LA MESSE DU MALADE
C*est une peine ordinaire des vrais chrétiens éloignés de l'église par la maladie, qu'ils ne peuvent assister au saint sacrifice de la messe ; ils ressentent d'autant plus cette privation que l'état de victime où les réduit la souflfrance leur donne un goût plus intérieur et plus élevé pour le sacrifice de l'autel.
Quelques-uns ne vont point au-delà de leurs regrets ; et, pensant que tout est étranger pour eux dans cet auguste sacrifice, puisqu'ils n'y peuvent prendre part, ils finissent par en éloi-
gner même le souvenir. Ils perdent ainsi en un seul coup tout le profit qu'une conformité plus grande avec la divine Victime leur assurait dans le temps de la maladie.
Ces chrétiens ne savent point assez que l'état même de leur infirmité leur offre une pari directe au sacrifice de Jésus-Christ, et que, montant à l'autel de la souffrance et de l'angoisse où Dieu les appelle, ils peuvent y célébrer, en union avec le sacrifice de la croix et avec les sacrifices des prêtres, un sacrifice véritable, capable de rendre honneur à Dieu, de sauver leur âme, et même d'étendre sur leurs frères de l'Église militante et de l'Église soutfrante une puissance de bénédiction et de salut.
Quelle est la doctrine de l'Eglise sur le saint sacrifice de la messe? On verra que le chrétien souffrant peut s'en appliquer chaque détail, non point, il est vrai, dans un sens littéral et direct, mais dans un sens moral et figuré, trèsréel cependant, car la doctrine de Jésus- Christ est vraie en plusieurs manières, et l'esprit de l'homme s'épuise plus vite à décou-
vrir tous les sens qu'elle renferme, qu'elle ne se lasse d'en produire.
La messe est un sacrifice parfait, par lequel le prêtre catholique renouvelle en souvenir et continue en réalité le sacrifice de la croix, el applique aux besoins particuliers de l'Église et des âmes les mérites de la Victime éternelle.
Fidèle à cet esprit de souvenir et de continuité, qui rattache par un lien indissoluble chaque messe particulière à la première messe de la croix, fondement et soutien de toutes les autres, l'Église enseigne que, dans chaque sacrifice offert sur l'autel catholique, trois sacrificateurs sont dans le prêtre, non-seulement représentés, mais réellement présents et agissant en sa personne.
Jésus-Christ d'abord, victime éternelle et pontife éternel, continuant dans le sacerdoce de ses prêtres le sacerdoce sans fin qu'il a reçu de son Père, et si actuellement présent dans ses ministres, qu'il leur ordonne de dire dans l'acte de la consécration non pas : Ceci est le corps et ceci est le sang du Christ ; mais tout droit : Ceci est mon corps et mon sang; tant il
estvraiquetoute sa personne est alors renfermée dans la leur !
Le second sacrificateur est l'Église entière, qui communique aux prêtres la mission qu'elle a reçue de son divin Époux de continuer le sacrifice, et qui agit et parle en eux comme tout un peuple agit et parle en ses ambassadeurs. Toutes les âmes unies à l'Église par la charité concourent donc, même sans le savoir, à Foblation de chacun des sacrifices offirtssur tous les autels du monde, et elles entrent toutes en partage de ses mérites.
Enfin le troisième sacrificateur est le [)rêtre lui-même, chétif instrument d'un ouvrage divin.
Arrêtons-nous d'abord à ces premiers traits, èl voyons si le chrétien souffrant peut, en une certaine manière, les reconnaître en sa personne.
Si le premier sacrificateur présent dans le prêtre à Fautel est Jésus-Christ lui-même, j'ose dire que le premier souffrant dans le chrétien malade est encore Jésus-Christ, et que le sacrifice du fidèle qui souffre et se résigne pour
l'amour de Dieu est, comme la messe, bien que d'une manière moins parfaite, une continuation du sacrifice de la croix. Ainsi l'entendait l'Apôtre quand il disait clairement : « J'accomplis dans ma chair ce qui manque à la Passion du Christ*. » Non certes que cette Passion fût incomplète ou qu'elle eût besoin d'être perfectionnée en soi, mais parce que, étant le sacrifice éternel de toute l'Église, il ne lui manquait que d'être continuée par l'acceptation volontaire des enfants de Dieu. Dans tout malade chrétien, il y a donc d'abord le Christ qui souffre, comme dans tout prêtre qui sacrifie il y a le Christ qui s'immole. Lui seul donne à l'un et à l'autre de ces sacrifices une valeur qui dépasse la portée des actions des hommes, et aux mérites de l'immolation un retentissement éternel.
<L Gardez-vous donc, enfant de Dieu, gardezvous de vous mépriser dans votre détresse', » car dans un sens aussi direct que ces martyrs
• Col. 1, 24
- Fili, in tua infirmitate n& despicias te ipsum. (Eccl. XXXYlll, 9.)
des premiers temps qui prenaient le nom de porteurs du Christ \ vous portez réellement on vous le Christ souffrant, et continuez par votre sacrifice le sacrifice de sa passion. Trop faible et trop misérable dans vos infirmités pour vous n garder sans affliction, fermez les yeux sur vous-même, et, comme le prêtre à l'autel, pénétré du sentiment de sa propre indignité, reconnaît cependant et adore en soi la présence du pontife sans tache, ainsi vous, revêtu du sacerdoce de la souffrance, connaissez et adorez en vous le Christ Jésus qui souffre et s'immole en vous.
Le second sacrificateur qui agisse au sacrifice de la messe est l'Eglise tout entière; et il n'est pas moins certain qu'elle se retrouve dans le sacrifice du chrétien souffrant pour augmenter ses vertus et profiter de ses mérites. C'est une des conséquences du dogme admirable de la communion des saints, par lequel nous connaissons que les lois qui régissent la vie intime de Dieu en consommant les trois personnes dans
Punité, régissent aussi la communauté chrétienne, et consomment dans une unité indivisible les divers membres de l'Église. La même vie anime donc toutes les âmes que tient unies dans l'Église le même Jien de la charité. Une seule de ces âmes ne saurait penser, aimer, agir, qu'elle ne modifie l'état général de toui es ; à plus forte raison, rien ne saurait être souffert par un chrétien que toule l'Église ne le souffre avec lui, rien ne saurait être mérité par lui que toute l'Église n'entre en partage de ses mérites. C'est encore la doctrine de saint Paul quand il dit : « 11 y a des membres divers et nombreux, mais il n'y a qu'un seul corps. Ne voit-on pas les membres les plus infirmes être en môme temps les plus nécessaires? Dans un même corps, si un membre souffre, tous les autres ne souffrenl-ils pas avec lui ? Or, vous n'êtes tous qu'un même corps de Jcsus-Christ et les membres d'une même chaire »
Rien donc ne doit être plus éloigné de l'cs-
* ICor. XXII, ^2. — Ibid. xi, 27.
prit des enfants de Dieu, lorsqu'ils sont jetés dans le feu de la tribulation et de Tépreuve, que ridée de l'isolement. On pourrait dire plus généralement que ce mot n'est jamais chrétien ; car un vrai chrétien n'est jamais seul, et l'àmc qu'habite la gi'ùce divine porte en soi la présence même de Dieu et de son Eglise; mais dans le cas de la soufTrance et de l'immolation acceptées, il est plus faux encore quedans l'ordinaire, et contredit tout ce que nous savons de plus certain sur le mystère de l'union des âmes. Connaissez donc, chrétien souffrant, qu'à l'exemple du prêtre qui n'est pas seul à offrir le sacrifice et à en recueillir les fruits, ainsi vous n'êtes pas seul et délaissé à l'autel de vos souffrances ; toute l'Église y est avec vous. Elle y est pour vous soutenir dans l'acte de votre oblation, elle y est encore pour profiter de votre constance et s'enrichir des mérites que lui acquiert votre courage. Gardez-vous de jamais penser que vos peines soient perdues, et que le combat silencieux de votre patient amour demeure stérile pour tout le monde. Ne savez-vous point que le plus pauvre et le plus
ignoré des prêtres célébrant à Tautel, dans une église abandonnée, enrichit, du fond de sa solitude, le trésor de toute TÉglise et ajoute pour ainsi dire à la gloire du ciel ? Quelque vertu semblable est donnée maintenant à vos souffrances. Elles sont le trésor commun de toutes les âmes, et le jour des révélations vous montrera tel ou tel frère inconnu dont vous aurez acheté, sans le savoir, la conversion et la béatitude.
Enfin le troisième sacrificateur qui agisse à la sainte messe est le prêtre lui-même. Certes, il ne lui est pas interdit de gémir sur sa propre misère et d'intercéder pour elle, puisque l'Apôtre observe c qu'il offre d'abord pour ses propres péchés, ensuite pour ceux de tout le peuple*. » C'est pourquoi, quelle que soit l'intention spéciale selon laquelle est célébré le saiut sacrifice, une part constante est réservée au prêtre lui-même dans les mérites de la Victime, et, à moins d'exceptionsterribles à penser, il ne descend jamais de l'autel que renouvelé dans la foi et Tamour.
* Héb. VII, "ÎS.
Ainsi devez-vous, chrétien, avoir constamment devant les yeux le profit (|uc vous relirez pour vous-même de vos douleurs. C'est une règle de justice qui commande tout sacrifice que celui qui F offre en profite^ ou, comme on le dit dans l'ordinaire, que le prêtre vit de l'autel. Vivez donc, chrétien souffrant, de l'autel de votre sacrifice. Que rîen n'en soit pcrUn pour votre àme. Que rien ne s'échappe en vains murmures ou en stériles regrets. Que rien ne diminue le profit sacré dont le Dieu de justice veut récompenser votre patience. L'Apôtre en (ait connaître en un seul mot la surprenante valeur : « 11 n'y a, dit-il, aucune proportion à établir entre les souffrances de cette vie et la gloire qui doit un jour se révéler en nous*. » Et encore : « Ce qui n'est aujourd'hui que le bref et faible effort d'une tribulation passagère, opère en nous pour jamais un poids incommensurable et indescriptible de gloire éternelle*! »
* Nescilis quoniam qui allari dcserviunt cum allari paru' cipanl. (1 Cor. IX, 12.)
• Uom. Vill, 48.
•Cor. IV, 47.
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