LES CLOCHES
Celui qui par une belle matinée de mai s'est éveillé dans son lit de malade, tandis que les cloches de l'église voisine annonçaient la grande fête ; celui qui a entendu ses frères ou ses amis se lever en toute hâle et s'apprêter à partager les joies sacrées; celui qui a regardé par sa fenêtre passer les enfants et les jeunes filles parés de leurs plus beaux habits, avec des fleurs dans les mains, celui qui est resté seul ensuite durant tout le jour, et auquel, le soir, une main compatissante a apporté seulement une feuille de rose fanée, ramassée derrière la
procession, celui-là pouvait écrire les lignes que je vais écrire.
Seigneur, j'ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où réside votre gloire. J'ai aimé celte beauté depuis mon enfance; je l'ai aimée, cherchée, je m'y suis complu dans le temps même où je pouvais aimer la beauté des temples du monde et courir à ses fôles profanes. J'ai aimé vos saintes cérémonies, l'austère harmonie des psaumes, la pompe de vos fêtes, l'encens montant vers les voûtes de la basiliciue, les fleurs entourant l'autel, vos prêtres transfigurés au loin dans l'or, dans les porfums et dans la flamme, et prenant de vos mains la bénédiclion qu'ils répandaient sur le peuple. J'aimais alors la place reculée où se cachait ma |)rière; j'aimais à me perdre derrière tous dans l'oubli de moi-même et la claire vue de vous seul; j'aimais à demeurer seul après le départ de; tous, (luand l'éclat des cierges s'éteignait dans les derniers échos du grand orgue.
Seigneur, j'aimais alors la beauté de votre maison; mais combien plus il me semble que je l'aime depuis que la maladie me re-
tient loin d*elle, et que je suis devenu comme un exilé de vos tabernacles ! Hélas ! pourquoi cet amour s'est-il changé désormais en amertume et en sacrifice? Le retour de vos fêtes que j'appelais jadis avec ardeur, et que je saluais avec une inexprimable allégresse, je le redoute presquemaintenant. Il me jette malgré moi dans une tristesse invincible. Quand on ne peut marcher jusqu^à l'église, il faudrait n'être pas sur la terre un jour de Pâques ou de Fête-Dieu! Je souffre donc et je m'irrite. La prière solitaire me fatigue. J'entends derrière la froide lecture des psaumes l'harmonie tant aimée de leur chant; je vois briller derrière chaque mot des hymnes l'éclat des cierges et de l'autel • mais j'entends alors comme le sourd dit parfois qu'il entend et je vois comme l'aveugle se vante de voir! Au demeurant, j'entends les bruits vulgaires de la rue devenue plus triste et plus solitaire aux jours de fêtes, et je vois les murs de ma chambre de malade, avec l'uniformité fatigante de ses mêmes objets. Seigneur, pardonnez-moi cette plainte, et ne repoussez pas votre serviteur dans l'heure de sa faiblesse !
Le consolateur. — Mon fils, j'ai compassion d(3 ta tristesse, et la pureté de tes regrels touche mon cœur. Tu souffres de n'être pas avec mes enfants au jour de mes fêtes, et de ne pas t'asseoir avec eux aux banquets de mes saintes solennités : cette souffrance témoigne de ta piété pour moi, et te met au rang de ces fidèles serviteurs qui ne savent point chanter le cantique de la joie loin de Jérusalem. Sois béni de cette fidélité rare aujourd'hui parmi les hommes ; mais qu'elle demeure dans ton âme pour la consoler et la fortifier, non pour la décourager et l'affaiblir. Le goût des choses sensibles et extérieures, l'amour des solennités sacrées, l'attrait de la beauté dans les chants, dans les fleurs, dans la pompe du dehors et dans le culte qui entoure mes tabernacles périssables, est le commencement de la piété, mais il n'en est pas la fin. C'est la religion des âmes auxquelles je n'ai encore dévoilé qu'une partie de mes secrets, et qui, demeurant dans une sorte d'enfance spirituelle, ont besoin d'être nourries d'un lait miséricordieux, car elles ne porteraient pas encore une noinriture
plus forte. Plus l'homme est faible et enfant devant moi, plus entre moi et lui je multiplie les symboles et les rites extérieurs, afin de ménager sa nature fragile et de l'introduire doucement dans le sens intérieur des choses. Je le laisse errer d'abord sous les portiques, je le laisse reposer sa prière dans le plaisir des sons, des rhythmes et des couleurs, je l'attire ainsi et je le retiens dans la contemplation des mystères sacrés qu'il ne pourrait soutenir sans le secours des sens. Mais toutes les âmes n'ont ni toujours ni également besoin de ce secours. Il y a des âmes plus dégagées de l'extérieur, plus affranchies de la première sensibilité, plus recueillies du dehors au dedans, et qui acquièrent l'habitude de me trouver plus facilement dans la méditation soUtaire que dans le bruit des cérémonies et des cortèges. Plusieurs causes peuvent élever les âmes à cette forme plus intérieure de l'amour, mais il n'en est aucune qui soit plus puissante et plus efficace que la maladie, quand elle est acceptée en véritable esprit d'immolation et de sacrifice.
La maladie sépare le chrétien du monde et
de tout l'enivrement extérieur des sens. Elle fait le silence autour de lui. Elle change son corps, instrument ordinaire de ses illusions et de ses vains désirs, en instrument d'expiation et de sacrifice; elle supprime tous les obstacles que la niaiserie et la vanité élèvent trop ordinairement entre moi et les âmes : rien n'est plus fait que sincèrement et pour moi seul. Le regard des hommes n'est plus ni cherché ni poursuivi, tout se ramène au dedans, et l'àme du chrétien malade se trouve naturellement seule avec moi.
Or, si tu veux penser, mon fils, aux étranges efforts qu'ont faits mes saints pour arriver à cette précieuse solitude, et aux plaintes qu'ils ont laissées sur la difficulté de l'obtenir, même pour très-peu de temps, tu comprendras que celte première grâce de la maladie n'est ni ordinaire ni médiocre. Elle prépare l'àme qui sait en profiter à ce culte de plus en plus spirituel que j'annonçais à la femme de Samarie, quand je lui disais: « L'heure vient où vous n'adorerez le Père ni sur cette montagne ni à Jérusalem ; l'heure vient et déjà elle est venue
OÙ les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité : car le Père cherche de tels adorateurs. Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent doivent l'adorer en esprit*. » Assurément les symboles passeront, mon fils. Les temples de pierre passeront, mes sacrements eux-mêmes, nécessaires maintenant parce que l'état de l'homme en la terre n'est pas l'état angélique, mes sacrements passeront puisque la foi même et l'espérance passeront selon que j'ai fait écrire à mon apôtre. Mais ce qui ne passera point et demeurera éternellement, c'est l'adoration en esprit et en Vérité, c'est-à-dire la charité parfaite et le repos éternel des âmes en moi.
Regarde donc la maladie, mon fils, comme une initiation à cette religion parfaite qui sera un jour celle de tous les saints au ciel. Content d'avoir part à mes sacrements dont la maladie ne te prive point, puisque j'ai tout disposé pour te les rendre accessibles jusque sur le lit de ton infirmité, ne regrette pas outre