‹ La journée du 14 juillet 1789Chapitre 90 sur 110 · INTRODUCTION CCLXXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION CCLXXV

A l'étranger l'impression ne fut pas moins vive. Le directeur de la Galette de Leyde, après avoir rappelé la révolution d'Amérique, disait, dès le 21 juillet : « Jamais événements en ce genre ne furent plus éclatants, plus rapides, plus étonnants que ceux qui viennent de se passer dans la capitale delà France (i). » Le correspondant parisien de la Galette d'Amsterdam faisait aussi l'éloge « de cette révolution aussi inconcevable que glorieuse pour la nation française et surtout pour les habitants de la capitale. Dans l'espace de vingt-six heures, disait-il, ils se sont trouvés armés au nombre de cent mille hommes, ont purgé Paris pendant la nuit de beaucoup de brigands et de voleurs, dont ceux qui ont été pris en flagrant délit ont été pendus ou fusillés sur-le-champ; et sans aucun commandant militaire ils se sont emparés de l'Hôtel des Invalides, de l'Arsenal et du château si redoutable de ^a Bastille. Toutes ces actions mémorables et vraiment héroïques ont été commises sans aucun désordre et, quoiqu'on ne sache pas au juste le nombre des braves citoyens auxquels leur amour pour la Patrie a coûté la vie, on est cependant fondé à croire que le nombre ne se monte pas à cent (2). »

Lorsque la nouvelle de la prise de la Bastille parvint à Strasbourg, qui formait alors un heureux trait d'union entre la France et les pays d'outre-Rhin, deux heures suffirent pour la répandre dans tous les quartiers. « Soudain, la ville changea de face, comme par une espèce de magie. Les bourgeois couraient au-devant les uns des autres et s'embrassaient avec une espèce de transport. Les soldats partagèrent bientôt cette effrayante allégresse. Les visages mornes «t abattus, peu de jours avant^ parurent fiers et radieux (3). » L'effet fut le même en AUe-

(i) Voir plus haut, p. cxii.

(2) De Paris, le 19 juillet, Gaïctte d'Amsterdam, du 28 juillet. (/) Dampmarûn^ Éi/énements qui se sont passés sous mcsyeux^ Berlin, 1799, in-80, t. I, p. 42.

CCLXXVI INTRODUCTION

magne. Dans ses Souvenirs, Henri StefFens, alors âgé de seize ans, rapporte que son père, surexcité, en rentrant à la maison, réunit ses fils autour de lui et leur dit : « Enfants, vous êtes à envier. Quel beau ! quel heureux temps s^'ouvre devant vous ! Si vous ne réussissez pas à conquérir une position libre et indépendante, la faute en retombera sur vous. » Ensuite il leur raconta les événements de Paris et la prise de la Bastille. Ce n'était pas seulement,' ajoute Henri Steffens, une révolution française; c'était une révolution européenne (i).

Même à Saint-Pétersbourg, s'il faut en croire M. de Ségur, qui écrivait ses souvenirs plus de trente ans après le 14 juillet 1789, l'émotion fut extraordinaire. » A la cour, dit-il, l'agitation fut vive et le mécontentement général ; dans la ville, l'effet fut tout contraire, et, quoique la Bastille ne fût assurément menaçante pour aucun des habitants de Saint-Pétersbourg, je ne saurais exprimer l'enthousiasme qu'excitèrent parmi les négociants, les marchands, les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe plus élevée la chute de cette prison d'Etat et ce premier triomphe d'une liberté orageuse. Français, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tous dans les rues se félicitaient, s'embrassaient, comme si on les eût délivrés d'une chaîne trop lourde qui pesait sur eux (2). »

Je pourrais multiplier ces citations caractéristiques, mais à quoi bon? Elles me semblent plus que suffisantes pour permettre au lecteur de se faire une opinion sur la valeur des jugements si sévères portés par M. Taine sur cette journée du 14 juillet 1789.

Ces nombreux extraits de documents, émanant d'hommes placés dans les situations les plus diverses et appartenant à différentes nations, prouvent combien La Fayette

(i) Cite par Oncken, Das Zeilaltcr der Résolution, p. 210. (2) Mémoires du comte de Ségur, t. III, p. $08.

Page 1