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CHAPITRE III

La diminution des heures de travail en 1848.

Le décret du 2 mars 1848. — L'hostilité contre ce décret à l’Assemblée nationale. — Les partisans de la protection et ses adversaires. — Leurs arguments. — Abrogation du décret du 2 mars. — L’inefficacité voulue du décret du 9 septembre.

Quelques jours après la proclamation de la République paraissait un décret, portant la date du ‘1 mars 1848, et qui était conçu en ces termes :

Sur Le rapport de la commission du gouvernement pour les travailleurs,

Considérant :

P Qu’un travail manuel trop prolongé, non seulement ruine la santé du travailleur, mais encore, en V empêchant de cultiver son intelligence, porte atteinte à la dignité d’homme,

2“ Que l’exploitation des ouvriers par les sousentrepreneurs ouvriers, dits marchandeurs ou tâcherons, est essentiellement injuste, vexatoire et contraire aux principes de la fraternité.

^ yr^ ».#.

Le gouvernement provisoire de la République décrète :

L La journée de travail est diminuée d’une heure. En conséquence, à Paris, où elle était de onze heures, elle est réduite à dix heures, et en province, où elle était jusqu iti de douze heures, elle est réduite à onze ;

2“ L exploitation des ouvriers par des entrepreneurs, ou marchandage, est abolie (1).

Cette innovation avait été trop brusque pour ne pas prêter à de violentes discussions. Elles furent très intéressantes, car la cjuestion put être examinée dans toute son ampleur, et il n’est peut-être pas inutile de s’j arrêter quelque peu.

Dès le 3 mars, Louis Blanc, président de la Commission du gouvernement pour les Travailleurs qui siégeait au Luxembourg, intervenait pour préciser la portée du décret. Il faisait paraître au Moniteur un avis dans lequel il indiquait que « l’intention du gouvernement provisoire, telle qu’elle résulte des termes mêmes du décret, a été de ménager les forces du travailleur et de faire une part de temps à son intelligence ».

L’Assemblée nationale fut bientôt saisie d’une proposition tendant à abroger le décret, et elle reçut

l. — Moniteur Universel, 5 mars 1848.

uhX-.

aussi de nombreuses pétitions qui demandaient son maintien. L’une d’entre elles émane d’un inspecteur du travail des enfants dans les manufactures de Rouen, qui avait vu de près, par conséquent, les souffrances ouvrières ; il montre clairement comment le problème se posait dans certains milieux.

« Pour justifier l’abrogation du décret du 2 mars,

écrivait-il, on invoque la liberté des transactions. Sont-ils donc libres ces ouvriers auxquels on dit : Vous travaillerez quatorze heures par jour, ou bien procurez-vous-en ailleurs ! Où iraient-ils quand tous les ateliers sont pleins? Il faut bien qu’ils se résignent ; et on appelle cela la liberté des transactions ! C’est une véritable dérision, si ce n’est une cruelle raillerie. Quand je dis quatorze heures de travail par jour, je n’exagère rien. Dans tout le département de la Seine-Inférieure, dans ce grand centre industriel et dans bien d'autres départements encore, la durée du travail quotidien variait de treize heures et demie à quatorze heures ; ajoutez à cela deux heures pour les repas, deux heures pour aller du logis à 1 atelier et pour retourner de l’atelier au logis (et ce n’est pas trop car beaucoup d’ouvriers ont leur domicile à six ou huit kilomètres de la fabrique où ils travaillent), il en résulte que ces malheureux ont tout juste six heures pour prendre leur repas du soir et réparer leurs forces épuisées ; que de pauvres femmes, de misérables enfants, n’ont pas plus de loisirs, et on ose appeler cela la liberté des transactions ! Non, ce n’est pas là de la liberté, c’est quelque chose de

pis que la traite des blancs. On se plaint avec raison de la brutalité de la classe ouvrière, de son immoralité qui n’est que trop réelle ; mais quelles en sont les causes, voilà ce que vous ne recherchez pas assez.

« N’est-il pas vrai qu’un travail incessant, où l’intelligence ne joue presque aucun rôle, abrutit l’homme? N’est-il pas vrai que l’homme énervé, abruti, cherche des forces et des jouissances dans l’ivresse et ne peut les chercher que là, ce qui lui enlève le peu d’intelligence humaine qu’il pouvait avoir encore, et qu’ainsi la misère engendre l’immoralité qui, à son tour, engendre et perpétue la misère ? N’en résulte-t-il pas la perte de tous sentiments honnêtes, l’anéantissement de la vie de famille et jusqu’à l’entier oubli des devoirs, si profondément gravés dans le cœur de l’homme, ceux de la paternité? N’est-il pas vrai encore que la femme, qui n’a pas un instant de relâche, que la fatigue tue, qui n’habite que très accidentellement sa maison en commun avec son mari et ses enfants, ne peut connaître les joies du ménage, qu’elle n’est plus une mère de famille? Et enfin n’est-il pas évident que des enfants élevés ainsi ne peuvent faire ni de bons fils, ni de bons pères, dès lors qu’ils ne seront jamais de bons citoyens? Telles sont pourtant les conséquences d’un travail excessif. Et qu’on ne croie pas qu’elles atteignent seulement l’homme moral, elles attaquent aussi l’homme physique. »

Pierre Leroux, lui aussi, intervint énergique-

partie du peuple à une condamnation, non pas équivalente aux travaux forcés, mais, à bien des égards, plus pénible et plus abrutissante !...

« Ainsi, de par toutes les lois humaines et divines, vous n’avez pas le droit de porter atteinte à la vie de votre semblable, vous n’avez pas le droit de lui infliger des blessures, de le frapper de coups, de lui faire des sévices quelconques: vous n’avez pas le droit, avec son consentement même, d’exposer sa vie aux chances d'un combat, parce que vous n’avez pas droit sur votre propre vie : toutes ces défenses sont fondées sur un seul principe : c’est que la vie humaine est sacrée et que la société est instituée pour le protéger. Et vous auriez le droit de livrer des hommes à un travail mortel, sans aucune intervention et sans aucune surveillance de l’Etat, abusant ainsi de l’ignorance et du malheur des hommes ! Non. mille fois non, à moins que vous ne fassiez déclarer par cette assemblée, nommée par le peuple tout entier, et chargée de ses destinées et de son bonheur, que les travailleurs dont il s’agit ne sont pas des hommes ou au moins ne sont pas des citoyens, qu'ils sont encore exclus de la cité, et que l’Etat abdique à leur égard son droit tutélaire. »

Et il concluait ainsi : « Si vous ne voulez pas de progrès dans la législation, retournez aux codes barbares, ou plutôt anéantissez la société ; détruisez l’espèce humaine que Dieu a faite progressive dans sa connaissance et sa moralité. »

l.A JOURNÉE DE HUIT HEURES

ment à la tribune de l’Assemblée nationale, dans la séance du 30 août 1848, pour défendre le décret du 2 mars. L’inspecteur du travail avait retracé la détresse des ouvriers, le député allait faire ressortir le rôle de l’Etat.

« Il est défendu par nos lois, disait-il, de posséder le travail d’un autre homme, en qualité d’esclave. Pas d’esclaves sur la terre de France. Un nègre est affranchi dès qu’il a touché notre sol. Et des citoyens, des égaux, des frères, des hommes investis des mêmes titres civiques que nous, seraient tenus, au-delà de toutes les forces humaines, dans la contrainte perpétuelle, incessante, des plus rudes et des plus fastidieux travaux ! (1).

« Et l’Etat n’aurait pas le droit d'y pourvoir! Il n’aurait pas le droit de soustraire une immense

1. Voici comment M. le baron d’Haussez, dernier ministre de la marine du roi Charles X, s’exprimait au sujet des ouvriers des manufactures de la Grande-Bretagne : « Leur sort ne diffère de celui des nègres que par le mode de vente des individus. Les nègres sont payés une fois pour toutes. Les blancs reçoivent un faible intérêt du capital qu’ils sont censés valoir. Les uns sont sous la dépendance de maîtres intéressés à leur conservation ; les autres peuvent mourir sans qu’à défaut de l’humanité, l’intérêt élève la voix en leur faveur. Tous sont également esclaves, également fixés sur le sol qui les porte. Les noirs travaillent en plein air, les blancs dans une atmosphère empestée. On achète les uns, on loue les autres : on ne saurait trouver de différence entre eux. » [La Orande-Hrctagne en 1833., d après M. le vicomte Alban de ^ illeneuve-Bargemont. Voir son Economie politique chrétienne, t. I, p. 3t»6).

Les libéraux ne restèrent pas sous le coup de ce vigoureux réquisitoire.

Dans la séance suivante, M. Charles Dupin répondit, en s’adressant directement à Pierre Leroux :

« Lorsque vous accusez les manufactures d’être homicides, disait-il, c’est le mot que vous avez employé dix fois, de diminuer la population, de la rendre de plus en plus malheureuse, affaiblie, rachitique et périssable, vous parliez d’un fait qui n’existait que dans votre imagination » (1).

Les doctrinaires du parti intervinrent aussi ; M. Wolowski fut leur porte-parole.

Il déclara que le décret du 2 mars était inopportun, car au moment d’une pareille crise il fallait « maintenir l’activité du travail ». Wolowski était opposé surtout à cette réglementation parce que le principe qui l'avait dictée était erronné. « La plus grande conquête de la Révolution a été le droit de travailler, que Turgot avait proclamé en 1776 et que la Révolution de 1789 est venue sanctionner: il est impossible que la Révolution de 1848 vienne effacer cette grande conquête de la première Révolution. »

1. — Comparez les statistiques sur la mortalité dans les villes manufacturières, voir notamment p.46.

Avec des mesures comme celles qui sont contenues dans le décret, « vous affaiblissez, ajoute-t-il, cette énergie morale de l’homme; vous le faites descendre de ce degré de dignité personnelle à laquelle l’avait porté la grande Révolution, si vous prétendez lui appliquer un régime qui n’est bon que pour des esclaves et des mineurs... Je ne veux pas qu’ils soient des esclaves et des mineurs ; et pour qu’ils deviennent réellement libres, je commence par les traiter en hommes libres ; c’est la voie la plus directe pour arriver à ce que la liberté soit un fait praticable, et non pas une simple inscription dans nos codes ».

Le ministre de l’intérieur, prenant la parole à son tour, se plaça entre les deux partis. Toutefois, il ne put se rallier aux opinions émises par les libéraux, et il fit la déclaration suivante : « Permettezmoi de vous le dire. Messieurs, au-dessus de toutes ces raisons dictées par les intérêts industriels, soit du dedans soit du dehors, il y a une raison plus puissante qui doit les dominer toutes : l’intérêt de l'humanité.

« Ne nous laissons pas abuser en cette matière par les mots de liberté du contrat. Sommes-nous bien sûrs qu’il intervienne un contrat libre entre l’homme qui offre le travail à des conditions qu’il détermine et celui qui, s’il ne se soumet pas à ces

conditions, ne voit devant lui, pour lui et pour sa famille, que l’impossibilité de vivre, que le manque du nécessaire.

«... N’intervenons pas dans le contrat pour en dicter les conditions commerciales, mais veillons à ce qu’il ne se fasse jamais qu’avec des conditions humaines » (1).

La discussion se prolongea plusieurs jours encore, entre les partisans et les adversaires du décret du 2 mars. Nous ne relèverons que la protestation d'un ouvrier, membre de l’Assemblée nationale, Agricol Perdiguier, qui protesta avec véhémence contre la façon dont on avait qualifié les ouvriers partisans de la réforme contenue dans le décret.

M. Charles Dupin, dans la séance du 31 août, les avait traités comme n’étant pas « des vrais travailleurs, mais des mauvais ouvriers qui ne chérissent le travail qu’à l’état de minimum ». Au cours de la séance précédente, M. Buffet avait déclaré qu'il considérait les ouvriers opposés au marchandage comme étant les moins dignes et les moins laborieux.

1. — Le ministre appuya son argumentation d'un exemple ; « J’ai vu, messieurs, dit-il, plus d’une fois, dans le département de la Seine-Inférieure, la loi sur le recrutement nous apporter de terribles avertissements. Plus d’une fois, dans ces cantons où la nature a fait à l’homme les meilleures conditions possibles d’existence, nous avons vu une population tellement épuisée qu’il ne se trouvait pas assez.

« Citoyens représentants, s’écria Agricol Perdiguier, je suis un ouvrier, moi, un ouvrier véritable, et si M. Charles Dupin et M. Buffet pouvaient en douter, je suis prêt à leur donner les preuves de ma capacité dans ma partie. Cependant, je suis pour la diminution de la longueur de la journée ; je suis pour la suppression du marchandage. Eh quoi! par le seul fait de cette opinion, de cette croyance que je partage avec presque tous les ouvriers, je suis donc un mauvais ouvrier, un paresseux, suivant M. Charles Dupin ? Je suis donc un envieux, un ouvrier des ynoins dignes, des moins laborieux, des moins capables, suivant M. Buffet?

« Je proteste contre cette manière de discuter: je proteste contre ces insultes, ces calomnies, et je proteste en mon nom et au nom de tous mes camarades si indignement traités » (1).

Mais de telles protestations devaient rester platoniques, l’opinion de l’Assemblée était faite. Dès le lendemain, le décret du 2 mars était remplacé par un autre qui porta la date du 9 septembre. L’abrogation pure et simple eut été impolitique, elle aurait pu soulever l'opinion qu’on voulait ménager quelque temps encore ; on décida, en consé-

d’hommes ayant la taille et les conditions de validité voulues pour satisfaire le contingent. »

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