les plus importants, la difficile question de la journée de huit heures.

Notre but sera atteint si, dissipant quelques préjugés trop répandus, nous parvenons à attirer, vers cette réforme démocratique, des sympathies plus nombreuses et plus éclairées.

15 Avril 1907.

Quel que soit le travail auquel il se livre, l’homme imprime à son œuvre un cachet particulier qui n’est, en quelque sorte, que la projection de sa personnalité. Suivant son habileté technique, suivant son développement intellectuel, suivant son caractère enfin, il incarnera dans son travail des signes distinctifs, qui le différencieront de celui qui sera fait par tel autre ouvrier de même métier.

Mais si l’homme donne à son travail son empreinte personnelle, à son tour le travail, prenant pour ainsi dire sa revanche, marque son auteur d’un sceau indélébile. On reconnaîtra, à n'en point douter, et même sous d’autres vêtements que ceux de sa profession, l’intellectuel et le pa^^san, l’employé et le terrassier, l’officier et le charpentier. Le 4;

travail finit par façonner l’homme, par le revêtir |

d’une nouvelle personnalité non seulement physique, mais intellectuelle et morale. De là proviennent ^

et l’esprit de corps et l’esprit de caste, tendance de solidarité et de fraternité parfois, tendance non i

moins fréquente à des rivalités collectives, à des méfiances irraisonnées, à des hostilités aveugles.

Le travail, si on veut l’envisager d’une façon vraiment complète, ne doit donc pas seulement etre considéré comme le produit de notre activité, mais aussi comme un facteur important de formation ou de déformation humaine. Il peut contribuer à développer harmonieusement les meilleures de nos aptitudes ; il peut aussi détruire leurs qualités les plus éminentes par l’excès ou l’insuffisance de leur exercice.

Assurément il est utile que l’homme puisse fournir le meilleur rendement économique possible, mais il est non moins nécessaire dans une société organisée, et surtout dans une société démocratique basée sur le pouvoir et la responsabilité de tous, que le travail ne vienne pas détruire les forces intellectuelles, morales et sociales dont la collectivité a besoin pour la paix et la prospérité communes.

Une telle conception est fondée tout à la fois sur une considération d’utilité générale et de justice personnelle.

Le travail est une nécessité. Toutes les fois qu’il Tient à manquer et que le chômage atteint un certain degré d’acuité, un désordre en résulte qui est funeste non seulement pour toutes les facultés de celui qui en souffre, mais aussi pour la société tout

entière. Notre histoire nous en fournit des exem- î

pies trop frappants, notamment dans les Ateliers Nationaux de 1848, pour que la leçon qui s'en dégage puisse être démentie (1).

Il n en est pas autrement pour l’excès contraire, le surmenage résultant d’un travail trop prolongé.

Toutes les facultés sont atteintes, l’homme devient moins homme : traité comme une bête de somme, il tourne à l’animalité, c|uand il ne succombe pas.

Au travailleur qui, depuis sa plus tendre enfance, n a connu d’autre horizon que les murs étroits de 1 usine ou de l’atelier, où il est enfermé du matin jusqu’au soir, qui n’a d’autre loisir que le temps strictement nécessaire (encore ne l’est-il pas toujours) pour manger et pour dormir, à l’homme dont on exprime toute la force et toute l’énergie pour le même labeur banal et surmenant, que peut-il rester pour résister aux assauts de la maladie qui le guette dans l’atelier malsain ou dans son logement insalubre, pour dominer les entraîne- î

ments vers des mœurs faciles ou vers des stimu- I

lants qui lui donneront l'illusion du bonheur et de la force ? comment ne sera-t-il pas vaincu par la tuberculose, l’immoralité et l’alcoolisme ? Le .

malheureux succombera donc presque inévitable- ^ )

ment. ) |

Un équilibre physique, une valeur intellectuelle, r s

1* — Ces considérations sont longuement développées dans notre ouvrage : UAssistance par le Travail et les Jardins ouvriers en France. Giard et Brière, édit., 1906.

une énergie morale, où et quand aurait-il pu les acquérir, puisque le temps de repos lui est déjà insuffisamment départi pour rétablir les forces indispensables au travail de l’atelier ou de l’usine ? Le surmenage est tel qu’il ne peut guère se rendre compte de l'ensemble des devoirs qui s’imposent à lui dans son foyer et dans la société moderne, à plus forte raison lui est-il impossible de se préparer comme il conviendrait à remplir intégralement le rôle qui lui est dévolu.

Il ne peut être véritablement homme, au sens le plus élevé et le plus complet de ce terme, car la vie économique, C|ui l’enserre et Tétouffe, le met dans i’impossibilité d’atteindre sa fin véritable.

Une fois assujetti à ce joug, joug prescjue servile, suivant l’expression de Léon XIII, l’ouvrier ne pourra s’y soustraire et, dans la plupart des cas, il ne le cherchera même pas. Ce sera d’abord parce que les circonstances restant les mêmes, vraisemblablement il suivra la pente sur laquelle il a commencé de glisser ; ce sera ensuite parce que ce mal, dont nous venons de constater les ravages, étant véritablement socia/, la contagion qui atteint les uns réagit forcément sur les autres, et les velléités que le prolétaire pourrait avoir de se ressaisir et de développer ses qualités d’homme seraient bien vite étouffées, non seulement par l’habitude acquise et l’insuffisance des énergies vitales, mais aussi par l’influence pénétrante du milieu ambiant.

Que sera dès lors une démocratie dont les membres ne peuvent môme pas acquérir cette conscience

de leurs devoirs et de leurs responsabilités ? Nous ne le vojmns que trop à l’heure actuelle. Nous nous traînons lamentablement dans un état politique et social qui n’a plus les forces dont disposaient les régimes monarchiques, et qui n’a pas su constituer encore une organisation et une vie conformes aux principes qu’on proclame. A peine a-t-on commencé à créer le cadre dans lequel pourrait se mouvoir une société démocratique, et certains seraient assez naïfs pour prendre cette forme rigide, dénuée de signification et de portée, pour une réalité vivante ! Non, ce sont des illusions trompeuses qui nous mènent à la décadence et à la ruine.

Si nous voulons que notre pays trouve son équilibre, il est nécessaire que les citoyens constituant la nation puissent vivre d'une vie digne de ce nom, qu’ils aient la possibilité de remplir, comme il convient, la mission assignée à chacun d’entre eux par les principes démocratiques sur lesquels repose notre société moderne. Pour cela, il faut sauvegarder chez tous la vie physique des atteintes apportées par un labeur excessif, élargir les horizons de l’intelligence, éclairer et fortifier les énergies de la volonté, permettre enfin aux aspirations les plus hautes et les plus belles de l'ame humaine de se développer pleinement. Alors les hommes ue seront plus asservis par leur travail, et notre pays ayant retrouvé sa vraie voie pourra jouir en paix d'une prospérité complète et renouvelée. Alors seulement la démocratie sera possible.

L’excès de la durée du travail est donc bien réel-

lement un danger individuel et surtout un danger social. L’intérêt général exige qu’il disparaisse au plus tôt : la prospérité, la vie môme de la nation en dépendent.

A côté des intérêts matériels, de l'utilité pratique, il J a aussi les exigences non moins impérieuses de la justice.

Or les uns et les autres, bien loin d’être inconciliables, sont identiques : ils viennent se compléter et se prêter un mutuel appui.

Est-il juste que dans une société qui se prétend organisée, alors que certains travailleurs sont réduits, faute d'ouvrage, aux pires extrémités, d’autres ouvriers voient leur santé, et celle des leurs, profondément atteinte par la durée excessive d’un travail surmenant ? Est-il juste que les uns meurrent de travail et les autres faute de travail? Est-il juste que pour se procurer ses moyens d’existence ou pour avoir de quoi vivre, l’homme soit obligé de donner goutte à goutte sa vie même ?

Au fur et à mesure que la vie physique, la vie animale s’épuise, les possibilités de vie plus haute, plus digne, de vraie vie s’évanouissent aussi. Il serait irrationnel de condamner un malfaiteur à une pareille émasculation de sa personnalité, et les citoyens qui composent la nation, qui sont les souverains détenteurs du pouvoir, qui sont la richesse

et la force du pays, se trouvent réduits à une situation que ne mériterait même pas un criminel ?

Est-il juste enfin que les générations présentes ne soient pas les seules sacrifiées, mais que les générations à venir soient aussi atteintes dans l’intégrité même de leur vie ? L’existence que pourront transmettre deux pauvres êtres minés par l’excès de travail et de privations, que pourra-t-elle être? Certes, la bienfaisante nature répare parfois, dans les vies nouvelles qui sont créées, quelques-unes des tares acquises, mais la nature ne peut tout faire, et il est certain que le fruit des entrailles de

l’ouvrière, que le rejeton du sang de l’ouvrier subiront l’indéfectible contre-coup des épreuves que les générations antérieures auront supportées. Et certes je comprends, sans l’approuver, le cri de haine et de vengeance de l’enfant qui se voit d’avance vaincu dans la lutte pour la vie, qui se sent voué à une déchéance irrémédiable, à une misère imméritée, parce que la société marâtre aura laissé ses parents se consumer dans un surmenage qui dépasse les forces humaines. Qui laisse commettre l’injustice doit s’attendre à la révolte, qu’on ne s’étonne donc pas des clameurs sinistres qui retentissent à nos oreilles, tristes présages des révolutions à venir.

Telles sont les réflexions que ne peuvent manquer de provoquer ces souffrances au regard de la justice, de la justice comprise dans le sensde plus étroit, le plus incomplet.

Sur ces bases, croyants et incroyants peuvent

il*.

être d’accord, pourvu qu’ils soient de ceux que l'injustice révolte et pousse à l’action réformatrice. Mais nous n’irions pas jusqu’au bout de notre pensée si nous nous en arrêtions là, et si nous ne proclamions les raisons plus élevées et plus impérieuses que nous puisons dans nos principes chrétiens.

Nous considérons, en effet, toute injustice comme une violation de la vérité, et par conséquent comme une atteinte à Dieu même. Mais ce qui rend particulièrement odieux, à nos yeux, les injustices sociales auxquelles nous faisons allusion, c’est qu’elles atteignent des êtres participants de l’essence divine, et c’est surtout qu’elles tendent, par les conditions de vie qu’elles imposent, à étouffer les meilleures et les plus élevées de leurs aspirations, celles qui les portent vers tout ce qui est grand, beau et bien, celles qui les rapprochent de l’Infini divin.

Or, ces aspirations et les satisfactions qu’elles procurent constituent ce qu’il y a de meilleur et de plus réconfortant dans le patrimoine humain, et c’est ce que tend à leur ravir le surmenage occasionné par l’excès du labeur professionnel.

Nos travaux, pour nous donner la possibilité de vivre pleinement, ne devraient donc pas seulement nous procurer ce qui est nécessaire à notre

subsistance, mais nous permettre aussi de développer effectivement les facultés de tous ordres qui constituent l’ensemble de notre vie physique, intellectuelle et psychique (1).

Hélas ! combien le travail, tel qu’il existe à l’heure actuelle, est loin de répondre à cette conception ! Quelques-uns veulent croire que c’est un mal inévitable et conforme à la nature des choses. L’Etat lui-même ne pourrait agir utilement, car il se trouverait dans l’obligation de rester spectateur impassible de ces misères et de ces luttes; s’il intervenait, ce serait une ruine dont les conséquences déplorables n’atteindraient pas seulement les

1. — « Si le but suprême de la vie, écrivait le cardinal Manning, est de multiplier les mètres de toile et de coton tissés ; si la gloire de l’Angleterre consiste à en produire indéfiniment au plus bas prix afin de les revendre à toutes les nations, résignons-nous. Mais si la vie privée d’un peuple doit être le principe vital ; si la paix, la pureté du foyer, l’éducation des enfants, les devoirs des épouses et des mères, ceux des maris et des pères doivent être inscrits dans les lois naturelles de l’humanité ; si ces choses sont sacrées au point de dominer la valeur de tout ce qui peut être vendu au marché ; je répète que les heures de travail résultant de la vente irrégulière de la force et de l’adresse de l’homme conduiront à la destruction de la vie domestique, à l’abandon des enfants, aideront à transformer les épouses et les mères en machines vivantes, à transformer les pères et les maris... oserai-je le dire, en bêtes de somme qui se lèvent avant le soleil et rentrent au logis lorsqu’il se couche, exténués, à peine capables de prendre leur nourriture. Je déclare que la vie domestique est atteinte dans son existence... »

îi

chefs d’entreprise, mais les ouvriers eux-mêmes. Les exigences du marché international ne permettraient donc pas d’accorder aux ouvriers un sort meilleur.

Telles sont les objections, qui ont été exposées, toutes les fois qu’une mesure générale est venue restreindre la durée du travail. Or, nous allons être amenés à constater, d’après de nombreuses expériences, que ces craintes n’étaient pas fondées, et que les réductions de la journée de travail n’ont pas, en général, créé une situation fâcheuse pour l’industrie. Le surtravail a été le résultat occasionnel de l’évolution industrielle moderne, mais il n’en était assurément pas une conséquence nécessaire.

Cette modeste brochure aura atteint son but, si elle contribue à démontrer, à quelques esprits impartiaux, que la diminution des heures de travail, dans une limite raisonnable, est possible même pour les adultes, qu’elle ne présente aucun danger sérieux pour notre prospérité nationale, et qu’elle est nécessaire pour permettre aux hommes de développer harmonieusement la vie et les facultés que Dieu leur a départies.

Page 1