‹ La journée de SedanChapitre 19 sur 33 · NAPOLÉON · texte numérisé non relu

NAPOLÉON

Cette proclamation qu'on eut à peine le temps de répandre fut le dernier appel que l'Empereur adressa à ses soldats.

Pendant que l'armée française prenait position autour de Sedan, les Prussiens, au nombre de 230,000, poursuivaient leur marche sur nos traces et arrivaient presque en même temps que nous en vue de la place. Il était trop tard pour échapper à la nécessité de la bataille qu'ils nous offraient et que nous devions accepter

maintenant dans la position désavantageuse où nous étions acculés.

Nos quatre corps d'armée étaient massés non loin de la ville dans l'ordre assigné pour le mouvement de retraite. Le T"** corps, qui formait Tarriére-garde dans la marche sur Metz, se trouvait en tête, à cheval sur la route départementale de Mézières à Touest de Sedan, occupant le terrain depuis Floing jusqu'au Calvaire dllly. Le 1®' corps s'étendait de la petite Moncelle à Givonne et à Daigny. Le 5"° corps était placé partie dans la ville, partie sur les hauteurs qui dominent au Sud-Est le fond de Givonne. Le 12"^ corps ^occupait la Moncelle, la petite Moncelle et la Platrerio près de Bazeilles.

L'armée se trouvait donc formée en demi cercle autour de la ville, les deux ailes appuyées à la Meuse. Jamais armée n'avait été placée dans des « conditions aussi défavoraliles. Généralement on suit un plan d'opérations bien défini, assurant une ligne de retraite sur laquelle sont les réserves, les ambulances, etc. ; ici, au contraire, nos troupes risquaient d'être entourées de tous côtés sans ligne de retraite et, si elles avaient le malheur de vouloir se réfugier dans la ville, elles ne pouvaient que se précipiter dans un défilé inextricable à travers des portes étroites et des rues encombrées de chariots et de bagages.

Telle était cependant la conséquence d'un plan de campagne imposé de Paris et contraire aux principes les plus élémentaires de l'art de la guerre.

Le 31 au matin le corps du général Lebrun avait déjà été engagé et avait soutenu la lutte avec autant d'énergie que de courage. Mais l'armée ennemie, comptant sur la supériorité du nombre, avait divisé ses forces en deux masses principales qui devaient attaquer séparément,

Tune par la droite et l'autre par la gauche. Son but était de tourner les deux ailes de notre armée et, en se réunissant sur les hauteurs derrière Sedan, de Tenvelopper entièrement. Un corps de réserve, composé d'infanterie et d'une nombreuse cavalerie placée dans la plaine près de iJonchery, était disposé pour empêcher toute communication avec Mézières, et les contre-forts sur la rive gauche de la Meuse étaient garnis d'une nombreuse artillerie qui flanquait les attaques de la rive droite.

Dans ces conditions, il n'y avait, selon nous, qu'une résolution suprême à adopter pour sauver l'armée, c'était de prendre sa ligne de retraite sur le territoire neutre de la Belgique. Il était trop tard pour tenter de se faire jour soit à l'Est, vers Carignan, soit à l'Ouest vers Mézières; car, d'un côté comme de l'autre, l'armée se serait trouvée entre deux feux en présence de forces supérieures.

Mais, pour échapper à un investissement comme pour opérer une retraite assurée, il fallait occuper en force les hauteurs d'IUy et de Givonne, abandonner la ville de Sedan à ses propres ressources, faire volte-face et se retirer par les routes qui conduisent en Belgique.

En se plaçant avec une nombreuse artillerie sur les hauteurs qui viennent d'être indiquées, on pouvait espérer contenir l'ennemi et protéger efficacement la retraite. Malheureusement les deux chefs qui se succédèrent dans le commandement de l'armée, après la blessure du maréchal de Mac-Mahon, se proposaient chacun un but différent, de sorte que le plateau d'Illy qui était le point le plus important ne fut que faiblement occupé.

Le 4"' septembre, avant 5 heures du matin, l'attaque commença vers l'Est, à Bazeilles, s'étendit à la Moncelle et Givonne, et, à l'Ouest, sur les hauteurs de Floing.

Dès 8 heures, le maréchal de Mac-Mahon se porta aux avant-postes près de Bazeilles et fit prévenir TEmpereur qui monta à cheval et accourut aussitôt sur le champ de bataille. Il rencontra en chemin le maréchal qu'on ramenait à Sedan, blessé d'un éclat d'obus. Ce malheureux événement, au commencement de l'action, était d'un triste augure; l'armée avait une confiance entière dans la bravoure et la capacité du duc de Magenta. Celui-ci avait laissé le commandement au général Ducrot qui était au courant de ses intentions. Le général de Wimpffen étant le plus ancien et produisant une lettre de service du ministre de la guerre réclama et obtint le commandement en chef. Cette substitution amena de fâcheuses conséquences, car ce n'est pas sans danger que, dans le cours d'une bataille on change les dispositions antérieurement prises.

Jusqu'à deux heures les troupes soutinrent avec vigueur une lutte inégale. Mais, vers le même temps, l'armée du prince royal de Prusse venant de l'Ouest et celle du prince royal de Saxe venant de l'Est opérèrent leur jonction sur le plateau d'illy et l'armée française se trouva entièrement cernée. Dès lors la bataille pouvait être considérée comme perdue et notre armée comme prisonnière; car, coupée de Mézières d'où elle tirait ses vivres et ses munitions, elle n'avait plus d'autre ressource que de se rapprocher des fortifications de la place où elle allait occuper un point central en butte au feu de 800 canons placés à la circonférence. Aussi, ni les efforts des différents commandants des corps d'armée et des officiers en général, ni Théroïsme de notre artillerie, ni les charges brillantes de notre cavalerie, rien ne put arrêter la retraite de nos troupes.

L'Empereur s'était d'abord dès le matin porté en avant

du village de Balan où, comme nous l'avons dit, le 12^ corps commandé par le général Lebrun était fortement engagé contre l'ennemi et maintenait vigoureusement ses positions; de là, il gravit les coteaux de la Moncelle couronnés par des batteries d'artillerie et d'où l'on pouvait embrasser une grande partie du champ de bataille, il traversa ensuite le fond de Givonne rencontrant un grand nombre de blessés et parmi eux le brave colonel du 3® de ligne qui, étendu sur un brancard, se souleva, en le voyant passer, pour crier encore : Vive l'Empereur! touchant témoignage de l'attachement que lui portait l'armée. En remontant sur les hauteurs il fut rejoint un moment par le général de Wimpffen. Sur tous les points le terrain était sillonné par une quantité prodigieuse d'obus arrivant à la fois de droite et de gauche et entrecroisant leurs feux.

Après être resté pendant cinq heures exposé à cette explosion de projectiles, l'Empereur revint à Sedan pour conférer, si c'était possible, avec le maréchal Mac-Mahon ; il avait l'intention d'en ressortir, mais cela ne lui fut pas permis : les rues, les places, les portes étaient obstruées par tous les impedimenta qu'une armée en retraite précipitée entraîne à sa suite : chariots de toute espèce, débris de toute sorte entassés pêle-mêle. Cependant le reste de l'armée combattait encore sur les hauteurs aux portes de la ville, mais les corps n'ayant pas pu rester unis n'offraient plus aucune consistance.

Vers trois heures et demie le général de Wimpffen envoya un officier proposer à l'Empereur de se placer au milieu d'une colonne qui essayerait de se faire jour à travers l'ennemi vers Carignan. L'Empereur qui avait reconnu l'impossibilité de sortir à cheval de la ville fit

répondre qu'il ne pouvait aller rejoindre (1) le général, que d'ailleurs il n'entendait pas, pour sauver sa personne, sacrifier la vie d'un grand nombre de soldats et qu'il était décidé à partager le sort de l'armée. La proposition du général de Wimpffen, comme l'événement l'a prouvé, n'avait aucune chance de réussite. Celui-ci voulut néanmoins faire cette tentative désespérée, mais il ne put rassembler que deux mille hommes ; après s'être avancé de trois cents pas, il reconnut lui-même l'impossibilité de poursuivre et fut forcé de rentrer dans la place.

C'est alors que les commandants des corps d'armée vinrent annoncer à l'Empereur que leurs troupes, après avoir supporté pendant près de douze heures un combat inégal, exténuées de fatigue et de faim, ne pouvaient plus opposer une résistance sérieuse.

En effet, les soldats pressés contre les murs, jetés dans les fossés, étaient décimés par l'artillerie; la place elle-même encombrée de débris de tous les corps était bombardée de tous les côtés.

Les projectiles mettaient le feu dans les maisons et venaient frapper les blessés qu'on y avait recueillis. La grande caserne convertie en hôpital et sur le toit de laquelle flottait le drapeau à croix rouge, n'était pas épargnée, et hommes et chevaux, entassés dans la cour, étaient continuellement atteints. Parmi les officiers et les soldats plusieurs trouvèrent ja mort dans les rues balayées par les batteries ennemies, entre autres deux généraux.

L'Empereur essaya alors de faire parvenir au général de Wimpffen le conseil de demander un armistice, car

(1) L'un des officiers qui vint offrir à l'Empereur de se frayer un passage à travers rennemi ne put même pas rejoindre le général de WimpITen.

chaque moment de relard augmenttul le nombre des victimes. Ne recevant aucune nouvelle du général, à la vue de tant de sang versé inutilement, dans cette position désespérée, il fit arborer le drapeau blanc sur la citadelle.

Dans le même temps le Roi de Prusse dépêchait un officier à Sedan pour demander qu'on rendît la place. I/Empereur dessaisi du commandement de larmée en référa au général de Wimpffen. Celui-ci, envisageant toute la gravité des circonstances et ne voulant pas prendre sur lui Tinitialive de la capitulation, envoya sa démission qui ne fut pas acceptée.

L*Empereur convaincu, d'après l'affirmation de la presse, que le roi avait déclaré faire la guerre non pas à la France mais à son souverain, n'hésita pas à se constituer prisonnier dans l'espoir que le but de la guerre étant atteint par le sacrifice de sa liberté, le vainqueur serait moins exigeant envers la France et l'armée. Il adressa au Roi, par un de ses officiers, la lettre suivante :

. « Monsieur mon frère,

» N'ayant pas pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste » qu'à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté.

Je suis de Votre Majesté

Le bon frère,

Page 1