‹ La journee des maladesChapitre 7 sur 57 · LE RÉVEIL · texte numérisé non relu

LE RÉVEIL

Le malade. — DeuSf Deus meus, ad te de Luce vigilo^.O Dieu , ô mon Dieu, je veille et vous appelle avant l'aurore ! Soutenez-moi, Seigneur, dès le commencement du jour ; car, vous le savez, je suis faible dès ce commencement, et je regarde avec effroi la longue suite des heures qui vont s'écouler pour moi dans l'inaction et dans la peine.

Je me souviens d'un temps où m'éveiller était une fête, où je saluais les premiers rayons

« Ps. lAII

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du jour avec une inexprimable plénitude de joie et d'espérance : j'étais enfant alors. Le retour calme et régulier de la vie m'emplis^ sait d'une sensation délicieuse. Je croyais chaque matin à un bonheur inconnu. Le jour qui commençait me semblait une énigme heureuse, et j'avais hâte de la connaître. Les caresses de ma mère m'ouvraient les yeux, le monde entier me paraissait plein de promesses, et, à peine sorti des dernières langueurs du sommeil, j'avais peine à retenir sur mes lèvres quelque chant joyeux, semblable au chant matinal du petit oiseau qui adore Dieu dans la joie de vivre.

Moi aussi, Seigneur, je croyais sincèrement que toute la vie n'était qu'une joie. Je me trompais, car j'ai vécu depuis ce temps et les choses ont changé. Vous m'avez fait comprendre que celui-là ne sait rien de la vie qui n'a pas souffert, et vous m'avez couché dans ce lit de douleurs où les heures sont longues.

Le réveil a donc changé pour moi. Quand, après les lenteurs d'une nuit sans fin, la première aube annonce la venue du jour, au lieu

DES MALADES 1o

de m'élancer plein de foi et d'espoir dans le^ lieures qui commencent, je n'aperçois devant moi que la longue et implacable monotonie des mêmes souffrances, des mêmes faiblesses et des mêmes désillusions.

Je pèse, dès ma première pensée, la suite de ces heures fatigantes. Me pardonnerez-vous, ô mon Dieu, si je vous dis que je la trouve bien lourde? J'en connais d'avance, j'en prévois tous les détails. Il faudra supporter dans le corps cette même souffrance, persistante et ennuyeuse, que rien ne peut fléchir, et qui semble un être fatal, sans cœur et sans pitié, sourd à toutes les prières, résistant à tous les efforts, n'accordant pas même, quand le courage vient à faiblir, un instant de trêve et de repos. Il faudra demeurer dans la même inaction, plus fatigante cent fois que le plus énergique travail. 11 faudra voir la même affliction de ceux qui m'aiment et me sont chers, et le prolongement de leurs angoisses, plus cruelles pour moi-même que ma propre inquiétude.

Il faudra subir avec un visage aimable les consolations banales des indifférents ou leurs

assurances dérisoires, et sourire à des prv'^messes qui se mentent à elles-mêmes. Il faudra reprendre ou abandonner les mêmes remèdes, consentir à des expériences déjà tristement faites, porter les exhortations de ceux qui n'ont jamais soulft-it, entendre passer et rire les heureux de ce monde, et demeurer jusqu'à la prochaine nuit dans la sévère clôture de cette chambre, car la chambre du malade est tout son univers, et le monde finit pour lui là où expirent ses forces.

Seigneur, je prévois ces choses dès le matin, et voilà pourquoi le réveil, loin d'être une joie comme jadis , n'est maintenant pour moi qu'une cruelle blessure. Cette blessure, je ne la maudis ni ne m'en plains, ô mon Dieu, car elle est pour mon âme comme l'aiguillon qui la presse de se jeter dans vos bras. Docile à cet appel de la souffrance, avant que le journalier ait commencé sa journée de travail, avant que la sentinelle de la nuit ait été relevée de son poste, mon cœur est déjà vers vous dans la prière. 0 Dieu, entendez mes cris, et tournez vers moi votre visage, car vous seul êtes ma

force, et j'ai peur du jour qui commence. Le consolateur. — Mon fils, rappelle-toi et médite une parole que je dis un jour au premier de mes apôtres : <r Lors(|ue tu étais jeune, tu choisissais toi-mèrr.e tes voies et lu marchais au gré de tes désirs. Mais, lorsque tu auras vieilli, tu étendras les mains, tu te laisseras ceindre par un autre, et il te conduira là où tu ne veux point aller*. » Cette parole renferme le plus profond mystère de mon union avec les âmes. Elle les appelle au plus haut degré de confiance dont elles soient capables envers moi, à l'acte parfait et définitif de l'amour, qui est l'acte d'abandon. Aussi peux-tu remarquer, mon fils, que je n'adressai cetle parole à mon serviteur qu'après avoir sondé trois fois la profondeur de son amour, et avoir trois fois recueilli de ses lèvres le serment d'une fidélité à toute épreuve. Tu peux juger par là que ce n'est pas peu de chose que d'entendre cette parole, et que j'en réserve l'intelligence aux âmes de mes prédilections et de mon choix.

1 Jo. ixi, 18.

Lorsque tu étais jeune, tu marchais selon le désir mortel, cherchant et trouvant sur la terre ta joie et tes consolations, t' amusant aux plaisirs de ce monde et à la douceur de vivre, comme les enfants des hommes s'amusent d'un jouet et pleurent si on l'arrache de leurs mains. Tu aimais alors à disposer toi-même de tes jours et de ta vie ; tu élais ivre de liberté. Tu te plaisais à prévoir l'ordre et la suite de tes actions, et à les tourner à l'agrément de ton esprit et de tes sens. La calme vigueur de ta santé semblait autoriser ces joyeuses prévisions. Tu n'admettais pas que rien pût venir troubler le cortège de tes espérances et de tes vœux, tu marchais donc selon tes volontés.

Mais penses-tu que ce soit là le terme de la perfection pour les âmes? Où crois-tu que pût te conduire une si fière indépendance, et que devais-je attendre d'un cœur consacré tout entier à ses propres désirs et k son égoïste félicité? N'en doute point, mon fils, il faut que le vase soit brisé pour répandre les parfums qu'il contient; il fallait de même que ce cœur fût brisé pour devenir généreux, intelligent,

charitable envers les hommes, fécond pour mon service et pour ma gloire. J'ai donc laissé le cours du temps l'apporter l'épreuve de la souffrance et des revers. Il t'a fallu bien peu vieillir pour comprendre que le premier enivrement de la jeunesse durait peu de jours, et qu'à la première passion de la liberté succédait Tâge de l'obéissance acceptée , volontaire , choisie, qui fait de l'homme une victime active au service de Dieu et des hommes. Tu as senti dès lors l'approche de cet autre divin, dont il est parlé dans mon Evangile. Tu as compris que l'important n'était pas de faire ta volonté, mais la sienne, ni d'accomplir tes desseins d'un jour, mais d'entrer dans l'exécution de ses plans éternels.

Cet autre divin, quel est-il, mon fils, si ce n'est moi, moi ton ami et ton frère, moi qui, ayant souffert et étant mort pour les hommes, ne suis étranger à rien de ce que tu souffres? Laisse-moi donc venir près de toi. Laisse-mo;* prendre la direction de ta vie; ferme les yeux, chrétien, ferme les yeux; étends les mains, Jaisse-moi te ceindra de la ceinture que je t'ai

choisie de toute éternité ; qu'elle soit de corde, de fer ou de feu, que ce soit la ceinture de la pénitence ou celle des grandes tribulations, ou celle de la souffrance et de la nnaladie, étends les mains et laisse-toi ceindre en véritable esprit d'abandon à ma volonté. Fais plus encore, laisse-toi conduire en aveugle et mener par ma main là où tu ne veux point et où tu ne peux vouloir aller. Quelle apparence, mon fils, que tu veuilles aller à la douleur, à l'inaction, à la vie cachée, à l'oubli des hommes, à la souffrance prolongée d'une longue maladie? Toute ta nature répugne à cette marche et s'y refuse. Triomphe de ces répugnances par la foi et l'amour, et, semblable au petit enfant tranquille dans l'obscurité s'il tient le vêtement de sa mère, marche en paix dans l'obscurité de tes maux, certain que ma seule présence est la plus consolante des lumières, et que a marcher avec moi n'est point marcher dans les ténèbres. >

Entre dès le matin dans la profondeur de ces sentiments, et que ton premier réveil soit le premier pas courageux de cette marche en

foi et en abandon sous la conduite de mon amour.

Le Malade. — Seigneur, je remets mon âme, ma vie, mon corps, entre vos mains : ïn inanus tuas, Domine, commendo spiritum meuru

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