DE COMPLAISANCE
ON raconte en cette ville une chose tout à fail merveilleuse, car on assure qu'une dame de fort haute qualité ', et dont on dit que la beau té et le mérite surpassent la condition, est allée à Tendre^ de la plus commode manière du monde ^. Ceux qui l'ont écrit icy mandent que s'estant allée
1 La duchesse de Saint-Simon.
' « Tout ce récit fait allusion à une promenade qui se fit à la campagne, et où cette dame alla en bateau, parce qu'elle esioit grosse ; M"<! de Scudéry esioil avec elle, et ce fut là (|iic commença Icui amitié • Coni
promener à une petite Isie , qui est à la Rivière d'Inclination, et qui est si petite qu'elle n'est point marquée dans la Carte de Tendre, elle s'assit entre des saules , sur du gason frais et fleury, alin d'y rêver agréablement, et qu'elle voulut que la petite barque qui l'y avoit conduite s'en retournast au rivage, jusqu'à ce qu'elle fist signe de la main à celuy qui la menoit, de la venir requérir. Mais ceux qui écrivent cette surprenante nouvelle , ajoutent que cette dame ne fut pas plustost assise, que cette Isle , qui avoiL loujours esté ferme, se détacha , et devint une isle flottante, qui estant emportée par le courant du fleuve, fut jusques à Tendre, sans s'ari'ester le long du rivage , et presque sans que cette belle personne s'en apperceust; car come cette petite Isle estoit toute bordée d'alisiers, elle ne voioit pas les rives du fleuve, qui l'eussent pu faire appercevoir du voyage qu'elle faisoit. Mais à la fin, s'estant levée, parce que cette Isle passant en un endroit où il y a quelques caillons, le bruit des vagues interrompit sa rêverie, elle se vid si proche de Tendre qu'elle témoigna estre bien ayse de la merveilleuse aventure qui lui estoit arrivée , et d'avoir fait si commodément un voyage qui donne beaucoup de peine à plusieurs autres qui l'entreprennent, mcsme quelquefois inutilement ; car encore qu'elle n'eust jamais esté à Tendre, elle ne laissa pas de le connoistre, parce
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qu'elle en avoit veû le plan^ admirablement dessiné. On assure icy qu'il y a une grande feste à Tendre pour l'arrivée d'une jeune et charmante personne ' du pais des Tectosages , qui a mille charmes dans l'esprit et mille bonnes qualitez dans l'ame. On dit qu'elle y est arrivée dans une barque peinte, et ornée de fleurs; et que le lendemain qu'elle y fut , la Dame de l'Isle flottante ' y aborda. On ajoute que l'une et l'autre ont esté complimentées par le Mage de Tendre^ qui estoit autrefois Mage de Sidon^, et qu'il les a haranguées avec son éloquence ordinaire et toute sa galanterie de Mage de Montagne'^. En suite de quoy on les a logées dans un magnifique palais qui est auprès de celuy de la divine Arténice'' , à qui Sap/;o^, qui a basty la ville de Tendre, rend autant d'honneur (|u'à une Déesse.
' La carte de Tendre, qui se lioiive dans le premier volume de délie, et que l'on a vue plus haut. 2 M'I'i d'Arpajon, qui était de Toulouse. '^ La durtiesse de Saint-Simon. '• GodeaU; évêque de Vence.
' Il porte ce nom dans le Grand-Cyrus.
* « 11 s'appelle ainsi luy-mesme, à cause des montagnes de province où est situé son cvesché. » Conr.
^ La marquise de Kambouillet.
* M'I" de Srudéry.
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