Bulletin de l'Office du Travail, octobre 1903, p
prolongeant leur travail, de rattraper la baisse de sa rémunération (1).
Les salaires infimes qui sont donnés aux ouvrières de l'aiguille sont assez connus, après les enquêtes de M. Charles Benoist, de M. du Maroussem et de la Ligue sociale d’acheteurs, pour qu'il ne soit pas nécessaire de les rappeler ici et, au surplus, nous nous écarterions de notre sujet. Mais ce qu’on ne saura jamais trop, ce sont les veillées fatigantes et dangereuses, si fréquentes à certaines époques de l’année, et causées, il est vrai, bien souvent par les caprices des clientes.
Ces veillées se produisent aussi bien à l’atelier
qu'à domicile.
On connaît cet exemple d’une cliente faisant veiller un atelier, à Paris, pour aller essayer une toilette en sortant de l’Opéra. « A la veille du Grand-Prix, rapporte M. Keufer, les ouvrières sont restées présentes pendant plus de 30 heures consécutives. Dans ces métiers, l’habitude du travail de nuit est prise parce que la clientèle sachant que, si elle insiste, le couturier ne fera pas de difficulté pour en passer par où elle veut, donne libre
1. — C'est dans la couture, dit l’inspectrice du travail de Rouen, que l’ouvrière travaille à domicile pendant 12 et 14 heures, quelquefois une partie de la nuit, pour un sidaire de 3 fr. qu’elle gagnait auparavant, à l’atelier patronal, en 10 heures 1/2. (F. Fagnot : Rapport à V Association nationale française pour la protection légale des travailleurs, 27 avril 1904. D’autres exemples du même genre y sont également
cités.)
cours à ses fantaisies : les demi-mondaines sont les plus exigeantes » \^1).
Nous en avons dit assez pour faire comprendre combien, quand la protection légale n’intervient pas, l’exploitation du travail humain peut atteindre un haut degré d’intensité au seul point de vue de la durée du travail.
En effet, lorsque le laisser-faire règne en despote, le travailleur est écrasé sans avoir la possibilité de se défendre, rivé qu’il est à une chaîne qui ne lui permet pas de s’éloigner de son ergastule et de prendre l’habitude de la liberté. Le laisser-faire est une force aveugle et formidable, écrasant les faibles sans pitié. Il est à l’origine de toute exploitation de l’homme par l’homme ; il rend la liberté impossible si la loi n'y remédie, car, ainsi que le dit Lacordaire, entre le fort et le faible c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui affranchit.
1. — Cité par M“" Jean Brunhes dans son Rapport à V Association nationale française pour la protection légale des travailleurs sur la Ligue sociale d’acheteurs (10 novem bre 19Ct3). Alcan, édit.