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CHAPITRE PREMIER

Les origines du mal.

La durée du travail était moins longue au xiii» et au xiv* siècles qu’elle ne l’a été au xix« siècle. — Le machinisme rend cependant le travail plus pénible. — La décadence des corporations influe sur la durée du travail à partir du XV® et du XVI* siècles. — La Révolution, en supprimant les corporations, enlève aux ouvriers leur dernière sauvegarde.

Contrairement à ce que beaucoup de personnes s’imaginent, la durée du travail était autrefois beaucoup moins longue quelle ne l’a été au cours du XIX® siècle.

C’est ainsi que, au xiii® et au xiv® siècles, les pouvoirs publics étaient intervenus (1) pour interdire le travail avant le lever du soleil ou après son coucher, qui étaient annoncés à la population par

1. — Cette réglementation n’était pas seulement faite dans l’intérêt du consommateur pour assurer une bonne fabrication, dans l’intérêt du patron pour éviter une concurrence exagérée, ou dans l’intérêt public pour éviter certains dangers comme les chances d’incendie, elle existait surtout, à cette époque du moins, en vue de protéger l’ouvrier.

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la cloche de l’église ou du beffroi, « et que nul ne puist, dit une ordonnance, ouvrer fors que d'une clocque jusqu’à l’autre » (1).

Si, d’une manière générale, le travail ne pouvait se prolonger au delà du coucher du soleil, dans beaucoup de métiers il était suspendu bien avant ce moment. Pour certaines professions le travail cessait lorsque la cloche de l’église voisine annonçait les compiles (sept heures du soir), pour d’autres quand sonnaient les vêpres (quatre heures).

La durée de la journée, pour ceux qui travaillaient du lever au coucher du soleil, variait d’un minimum de huit heures et demie en hiver à un maximum de seize heures en été. Mais ce maximum n’était jamais atteint, car les règlements et les coutumes accordant à l’ouvrier pour les repas, deux repos d’une durée totale d’environ une heure et demie, le travail effectif se trouvait réduit en été à quatorze heures et demie (2).

1- — Ordonnance de l’Echevinage de la ville d’Amiens sur la fabrication et la teinture des draps du 30 mai i;%8. — Augustin Thierry: Recueil de documents inédits de l'Histoire du Tiers-Etat, t. I, p. 342. — D’autres fois ce moment titait indiqué par la corne annonçant la fin du guet de la nuit : « De la gueste cornant au matin. » Livre des Métiers, édition Depping, t. XL, p. 02.

2. — Et. Martin Saint-Léon : Histoire des corporations de métiers depuis leur origine jusqu’à leur suppression en i79i. Paris, Guillaumin 1897, p. 118. — M. Martin Saint-Léon donne des renseignements qui permettent de considérer notre év'aluation comme exagérée; nous avons préféré cependant nous y tenir, voulant mettre les choses au pire. En

En réalité, même dans ces conditions qui sont les pires, l'ouvrier restait moins longtemps à l’atelier vers cette époque qu’il ne le fait aujourd’hui.

Il existait, en effet, un très grand nombre de fêtes chômées pendant lesquelles tout travail était interdit ; par ailleurs les samedis et vigiles de grandes fêtes, les ateliers se fermaient plus tôt que les autres jours ouvrables, de telle sorte qu’il n’y avait plus que 250 jours de travail effectif par an (1).

effet, d’après cet auteur, si bien documenté, « dans les métiers où le travail commençait et finissait avec le jour, la journée variait, déduction faite du temps des repas, de sept à huit heures en hiver à environ quatorze heures en été. Pour d’autres métiers en assez grand nombre, le journée de travail effective évoluait entre huit et neuf heures en hiver et dix à douze heures eu été », p. 119.

1. — Les jours de repos complet étaient, en dehors des dimanches, les jours de grandes fêtes religieuses. Ces fêtes étaient alors très nombreuses , une trentaine au moins. Outre les quatre fêtes que le Concordat a maintenues, on célébrait solennellement leurs octaves, et spécialement les trois jours de l’octave de Noël, la fête des Morts, les lendemains de Pâques et de Pentecôte, les fêtes de Notre-Dame (Epiphanie, Purification, Notre-Dame en mars, Notre-Dame en septembre ou Septembresche), l’Invention et l’Exaltation de la Croix ; les fêtes des principaux apôtres, notamment, le 1" août, la Saint-Pierre ès liens ou Saint-Pierre engoule aoust, enfin diverses fêtes de saints (Saint-Martin d’hiver, Saint-Nicolas d’hiver, Nativité de Saint-Jean-Baptiste, etc., etc.).

Les jours de repos partiel étaient :

1“ Tous les samedis ;

2° Tous les jours de fêtes religieuses non chômées dites

Si nous admettons que l’ouvrier d’alors travaillait la moitié de l’année 8 heures 1/2 et l’autre moitié 14 heures 1/2, il aurait donc fourni 2.832 heures de travail par an. Celui du xix® siècle, en supposant un travail qui ne dépassât pas onze heures par jour

« de commun de vile foire ». Elles étaient au nombre de vingt ou trente, et parmi celles-ci nous pouvons citer, entre autres, la fête des Innocents, les trois jours des Rogations, la Saint-Marc, le jour des Cendres, les vigiles des fêtes principales. Au xv* siècle, chez les foulons, les jours des vigiles de Pâques, de l’Ascension, de la Pentecôte, de saint Jean-Baptiste, de saint Laurent, de l’Assomption, de la la Toussaint et de la Nativité, on laisse le travail à une heure de l’après-midi, c’est-à-dire que l’on travaille la demijournée. (Ordon. des Rois de France, XVI, 586). — Voir Martin Saint-Léon : Histoire des corporations de métiers,

En retranchant des 365 jours de l’année 52 dimanches, 30 fêtes chômées, et 35 journées représentant le travail perdu pendant 70 jours de fêtes de commun de vile foire, il ne reste plus que 248 jours de travail effectif avec une durée moyenne de 11 heures et demie.

Pour être complet, il faudrait enfin tenir compte des fêtes ou des manifestations corporatives de toute nature. (\ oir Hauser: Ouvriers du temps passé, xv^ et xvu siècles. Alcan 1898, pp. 81 et 82). Au xviU siècle, le nombre des jours de travail était resté à peu près le même. M. Germain Martin, dans son Etude sur la grande industrie en France sous le règne de Louis XIV (Rousseau, éditeur 1892, p. 317), évalue approximativement à 220 ou 250 jours utiles en moyenne le travail effectif dans la plupart des métiers. En tenant compte des causes de chômage particulières à certaines professions, ce nombre se trouverait encore plus restreint : Vauban n’évalue qu’à 180 jours par an le travail d’un tisserand, à cause des gelées.

et un repos régulier tous les jours de fête légale, aurait au contraire fourni, en 300 jours, 3.300 heures de travail. La différence est donc très sensible.

Et cependant, une telle comparaison serait incomplète, si l’on ne tenait pas compte des diliérences importantes qui existaient entre les conditions du

travail à ces deux époques.

La vapeur, l’électricité étaient inconnues au xiiu et au XIV® siècles ; il n’y avait pas de ces puissantes mais redoutables machines auxquelles rien ne résiste, rien, pas même l’organisme humain.

Elles font entendre dans toute l’usine le grondement sourd et triste de leurs arbres de transmission, elles impriment une trépidation incessante à tous les planchers, à tous les murs ; ce bruit fastidieux et lugubre semble rappeler cette nécessité mortellement impérieuse de suivre la machine coûte que coûte, de machiniser l’organisme humain pour mieux suivre l’instrument que la force invisible fait mouvoir sans interruption, sans rémission possible. La tonalité de la triste chanson, que chante interminablement la machine, est seu lement dominée, de temps à autre, par quelque chariot que l’on roule apportant ou emportant du travail, et l’être humain est secoué sans merci, ses nerfs sont tendus, son organisme surmené ; pour lui, pas un instant de répit et de calme, la machine I0 mène, le poursuivant inlassablement de son

chant de triomphe et de mort.

Le travail était bien plus calme à l’époque dont nous nous occupons j comme celui des champs, en-

core à l’heure actuelle, il pouvait demander une plus grande dépense de force physique, il était cependant moins épuisant et par sa nature et par sa durée.

Au xv*-' siècle, et pendant une partie du xvi®, la situation resta à peu près la même pour l’ouvrier (1) ; mais, vers la fin du xvi® siècle, une évolution qui devait être néfaste pour les travailleurs commençait à se manifester. Les patrons étaient devenus les maîtres héréditaires de la profession, ils avaient créé une classe à part, ils traitaient le métier en pays conquis. Par ailleurs, leur influence se faisait sentir d’une façon de plus en plus prépondérante dans les villes. Inévitablement, les règlements concernant la durée du travail devaient subir le contre-coup de la situation nouvelle.

1. — Une ordonnance de police de 1567 décide la durée du travail pour les ouvriers du bâtiment à Paris. La journée d’été dure de 5 heures du matin à 7 heures du soir, la Tournée d’hiver de 6 heures du matin à 6 heures du soir. En

déduisant 1 heure et demie ou deux heures pour la durée des repas, cela fait pour la journée d’été douze heures à douze heures et demie de travail, pour la journée d’hiver dix heures à dix heures et demie. — Chez les gainiers de Rouen, la journée de travail est plus courte ; elle est comprise de 5 heures du matin à 6 heures du soir en été et de 7 heures du matin à 5 heures du soir en hiver. — (Hauser : Ouvriers du temps passé, AV® et AV/* siècles. Alcan, édit., 1898, p. 80.)

Dans les professions relativement récentes, comme l’imprimerie, la durée du travail atteignit bientôt une durée tout à fait excessive. En 1571, les imprimeurs de Lyon se plaignent que leur journée commence à 2 heures du matin (1) pour durer jusqu’à 8 ou 9 heures du soir, en hiver comme en été. D’anciens et bienfaisants usages ne pouvaient pas être invoqués dans ce métier pour mettre un terme aux exigences des patrons, et ceux-ci, poussés par la concurrence, exploitèrent leur personnel.

La tradition elle-même, si forte pourtant, fut impuissante à préserver les autres professions de la prolongation de la durée du travail pendant les siècles qui suivirent ; toutefois, nulle part, nous n’avmns constaté des excès pareils à ceux que nous venons d’indiquer chez les imprimeurs. Au xvii® et au xviiU siècles, les journées de 13 à 15 heures au moins semblent être en usage dans un assez grand

1. — Celte heure plus que matinale peut paraître incroyable, elle est cependant confirmée incidemment par un document d’ordre judiciaire et qui remonte à la même époque (i.5æ).

« Claude Cordier, natif de Champagne, à présent compagnon imprimeur habitant à Lyon, dit et déclare que, un jour de lundi, il y a aujourd’hui quinze jours, que lui allant travailler de son état d’imprimeur... environ les deux heures du matin, qu'est la même heure que les compagnons de l'art de l’imprimerie vont travailler », il a été blessé dans une rixe. (Baudrier : Bibliographie lyonnaise, tome l, p. 104. — Voir H. Hauser : Ouvriers du temps passé, A V’ et AV/* siècles. Alcan, 1898, p. 80.)

nombre de métiers (1). La décadence des corporations rend la condition des travailleurs de plus en plus dure, car ils n'ont plus aucune protection à attendre de personne. Les patrons sont préoccu-

i. — Voici quelques exemples particuliers depuis la seconde moitié du xvi* siècle : A Bourges, en 156G, les compagnons teinturiers sont tenus « d’aller en besongne à cinq heures du matin et plus tôt si besoing est, et laissant besongne à 7 heures de vespres », à moins de perdre leur journée. (Tonbeau de Maisonneuve ; Les anciennes Corporations ouvrières à Bourges, p. 103.)

En 1639, il est interdit aux miroitiers de Rouen de faire travailler leurs ouvriers avant quatre heures du matin et après neuf heures du soir. En 166(), on nous montre à Paris les crieurs d’eau-de-vie allant réveiller les artisans dès trois heures du matin, pour leur offrir un petit verre à leur réveil. Les couteliers restent au travail de quatre heures jusqu'à neuf heures du soir. A la fin du dix-huitième siècle, les heures extrêmes pour les garçons maréchaux étaient quatre heures du matin et huit heures du soir; pour les éperonniers, la journée commençait à cinq heures, de Pâques à la Toussaint; à sept heures, de la Toussaint à Pâques ; elle se terminait à huit heures. A Lyon, les ouvriers en soie auraient travaillé, en 1786, dix-huit heures par jour, et leur veillée laborieuse se prolongeait jusqu’à une heure après minuit. (Albert Babeau : Les artisans et les domestiques d'autrefois, p. 28 et suiv.).

« Les ouvriers de Lyon, écrivait, en 1787, l’abbé Batholon, sont nourris et logés chez le maître ouvrier; ils travaillent régulièrement 18 heures, même plus, chaque jour, sans aucune perte de temps, puisqu’un quart d’heure, quelquefois moins, suffit pour chacun de leurs repas. » (M. i (iodart ; L'ouvrier en soie, p. P16. Le document original se trouve aux archives nationales. F 766). j

Cependant cette durée du travail apparaît comme excep- ü

pés avant tout de leurs intérêts économiques personnels, et, quand l’Etat intervient, il cherche à seconder leurs vues, en les protégeant contre la concurrence déloyale et en leur fournissant des travailleurs soumis, grâce aux mesures de police qui empêchent les grèves et les manifestations (1).

tionnelle, car « en mai 1750, dit le marquis de Mirabeau, je traversai tout Paris à six heures du matin sonnants, à travers la partie populeuse et marchande de la ville, et je n’y vis d’ouvertes que quelques échoppes de vendeurs d’eau-devie ». En 1791, Marlin traverse un village, près d’Etrepagny, à sept heures du matin, et il raconte que les fileuses et les bonnetiers ouvraient leurs volets en baillant. {Voyages en France, III, 458, et Babeau : loc. cit.).

1. — Voici, à titre d’exemple, un fait que nous rapporte M. Germain Martin, dans son ouvrage sur les Associations ouvrières au XVIIB siècle (1700-1792). (Rousseau, 1900, pp. 143 et 144.)

Une grève générale des ouvriers relieurs avait éclaté un lundi d’octobre 1776, sur le refus des patrons de réduire de 16 à 14 heures la durée du travail. Pour justifier leur réclamation, les ouvriers rappelaient que par le nouvel édit rétablissant les communautés d’arts et métiers, la corporation des relieurs venait d’être réunie à celle des papetiers colleurs ; par conséquent, ils devaient être assimilés à ces ouvriers et ne faire comme eux que 14 heures.

Les maîtres relieurs espéraient que « comme la faim chasse presque toujours le loup hors du bois, quand les ouvriers auraient consommé leur petit avoir, ils mettraient fin aux parades injurieuses qu’ils croient se permettre de faire devant les boutiques des maîtres, comme pour les insulter, et seraient contraints de venir à jubé. »

« Mais les grévistes avaient fait une bourse commune pour prolonger la grève ; envers quelques gargotiers du

crise à laquelle il est fort difficile de se soustraire.

Or révolution économique, qui a été amenée par le développement du machinisme, par l’introduction de la vapeur et de l’électricité dans la fabrication industrielle et les moyens de transport, a été une des plus importantes qu’ait eu à enregistrer l’histoire de l’humanité. Certes, le progrès industriel était indéniable, mais la crise sociale, qui devait s’en suivre fatalement, ne pouvait qu’atteindre profondément l’ensemble de la classe travailleuse. Plus que jamais il eut été nécessaire d’avoir recours à l’action tutélaire des lois et à l’intervention incessante des organisations professionnelles, et ni l’une ni l’autre ne vinrent apporter au prolétariat l’aide dont il avait besoin ; la loi, parce que l’illusion libérale avait fait croire qu’elle devait rester spectatrice, indiflérente à l’écrasement des laibles par les forts, — l’association professionnelle, parce qu’on lui interdisait de vivre.

Dès lors s’expliquent les conditions du travail si dures que nous allons avoir l’occasion de constater pendant la plus grande partie du xix® siècle.

Telle est la situation qui se prolonge jusque vers la fin du XVIII® siècle. Les corporations ne rendent plus les services qu’on pouvait attendre d’elles ; loin de défendre les ouvriers, elles ne font que consacrer des abus. On arrive à les considérer comme sans utilité, et à ne plus voir que leurs défauts trop évidents pour être niables. Et, dès lors, au lieu de chercher à les réformer, à les reconstituer sur une base nouvelle pour leur permettre d’atteindre leur but fondamental, on les supprima. Ce fut la grande faute. I.a loi Chapelier, des 14-17 juin 1791, interdit aux ouvriers de s’entendre au sujet de leurs prétendus intérêts communs. Et dès lors isolés, sans point d’appui, sans moyens de défense, ils devaient fatalement, tels une épave sur la crête des vagues, être ballottés, rejetés, amoindris par les forces des éléments déchaînés.

Plus que jamais ils auraient eu besoin de protection, car toute transformation entraîne une

Mont-Saint-Hilaire, ils s’étaient engagés à payer la nourriture des plus nécessiteux d’entre eux, c’est-à-dire de ceux que la misère aurait contraint à reprendre le travail avant le temps; à plusieurs apprentis relieurs, qui étaient accourus de la province à Paris pour y travailler, ils donnèrent même une indemnité afin de les déterminer à ne pas mettre leurs projets à exécution et à s’en aller.

« Les maîtres font appel au lieutenant de police. Dans la nuit du dimanche 13 au lundi 14 octobre, six ouvriers sont arrêtés, mis en prison. Les camarades reprennent le travail ».

Si les progrès économiques devaient fatalement entraîner l’aggravation des conditions d’existence de la très grande majorité des travailleurs, ne devrait-on pas les considérer comme un véritable malheur ? La question se pose vraiment ainsi, lorsqu’on envisage la situation à laquelle les ouvriers se trouvèrent réduits quand le machinisme eut envahi un grand nombre de professions, et quand la concentration industrielle, qui devait en être la conséquence, se fut accentuée (1).

1. — Un penseur sérieux et désintéressé, le P. Gratry, écrivait en 18t>8 :

« Cet homme, ce citoyen, ce père, ce chef d’atelier domestique, va-t-il cependant demeurer, lui et les siens, quoique

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