‹ La journée de SedanChapitre 18 sur 33 · PAR · texte numérisé non relu

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UN OFFICIER ATTACHÉ A L'ÉrAT-MAJOK GÉNÉRAL, avec les plans de la place et de la bataille

Lorsque la guerre lut déclarée et que TEmpereur prit le commandement en chef des armées françaises, il exprima souvent cette pensée qui se reflète dans sa proclamation, que la campagne qui allait commencer présenterait les plus grandes difficultés. Au milieu du contentement que devait lui faire éprouver Tentliousiasme éclatant partout sur ses pas, on remarquait dans ses traits une impression de tristesse lorsqu'il entendait les plus exaltés crier : à Berlin, à Berlin! — comme s'il . ne se fût agi que d'une simple promenade militaire, et qu'il eût suffi de marcher en avant pour vaincre la nation d'Europe la plus rompue au métier des armes et la mieux préparée à la guerre.

L'Empereur savait que la Prusse pouvait mettre sur pied en peu de temps 900 mille hommes, et, avec le concours des États du Sud, onze cent mille; la France

ne pouvait lui en opposer que 600 mille. Et, comme le nombre des combattants n'est jamais que la moitié des effectifs réels, l'Allemagne était en mesure d'amener sur le champ de bataille 550 mille hommes, tandis que nous n'en avions que 300 mille environ à mettre en ligne devant l'ennemi.

Pour compenser cette infériorité numérique il fallait, par un mouvement rapide, passer le Rhin, séparer l'Allemagne du Sud de la confédération du Nord et, par l'éclat d'un premier succès, attirer dans notre alliance l'Autriche et l'Italie.

Si l'on parvenait à empêcher les armées de l'Allemagne du Sud de se joindre à celles du Nord, l'effectif de l'armée prussienne se trouvait réduit de 200,000 hommes et la disproportion entre le nombre des combattants diminuait. Si l'Autriche et l'Italie faisaient cause commune avec la France, la supériorité du nombre se déplaçait à notre avantage.

Le plan de campagne de l'Empereur qu'il ne confia, à Paris, qu'aux maréchaux de Mac-Mahon et Lebœuf, consistait à réunir 450 mille hommes à Metz, 400 mille à Strasbourg et 50 mille au camp de Châlons.

La concentration des deux premières armées, l'une sur la Sarre, l'autre sur le Rhin, ne dévoilait pas ses projets, car l'ennemi était laissé dans l'incertitude de savoir si l'attaque se porterait contre les provinces Rhénanes ou contre le grand-duché de Bade.

Dès que ces troupes auraient été concentrées sur les pointsindiqués, l'Empereur comptaitréunirl'arméede Metz à celle de Strasbourg et, à la tête de 250 mille hommes, passer le Rhin à Maxau, laissant à droite la forteresse de Rastadt et à gauche celle de Germersheim. Arrivé de l'autre côté du Rhin, il forçait les états du Sud à observer

la iieiiInHilé et se portait ensuite à la rencontre des Prussiens. [*endant que ce mouvement se serait opéré, les 50 mille hommes assemblés au camp de Châlons sous les ordres du maréchal Canrobert devaient se diriger sur Metz pour y protéger les derrières de Tarmée et surveiller la fronlièro NonJ-Est. En même temps notre flotte croisant dans la Baltique aurait retenu rt immobilisé dans le nord de la Prusse une partie des forces ennemies pour la défense des côtes menacées d'un débarquement.

Ce plan n'avait de chance de réussite que si on gagnait l'ennemi de vitesse. Il fallait, dans ce but, rassembler en peu de jours sur les points déterminés non seulement le nombre d'hommes voulu, mais les rccessoires essentiels tels que les voitures, le train, les parcs, les équipages de ponts, les chaloupes canonnières pour protéger le passage du Rhin, enfin l'approvisionnement de biscuit indispensable pour nourrir une armée nombreuse qui marche réunie.

L'Empereur se flattait de pouvoir obtenir ce résultat et là fut son erreur, comme l'illusion de fout le monde fut de croire qu'au moyen des chemins de fer la concentration de tant d'hommes, de chevaux et de matériel pourrait se faire avec l'ordre et la précision nécessaires, bien que tout n'eût pas été réglé longtemps d'avance par une administration vigilante.

Les retards tinrent en grandepartie aux vices de notre organisation militaire telle qu'elle existe depuis cin;uante ans et qui se révélèrent dès les premiers moments.

Au lieu d'avoir comme en Prusse des corps d'armée toujours organisés, se recrutant dans la province et possédant sur les lieux leur matériel avec tous les accessoires, en France, les troupes appelées à composer une armée se trouvent dispersées sur tout le territoire^ tandis que le

matériel est amassé dans quelques villes au fond de magasins où tout s'encombre (4).

S'agit-il de former une division active, sur un point quelconque de la frontière, l'artillerie arrive généralement d'un lieu très éloigné, les voitures du train et d'ambulance de Paris et de Vernon , presque tous les approvisionnements de la capitale et les soldats de la réserve rejoignent de toutes les parties de la France. Les chemins de fer ne peuvent suffire à transporter les hommes, les chevaux et le matériel, la confusion s'introduit partout et souvent les gares sont remplies d'objets dont on ignore la nature ainsi que la destination.

En 1860, l'Empereur avait décidé que les recrues delà deuxième partie du contingent seraient exercées dans les dépôts de leurs départements, pour être, en temps de guerre, verséesdans les régiments destinés à faire campagne. Cette disposition alliait les avantages du système prussien à ceux du système français. Les hommes de la réserve n'ayant qu'à se diriger de leurs villages au cheflieu du département, y étaient assemblés, équipes en peu de temps et répartis dans les différents régiments. Cependant ceux-ci rapidement complétés ne se trouvaient pas comme en Prusse composés de la population de toute une province.

Malheureusement on modifia cette combinaison, au ministère de la guerre, en 1866, et on attribua, dès les preiiières opérations du recrutement, chaque soldat à un

(1) Il y a trois ans, comme on s'enquit, sur l'ordre de l'Empereur, du temps qu'il àudrait pour mettre sur roues les voitures engerbées à Vernon, on acquit la preuve fue cette simple opération nécessiterait six mois de travail. On répartit alors ces voilures entre Paris, Chàlons et Satory. Néanmoins la concentration en était encore trop {rande, et elle a amené de fâdieuses conséquence.

régiment. De sorte que lorsque, en 1870, on appela la réserve, les hommes qui en faisaient partie durent, pour aller rejoindre leurs corps, suivre les itinéraires les plus compliqués. Ainsi, par exemple, ceux qui étaient à Strasbourg et dont les régiments se trouvaient en Alsace, au lieu d'être assemblés immédiatement au dépôt de Strasbourg, furentenvoyés à leurs dépôts respectifs, peut-être dans le midi de la France ou même en Algérie, et obligés ensuite de retourner en Alsace pour être incorporés dans leurs régiments.

On conçoit tout ce qu'une pareille organisation dut apporter de retard dans l'arrivée de la réserve.

Il en fut de même pour les effets de campement, pour les voitures d ambulance, pour celles des officiers : au lieu d'être distribués dans les dépôts au centre de chaque département, ils étaient entassés dans un petit nombre de magasins, de façon que beaucoup d'hommes de la réserve, ne purent rallier leurs corps que très imparfaitement équipés, dépourvus de sacs, tentes-abri, gamelles, bidons, marmites, tous objets de première nécessité.

A ces inconvénients il faut ajouter le peu d'initiative laissée aux généraux commandant les départements et aux intendants. Pour la plus petite chose il fallait un ordre ministériel. Impossible, par exemple, de donner ce qui était indispensable aux officiers, soit même les nécessaires (Tarmes aux soldats, sans un ordre venu de Paris.

Cette routine administrative enlevait aux généraux l'activité et la prévoyance qui suppléent quelquefois à un défaut d'organisation .

Cependant, hâtons-nous de le dire, pour composer une armée il faut moins compter sur Tintelligence des individus que sur une organisation solide faisant mouvoir

des rouages simples, capables de fonctionner régulièrement pendant la guerre parce qu'ils ont été habitués à fonctionner régulièrement pendant la paix.

iMalgrétouteslesdéceptionsquonéprouva, il faut rendre justice aux hommes qui, au ministère de la guerre, furent chargés, au milieu d'une paix profonde, de mettre tout à coup en mouvement toute la puissance militaire de la France. En tenant compte des vices de ladminislration, ce fut un vrai tour de force de mettre en ligne, en si peu de temps, des armées incomplètement formées, aucune mesure préparatoire n'ayant été prise à cet effet.

Sans doute on objectera que quelques-uns au moins des vices de l'administration française qui viennent d'être signalés devaient être corrigés d'avance. Mais on oublie combien il est malaisé d'avoir raison d'habitudes et de préjugés invétérés. D'ailleurs les chambres refusaient le concours nécessaire pour subvenir aux réformes les plus importantes. Qui ne se rappelle les difficultés et les réclamations auxquelles donna lieu le projet de loi sur l'organisation militaire ? L'opposition s'en tenait à sa théorie si vaine des levées en masse et le mauvais vouloir était partout. D'un autre côté l'Empereur, confiant dans des armées qui avaient remporté de si glorieux succès en Crimée et en Italie, n'était pas loin de penser qu'avec leur irrésistible élan elles pourraient suppléer à bien des insuffisances et assurer la victoire. Ses illusions ne furent pas de longue durée.

Arrivé à Metz le 28 juillet, il commença à craindre que des obstacles insurmontables ne fissent échouer ses projets.

L'armée de Metz au lieu de 150 mille hommes n'en comptait que 400 mille; celle de Strasbourg que 40 mille au lieu de 100 mille et le corps du maréchal Can-

robert avait encore une division à Paris et une autre à Soissohs ; son artillerie ainsi que sa cavalerie n'étaient pas prêles. De plus, aucun corps d'armée n'était encore complètement muni des accessoires exigés pour entrer en campagne.

L'Empereur donna des ordres précis pour qu'on activât l'arrivée des régiments qui manquaient, mais on lui obéit lentement, alléguant qu'on ne pourrait laisser l'Algérie, Paris et Lyon, sans garnison.

Toutefois l'espoir de réaliser le plan de campagne n'était pas perdu. On croyait que l'ennemi ne serait pas prêt avant nous ; on ignorait ses mouvements, de quel côté il réunissait ses forces, et c'est pour s'éclairer qu'on fit, le 2 août, la tentativedeSaarbruck; mais, le4, l'attaque de la division Douay à Wissembourg par des forces imposantes et, deux jours plus tnrd, la glorieuse et funeste bataille de Freiscliweiller firent cesser toutes les incertitudes.

Le même jour, 6 août, le corps d'armée du général Frossard en venait aux mains sur les hauteurs de Spiekeren avec des troupes ennemies nombreuses, et, bien que le résultat de cet engagement n'ait pas été favorable, on peut affirmer que, si les deux divisions qui étaient en mesure de soutenir le général Frossard eussent exécuté plus proraptement les ordres qu'elles avaient reçus du maréchal Bazaine, nous aurions ce jour-là remporté la victoire.

Quoiqu'il en soit, notre position était critique. Par l'initiative hardie des troupes allemandes qui débouchaient à la fois par la Sarre et par le Rhin, nous étions pris en flagrant délit de formation.

Le corps du général de Failly n'avait pas eu le temps de renforcer le corps du maréchal de Mao-Mahon et se

trouvait séparé de larméc de Metz ; le corps du général Douay qui se rassemblait lentement à Belfort, se trouvait éloigné du théâtre des opérations militaires et l'armée du maréchal Canrobert n'était pas encore complètement formée au camp de Châlons.

Dans ces circonstances, profondément attristé de voir toutes ses combinaisons détruites et réduit en peu de jours à ne plus songer qu'à prendre une position défensive, l'Empereur résolut de ramener immédiatement l'armée au camp de Châlons où elle aurait pu recueillir les débris de l'armée du maréchal deMac-Mahon, le corps de Failly et celui de Douay. Ce plan communiqué à Paris fut d'abord approuvé par le conseil des ministres; mais, deux jours après, une lettre de M. E. Ollivier informa l'Empereur qu'après mûre délibération le conseil avait pensé qu'il s'était trop hâté d'approuver la retraite de l'armée à Châlons, l'abandon de la Lorraine ne pouvant produire qu'un effet déplorable sur l'esprit public; en conséquence il engageait l'Empereur à renoncer à son projet. Celui-ci céda pour le moment à ce conseil.

L'effectif de l'armée de Metz fut porté à 140 mille hommes par l'arrivée du maréchal Canrobert avec deux divisions et des hommes de la réserve, et elle reçut l'ordre de se concentrer autour de Metz, dans l'espoir qu'elle pourrait tomber sur une des armées prussiennes avant qu'elles eussent opéré leur jonction. Malheureusement, comme si, dans cette campagne, tous les éléments de succès devaient nous faire défaut, non seulement la concentration de l'armée fut retardée par le combat de Spiekeren et par le mauvais temps, mais son action fut paralysée par l'ignorance absolue où nous restâmes toujours de l'emplacement et de la force des armées ennemies. Les Prussiens cachèrent si bien leur mouvement derrière le for-

midable rideau de cavalerie qu'ils déployèrent devant eux dans toutes les directions, que, malgré les plus persévérantes recherches, on ne sut jamais réellement où était le gros de leurs troupes, et par conséquent où devait se produire Teffort le plus considérable ; le 14 août comme le 16, on ne croyait nullement avoir toute l'armée prussienne sur les bras : personne ne doutait à Gravelotte de la facilité d'atteindre le lendemain Verdun; à Paris, on n'était pas mieux renseigné que nous.

Ces tristes débuts de la campagne devaient naturellement affecter l'opinion publique d'une manière pénible. L'Empereur sentit qu'on le rendait responsable de la mauvaise situation de l'armée, tandis que celle-ci accusait le maréchal Lebœuf des lenteurs et de rinsuBBsance de l'organisation. Il se décida alors à donner le commandement au maréchal Bazaine dont tout le monde appréciait la capacité, et à supprimer les fonctions de major-général.

Pendant que ces événements se passaient, plusieurs généraux conjurèrent l'Empereur de quitter l'armée, lui faisant observer qu'il pouvait arriver que la communication avec Paris fût coupée, et qu'alors, bloqué dans Metz, séparé du reste de la France, le chef de l'État serait mis dans l'impossibilité de conduireles affaires du pays, de leur donner une direction utile, et que des agitations révolutionnaires pourraient résulter de cette situation.

Ces considérations avaient une incontestable valeur; elle n'échappa pas à l'Empereur, qui cependant ne voulait quitter l'armée que lorsqu'elle aurait repassé sur la rive gauche de la Moselle.

Il pressa le plus possible ce mouvement dont le maréchal Bazaine appréciait toute l'importance; mais le mauvais temps, l'encombrement des bagages en retardèrent la prompte exécution.

Arrivé à Gravelotte, rBmpcpeur, ne prévoyant pas une bataille générale et ne croyant qu a des engagements partiels qui retarderaient la marche de l'armée, se décida à la précéder à Gbâlons. Il partit le matin du 16 août et passa à Gonflans et Etain sans rencontrer un seul ennemi sur sa route.

Gependant cette suite non interrompue d'événements malheureux avait produit à Paris une vive impression, et les ministres inquiets de cet état de choses avaient cru pouvoir jusqu'à un certain point s'affranchir de laction constitutionnelle que l'Empereur devait exercer, puisqu'il n'avait donné à la liégente que des pouvoirs restreints. Ainsi ils convoquèrent les chambres sans même en référera l'E.iipereur, et, dès que celles-ci furent assemblées, ce fut, comme toujours dans les malheurs publics, l'opposition qui vit grandir son influence et qui paralysa le patriotisme de la majorité etla marche du gouvernement.

Depuis cette époque, les ministres semblèrent craindre de prononcer le nom de l'Empereur, et celui-ci, qui avait quitté l'armée et ne s'était dessaisi du commandement que pour reprendre en main les rênes de l'État, se vit bientôt dans l'impossibilité de remplir le rôle qui lui appartenait.

Parvenu au camp de Châlons, l'Empereur y trouva le duc de Magenta et le général Trochu; ce dernier avait été nommé par le ministre de la guerre commandant des troupes réunies au camp. Ges deux officiers généraux furent appelés par l'Empereur en un conseil auquel assistèrent le prince Napoléon, le généralSchmitz, chef d'état-major du général Trochu, et le général Berthaut, commandant la garde nationale mobile, il fut décidé que l'Empereur nommerait le général Trochu au commandement de l'armée de Paris, que les troupes

réuniesàChâlons se dirigeraient vers la capitale sous les ordres du maréchal de Mac-Mahon, que la garde nationale mobile se rendrait au camp de S*-Maur, à Vincennes^et que l'Empereur irait à Paris comme son devoir l'y appelait.

Lorsque cette décision fut connue du gouvernement, elle suscita une vive opposition. Bien des objections furent présentées: «Paris, disait-on, est en parfait état de défense; sa garnison est nombreuse; Tarmée de Châlons doit être employée à débloquer Metz; la garde nationale mobile serait un danger pour la tranquillité de la capitale; le caractère du général Trochu n'inspire aucune confiance ; enfin, le retour de l'Empereur à Paris serait très mal interprété par l'opinion publique. »

Néanmoins on se décida à exécuter les ordres de rKmpereur tout en insistant sur l'opportunité de secourir le maréchal Bazaine. Mais le duc de Magenta fit connaître au minisire de la guerre qu'il croyait que la marche vers Metz serait de la plus haute imprudence et signala tous les périls que présentait une semblable opération.

En effet, à cette époque, les armées prussiennes occupaient les deux côté d'un triangle dont nous devions parcourir le troisième côté. Le prince Frédéric Charles bloquait Metz avec 210,000 hommes. Le prince royal de Saxe occupait, avec 100,000 hommes, le pays qui s'étend de la frontière belge à Verdun et reliait sa gauche à rarméeduprinceroyaldePrussequi,àla tête de 150,000 hommes, avait établi son quartier-général àBar-le-Duc.

Il déclara donc qu'il ne voulait pas exposer des troupes encore imparfaitement organisées à faire devant un ennemi très supérieur en nombre une marche de flanc extrêmement périlleuse, et annonça qu'il allait s'acheminer vers

Reims, d*où il pourrait se porter soit sur Soissons soit sur Paris. «C'est seulement sous les murs de la capitale, disait- il, que mon armée reposée et reconstituée pourra offrir à l'ennemi une résistance sérieuse.» En conséquence Tarmée fut dirigée sur Reims le 21, et prit position en arrière de cette ville. Mais le langage de la raison n'était pas compris à Paris : on voulait à tout prix donner à l'opinion publique la vaine espérance que le maréchal Bazaine pourrait être secouru, et le duc de Magenta reçut du conseil des ministres, auquel s'étaient adjoints le conseil privé et les présidents des deux chambres, l'injonction la plus pressante de marcher dans la direction de Metz.

Le maréchal de Mac-Mahon, homme de devoir avant tout, obéit et résolut de courir la chance qui lui était présentée ; tout ce qui ressemblait à un sacrifice pour le bien public allait à son âme élevée et il était flatté de l'idée qu'en attirant à lui toutes les forces ennemies il délivrait momentanément la capitale et lui donnait le temps de terminer ses moyens de défense. Quant à l'Empereur il ne fit aucune opposition. Il ne pouvait entrer dans ses vues de résister aux conseils du gouvernement de la Régente laquelle montrait autantd'intelligencequed'énergie au milieu des plus grandes difficultés, quoiqu'il vît que son action s'effaçait complètement puisqu'il n'agissait plus ni comme chef du gouvernement, ni comme chef de l'armée : il se décida à suivre de sa personne les mouvements de l'armée, sentant bien cependant que, s'il y avait des succès, tout le mérite en serait attribué comme de juste au général en chef et que, en cas de revers, on ferait retomber la responsabilité sur le chef de l'État.

Il n'est pas inutile d'examiner de quels éléments était

composée l'armée de Châlons. Le 1®' corps, formé en majeure partie des régiments d'Afrique, avait fait preuve à Freischweiller d'une héroïque valeur que l'écrasante supériorité numérique de l'ennemi avait seule pu vaincre. Vivement impressionnées par la défaite et les effets foudroyan ts de l'artillerieprussienne ,ces troupes rapportaient du champ de bataille des dispositions fâcheuses que leu: retraite jusqu'à Châlons, des marches incessantes et longues, des privations matérielles avaient encore aggravées. Le maréchal de Mac-Mahon ne se le dissimulait pas et comprenait qu'avant de les ramener au feu, il eût été sage de leur donner le repos et le temps capables de les raffermir. C'étaient nos plus vieilles troupes; entourées de la renommée qui s'attache à bon droit aux soldats d'Afrique, elles l'avaient amplement justifiée. Le spectacle de leur découragement donné au reste de l'armée était donc doublement à craindre.

Déjà le 5"^ corps en avait particulièrement ressenti l'effet. Épuisé, lui aussi, par des marches précipitées qui l'avaient porté de Bitche à travers les Vosges par Neuf- Château et la Haute-Marne jusqu'au camp de Châlons, ayant perdu sans combattre une partie de son matériel et presque tous ses bagages, le 5"^ corps offrait un aspect de lassitude et de désorganisation de nature à inspirer de vives inquiétudes.

Le T" corps dont l'organisation tardive était à peine terminée, n'avait sans doute pas traversé les mêmes épreuves que les deux précédents; mais, par suite de la longue marche en arrière qui l'avait ramené de Belfort, à travers Paris au camp de Châlons, il ne présentait pas la solidité qu'on aurait désirée.

Quant au 12™^ corps, de création toute récente, il comprenait des éléments de valeur bien diverse. La 1"^^ di-

vision se composait de régiments neufs sur lesquels on avait raison de compter; la 2"® de quatre régiments de marche formés de quatrièmes bataillons avec des cadres incomplets et des soldats qui n'avaient jamais tiré un coup de fusil. La 3"® division enfin, de quatre régiments d'infanterie de marine qui se sont bravement comportés à Sedan, mais qui, peu habitués aux longues marches, allaient semer les routes de traînards.

Telles étaient les troupes auxquelles on allait imposer le plan de campagne le plus difficile et le plus téméraire.

L'armée revint donc sur ses pas et partit de Reims le 23; mais, à peine avait-elle fait une marche en s'établissant sur la Suippe, à Bethniville, que la difficulté des approvisionnements obligea le maréchal de Mac-Mahon à se rapprocher de la ligne du chemin de fer. Il fit un mouvement sur sa gauche et arriva à Rethel le 24, afin de donner à ses troupes plusieurs jours de vivres. Cette distribution occupa toute la journée du 25. De Rethel, le quartier-général fut porté à Tourteron.

Depuis le commencement de la guerre le Prince Impérial, malgré son jeune âge, avait toujours suivi son père et partagé, à travers toutes les péripéties, les fatigues de la campagne ; mais, en présence des dangers exceptionnels qui nous menaçaient, le maréchal insista auprès de l'Empereur pour que le Prince Impérial fût éloigné du théâtre de la guerre. Il partit donc à son grand regret pour Mézi ;res et se rendit ensuite en Belgique lorsqu'il apprit la nouvelle de la capitulation do Sedan.

Le 27, l'arméearriva auCftéw^-/?o;?w/^w^. A cet endroit, l'armée du prince de Saxe avait fait sa jonction avec celle du prince royal de Prusse et leurs avant-gardes étaient déjà aux prises avec les corps des généraux de Failly et de Douay. Le maréchal, voyant l'ennemi le gagner de

vitesse, résolut, pour sauver la seule armée que la France eût encore disponible, de reprendre la direction de l'ouest. Il donna aussitôt des ordres dans ce sens; mais, pendant la nuit, il reçut par le télégraphe l'injonction formelle de continuer sa marche vers Metz. Certe l'Empereur pouvait s'opposer à cet ordre, mais il était décidé à ne point contre-carrer la décision de la Régence, et il était résigné à subir les conséquences de la fatalité qui s'attachait à toutes les résolutions du gouvernement. Quant au duc de Magenta, il se soumit de nouveau à la décision venue de Paris, et reprit la direction de Metz.

Ces ordres et contre-ordres amenèrent des ralentissements dans les mouvements. Le quartier-général atteignit Stonne, le 28 ; par malheur, les différents corps d'armée éloignés les uns des autres ne purent se grouper autour de cette position, et ceux de Failly et de Douay furent attaqués isolément.

L'intention du maréchal était d'arriverTà Stenay et de là à Montmédy ; mais déjà l'ennemi était en force dans la première de ces deux villes : l'armée prussienne avait fait des marches forcées , tandis que, encombrés de bagages, nous avions mis avec des troupes fatiguées six jours à parcourir vingt-cinq lieues. Il fallut alors établir le quartier-général à Raucourt, afin de passer la Meuse à Mouzon.

Tandis que, dans la matinée du 30 août, une partie de l'armée opérait ce mouvement, déjà exécuté la veille au soir par le général Lebrun, les corps de Failly et de Douay, restés sur la rive gauche de la Meuse, en venaient aux prises, vers Beaumont, avecl'avant-garde de la grande armée prussienne. Le corps de Failly, vivement poussé par les troupes qui l'attaquaient, fit bonne contenance pendant plusieurs heures, mais il finit par être

rejeté en désordre vers Mouzon. La brigade envoyée pour le soutenir fut entraînée dans la retraite. De son côté, le général Douay, arrivant à Remilly, dut traverser le passage étroit de la Meuse qui présentait les plus grandes difficultés ; le désordre se mit aussi dans ses troupes. Enfin le corps du général Ducrot atteignait Carignan après une marche jongue et pénible.

Pour la troisième fois, le maréchal de Mac-Mahon fut contraint de renoncer au projet d aller au secours du maréchal Bazaine, et, dans la nuit du 30, les événements de la journée lui ayant démontré l'impossibilité d'atteindre Montmédy, il donna Tordre de se retirer sur Sedan.

Cette ville, classée comme place forte, est dominée de tous les côtés et incapable de résister à la puissance de la nouvelle artillerie. Elle était d'ailleurs incomplètement armée et mal approvisionnée, ne possédait aucun ouvrage extérieur et ne pouvait offrir aucun appui à une armée en retraite. A vrai dire, elle n'avait d'imoortance que parce qu'elle se reliait à Mézières et à Paris par la ligne du chemin de fer qui, passant par Hirson, était le seul moyen de ravitaillement.

Les troupes affaiblies par des marches continues, affectées par des échecs successifs, rétrogradèrent sans beaucoup d'ordre vers Sedan : elles y arrivèrent harassées dans la nuit du 30 au 31 et dans la matinée du 31 .

L'Empereur, qui, le 30 au soir, se trouvait avec le corps du général Ducrot à Carignan où devait être le quartier-général, reçut dans la soirée même lanouvelledu mouvement de retraite et le conseil de la part du maréchal de Mac-Mahon de prendre le chemin de fer pour se rendre à Sedan. Rien n'était plus facile à l'Empereur que de pousser jusqu'à Mézières, et de mettre ainsi sa personne à l'abri. On lui en fit la proposition, il la re-

poussa, ne voulant pas se séparer de l'armée, et étant déterminé à partagerson sort quel qu'il fût. Le 31 au matin la proclamation suivante fut distribuée aux troupes.

Soldats,

Les débuts de la guerre n'ayant pas été heureux, j*ai voulu, en faisant abstraction de toute préoccupation personnelle, donner le commandement des armées aux maréchaux que désignait plus particulièrement Topinion publique.

Jusqu'ici le succès n'a pas couronné vos efforts; néanmoins j'apprends que l'armée du maréchal Bazaine s'est refaite sous les murs de Metz et celle du maréchal de Mac-Mahon n'a été que légèrement entamée hier. Il n'y a donc pas lieu de vous décourager. Nous avons empêché l'ennemi de pénétrer jusqu'à la capitale et la France entière se lève pour repousser ses envahisseurs. Dans ces graves circonstances, l'Impératrice me représentant dignement à Paris, j'ai préféré le rôle de soldat à celui de souverain. Rien ne me coûtera pour sauver notre patrie. Elle renferme encore, Dieu merci, des hommes de cœur et, s'il y a des lâches, la loi militaire et le mépris public en feront justice.

Soldats, soyez dignes de votre ancienne réputation ! Dieu n'abandonnera pas notre pays, pourvu que chacun fasse son devoir.

Fait au quartier Impérial de Sedan, le 31 août 4870.

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