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DE LA PRISE DE LA BASTILLE

TIRÉS DES MÉMOIRES MANUSCRITS DE M. LOUIS-GUILLAUME PITRA ^i).

Pendant la nuit du 1 2 au 1 3 les directeurs de l'Arsenal, attenant à la Bastille, redoutant, dirent-ils, les brigands qui parcouraient Paris, et surtout voulant servir le Gouvernement, en sortant de dessous la main du peuple les seules munitions à l'aide desquelles il pouvait attaquer ou se défendre, avaient fait transporter dans ce château toutes les poudres qu'ils avaient en magasin et un certain nombre de cartouches qu'on leur avait commandé de faire depuis huit jours. Ce transport n'avait pu s'effectuer sans que quelques citoyens ne s'en aperçussent ou n'en fussent instruits. Un bruit sourd s'en était répandu le lundi, et il s'était manifesté davantage lors que M. de Flesselles avait donné des ordres pour se faire délivrer des cartouches à l'Arsenal à plusieurs citoyens qui lui en demandaient et lui indiquaient l'Arsenal comme l'endroit où ils devaient en trouver (2). Ce3 citoyens désespérés et

(i) L'auteur de l'opéra d'Androniaque, Apollon et Daphiié (note du manuscrit).

(2) Procès-verbal des Électeurs, I, 258.

étonnés en même temps de ne trouver ni poudre, ni cartouches à l'Arsenal, surent des voisins que ces munitions avaient été déposées à la Bastille, Dès le lundi soir on conçut beaucoup ( i ) de soupçons contre le Gouverneur ; ils n'éclatèrent pas cependant, parce qu'on ne manifestait encore aucunes apparences hostiles dans ce château. On assure même que ce fut seulement pendant la nuit du lundi au mardi que M. de Launay reçut dans la Bastille quarante soldats suisses du régiment de Salis-Samade que lui envoya M. de Bezenval (2).

On n'a point oublié que le mardi 14, à huit heures du matin, deux compagnies de gardes-françaises s'étaient portées, conduites par M. de Rhulières (3) à la Barrière du Trône que Ton disait menacée par les hussards et qui décampèrent en les voyant approcher (4). Ces deuxcompa^ gnies, en repassant devant la Bastille, trouvèrent un grand nombre de citoyens qui considéraient avec attention les canons que le Gouverneur venait de faire pointer contre la rue Saint-Antoine, et qu'il avait fait sortir de leurs embrasures lorsqu'il avait aperçu ces deux compagnies suivies d'une foule de citoyens, qui se portaient à la Barrière du Trône, et qu'il avait sûrement cru venir l'attaquer. La vue de ces canons inquiétait le nombre

(i) CarnavaUtte : des soupçons. M. Maurice Tourneux a bien voulu collationner pour moi le texte du manuscrit d'Oldenbourg avec celui de la Bibliothèque de la ville de Paris; les variantes sont peu nombreuses et sans importance.

{2) Pitra est mal informé. De Flue affirme qu'il fut envoyé à la Bastille dans la nuit du 6 au 7 juillet. Voir plus haut, p. LXVII. Dans le texte publié par Taschereau, cet officier est plus précis : « Je partis, dit-il, le 7 juillet, à deux heures du matin, du Champ de Mars avec mon détachement de trente-deux hommes et un sergent. Je traversai Paris sans aucune difficulté et j'arrivai à la Bastille, où on me laissa entrer sans me reconnaître. » P. 284.

(3) Commandant du guet à cheval. (Note du manuscrit.)

(4) C'est une erreur. Ces compagnies ne vinrent se mettre à la disposition de la Ville que vers onze heures du matin, après que M. de Corny eut rendu compte de l'envahissement de l'hôtel des Invalides. {Procèsverbal des Électeurs, t. I, p. 502.) La première députation fut décidée à la suite de l'alarme donnée vers huit heures du matin par quelques particuliers. {Ibiciem, p. 279.)

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déjà assez considérable de ces citoyens qui s'arrêtaient devant la Bastille ; ils voulurent retenir à leur passage ces deux compagnies qui revenaient de la Barrière du Trône; mais les sergents, qui les commandaient à la place de leurs officiers, dirent qu'ils ne pouvaient rester sans les ordres du Comité permanent, auquel ils allaient rendre compte de ce qui s'était passé à la Barrière du Trône et faire part de ce qu'ils venaient de voir à la Bastille. Le Comité permanent, instruit par le retour de ces compagnies des mesures hostiles dont M. de Launey menaçait la ville, se hâta de lui envoyer une députation pour l'engager à retirer ses canons et à ne commettre aucune hostilité contre la ville de Paris, sur l'assurance que les citoyens ne se porteraient à aucune attaque contre sa place. Cette députation fut introduite sans difficulté dans la Bastille. M. de Launey reçut très bien ces députés; il leur fit servir à déjeuner et déjeuna avec eux ; il leur promit de ne faire aucun usage de ses canons si on ne l'attaquait pas et donna devant eux l'ordre de les retirer.

Cependant, la foule, qui ignorait cette députation, augmentait toujours autour de la Bastille; la fermentation était extrême; c'est alors que le peuple commença à demander qu'on lui livrât des armes et la poudre qui étaient renfermées dans cette forteresse ; on parle déjà des moyens de s'emparer de la Bastille. C'est dans ce moment que quelques citoyens du faubourg Saint- Antoine reconnurent M. Elle, officier de fortune du régiment de la Rei ne ; ils s'adressent à lui et lui demandent à l'aide de quels moyens ils pourront s'emparer de cette forteresse. Il propose d'envoyer aux gardes-françaises pour en obtenir des canons, il engage les citoyens qui l'entourent à s'armer de toutes les armes qu'ils pourront se procurer, il leur donne rendez- vous à la même place (i), et court

(i) Carnai>alette : il rentre dans le faubourg.

chez lui pour aller revêtir son habit d'ordonnance, tandis que plusieurs citoyens courent dans la ville pour aller demander du canon aux gardes-françaises, et annoncent sur leur chemin que l'on va faire le siège de la Bastille. Ce projet et ses moyens d'exécution se concertaient ainsi à l'entrée du faubourg Saint-Antoine en face de la Bastille, par trois ou quatre cents citoyens, tandis que la foule entourait ce château, continuant à demander des fusils et de la, poudre, et que les députés de l'Hôtel de Ville perdaient beaucoup de temps à conférer et à déjeuner avec M. de Launey. Ils en sortaient enfin avec bien plus de peine qu'ils n'y étaient entrés, car l'un d'eux, M. Bellon, avait été fort maltraité par le peuple qui le prenait pour un espion, lorsque M. Thuriot de la Rozière, électeur et président du district de la Culture Sainte- Catherine, qui avoisinait la Bastille, se présenta à la porte (i) de ce château ; il fut introduit par le petit pontlevis de l'Avancée, et après quelques difficultés dans l'intérieur même de la forteresse, dont le grand pont-levis était levé. Arrivé dans la cour, M. de la Rozière vit trois canons braqués en face du pont. Monté sur les tours, il vit qu'on avait retiré de quatre pieds les canons des embrasures, mais qu'ils étaient toujours cependant dirigés contre la ville. Là, M. de Launey renouvela à M. de la Rozière l'assurance qu'il ne tirerait pas, qu'il ne ferait aucun mal aux citoyens, si on ne l'attaquait pas. Les soldats qui composaient la garnison au nombre de quatre-vingts et tant d'Invalides, et les quarante petits-Suisses (2) ainsi que tous les officiers de l'état-major firent plus que de manifester les mêmes intentions. Cependant la multitude au bas des tours poussait des cris menaçants, et déjà on se portait en foule en face du Gouvernement, attenant à la Bastille,. que l'on menaçait d'attaquer. M. Thuriot de

(i) Caniavalette : de l'Avancée.

(2) C'est ainsi qu'on les désigne communément pour les distinguer des Suisses du régiment des gardes {note du manuscrit).

la Rozière s'avança alors sur une des tours, tenant le Gouverneur par la main et faisant signe au peuple avec son chapeau. Il fut aperçu dans cette attitude de paix qui annonçait un parfait accord, et fut vivement applaudi. M. de Launey, dont la tête commençait déjà à s échauffer à la vue de cette immense multitude, promit encore à M. de la Rozière qu'il n'attaquerait pas le premier, et qu'il pouvait en donner l'assurance aux électeurs. AI. de la Rozière se hâta de porter cette assurance à l'Hôtel de Ville, où il devança les députés qui l'avaient précédé. Son récit, confirmé par celui qu'ils firent ensuite, détermina les électeurs à faire une proclamation sur le perron de l'Hôtel de Ville, pour tranquilliser les citoyens et annoncer les intentions pacifiques du Gouverneur de la Bastille. Mais dans cet intervalle et pendant qu'on proclamait cette sorte de paix à l'Hôtel de Ville, la guerre commençait à la Bastille. A peine M. de la Rozière s'était-il éloigné de ce château, que la foule immense qui l'entourait, et qu'il avait laissée tranquille, demanda à grands cris des armes et de la poudre, en menaçant d'incendier le logement du Gouverneur qui n'était défendu que par le mur peu élevé de l'avancée et par un faible pont-levis. M. de Launey descendit du château pour conférer derrière ce pont-levis avec les chefs des citoyens ; il convint d''en laisser entrer un certain nombre entre la Bastille et le Gouvernement, auxquels il remettrait les fusils (i) et la poudre dont il pourrait se passer (2). Cette offre était une imprudence, mais déjà, ainsi que je l'ai dit, ce Gouverneur n'avait pas toute la tranquillité et présence d'esprit que demandait cette situation très difficile. Quoi qu'il en

(i) Carnamlette : les fusils dont il pourrait se passer et de la poudre.

(2) C'est une explication, imaginée sans doute pour atténuer l'odieux de la trahison reprochée par les vainqueurs de la Bastille à M. de Launey. Mais en fait, il ne se passa rien de semblable ; il n'y eut pas môme un commencement d'accord ; et le pont-levis de l'Avancée, loin d'avoir été baissé par les ordres de M, de Launey, fut, malgré lui, ouvert par Tournay, qui en coupa les chaînes. Voir p. ce à ccv.

soit, je tiens d'un des acteurs de cette scène qu'il fut convenu avec lui qu'il n'entrerait dans cette cour première qu'un certain nombre de citoyens ; mais à peine M. de Launey fut-il rentré dans la Bastille et le pont-levis de l'Avancée baissé, que la foule se précipita dans cette enceinte. Cette foule sans armes pouvait seulement attaquer le Gouvernement, mais tous ses efforts sans fusils, sans canons, auraient été impuissants contre le grand pont-levis du, château, soutenu par une forte grille de fer et défendu par trois pièces de canon. M. de Launey, effrayé par cette multitude, perdit la tête ; il fit faire feu sur elle et même tirer un coup de canon. Quelques morts et quelques blessés restèrent sur la place, la foule prit la fuite en poussant des cris affreux ; le pont-levis fut relevé et la garnison tira encore sur quelques citoyens, qui, dans cette fuite précipitée, étaient tombés dans les fossés, et en tua trois.

C'est une partie de cette foule égarée et furieuse qui s'était portée à l'Hôtel de Ville en criant à la trahison ! et portant sur un brancard deux ou trois blessés. La fureur du peuple sur la place de Grève était au comble. Deux de ces blessés furent montés au Comité à travers les cris du peuple qui les suivait et demandait des armes pour aller prendre la Bastille. Je vis deux de ces blessés, dont l'un, garde-française, l'était d'un coup de fusil au travers du corps, et qui, mourant, se plaignait de ce que le peuple n'avait pas retenu les deux compagnies de gardesfrançaises, (( à Vaide desquelles, disait ce malheureux, nous aurions enfoncé le grand pont-levis et tué tous ces traîtres et le Gouverneur ».

On emporta ces deux malheureux, tandis que l'étatmajor donnait des ordres pour secourir quinze ou vingt blessés du coup de canon tiré de la Bastille et qu'on avait portés dans les maisons de la rue de la Cerisaie. Le Comité permanent essayait de délibérer avec le Prévôt des marchands, au milieu des cris et des menaces qu'on

leur faisait. Je conjurais en vain de leur donner quelques moments de tranquillité pour délibérer sur le parti à prendre relativement à la Bastille, plusieurs me répondaient que nous étions tous des traîtres, un d'eux même me prit au collet et me traînait hors du Comité, lorsqu'un garçon de bureau, nommé Duquesnoi, me débarrassa en repoussant cet homme et en fermant la porte du Comité.

Mais à peine commençait-on à s'occuper des moyens d'attaquer la Bastille, projet que M. de Flesselles rejetait comme une absurdité et qu'il n'adoptait que pour le lendemain, en justifiant ce retard par les précautions qu'on aurait le temps de prendre, que l'on vit ouvrir avec fracas la porte du Comité dans lequel se précipitèrent des députés du Palais-Royal suivis d'une foule de peuple. Ces députés, dont les yeux étaient enflammés de colère^ dirent qu'ils venaient, au nom de vingt mille citoyens assemblés dans le jardin du Palais-Royal, accuser de trahison M. le Prévôt des marchands ; là, ils lui reprochèrent de tromper depuis vingt-quatre heures ses concitoyens par des promesses d'armes, de le's avoir, sous ce prétexte, envoyés aux Chartreux, à l'Arsenal ; d'avoir fait amener à l'Hôtel de Ville des caisses de fusils remplies seulement de chiffons ; enfin, ils l'accusèrent d'entretenir une correspondance avec le prince de Conti et le sommèrent de venir au Palais-Royal justifier sa conduite.

Je n'oublierai jamais que pendant cette accusation M. de Flesselles, que je regardais attentivement, essayait de manger une croûte de pain pour se donner une sorte de contenance, ou pour que l'on pût moins distinguer l'altération de son visage ; il avait peine à l'avaler. Il répondit relativement aux fusils, avec une voix faible et d'un ton incertain, qu'il avait été trompé ; mais il se justifia avec une assez grande fermeté d'avoir aucune correspondance avec le prince de Conti qu'il n'avait pas vu, disait-il, depuis deux ans. M. Dusaulx, respectable électeur et membre du Comité, défendit mieux M. de

Flesselles qu'il ne le faisait lui-même : il n'avait rien vu, ainsi que ses collègues, qui pût donner des soupçons contre le Prévôt des marchands ; il n'avait cessé de travailler avec eux au salut public depuis qu'il était entré à THôtel de Ville. Quant aux courses qu'il avait fait faire aux Chartreux, à l'Arsenal, quant aux caisses de fusils qui s'étaient trouvées vides, il avait été induit en erreur, comme eux tous, par de faux rapports, et c'était le ministre qui avait trompé M. de Flesselles, particulièrement par Tannonce et l'envoi des caisses vides. La foule et surtout les députés du Palais-Royal ne laissaient pas faire cette justification sans l'interrompre, lorsque M. Dusaulx leur représenta, avec une énergie étonnante pour son âge de près de soixante et dix ans, le danger qu'il y avait, dans les circonstances où nous nous trouvions, d'accuser, avec cette fureur et sans preuves certaines, ceux qui étaient à la tête de la chose publique ; que, pendant qu'on disputait, on tuait nos citoyens à la Bastille, et que c'était de ce qu'il y avait à faire à cet égard qu'il fallait s'occupera l'instant. Malgré les réclamations des députés du Palais-Royal, tous les spectateurs répondirent oui. Ils assistèrent à la délibération.

M. de Flesselles, qui avait un peu repris ses esprits, proposa une nouvelle députation à M. de Launey pour l'engager, par des motifs qu'il développa très bien, à recevoir dans sa forteresse un certain nombre de citoyens pour la garder de concert avec ses soldats. « Par cela il n'aura point son serment au roi à objecter, dit M. de Flesselles ; par cela nous serons sûrs de la place et elle ne pourra nous faire aucun mal. » J'appuyai son avis en ajoutant : « Par cela, avec un peu d'intelligence, nous nous en emparerons. » A l'instant, le Comité permanent nomma une députation pour porter cet arrêté au Gouverneur de la Bastille. M. de Flesselles proposa à deux députés du Palais-Royal de l'accompagner ; ils le refusèrent, et la députation partit à l'instant. Ces députés restèrent ;

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ils insistaient toujours à ce que le Prévôt des marchands vînt se justifier au Palais-Royal ou au moins dans la grande salle. C'est dans ce moment que M. de Flesselles, s'approchant d'une petite console de cheminée pour y prendre un verre d'eau, médit à demi voix: « Que faire, Monsieur Pitra ? je suis perdu ! » Je ne lui répondis rien, je frémis même de ce qu'il m'avait ainsi parlé devant cette foule qui ne le perdait pas de vue. Le Comité, pendant ces interprétations, garda un silence très dangereux pour le Prévôt des marchands que Ton engageait toujours à se rendre au Palais-Royal. Il répondit que dans un moment tel que celui où l'on se trouvait, il ne pouvait pas quitter l'Hôtel de Ville pour aller au Palais-Royal, mais qu'il allait se rendre dans la grande salle où l'on pouvait aller l'attendre pour faire place aux députés des districts qui ne pouvaient pas aborder le Comité. « Allons, Messieurs, allons à la grande salle, dis-je, et laissons un peu travailler le Comité. » Je sortis à l'instant ; le peu de spectateurs qui m'accompagnaient m'aidèrent cependant à y pénétrer parce que plusieurs d'entre eux étaient armés.

Cependant M. Clouet, directeur des poudres de l'Arsenal, qui revenait de chez iHntendant des finances chargé de ce département, vêtu d'un habit bleu brodé en or, avait été pris par le peuple dans la rue Saint- Antoine pour le Gouverneur de la Bastille ; on l'avait renversé de cheval et on le traînait à l'Hôtel de Ville. Il n'y serait jamais monté sans le zèle et le courage de M. le chevalier de Saudray, qui se précipita sur la place pour l'arracher au peuple qui voulait le déchirer.

Dans le même temps et avec des cris affreux, le peuple conduisait à l'Hôtel de Ville trois soldats invalides de la garnison de la Bastille qui sortaient d'un cabaret voisin, et qui voulaient y rentrer par le petit pont-levis de l'Avancée. Le peuple s'était jeté sur eux ; il les accusait d'être du nombre de ceux qui avaient tiré sur les citoyens,

il demandait leur mort à grands cris, et ces malheureux ne durent la vie qu'à la présence d'esprit d'un électeur qui dit qu'il fallait auparavant interroger ces invalides pour en tirer des renseignements sur l'état de la Bastille, et les garder comme des otages de la conduite du Gouverneur, à qui l'on venait; d'envoyer une députation pour l'engager à recevoir les citoyens pour garder la Bastille de concert avec ses soldats.

J'essaierais en vain de peindre le spectacle qu'offrait la grande salle. Les amphithéâtres et gradins qui la bordaient étaient occupés par une foule de gens armés de fusils, de piques, de sabres, et même de bâtons au bout desquels ils avaient attaché des couteaux ; d'autres, et qui ressemblaient par l'atrocité de leurs traits plus encore que par leurs accoutrements aux brigands que nous avions désarmés la veille, remplissaient l'intérieur de la salle; ils étaient armés en grande partie de haches d'armes antiques ou étrangères qu'ils avaient prises au Garde- Meuble ; quelques-uns d'entre eux, sans souliers et presque sans culottes, n'avaient d'autres armes que des marteaux à tailler la pierre. Ils demandaient, ils appelaient à grands cris les électeurs dont le très petit nombre, au fond de la salle et sans avoir des places pour s'asseoir, faisaient des efforts impuissants, à travers ce tumulte effrayant, pour obtenir silence.

J'étais venu à bout, avec beaucoup de peine, de pénétrer dans cette salle, et j'essayais de gagner la partie où étaient les électeurs, lorsque je fus rencontré par quatre citoyens armés de mon district : ils venaient me chercher de sa part. La nouvelle de ce qui s'était passé à la Bastille y était parvenue et mes concitoyens étaient dans la plus grande fermentation. On avait cependant obtenu d'eux, en leur représentant les dangers dont ils étaient personnellement menacés par les avis que l'on recevait à chaque instant de l'attaque de différents faubourgs, et surtout de celui Saint-Honoré, d'envoyer des députés à

l'Hôtel de Ville, pour y avoir des nouvelles certaines de ce qui se passait à la Bastille et pour me ramener à mon district. Je me hâtai de les suivre et je sortais avec eux, lorsque nous rencontrâmes sur l'escalier la nouvelle députation que le Comité permanent envoyait à la Bastille. Pendant que j'étais dans la grande salle, dont le tumulte si effrayant n'empêchait pas d'entendre les cris du peuple sur la place, une foule de citoyens était venue annoncer au Comité avec l'accent de la fureur et du désespoir que la Bastille continuait de faire feu sur le peuple. Ils conduisaient avec eux un jeune homme qui avait eu le bras cassé devant cette forteresse. Ces citoyens furieux demandaient des armes, des canons, de la poudre et qu'on marchât faire le siège de la Bastille. Ils accusaient le Comité, où étaient réunis la plus grande partie des électeurs, et surtout le Prévôt des marchands de tous les malheurs de cette journée et menaçaient de les en rendre les victimes.

C'est dans cette situation si alarmante et si dangereuse que le Comité ne recevait point des nouvelles de la députation qu'il avait envoyée à la Bastille, et, considérant qu'elle n'avait aucune marque qui pût la faire distinguer du peuple et parvenir à s'approcher de la Bastille, se détermina à en envoyer une autre précédée d'un drapeau blanc, d'un tambour et de quelques soldats de la ville. Le sieur de Corny, procureur du roi et de la ville, était à la tête de cette députation parlementaire ; elle était chargée d'engager les citoyens à s'éloigner de la Bastille, à rentrer dans leurs districts, et de sommer M. de Launey de recevoir dans sa forteresse un certain nombre de citoyens pour la garder de concert avec la garnison.

Mais avant de rendre compte de ce que firent ces deux

députations et de mon retour à mon district, je crois

devoir raconter ce qui s'était passé à la Bastille depuis

l'admission si imprudente que M. de Launey avait faite

"^des citoyens dans l'Avancée, et de l'exécution militaire,

plus imprudente encore, qui en fut la malheureuse suite.

La foule qui s'était précipitée dans l'Avancée au moment que M. de Launey en avait fait baisser le pontlevis avait été, comme je l'ai dit, expulsée à coups de fusil; et un coup de canon chargé à mitraille, en tuant ou blessant beaucoup de citoyens hors de cette Avancée, avait éloigné de la Bastille la foule qui l'entourait. Mais ce premier mouvement d'épouvante avait été bientôt remplacé par celui de la vengeance ; le peuple n'avait pas tardé à se rapprocher, en plus grand nombre qu'il n'était avant que le coup de canon eût annoncé que les hostilités étaient commencées. Les citoyens du district Saint- Antoine et des districts les plus voisins de la Bastille, qui avaient des fusils et auxquels on avait distribué la poudre qui avait été saisie la veille et conduite à l'Hôtel de Ville, y étaient accourus en foule.

Cette tourbe, sans ordre, s'était distribuée et placée autour de cette forteresse dans les différents lieux qui pouvaient la mettre à couvert de la garnison ; la plus grande partie s'était placée sous la voûte qui conduisait de la rue Saint-Antoine à l'Arsenal ; là, ces citoyens se présentaient à la sortie de cette voûte qui avait vue sur la Bastille, et ils tiraient sur cette forteresse à mesure qu'ils apercevaient quelques soldats sur ses murs ; d'autres, placés dans cette multitude de baraques qui l'environnaient, faisaient de même un feu continuel, mais fort peu dangereux pour la garnison dont les coups portaient avec plus d'avantage sur ceux qui sortaient de ces maisons pour tirer si inutilement sur les soldats qui paraissaient au haut des tours. La garnison n'eût pas perdu un seul homme dans ce genre d'attaque, si un particulier, qui habitait une maison voisine d'une hauteur à peu près égale à la Bastille, n'eût imaginé de monter sur le toit, de se tenir à couvert derrière une cheminée, et d'ajuster commodément de cette place les canonniers à mesure qu'ils paraissaient un peu à découvert sur la plate-forme'

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pour faire le service du canon. Il en tua, il en blessa plusieurs, sans qu'au milieu de la multitude des coups de fusil qu'on leur tirait, ils soupçonnassent d'où partaient ces coups bien plus sûrement dirigés. Cependant les coups de canon qui partaient de la Bastille enfilaient la rue Saint-Antoine où ils jetaient plus d'épouvante qu'ils ne faisaient de mal, quoique les boulets portassent jusqu'à la hauteur de la place Royale.

Ces coups de canon, tirés de temps en temps, n'empêchaient pas une foule innombrable de citoyens, la plupart par le seul mouvemement de la curiosité, de se porter à la Bastille soit par la rue Saint-Antoine, soit par le boulevard qui y aboutit, et sur lesquels étaient aussi dirigées quelques volées de canon.

Dans le même temps, une autre foule de citoyens se portait par le jardin de l'Arsenal à la grille qui le séparait de la Bastille ; cette multitude, qui n'avait pour armes que des fourches, des faux et d'autres instruments aratoires^ venait du faubourg Saint-Marceau. Un brasseur, le sieur Acloque, la commandait ; et cet homme, qui a donné pendant la Révolution les preuves du plus grand courage, avait beaucoup de peine à retenir les assaillants derrière les arbres et la maison du Gouverneur, à l'abri du feu qui partait de la tour de la Comté qui battait cette partie du jardin de l'Arsenal. Mais, du côté du faubourg Saint- Antoine qui longe la Bastille, pour aller à la Râpée, le sieur Santerre, autre brasseur, à la tête des nombreux habitants de ce district, fusillait la partie du fort qui y fait face. Pour se couvrir et ceux des citoyens qui se plaçaient dans les maisons environnantes, M. Santerre avait fait mettre le feu à quelques charrettes de fumier dont le vent poussait la fumée directement sur la Bastille et le dérobait et sa troupe à la vue des assiégés.

C'est au milieu de cette attaque tumultueuse que M. de la Vigne, président des électeurs, à la tête de la première députation envoyée, comme je l'ai dit, par le Comité per-

manent avait pénétré à cent pas de la Bastille par la cour de rOrme. De là, ces commissaires avaient vu les soldats de la garnison répandus sur la plate-forme faire feu et tirer même sur la cour où ils étaient. Ils avaient essayé, mais en vain, de faire plusieurs signaux qui n'avaient pu être distingués, ni par la garnison, ni parles citoyens qui environnaient la Bastille. Dans l'impuissance de se faire jour par ce côté jusqu'à la porte de l'Avancée, ces commissaires avaient fait le tour par la rue de la Cerisaie pour se présenter à la voûte de l'Arsenal qui donne sur la rue Saint-Antoine; mais ce côté était encore moins abordable ; tout cet espace si considérable était rempli d'une foule de peuple, de citoyens armés à la tête desquels était le brave Elle, qui, revenu en habit d'uniforme, les avait réunis autour de cette partie de la Bastille, d'où ils faisaient à découvert sur cette forteresse un feu- continuel qui n'avait d'autre avantage que d'écarter la garnison de quelques pas du parapet. Dans Timpossibilité de se faire jour à travers cette foule d'assaillants et de s'en faire entendre, les commissaires étaient revenus à la cour de l'Orme par la rue de la Cerisaie ; là ils étaient venus à bout de faire cesser le feu dans cette partie de l'attaque en annonçant aux citoyens la mission de paix dont ils étaient chargés. Ils étaient parvenus à une certaine distance de l'Avancée en faisant cesser de même le feu que faisaient les citoyens de la voûte de l'Arsenal ; mais ils répétaient vainement leurs signaux, la garnison ne paraissait pas les apercevoir et elle avait continué de faire des décharges qui avaient tué à leurs yeux plusieurs citoyens ; une balle avait percé le manteau de l'abbé Fauchet, membre de la députation. Les assaillants, voyant tirer sur les commissaires malgré les signaux qu'ils faisaient et qu'ils croyaient qu'on devait voir de dessus la forteresse, font alors entendre un cri d'indignation ; les commissaires sont repoussés ; cette multitude ne veut plus parlementer : ce sont des canons qu'elle demande, c'est la

Bastille qu'il faut prendre, c'est l'infâme Gouverneur et sa garnison qu'il faut égorger. Tel est le rapport que ces commissaires furent obligés de revenir faire à l'Hôtel de Ville.

Une foule considérable suivait ces commissaires en criant vengeance et demandant des canons pour faire le siège de la Bastille. Dans ce moment (il était environ deux heures) où une foule sans ordre, sans armes entourait la Bastille dans presque tous ses points, où les blessés que Ton apportait à l'Hôtel de Ville, et le peu de succès qu'avait eu la première députation avaient porté la rage et la vengeance dans le peuple qui remplissait la place de Grève au plus haut degré, on vit un homme alors inconnu se mettre à la tête de deux compagnies de gardesfrançaises, les mêmes qui s'étaient portées le matin à la Barrière du Trône, qu'on avait voulu retenir à la Bastille et qui depuis lors étaient restées en bataille sur la place de Grève. Des acclamations qui retentirent jusque dans l'Hôtel de Ville annoncèrent leur départ, et on les vit bientôt suivre par des canons et d'autres troupes de citoyens armés qui se réunirent à elles. L'état-major livra à ces compagnies et au peuple qui les accompagnait les boulets et le peu de poudre qu'on avait encore à l'Hôtel de Ville.

C'est dans ce moment que la seconde députation envoyée avec un drapeau est rentrée à l'Hôtel de Ville. Cette députation parlementaire avait d'abord eu une une sorte de succès, puisque le drapeau ayant été aperçu de la Bastille, celui qui le portait et le tambour avaient pu s'approcher du pont-levis de l'Avancée ; bientôt on avait vu arborer sur la plate-forme un drapeau blanc, les soldats de la garnison avaient mis la crosse en haut, eux et les assaillants se faisaient des signes de paix avec leurs chapeaux, car la vue de ce drapeau parlementaire avait produit cet effet sur les uns et sur les autres. Déjà les commissaires étaient parvenus à engager la partie des

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assaillants dont ils pouvaient se faire entendre à s'écarter pour que le Gouverneur pût leur faire ouvrir l'Avancée et qu'ils pussent s'acquitter d'une mission qui allait ramener la paix ; ils s'avançaient dans cette confiance et s'attendaient à voir baisser le pont-levis, lorsque malgré le drapeau blanc qui flottait sur les murs de la Bastille, tout à coup les soldats qui les bordaient, et qui avaient précédemment renversé leurs fusils, firent une décharge qui renversa quelques citoyens à leurs pieds et déchira l'épaulette de M. de Beaubourg, l'un des députés. Ce fait, constaté par mille témoins, disent quelques-uns, fut occasionné parce que les assaillants du côté du faubourg Saint- Antoine qui ne pouvaient pas voir le drapeau blanc placé sur la tour de la Basinière du côté de l'Arsenal, firent une décharge sur la Bastille. Le Gouverneur put croire qu'on voulait le surprendre d'un côté pendant qu'on faisait semblant de vouloir parlementer de l'autre. Telle fut peutêtre la cause d'un événement qui eut des suites si funestes pour M. de Launey ; il restera au nombre de ceux dont on ne pourra jamais connaître la véritable cause. Le moment qui devait coûter la vie à cet homme aussi imprudent que malheureux approchait; mais je crois devoir suspendre le récit de l'attaque de la Bastille pour rendre compte de ce qui se passait à l'Hôtel de Ville.

Le retour et le rapport des commissaires parlementaires se répandit bientôt dans la place de Grève; l'indignation et la rage s'emparèrent de tous les esprits. On entendit le canon de la Bastille que les gardes-françaises attaquaient; la méfiance la plus dangereuse se manifesta dans la place contre le Prévôt des marchands et les électeurs : le peuple les accusait d'être d'intelligence avec M. de Launey; c'étaient des traîtres qu'il fallait sacrifier à la vengeance des citoyens qu'ils trahissaient ; enfin la foule qui remplissait la Grève et se pressait autour de l'Hôtel de Ville criait qu'il fallait y mettre le feu et brûler le Prévôt des marchands, les échevins et le Comité per-

manent. Il est certain qu'ils couraient dans ce moment un danger plus imminent que le gouverneur de la Bastille et ceux qui Tattaquaient. J'ai vu, lorsque je fus bientôt à la tête du Comité provisoire, des citoyens me demander quelques grâces pour avoir retenu la fureur du peuple dans ce moment et s'être opposés, au péril de leur vie, à ce qu'on incendiât l'Hôtel de Ville. Plusieurs m'ont raconté qu'ils avaient représenté à cette multitude furieuse qu'ils allaient faire périr trois ou quatre mille innocents qui se trouvaient rassemblés dans la salle, dans la cour, les corridors, les escaliers de l'Hôtel de Ville et peut-être leurs pères, leurs frères et leurs propres enfants. Deux particuliers m'ont assuré avoir, près de la rue du Mouton, éteint entre les mains d'un jeune homme une chandelle qu'il portait avec un paquet de paille sous le bras. Enfin je reste persuadé qu'on peut mettre au nombre des miracles de ce jour que l'Hôtel de Ville n'ait pas été brûlé, tous ceux qui y étaient rassemblés, massacrés, et que peut-être cet horrible malheur n'a pas eu lieu parce que la foule qui se pressait autour empêchait d'en approcher ceux qui, comme le jeune homme dont je viens de parler, auraient pu apporter le feu et les matières combustibles qui auraient pu l'incendier.

Pendant que ces cris menaçants faisaient retentir la place, le Comité permanent, placé au fond de l'Hôtel de Ville d'où il ne pouvait les entendre, mais accusé, menacé à chaque instant par la foule qui le remplissait, envoyait deux électeurs à Versailles pour rendre compte à l'Assemblée nationale de la situation de Paris et lui demander des armes. Cet arrêté, consigné dans le Procèsverbal des Électeurs, est peut-être, dans le moment où il fut pris, un des monuments qui honorent le plus le courage de ceux qui composaient le Comité permanent.

C'est dans ces moments si terribles que l'on conduisit à l'Hôtel de Ville un particulier porteur d'un paquet à l'adresse de M. du Puget, major de la Bastille. Ce paquet

l8 LA JOURNÉE DU I4 JUILLET I789

contenait une lettre à son adresse conçue dans ces termes :

« Je vous envoie, mon cher du Puget^ l'ordre que vous croyez nécessaire.

(( Paris, le 14 juillet.

« 5^'^n^'.- Besenval (i). »

Cette lettre en renfermait une autre adressée à M . de Launey :

« M. de Launey tiendra jusqu'à la dernière extrémité ; je lui ai envoyé des forces suffisantes.

« Ce 14 juillet 1789.

« Signé : le baron de Besenval. »

Il paraît par cet ordre adressé à M. du Puget qu'il doutait que M. de Launey voulût se défendre jusqu'à la dernière extrémité et que c'était pour l'y forcer qu'il l'avait demandé à M. de Besenval. On peut être d'autant plus fondé à le croire qu'un officier des Invalides qui était à la Bastille me dit le lendemain et à plusieurs personnes que le lundi 13, à midi, M. de Launey avait tenu un conseil de guerre ou une assemblée des officiers de la garnison dans laquelle il avait manifesté le dessein de se rendre si on l'attaquait, vu le peu de secours que Ton pouvait espérer de la compagnie d'Invalides qui seule composait alors la garnison de la Bastille, car il ne reçut les quarante petits Suisses que dans la nuit du lundi au mardi (2).

(i) Plusieurs lettres, écrites par le baron aux autorités de Soleure en 1790, sont signées, tantôt Besenval, tantôt Besenval. Archives de Soleure, série Schreiben aus Frankreich, vol. no ji. — Lettres des 6 janvier, i^f février, j et lo mars 1790.

{2) Ceci est une erreur grave, qui permettrait même de douter de la véracité de Pitra, si l'intervalle considérable qui s'écoula entre cette confi-

LA JOURNÉE DU I4 JUILLET I789 l<j

Quoi qu'il en soit, ces lettres lues au Comité devant la foule qui le remplissait enflammèrent encore plus les esprits ; on accusait le Prévôt des marchands, mais à demi voix seulement, de seconder le Gouverneur dans la prolongation de résistance qui lui était ordonnée, non seulement en ne faisant pas, mais en retardant les préparatifs pour s'emparer de la Bastille. M. de Flesselles qui ignorait, ainsi que le Comité permanent, le départ des deux compagnies de gardes-françaises, parce que l'endroit où ils étaient réunis était placé sur le derrière de l'Hôtel de Ville, M. de Flesselles renforça, pour ainsi dire, ces soupçons en perdant un temps que dévorait l'impatience de la foule, à écouter la proposition que fit un charpentier de se servir d'une catapulte, dont il décrivit longuement la description et l'usage, pour faire brèche à la Bastille. Il eut la maladresse d'écouter de même la proposition que fit le major de Caussidière de procéder à l'attaque de cette forteresse, en l'assiégeant régulièrement et en ouvrant la tranchée.

Ces propositions et les discussions qu'elles entraînaient irritaient l'impatience et enflammaient de plus en plus des soupçons qu'elles semblaient justifier. La foule qui remplissait le Comité manifestait sa fureur contre le gouverneur de la Bastille, et ne dissimulait plus ses soupçons contre le Prévôt des marchands, contre le Comité permanent lui-même, lorsqu'un vieillard s'écria : « Mes amis, que faisons-nous avec ces traîtres 7 Marchons à la Bastille... et cette foule le suivit.

Pendant que le Comité permanent respirait un moment, débarrassé de la multitude qui avait suivi ce vieillard, on apportait au Comité militaire, placé au bas de l'Hôtel de Ville, des citoyens blessés devant la Bas-

dence et la rédaction de ce fragment, ne suffisait pas à expliquer cette confusion. De Fiue, qui était avec ses hommes à la Bastille depuis le 7 et non depuis le ij, ne parle pas de ce conseil auquel il aurait été sûrement appelé. . -

tille. Le spectacle de ces malheureux avait enflammé la foule qui remplissait la cour de l'Hôtel de Ville, elle monta à la salle où siégeait le Comité permanent, et la trouvant fermée, elle se la fit ouvrir en vomissant des imprécations contre tous ses membres qu'elle disait ne se renfermer que pour trahir plus sûrement la ville. Je tiens d'un des garçons de bureau qui étaient à cette porte qu'ils furent jetés à terre et traînés par les cheveux par cette multitude furieuse. Le Prévôt des marchands menacé essaya de parler, il fut accablé d'injures, on criait qu'il était un traître, qu'il fallait qu'il vînt se justifier au Palais-Royal ou dans la grande salle.

Enfin c'est au milieu d'un tumulte aussi effrayant que M. de Flesselles, quoiqu'on lui dît qu'il courait de plus grands dangers encore dans la grande salle, et malgré M. l'abbé Fauchet qui voulait le retenir, se leva pour s'y rendre en disant : « C^en est trop, marchons puisqu'ils le veulent, allons oii je suis attendu. » Il sortit du Comité suivi de la foule qui se précipitait sur ses pas. Celle qui remplissait la grande salle et son mouvement ondulant était si considérable qu'on ne s'aperçut de l'arrivée de M. de Flesselles qu'au moment où il prit place au bureau. A l'instant il fut mis en joue par plusieurs particuliers, et il ne dut le malheur de vivre encore quelques minutes au milieu des angoisses de la mort qu'on voyait sur son visage qu'à la crainte que donnèrent à ces furieux ceux qui les environnaient de tuer les électeurs qui avaient suivi M. de Flesselles, et qui s'étaient placés près de lui autour du bureau.

Pendant qu'on attaquait la Bastille, que le Prévôt des marchands était entre la vie et la mort, je m'étais rendu à mon district ; je l'avais trouvé dans la plus grande fermentation ; la nouvelle des premiers citoyens qui avaient été tués à la Bastille y était parvenue ; on voulait marcher à l'instant pour se venger de la perfidie du Gouverneur qui avait fait fusiller ceux à qui il avait ouvert

l'avancée, sous prétexte de leur donner des armes. J'eus beaucoup de peine à calmer les esprits et à les dissuader de se porter à l'instant à la Bastille. J'annonçai, et je fus soutenu par le témoignage des quatre citoyens qui étaient venus me chercher à l'Hôtel de Ville, que l'on venait d'envoyer une nouvelle députation au gouverneur de la Bastille pour l'engager à laisser entrer dans ce château un certain nombre de bourgeois pour le garder de concert avec la garnison. J'ajoutai que je ne doutais pas que M. de Launey n'acceptât une proposition qui nous garantissait d'enfreindre l'arrêté que nous avions pris la veille, par lequel nous avions juré de ne point attaquer les propriétés du roi, et que surtout nous n'exposerions pas la vie des braves citoyens du district sur laquellejedevais veiller particulièrement. « Mais, dis-je, si M. de Launey né se rend pas, s'il fait tirer encore sur les citoyens, je marche à votre tête avec une pièce de canon, » et je proposai qu'à l'instant même on y attelât des chevaux. Je n'ai pu me dispenser de rendre compte de ce fait qui m'est particulier et qui a peu de rapport à ceux si intéressants dont j'ai suspendu le récit, parce que mon refus de marcher à la Bastille, au moment où on me le demanda, fut un des premiers chefs de l'accusation dont je faillis quelques jours après d'être la victime.

Au reste, on avait à peine attelé les chevaux à la pièce de canon, que la nouvelle de la prétendue seconde trahison de M. de Launey, qui avait fait tirer sur la seconde députation parlementaire, parvint dans mon district et enflamma de nouveau toutes les têtes. Je ne balançai pas, parce que je partageais l'indication générale; je saisis le fusil d'un citoyen qui voulut en vain l'arracher de mes mains, et bientôt à la tête de cent bourgeois armés je partis, conduisant à notre suite une pièce de canon; nous ne marchions pas, nous volions. Nous suivîmes pour nous rendre à cette Bastille, dont on prononçait le nom avec une sorte de rage, la rue Saint-Honoré,

celle de la Verrerie. Bientôt arrivés à la place Baudoyer, des cris confus nous annoncèrent la prise de la Bastille ; nous ne pouvions le croire. La troupe que je conduisais hâtait le pas pour arriver avant que cette nouvelle fût réalisée, et m'accusait des retards qui pouvaient l'empêcher de partager la gloire de cette prise ; mais bientôt les transports, les cris de la foule, qui revenait de la Bastille et qui nous arrêta à la hauteur des Jésuites (i) de la rue Saint-Antoine, ne nous laissèrent plus de doute sur ce grand événement.

J'essayerais en vain de peindre TefFet de ce triomphe populaire, ce mélange de joie et de fureur que manifestait cette foule si diversement armée, dont les flots obstruèrent bientôt la rue Saint-Antoine dans toute sa largeur. Le spectacle que cette affluence tumultuaire offrait à nos yeux devenait encdVe plus effrayant par les cris que nous entendions dans le lointain, et que répétait le nombre inconcevable des femmes, des enfants, des vieillards qui semblaient s'élancer dés fenêtres des maisons en criant : « Les voilà, les gueux! on les tient! »

Je voulus essayer de percer cette foule et me détacher de ma troupe pour aller quelques pas en avant, mais bientôt entraîné par ce torrent, je fus pour ainsi dire porté jusque sous l'arcade Saint- Jean. C'est là que me débarrassant à l'aide de quelques soldats de ville qui gardaient la porte du petit escalier qui, de dessous cette voûte, monte à l'Hôtel de Ville, je me dégageai de la foule qui se portait à la place de Grève. C'est avec de nouvelles peines que je vins à bout de percer à travers la multitude obstruant les passages qui conduisaient à la grande salle ; un flot m'y précipita en me renversant, et si je ne fus pas foulé aux pieds, je le dus à trois vigoureux hommes qui me relevèrent en disant que j'étais électeur. J'ai eu ensuite le bonheur d'être utile à l'un de ceux à qui je dus

(i) La maison des Jésuites est aujourd'hui le lycée Charlemagne.

la vie dans ce moment. Je me fis faire place jusqu'au bureau en disant que je venais de la Bastille, ce qui n'était pas vrai, et en confirmant sa prise qui était déjà parvenue à l'Hôtel de Ville, mais dont cependant la multitude, la plus grande partie des électeurs et surtout le Prévôt des marchands doutait encore.

M. de Flesselles continuait à décacheter avec uue sorte de tranquillité des lettres qu'on avait apportées sur le bureau, lorsque les cris partis de la place, répétés par la multitude qui remplissait les escaliers, les corridors de THôtel de Ville, annoncèrent l'entrée des vainqueurs de la Bastille dans la grande salle. Je dois observer que dans ce moment, dont le souvenir ne s'efFacera jamais de ma mémoire, lorsque ce cri général : la Bastille est prise y fit retentir la grande salle, je vis pâlir et presque •trembler le Prévôt des marchands, que les soupçons dont je ne pouvais me défendre me faisaient considérer avec beaucoup d'attention. Je suis loin de vouloir l'accuser et de le juger coupable par cela, mais je crois encore voir la sorte de stupéfaction dont il fut saisi, lorsque la prise de la Bastille cessa d'être douteuse par les cris triomphants de la multitude et bientôt par la présence des vainqueurs.

C'est au milieu de ces cris de victoire ou plutôt des sons confus de cent mille voix qui entouraient ou remplissaient l'Hôtel de Ville, que nous vîmes entrer ou se précipiter dans la grande salle les vainqueurs de la Bastille. Cette multitude d^hommes de tous états, armés de manières si diverses, tous respirant la vengeance et le carnage, traînaient au milieu d'eux trente ou quarante Invalides ou petits-Suisses en criant: Pendus ! la mort ! point de grâce! Ces hommes, dont les figures et les yeux enflammés de fureur effrayaient autant que leurs cris, étaient suivis d'une foule de citoyens mêlés aux gardes-françaises, portant sur leurs bras le brave Elie. Quel spectacle ! cet homme vêtu de son uniforme du

régiment de la Reine, sur lequel on distinguait des taches de sang, sans chapeau, les cheveux hérissés sur le front, tenant en sa main gauche son épée faussée en plusieurs endroits et presque courbée, faisait des efforts inutiles pour s'arracher des bras de ceux qui, à travers la foule qui s^empressait autour de lui, voulaient le porter et le portèrent au Bureau. Ah ! qu'il était beau cet Elle, devant qui marchait le marquis de la Salle, tenant dans ses mains et montrant au peuple les clefs de la Bastille et la capitulation qu'Elie venait de lui remettre ! C'est ainsi que je vis porter jusqu'au Bureau et soutenir longtemps dans les bras cet homme ou plutôt ce Mars, car jamais mortel n'a peut-être offert davantage l'image de ce dieu de la guerre. On le plaça debout sur une table qui fut bientôt entourée des prisonniers et chargée des trophées que l'on apportait de la Bastille. Sur l'estrade,' M. de la Salle, debout, montrait au peuple les clefs de la Bastille qu'il tint quelque temps élevées au-dessus de la tête de M. de Flesselles assis, comme si c'eût été la foudre qui devait bientôt le frapper. Immobile pendant cette scène, dont tous les spectateurs animaient le tableau par des mouvements que j'essayerais en vain de peindre, le malheureux Flesselles semblait avoir déjà reçu la mort. Bientôt une nouvelle foule amène dans la salle et conduit aux pieds d'Elie, un jeune homme qui s'était emparé du drapeau de la Bastille, et un autre particulier portant au bout de son fusil un gros registre que l'on disait" être le règlement de la Bastille ; ils étaient suivis par un nombre considérable de citoyens portant à la file les uns des autres une quantité de vieilles armures dont ils s'étaient emparés dans l'arsenal de la Bastille et la vaisselle d'argent du Gouverneur. Elle était entouré de tous ces trophées qu'on lui présentait et que je le vis refuser à plusieurs reprises.

Mais bientôt un cri terrible et qui me glace encore d'épouvante, le voilà ! le voilà ! annonça le gouverneur

de la Bastille. Je tremblais de le voir paraître dans la grande salle, parce que sa mort inévitable était le signal du carnage des prisonniers que Ton aurait égorgés à nos yeux, lorsqu'un cri plus affreux encore, semblable à l'effet du tonnerre, annonça qu'il se passait quelque événement terrible sur la place. Nous ne tardâmes pas à apprendre que le peuple, malgré les efforts que l'on avait faits pour conduire M. de Launey à l'Hôtel de Ville, et dont je rendrai compte, avait massacré le malheureux Gouverneur sur les premières marches du perron.

Cette nouvelle répandit pendant trois ou quatre minutes un silence morne dans cette grande salle ; mais bientôt comme si la mort de cette première victime de la Révolution, car le major, Taide-major et un lieutenant des Invalides ne furent tués en divers endroits qu'après le Gouverneur, mais, dis-je, comme si l'horreur de ce premier sang répandu n'eût suspendu la fureur populaire un instant que pour l'enflammer ensuite davantage, tout ce qui remplissait la grande salle demanda avec plus de rage encore la mort de tous les prisonniers. Je n'oublierai jamais ce moment terrible, la foule se jetant sur ces prisonniers, les Suisses à genoux, les Invalides embrassant les pieds d'Elie, tandis que les gardes-françaises qui les entouraient leur faisaient un rempart de leur corps ou les arrachaient des mains de ceux qui voulaient les entraîner. J'ai vu un garde-française quitter son fusil, s'élancer dans la foule, lui reprendre un vieil Invalide qu'elle traînait par les cheveux, et le ramener aux pieds d'Elie, malgré un coup de sabre que ce brave homme avait reçu sur la tête, et qui sans être mortel ne le couvrit pas moins de sang à l'instant. Cet Elie, ce brave Elie, retenu malgré lui sur la table où il était placé, faisait de vains efforts pour se faire entendre; dans son désespoir, je le vis prendre son épée à deux mains et la serrer contre sa poitrine ; ce geste, les convulsions du désespoir dans lequel paraissait être ce brave

homme jetèrent une sorte d'effroi dans tout ce qui l'environnait, ou au moins c'est dans ce seul instant que quelques électeurs parvinrent â se faire entendre. Je voulus parler, mais les larmes et la suffocation m'ôtèrent bientôt la parole.

On entraînait trois canonniers que la fureur populaire demandait en faisant retentir la salle de ce cri terrible : la mort ! la mort! Hélas ! ce fut en vain qu'un de mes collègues, doué d'une superbe voix et de la plus grande énergie, fit entendre à ces furieux tout ce que l'humanité et la générosité fournirent à son éloquence ; les convulsions d'Elie, toujours retenu, et le courage de M. de la Salle ne purent arracher qu'un de ces malheureux à la fureur populaire qui entraîna les deux autres sur la place où bientôt, aux cris horribles de la multitude, ils furent pendus à la branche de fer qui soutient un réverbère attaché à une maison dans l'angle de laquelle est un buste de Louis XV, qui la fait appeler le coin du Roi. Ainsi périrent les premiers à cet instrument si horriblement célèbre de la fureur populaire, ces deux malheureux canonniers ; mais on frémira bien davantage, quand on saura que l'un de ces infortunés avait arraché de la main du Gouverneur la mèche allumée avec laquelle, dans son désespoir, il avait voulu mettre le feu aux poudres de la Bastille, quelques instants avant sa capitulation,

La mort de ces malheureux, ce cri horrible : A la Lanterne ! qui devint dès ce jour le signal affreux des vengeances populaires, avait retenti dans la grande salle ; à ce cri, la fureur avait pris un caractère plus effrayant : on voulait plus que jamais faire souffrir le même supplice aux autres prisonniers ; c'en était fait d'eux ; les gardesfrançaises ne pouvaient plus les garantir de la foule armée qui se préparait à les massacrer et dont plusieurs d'entre eux les couchaient enjoué, lorqu'un de nos braves soldats s'écria : « Nous demandons la vie de nos

anciens camarades pour prix de la Bastille et dît service que nous vous avons rendu. » Elie, ah î qu'il était noble et imposant ! que sa voix cassée et que ses lèvres tremblantes ajoutèrent de puissance à ces paroles qu'il se hâta de prononcer : « Je demande leur grâce avec mes compagnons pour prix de ce que nous avons fait. Je ne veux point de cet argent (montrant la vaisselle du Gouverneur),/^ /z^r^wcJc: aucun honneur. Grâce, grâce à ces enfants, répéta-t-il en prenant les mains des soldats suisses qui les lui tendaient en pleurant, ^r^c^ à ces vieux militaires qui n'ont fait que leur devoir!... » Ce TCiot grâce qui remplit encore mes yeux de larmes en l'écrivant, ce mot si saint et si doux arrête la fureur de ceux qui entouraient les prisonniers en les menaçant, il règne un moment de silence^ quelques voix répètent grâce ! bientôt un cri général se fait entendre, g race ! oui, grâce l grâce à tous! et les voûtes de la salle naguère frappées du cri de mort retentissent de celui de grâce. Elie assure ce pardon, dont le bonheur se lisait encore plus dans ses yeux^^que dans ceux des victimes qu'il venait de sauver: il propose de leur faire prêter à l'instant le serment de fidélité à la ville et à la nation. Je le vois encore ce brave homme, cet homme qui sera immortel pour ceux qui adorent la bravoure et l'humanité, je le vois se baisser pour prendre dans ses mains celles de ces malheureux et recevoir ce serment auquel il ajouta celui àe joindre tous leurs efforts pour aider les citoyens à la défense de la ville. Ces mots qu'il affecta de prononcer avec une grande force furent applaudis dans tous les coins de la salle ; ainsi ces malheureux, en moins de temps que je ne l'écris, passèrent de la mort à la vie. Mais ce qui surprendra peut-être autant, je vis ces Invalides, ces Suisses, conduits par les gardes-françaises, traverser la salle au milieu de la foule qui s'empressait autour d'eux, et ceux mêmes que j'avais vus le bras levé sur ces malheureux qui respiraient à peine, demander avec le sentiment

de l'intérêt le plus vif du vin et des rafraîchissements pour ceux qu'un instant auparavant ils voulaient égorger. Aucun des secours dont ces infortunités avaient si grand besoin ne pouvait leur être donné dans la grande salle, leurs vainqueurs et leurs libérateurs en même temps les conduisirent à cet effet sur la place de Grève. Ces Invalides, ces Suisses y furent reçus avec les applaudissements de ce même peuple qui venait de pendre les deux canonniers dont les corps étaient encore suspendus au fatal réverbère ; ce fut même dans la boutique d'un épicier à la maison duquel il était attaché qu'on donna à ces malheureux des liqueurs spiritueuses dont la plupart avaient un si pressant besoin.

Mais entraîné par la rapidité d'un tableau que je n'ai pu peindre avec les couleurs qui pouvaient en rendre le terrible intérêt, malgré le sentiment que j'en conserve encore, je n'ai pu raconter la fin funeste du malheureux Flesselles ; ce que je viens de dire avait porté toute mon attention sur Elie et les malheureux que l'on voulait égorger à ses pieds; j'avais cessé d'observer le Prévôt des marchands, dont les mouvements, qui avaient presque renversé le bureau et nos bancs, m'avaient insensiblement éloigné. Je ne vis point ce que le Procès-verbal des Electeurs raconte de la discussion qui eut lieu entre M. de Flesçelles et les prétendus députés du district de Saint- Roch qui ne le perdaient pas de vue et dont il est certain qu'il resta toujours entouré depuis le moment qu'il était entré dans la grande salle. On assure que lorsqu'après l'entrée des vainqueurs de la Bastille il entendit un cri général de trahison s'élever contre lui, il voulut se retirer; que les électeurs les plus près de lui, l'avaient empêché de descendre de l'estrade; qu'il y était resté assis quelque temps ; mais que dans le moment où l'action qui entourait Elie était la plus tumultueuse, lorsqu'on voulait malgré ses efforts et ceux des gardes-françaises massacrer les prisonniers, quelques instants après le meurtre

du gouverneur de la Bastille, des particuliers, fendant la foule, étaient montés sur l'estrade et avaient présenté au Prévôt des marchands une lettre qu'ils avaient, a-t-on dit, trouvée dans les poches de M. de Launey ; que dans cette lettre il lui écrivait qu'il serait secouru avant minuit, et qu'il lui répondait qu'il ne serait pas attaqué avec du canon. Quelques électeurs m'ont assuré avoir vu présenter une lettre à M. de Flesselles pendant la scène qui se passait aux pieds d'Elie ; que sa lecture parut le frapper d'un étonnement très visible ; qu'il la rendit sans répondre un mot à ceux qui la lui présentaient ; plusieurs personnes ont dit avoir lu cette lettre dont elles rapportaient des versions presque toutes différentes, mais jamais on ne l'a représentée ; je suis fondé à croire que cette preuve de la trahison du Prévôt des marchands n'a jamais existé, et qu'on lui a imputé ce délit pour justifier le crime de sa mort.

Je ne prétends pas cependant justifier entièrement M. de Flesselles^; je crois que sa conduite n'a été ni franche ni loyale, qu'il n'avait pas pris un parti décidé dans la révolution ; qu'homme du roi avant d'être l'homme du peuple, il n'avait paru céder au torrent de l'insurrection que pour en modérer ou retarder les eftets ; qu'il avait pensé, jusqu'à la prise de la Bastille, que cette effervescence populaire, quelque furieuse "qu'elle fût, ne pouvait tarder à être réprimée par les troupes du roi, qu'il ne fallait que gagner du temps, qu'il pouvait obtenir cet effet en paraissant servir le peuple en même temps qu'il l'amusait dans ses projets hostiles en en retardant ou en empêchant l'exécution ; mais ces allégations n'ont jamais été prouvées, ce sont des soupçons que je crois vraisemblables, quoiqu'on puisse leur objecter que la conduite si vacillante et si peu franche du Prévôt des marchands, les mensonges répétés, dont il fut véritablement convaincu, tenaient peut-être à la faiblesse de son caractère, à ce qu'il ne voulut pas se persuader que dans

les révolutions, dans ces combats du peuple et du gouvernement, le pire de tous les partis est de ne pas se dévouer entièrement à celui que l'on croit devoir embrasser.

Quoi qu'il en soit, menacé par ceux qui l'entouraient d'être conduit au Châtelet pour y être gardé comme otage, pressé par d'autres de se rendre au Palais-Royal pour s'y justifier, ce malheureux prit ce dernier parti et descendit de l'estrade en disant : « Allons, Messieurs, allons au Palais-Royal. » La sortie de la salle au moment où la situation si affreuse des prisonniers de la Bastille attirait sur eux tous les regards et toutes les attentions fut à peine aperçue. On assure qu'il sortit entouré d'une grande multitude qui l'accompagnait sans lui faire aucun mauvais traitement jusqu^au quai Pelletier; nous apprîmes bientôt qu'il y avait été tué d'un coup de pistolet à la tête par un jeune homme que l'on n'a jamais connu.

Tel est le récit, que j'ai essayé vainement de rendre rapide, des événements qui se passèrent à T Hôtel de Ville dans cette fameuse journée du mardi 14 juillet 1789. Beaucoup de détails dans lesquels je ne suis pas entré sont consignés dans le Procès-ver h al des Electeurs. J'ai rapporté les principaux dont je fus personnellement témoin, ceux dont l'authenticité est confirmée, et plusieurs faits particuliers qui ont échappé peut-être par leur peu d'importance, quoiqu'ils ne soient pas moins constants. Je l'ai fait parce que je crois que les moindres détails relatifs à la prise de la Bastille, à l'effet qu'elle produisit et à ses suites pourront un jour intéresser et servir celui qui écrira l'histoire de notre révolution.

C'est pour remplir cette intention qu'avant de continuer le récit des événements qui succédèrent à la grâce accordée par le peuple aux prisonniers faits à la Bastille, je crois devoir raconter comment fut pris ce château, plus célèbre par Tusage qu'en firent le despotisme royal et surtout le

despotisme ministériel, presque depuis le moment que Charles V l'eût fait bâtir pour servir de porte à l'entrée de Paris par le faubourg Saint-Antoine, que par les moyens de défense que présentait cette vieille citadelle, prise et reprise déjà cinq ou six fois,, notamment dans la guerre de la Ligue et dans celle de la Fronde. T.a prise de la Bastille influa si fort sur la Révolution dont elle assura le succès par la terreur si inconcevable, dont cet événement frappa les ministres et autres agents du gouvernement, que l'on me pardonnera les détails dans lesquels je vais entrer. Je les ai recueillis de ceux qui ont eu le plus de part à la prise de ce château, et c'est après avoir comparé et discuté les faits avec ses principaux vainqueurs que je vais les rapporter. Je crois, pour en rendre Tattaque plus intelligible, devoir présenter la forme de ce château, quoique la gravure se soit empressée d'en conserver le plan et l'élévation, et quoique le sieur Palloy, un de ses vainqueurs et chargé de sa démolition, Tait fait exécuter en relief avec des pierres qui en provenaient, et en ait envoyé des modèles exactement figurés aux quatre-vingt-trois départements, dans tous les Etats de l'Europe, en Amérique et jusqu'en Chine.

L'histoire nous apprend que sous le règne du roi Jean, pour défendre l'entrée de Paris du côté du faubourg Saint- Antoine contre les Anglais réunis à Charles le Mauvais, on construisit les deux premières tours de la Bastille entre lesquelles fut placée la porte de Paris. Bientôt, on ajouta deux autres tours de retraite en face et parallèles aux deux premières. Cette sorte de fortification qui formait un carré régulier, prit la forme d'un carré long par quatre autres tours dont ce château fut flanqué sous le règne de Charles V, qui lui donna le nom de Bastille, L'ouvrage d'une fortification régulière qui en défendait la porte, et que Ton appelait Bastillon, fut construit par François V\ et réparé en forme de demi-lune par Henri IV. La démolition de cette espèce de bastion a

prouvé qu'il avait été construit et élevé sur un autre ouvrage, construit bien antérieurement, et qui communiquait avec la Bastille, avant que Louis XIV l'eût fait entourer de fossés.

Cet ouvrage avancé, planté d'arbres, servait de jardin au Gouverneur avec le logement duquel il communiquait seulement. En le démolissant et après avoir enlevé une partie de terre considérable, on a trouvé, dans le sein de ce bastion, une suite de voûtes en forme de cachots, aussi bien conservés que les escaliers qui y conduisaient, et que des squelettes trouvés à leurs pieds permettent de regarder comme une dépendance horrible de ce monument du despotisme de tant de siècles. J'ignore si l'on a dressé un plan géométrique de ce lieu de mort; je l'ai parcouru à différentes reprises à mesure que l'on en enlevait les terres ; il offrait une voûte prolongée, qui distribuait de chaque côté différentes autres voûtes très basses, dont la forme et l'espace paraissaient propres à former de petits cachots. Quelques gonds qui avaient résisté à la rouille annonçaient que de fortes portes fermaient ces onze cachots. Trois escaliers, tortueux et fort étroits, conduisaient dans ces antres de la mort, et à une petite église de forme gothique, qu'on a trouvée presque entière sous les monceaux de terre qui recouvraient ce lieu. On est fondé à croire que cette suite de cachots, jadis attenant à la Bastille par une voûte ruinée, dont on a trouvé les débris sous terre, avaient servi à la barbarie de Louis XI ; que c'est peut-être dans ces cachots plus profonds, et par cela même plus humides que ceux de la Bastille, que ce tyran tint enfermés pendant si longtemps ce malheureux comte d'Armagnac et ses fils qui offrirent aux États généraux, assemblés sous Charles VIII, le spectacle de l'excessive cruauté de son père ; ils s'y plai- ^ gnirent d'avoir été enfouis dans des cachots pleins d'eau

et de fange, incommodités que ne pouvaient pas leur donner ceux de la Bastille, plus élevés, plus secs, et qu'ils

ne durent éprouver que dans ceux plus bas el presque au niveau de la rivière que l'on a découverts en démolissant le Bastillon, nom qui peut-être d'âge en âge avait été conservé par le peuple à cette dépendance de la Bastille.

L'exacte continuité des ossements des squelettes que l'on a trouvés dans ces souterrains, leur intégrité parfaite, car les dents étaient toutes attachées à leur place la blancheur et la solidité de ces os, ont fait croire aux gens de l'art que ces monuments de la barbarie du despotisme n'avaient pu être enfouis dans ces cachots depuis plus de deux cents ans ; qu'ils pouvaient appartenir au ministère du cardinal de Richelieu, aux règnes de Louis XIV et de Louis XV, mais que les arbres plantés depuis quarante ans, sur le terrain qui recouvrait les cachots où avaient péri ces malheureux, garantissaient que l'on ne pouvait pas reprocher ces atrocités au règne de Louis XVI.

Quoi qu'il en soit de cette opinion, la Bastille, ainsi que je l'ai dit, présentait un carré long flanqué de huit tours, de distance en distance. Celles qui bordaient la rue Saint- Antoine et faisaient face au boulevard s'appelaient : l'une, la tour du Coin, l'autre, la tour du Puits. Les deux entre lesquelles était située l'ancienne porte de Paris s'appelaient la tour de la Chapelle^ l'autre la tour du Trésor ; c'était celle dans laquelle Henri IV avait déposé celui que l'on trouva à sa mort à la Bastille. Celles qui faisaient face à ces deux tours s'appelaient de la Liberté et de la Bertaudière^ et les deux autres qui ont joué le plus grand rôle à la prise de ce château, qui faisaient face au Gouvernement, entre lesquelles étaient situés la porte et le pont-levis de la Bastille, s'appelaient l'une la tour de la Basinière, l'autre, la tour de la Comté, faisant l'angle de la Bastille du côté d'une partie du jardin de l'Arsenal, dont elle était séparée non seulement par le fossé qui entourait le château, par le logement et les cuisines du Gouverneur, mais encore par une grille de fer

qui lui permettait, quand il le voulait, de communiquer avec ce jardin. Je crois qu'il est encore à propos pour l'intelligence de l'action d'observer que depuis la tour de la Liberté ]usqu'k celle delà Basinière, mais qui en était cependant séparée par le fossé circulaire et son revêtement, il régnait une voûte et un chemin par lesquels on communiquait de la rue Saint-Antoine aux casernes des Invalides et ensuite à l'Arsenal par la cour de l'Orme.

Telle était la situation topographique du château de la Bastille. J'ai rendu compte précédemment de ce qui s'était passé dedans et dehors de ce château jusqu'au moment où il fut attaqué avec une sorte de régularité ou au moins avec des moyens qui ont décidé sa prise. Les faits que je vais raconter, je les tiens des principaux chefs de cette expédition, ainsi que je l'ai dit, mais parmi ces chefs que je nommerai dans mon récit, on doit distinguer le sieur Hulin dont l'énergie et la conduite militaire ont essentiellement contribué à la prise de la Bastille. Le rôle qu'il a joué dans cet événement exige que je le fasse particulièrement connaître et que je rende compte des incidents qui le conduisirent, sans qu'il pût le prévoir, à décider la prise de cette forteresse.

Le sieur Hulin, né en Suisse (i), près de Genève, âgé de trente et un ans, avait reçu de la nature des avantages précieux dans les circonstances où le hasard et son courage le placèrent ce jour qu'il a rendu justement célèbre : une taille presque extraordinaire par sa hauteur et sa perfection, une superbe figure et une voix dont l'éclat et l'étendue étaient soutenus encore par l'expression du regard le plus animé. Elevé jeune en France, le sieur Hulin était retourné en Suisse dans le temps des

(i) C'est une erreur. Dans un mémoire justificatif adressé au Comité de sûreté générale, Hulin dit lui-même qu'il était né à Paris. M. Begis, qui a publié récemment ce curieux document, ajoute que Hulin (Pierre- Augustin), né à Paris, le 6 septembre 1758, était fils d'Augustin Hulin, marchand de drap, et de Anne-Françoise Trognon. {Intermédiaire des Chercheurs^ numéro du 25 novembre 1891, col. 958.

troubles de Genève ; lorsque les médiateurs d.,' cetUt république établirent une garnison dans cette ville, il y fut attaché par une place d'aide-major (i), qu'il remplit d'une manière honorable. Sa place ayant été réformée (2), il était revenu à Paris, et depuis deux ans il était directeur d'une buanderie établie à la Briche, près vSaint-13enis. Cette entreprise le forçait à avoir un logement à Paris, où il venait tous les dimanches. Il y était le 12 juillet, lors de l'explosion qui eut lieu à la nouvelle du renvoi de

(i) Dans le Mémoire justificatif, cite plus haut, Hulin ne parle pas de son passage au service de Genève. 11 se borne à dire que, sergent dans les gardes suisses, il avait quitté ce poste en 1787. M. Bégis, toujours si bien informé, paraît aussi ignorer ce détail. Il dit que Hulin, après avoir fait son apprentissage comme horloger, s'était engagé, en 177 1, dans le régiment de Champagne, infanterie, et était passé, en 1772, dans les gardes suisses ; qu'il y avait été nommé sergent le 7 août 1780 et en était sorti en 1787. Mais, comme le rapporte Pitra, dans Tintervaile Hulin avait servi plusieurs années, à Genève, dans le régiment de volontaires que cette république leva et entretint après la révolution de 1782; il est vrai qu'il n'y occupait pas la situation considérable qui lui est attribuée ici. Le 14 mai 1783 le conseil militaire de Genève, sur la proposition du colonel, nomma adjudant, sous-officier, Pierre Hulin, alors sergent-fourrier des grenadiers. {Archipes de Gencue. Registres du Conseil militaire, n» i, p. 128.) Le 7 février 1785, Hulin obtint un congé de deux mois pour aller à Paris régler des affaires importantes. {Ibidem, t. III, p. 29.) Il est probable qu'il s'agissait pour notre héros de trouver le moyen de quitter le service de Genève dans de bonnes conditions. En son absence il arriva pour lui à son régiment une lettre que le colonel décacheta. Elle était d'un certain général de Portes, alors établi au château de Dardagny, près de Genève. Ce général apprenait à Hulin qu'à son grand regret, il n'avait pas réussi à obtenir pour lui une place dans l'armée que devaient former les Provinces- Unies des Pays-Bas alors en état de rupture ouverte avec l'empereur Joseph II ; il l'engageait à se tranquilliser et lui promettait de l'aider pour satisfaire l'envie qu'il avait de faire quelque chose de mieux que ce qui l'occupait actuellement. Le colonel retint cette lettre et la communiqua au conseil militaire en disant qu'il paraissait que le général de Portes avait voulu procurer à Hulin une place d'officier au service des Provinces-Unies. Le conseil décida qu'il n'y avait rien à faire pour l'instant et qu'il fallait se borner à joindre la lettre au registre, où elle se trouve encore aujourd'hui. {Ibidem, III, p. 40.) On accorda même à Hulin une prolongation de congé de deux mois; mais il est probable qu'au retour on ne lui épargna pas les reproches et qu'on lui rendit la vie impossible; car le 29 août 178^, le colonel informait le Conseil que « toutes les recherches faites sur le compte de l'adjudant Hulin étaient demeurées infructueuses et qu'on devait le considérer comme déserteur. » Le même jour on lui donna pour successeur un sergent-major. {Ibidem, X. III, p. IM-)

(2) Comme on l'a vu dans la note précédente, il déserta.

M. Necker. Il connaissait ce ministre qu'il avait vu souvent à Genève et à sa terre de Coppet pendant sa retraite de son premier ministère; il avait conçu pour lui ces sentiments, cette sorte d'enthousiasme que tant de gens ont partagé et qui ont véritablement donné le premier mouvement à la Révolution.

Hulin se rendit le dimanche, sur les cinq heures, au Palais-Royal, pour vérifier la nouvelle de l'exil de M. Necker, qui venait de se répandre dans le quartier qu'il habitait. On venait de se porter aux différents spectacles pour les faire interrompre. La foule s'agitait en apprenant le rassemblement des troupes sur la place de Louis XV et les actes d^hostilité auxquels elleâ se portaient dans le jardin des Tuileries. Il essaya de parler à la multitude, il proposa de prendre des mesures de défense dans l'intérieur de la ville, au lieu de se porter en foule comme on le faisait au champ des hostilités, mais il vit bientôt que, dans le désordre de tous les esprits, il était impossible de proposer et de faire exécuter des mesures pour lesquelles il croyait avec raison qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Le sieur Hulin découragé se retira le soir même à la Briche pour veiller aux intérêts de son entreprise, ne doutant pas que dans quelques heures, pendant la nuit au moins, les troupes ne s'emparassent de Paris, et qu'une défense qui n'était point combinée et le désespoir des citoyens ne fissent répandre beaucoup de sang ; il passa cette nuit dans la plus grande agitation, réveillé à chaque instant par le passage de divers corps de troupes qui s'approchaient de la capitale.

Il se rendit le lundi matin chez M. Fournier, son voisin, intime ami et sorte de confident de M. Necker ; il y trouva M™® de Staël, fille de ce ministre, qui ignorait encore, comme tout le monde, la route que son père avait prise et quel était le lieu de sa retraite. M™" de Staël était dans l'anxiété d'un désespoir qui ajoutait

encore aux sentiments d'indignation et presque de rage qui remplissaient le cœur du brave Hulin. Bientôt ils apprirent par des gens revenant des faubourgs les mouvements qui agitaient l'intérieur de Paris ; ces paysans avaient vu les citoyens du faubourg Saint-Denis se précipiter dans leur district, et le son terrible du tocsin qu'ils avaient entendu se répéter au loin leur avait fait croire que la ville était attaquée par les troupes. Quelques heures après, ils apprirent que l'insurrection était générale, que tous les citoyens s'armaient, qu'ils prenaient et qu'ils avaient déjà pris des moyens de défense ; on leur disait que Paris était attaqué par différents points. Plusieurs fois à ce récit ce brave homme avait voulu quitter M. Fournier et M™'' de Staël pour se rendre à Paris et toujours ils l'avaient retenu en lui représentant Tinutilité d'une démarche qui ne pouvait que lui faire hasarder vainement sa vie. M. Hulin flottait ainsi dans une sorte d'irrésolution, animé et retenu tour à tour par ce que lui disait M""^ de Staël, lorsque le plus léger incident vint décider le parti qu'il devait avoir l'honneur de prendre. On se rappelle les cocardes vertes que l'on prit le lundi à Paris presqu'au moment de la Révolution ; à deux heures environ, un habitant de la Briche qui venait de la capitale, entra chez M. Fournier avec une de ces cocardes. Hulin la prend avec enthousiasme, la met dans son sein par un mouvement involontaire, et c'est ce moment, la vue de la cocarde qui détermine ce brave homme à partir à l'instant même pour Paris. M™*^ de Staël veut le retenir, lui demande ce qu'il va faire : « Je n'en sais rien, lui répond Hulin, je sais que je pars, que je ne puis rester ici, et que je veux venger votre père des J... f... qui veulent nous égorger. » C'est ainsi que commandé par un sentiment que sa rage exprimait si énergiquement, le brave Hulin se rendit à Paris, sans soupçonner qu'il était destiné le lendemain à frapper le coup qui a décidé la Révolution. Arrivé à Paris à cinq heures du soir, il se rendit à sa

section ; il fut témoin et acteur des mouvements qui agitaient tous les citoyens ; il fit des patrouilles pendant une grande partie de la nuit et se porta avec elles dans plusieurs faubourgs. Les préparatifs de défense qu'il vit faire, le courage que manifestaient les citoyens dans les points même les plus opposés lui firent concevoir la possibilité de résister aux troupes qui menaçaient Paris, et il se promit bien de périr avec ses braves citoyens.

Mais la route très rapide de la Briche à Paris, des courses dans différents faubourgs, les travaux même qu'il y avait partagés pour apprendre aux citoyens à se retrancher avaient fatigué le sieur Hulin, il se retira chez lui pour se reposer quelques heures. Le mardi matin, revenu à son district, il fut du détachement qui se rendit aux Invalides pour avoir des armes. Il les tendait à ses camarades, pour les empêcher de se précipiter dans les caves où ces fusils étaient déposés ; il céda ainsi le dernier de ceux qu'il avait pu se procurer, et revenait sans armes lorsqu'il rencontra un des particuliers qui avaient pillé, la nuit du dimanche au lundi, les boutiques des armuriers, dont il acheta un fusil et une baïonnette. Ce marché l'ayant retenu quelque temps, sa troupe avait pris les devants^ il arriva seul à la place Dauphine. Il y trouva deux compagnies de gardes-françaises environnées de citoyens ; il reconnut parmi eux plusieurs officiers de ce régiment, vêtus en bourgeois, qui essayaient d'engager leurs soldats à les suivre et à abandonner la cause du peuple. Hulin écarta bientôt ces officiers en dénonçant à haute voix les motifs qui les amenaient; s'adressant ensuite au sieur la Roche, le plus ancien des sergents de ces deux compagnies, il lui apprit ce qu'on venait de lui dire, que les brigands incendiaient de nouveau les barrières, notamment celle de Saint-Lazare ; il l'engagea à marcher avec ses soldats et des citoyens armés défendre le couvent de ce nom, auquel on l'avait assuré que ces brigands venaient démettre le feu. Les gardes-françaises

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et cent citoyens armés ne balancèrent pas à s'y porter et Hulin avec eux ; ils dissipèrent cette foule de brigands, et rassurèrent les habitants du faubourg qui se croyaient sur le point d'être attaqués par les hussards, et qui retinrent ces deux compagnies, tandis que Hulin se hâta de se rendre à l'Hôtel de Ville pour rendre compte de sa conduite aux électeurs et demander que l'on fît porter des forces à d'autres barrières, que les brigands menaçaient d'incendier.

Hulin trouva en bataille sur la place de l'Hôtel de Viile les compagnies de grenadiers et de fusiliers de Lubersac et de Rufevielle, ayant devant eux trois pièces de canons amenées des Invalides. C'est le moment où l'on rapportait de la Bastille les citoyens qui avaient été blessés, lorsque le Gouverneur avait fait tirer sur la première députation parlementaire. Hulin fit des efforts inutiles pour monter les degrés du perron de l'Hôtel de Ville où la foule se précipitait. Le spectacle de ces blessés, les cris de plusieurs d'entre eux qui demandaient vengeance, les cris d'aller à la Bastille, dont retentissaient la place de Grève et l'Hôtel de Ville le faisaient frémir d'indignation. Il était parvenu à monter quelques degrés du grand escalier lorsqu'un flot qui descendait le précipita et le plaça en face de ces deux compagnies, qui semblaient, dans leur immobilité même, partager le désespoir et la rage de ce brave homme. Il s'arrête un instant devant elles, parcourt des yeux tous les soldats, et élevant la voix avec un accent qui prononçait tous les sentiments qui l'agitaient : « Êtes-vous citoyens, braves gardes-françaises, et entendez- vous ces cris? leur dit-il. Voyez-voua ces malheureux que l'on apporte et qui vous tendent les bras? Entendez-vous le canon (et dans ce moment, par un effet heureux du hasard, le gouverneur de la Bastille venait de faire tirer la seule pièce de 24 qu'il eût) avec lequel ce scélérat de de Launey assassine nos pères, nos femmes, nos enfants qui sont sans armes autour de la Bastille?

Les laisserez-vous égorger, vous qui avez des armes, vous qui avez du canon et la force en main? Mes amis! braves gens ! (et les larmes coulaient de ses yeux) gardesfrançaises î on assassine les Parisiens comme des moutons, et vous ne marcherez pas à la Bastille! et ces sergents si renommés ne se mettront pas à votre tête pour vous y conduire (i)? »

A l'instant même, les pelotons de ces compagnies qui étaient un peu en désordre s'alignent, les sergents se mettent à leur tête, tous les grenadiers s'embrassent et tous s'écrient : « Marche^, et nous vous suivrons, » Hulin balance à le faire. « Commandez-nous, brave homme, » lui dirent les sergents; et l'ordre : marche est donné par eux ; les compagnies s'ébranlent, les applaudissements, les cris encore nationaux de Vive le Roi! font retentir la place. Hulin arrête ces soldats : « Vous voulez que je vous commande, dit-il; je vous jure de périr à votre tête. Nous la prendrons la Bastille, je vous en réponds, mais il faut mener ces canons, mais il nous faut des munitions, des boulets. Que douze soldats et un sergent se fassent faire place pour monter à l'Hôtel de Ville et en demander. » A l'instant la foule se fend, les douze soldats montent à THôtel de Ville ; ils ne tardent pas à en descendre suivis d'hommes, de femmes même portant dans leurs tabliers de la poudre, des boulets qu'elles ne voulurent jamais abandonner à d'autres mains et qu'elles portèrent jusqu'à la Bastille. Pendant ces intervalles, dont la rapidité fut inconcevable, Hulin vit arriver par le quai Pelletier et la rue du Mouton différents détachements de citoyens armés de plusieurs districts, conduisant avec eux deux pièces de canon ; il les place à la suite des gardes-françaises.

C'est ainsi qu'à la tête de cent cinquante fusiliers ou

(i) Cette apostrophe n'est qu'une paraphrase de celle que rapporte le Cousin Jacques dans le Précis exact, p. i.

grenadiers de ce régiment, de quatre cents bourgeois, suivis de cinq pièces de canon, le brave Hulin partit à deux heures (i) de la place de Grève, ayant à côté de lui le sieur Maillard, portant un drapeau que les douze gardes-françaises avaient pris à THôtel de Ville, en y allant demander des munitions. Cette troupe fendit la foule au milieu des bénédictions du peuple, et prit le chemin de la Bastille par le quai du Port au blé qui conduisait à l'Arsenal. Soldats, bourgeois répétaient en marchant : la Bastille ou la mort! Ils ne marchaient pas, ils volaient; la lenteur des canons auxquels on avait attelé de mauvais chevaux de fiacre ralentissait seulement leur marche, et leur courage impatient s'exaltait encore par ce retard; mais ces haltes forcées, en permettant quelques réflexions aux gardes-françaises et surtout aux grenadiers, pouvaient devenir funestes au brave Hulin. Ils l'avaient nommé commandant sans le connaître ; il entendit dire derrière lui par ces soldats : « Qu'est-ce que c'est que cet homme? nous ne le connaissons pas ; s'il nous trompe, s'il mollit un seul instant, jetons-le bas à coups de fusil. » « J'y consens, répondit Hulin en se retournant devant eux et continuant de marcher à reculons pour ne pas suspendre leur course ; tuezmoi si vous ne me voyez pas à votre tête marcher aux dangers que nous allons courir, et auxquels je me présenterai toujours le premier avant que de vous y exposer. )) C'est ainsi qu'Hulin calma la méfiance si dangereuse de la troupe qui le suivait, des soldats qui allaient décider du sort de Paris et de la Révolution.

Il arrive avec eux à l'Arsenal par la cour qui précède celle de l'Orme. Hulin fit faire halte dans cette première cour ; il s'avança seul dans celle de l'Orme, dont le feu de la tour de la Basinière avait écarté tout le monde. A la

(i) Le Précis exact, rédigé par le Cousin Jacques sous la dictée des gardes-françaises, dit que ce fut vers trois heures (p. 2).

première porte de cette cour, il rencontra deux Invalides qui lui sautèrent au cou en lui demandant des armes, et qui s'offrirent à le conduire et le conduisirent par le chemin où il était le moins exposé. Ces Invalides lui apprirent que le gouverneur de la Bastille avait fait pointer presque toute son artillerie sur les cours de l'Arsenal, parce que l'abri qu'en offraient les bâtiments facilitait l'attaque de la forteresse par ce côté. C'est après avoir reçu ces renseignements, après avoir pris rapidement connaissance des lieux et s'être porté même sur le terrain en face de la tour de la Basinière, que Hulin fit ses dispositions.

Il ordonne au sieur Ducastel, marchand de vin, commandant cent citoyens armés, de conduire deux pièces de canon par le jardin de l'Arsenal, en passant derrière les cours, de gagner par ce chemin la grande allée qui règne le long du boulevard de l'Arsenal, et d'établir ces deux pièces de canon au bout de cette allée séparée par une grille de fer du logement du Gouverneur et faisant face à la tour de la Comté. Il ordonne à un autre détachement de conduire une autre pièce de canon par la rue de la Cerisaie et de gagner par la rue Saint-Antoine la partie exhaussée du boulevard qui fait face de ce côté à la Bastille, pour la battre avec cette pièce de 24. Quant à lui, il se mit à la tête de cent cinquante gardes-françaises, d'environ deux cents bourgeois et de deux pièces de canon pour former la troisième et la principale attaque.

Hulin espérait emporter la Bastille, en faisant sauter à coups de canon le pont-levis qui en défendait l'entrée, pendant que les deux autres attaques diviseraient le feu des assiégés ; mais pour établir ses canons en face de ce pont-levis il fallait renverser celui de l'Avancée ( i ), et pour l'attaquer il fallait s'établir sur le terrain qui était entre

(i) Ce pont-levis était baissé depuis longtemps déjà par Tournay. Voir rintroduction, p. ccv. Tout ce récit de Pitra paraît purement imaginaire.

cette avancée et la caserne des Invalides. On ne pouvait y parvenir que par la cour de l'Orme dont la porte, la seule par laquelle on pût se porter sur le terrain, était commandée par la tour de laBasinière, qui la battait en face et qui plongeait même dans l'intérieur de cette cour. MM. Warnier et la Barthe, sergents des gardes-françaises, proposèrent à Hulin de faire traverser cette cour par sa troupe en la faisant filer à droite et à gauche le long des maisons qui la bordaient pour garantir leurs soldats du feu de la mousqueterie. Cette disposition fut aperçue de la tour de la Basinière, il en partit un coup de canon qui ne blessa personne. << A moi, camarades î » s'écrie à l'instant Hulin, et les canons et les gardes-françaises, et les bourgeois, et les femmes même qui portaient les boulets traversent la cour de l'Orme, en franchissent la porte, se répandent sur le terrain qui bordait le fossé de la tour de la Basinière, malgré le feu qu'elle faisait soit du parapet, soit des fenêtres grillées à travers desquelles on tirait sur ces braves gens, dont cinq ou six furent tués ou blessés en traversant cette cour. Cette troupe sans ordre se répand sur le terrain de l'Avancée ; plusieurs s'emparent des casernes des Invalides et répondent au feu de la Bastille par celui qu'ils faisaient des fenêtres de ces casernes. Mais ce feu, presque inutile parce que les assaillants tiraient de bas en haut, ne ralentissait pas celui de la Bastille qui se portait presque de toutes parts sur ce point. Hulin, les grenadiers, les deux sergents déjà nommés, plus de quarante bourgeois, des femmes même restent exposés à ce feu pour établir, servir et pointer les deux pièces de canon devant le pont-levis de l'Avancée. Le sieur Georget, bourgeois, pointe la première pièce^ un coup de fusil lui perce la cuisse après avoir traversé son portefeuille, il n'en met pas moins le feu à sa pièce dont le boulet cassa une des chaînes du pont-levis. C'est dans ce moment, sur ce terrain où le feu de la Bastille tua ou blessa environ quarante personnes, que le • 21

sieur Elie (i), vêtu de son uniforme du régiment de la Reine, suivi d'une pièce de canon et de trois cents bourgeois presque tous armés de fourches et d'autres instruments de fer, rejoignit Hulin. Ce brave officier, le visage couvert du sang d'un citoyen qui avait été tué à côté de lui en se rendant de la rue Saint- Antoine par la voûte de l'Arsenal sur ce champ de bataille, embrasse le brave Hulin. « Etes-vous blessé? » lui dit celui-ci. « Non, mon ami, nous spmmes morts; mais dans une heure nous aurons la Bastille. Comblons le fossé, mes enfants, » s'écrie Elie. Et au même instant avec ses trois cents bourgeois il renverse les petites maisons qui le bordaient. Une poussière épaisse s'élève de tous ces décombres. Le canon tonne du haut de la Bastille, mais sans faire aucun mal aux assiégeants ; la mousqueterie seule qui partait de là tour de la Basinière continuait de tuer et de blesser les assaillants, qui commençaient à se faire une espèce de retranchement avec du fumier, qu'on leur apportait des maisons voisines.

, Cependant M. Ducastel et sa troupe avaient fait le tour par le jardin de l'Arsenal et l'on entendait les coups de canon qu'il tirait sur la tour de la Comté. Ceux de l'attaque d'Hulin, mal servis par cela même qu'un trop grand nombre de personnes voulait s'en mêler, continaient à tirer l'un contre le pont-levis et le mur de l'Avancée, et l'autre, fort inutilement et malgré les ordres d'Hulin, contre le parapet si élevé et les fenêtres de "la tour delà Basinière. Le pont-levis était toujours soutenu en l'air par la chaîne qui lui restait ; un intrépide citoyen, le sieur Tournay (2), parvint à grimper par le pont^evis même sur le pignon de la porte ; là, malgré la grêle des

(i) Elie était là depuis le commencement de Taction. Pitra, lui-même, a signalé sa présence au commencement de sa relation; mais il semble ravoir oublié.

(2) Lorsque Tournay accomplit cet exploit, il était environ une heure après-midi^ c'était donc bien avant l'arrivée de Hulin et des gardes françaises. Cette confusion inexplicable ferait supposer que Pitra ne tenait

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coups de fusil qu'on tirait sur lui de toutes parts, ce brave homme vint à bout de briser à coups de mailloche la chaîne qui retenait le pont-levis, il tombe avec fracas et écrase par sa chute un citoyen qu'il précipita dans K; fossé. A rinstant les assaillants traversent en foule ce pont-levis et se répandent sur le terrain qui était entre le grand pont-levis de la Bastille et le logement du Gouverneur, malgré le feu des tours de la Basinière et de la Comté qui les prenait alors en flanc.

Hulin, Elie obtiennent à peine le passage pour amener leurs trois pièces de canon et les placer devant le grand pont-levis; ils sont obligés de repousser durement des citoyens sans armes qui accouraient de toutes parts et qui bientôt se mirent à dévaster la maison du Gouverneur. Hulin était parvenu à l'aide des leviers à faire traverser le petit pont-levis à ses canons ; il les faisait avancer contre celui de la Bastille, lorsqu'un Invalide, à qui les soldats mourant de soif demandaient à boire, les conduisit dans les cuisines et dans les caves du Gouverneur situées à côté de son logement. Hulin se vit un instant abandonné par tous ceux qui servaient son artillerie. Ils ressortent bientôt des caves tenant chacun une ou deux bouteilles à leur main. Hulin redoute le danger de l'ivresse ; il brise avec Elie plus de cent bouteilles que ces soldats avaient réunies en tas, en leur disant : (( Camarades, point de vin; c'est à la Bastille que nous en boirons, » Mais un plus grand péril les menace bientôt ; tout à coup le logement du Gouverneur est en flammes; le feu se communique aux charrettes de fumier (i) que l'on amenait pour se retrancher; les poudres courent le plus grand danger, le [feu gagne le

pas ses renseignements de Hulin, comme il l'affirme ou que tout au moins il ne les avait pas compris.

(i) Pitra n'avait point perdu ses anciennes habitudes de librettiste; il invente des détails pittoresques; il embellit tout ce qu'il touche. Le feu avait été mis à ces charrettes par les assiégeants dans le but de faciliter Tattaque. (Voir l'Introduction, p. ccxxv.)

derrière, le flanc des assiégeants, tandis que trois amusettes tiraient sur eux à travers des trous que les assiégés avaient fait au pont-levis. Hulin eut la plus grande peine à faire éloigner ou éteindre, en les renversant, les charrettes de fumier dont il ne peut former un retranchement devant ses canons, il les avance presque sur les bords du fossé. Ses pièces sont enfin chargées, pointées ; on y allait mettre le feu, lorsque Hulin, P^lie aperçoivent flotter un drapeau blanc sur la tour de la Basinière ; la flamme^ la fumée, la poussière le dérobaient encore aux yeux de la plupart des assiégeants. Élie s'avance au bord du fossé, tandis que Hulin, empêchant de mettre le feu aux canons, employait tous les moyens de sa voix et de ses gestes pour faire cesser la mousqueterie des assaillants. Élie parle à un officier suisse par une des fentes du grand pont-levis; cet officier demande que l'on fasse cesser le feu ; il présente par cette ouverture un papier contenant la capitulation qu'il propose (i). Un particulier court chercher une planche dans les cuisines, il la place sur le fossé pour aller prendre la capitulation : à moitié chemin ; il tombe dans le fossé ; un autre particulier assure davantage la planche, reçoit la capitulation et la porte à Élie.

Cet écrit, que jai tenu dans mes mains lorsque Élie le porta à l'Hôtel de Ville, et qui n^était signé de personne (2), offrait de rendre à l'instant la Bastille, à condition qu'il y aurait bon quartier pour le Gouverneur et la garnison, et que les deux chefs des assaillants le garantiraient sur la foi d'officiers français (3), mais que si l'on refusait cette capitulation, la garnison était décidée à faire sauter la Bastille, avec vingt milliers de poudre, qui y étaient renfermés.

(i) En effet le papier, contenant la demande de capitulation, fut présente pour Louis de Flue; mais ce n'était pas lui qui la proposait; il né faisait qu'obéir au Gouverneur. {Introduction, p. ccxxxiv.)

(2) Il étai't signé du nom de M, de Launey. (Introduction, p. ccxxix,'n. i.)

(5) Il n'y avait rien de semblable. [Ibidem.)

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Élie, après avoir reçu cette capitulation, la lut à Hulin et à ceux qui l'entouraient ; tous répondirent par un oui (i). Elie et Hulin s'avancent alors sur le bord du fossé, promettent bon quartier et demandent qu'on baisse le pont-levis. Les assiégés demandent à ne laisser que le petit pour empêcher qu'une foule, dont les chefs même ne seraient pas les maîtres, ne s'introduise dans la forteresse. Élie et Hulin y consentent. Le petit pont-levis se baisse lentement ; Hulin et Klie sautent dessus avec quelques citoyens pour empêcher qu'on ne le relève, et le fixent à terre dans ses verrous avec des baïonnettes. Ils parviennent à la petite porte de la Bastille par ce petit pont-levis, qui pouvait à peine contenir deux personnes de front, mais ils trouvèrent encore une grille de fer que l'on fut quelque temps à ouvrir. Ouverte, Hulin, Élie, Arné, Delauzière entrèrent les premiers dans la Bastille à quatre heures un quart de l'après-midi (2). Ils furent suivis par une foule de citoyens qui ne tardèrent pas à baisser le grand pont-levis, malgré les défenses d'Hulin,| qui vit l'un d'eux couper d'un coup de hache la main d'un porte-clefs, qui, d'après son ordre, ne voulait pas achever d'ouvrir la grande grille de fer, qui défendait encore cette principale entrée de la Bastille.

Les vainqueurs trouvèrent dans la grande cour de l'intérieur, à gauche, les Suisses revêtus de leurs sarraux de toile, ayant leurs armes et leurs sacs à leurs pieds, à la droite, les Invalides à la tête desquels étaient leurs officiers, chapeau bas. Les amusettes avaient été retirées et remplacées par trois pièces de canon. L'état-major, les officiers embrassèrent Hulin qui les pressait dans ses bras en leur criant : Bon quartier. Derrière eux et du côté des Invalides était le Gouverneur, vêtu en bourgeois, ayant à la boutonnière un ruban ponceau, sans croix de

(i) C'est faux. (Introduction, p. ccxxxv.)

^2) Il était environ cinq heures. (Introduction, p. ccxxvm.)

Saint-Louis, tenant une canne à la main, dans laquelle il y avait un dard. Il s'approcha du fond de la cour, tête nue. Maillard, qui portait le drapeau de la ville, reconnut le marquis de Launey : « C'est vous qui êtes le Gouverneur de la Bastille, » lui dit-il. A l'instant Hulin s'avance audevant de lui, l'arrête, l'embrasse en lui promettant qu'il aurait la vie sauve et qu'il maintiendrait la capitulation. Le marquis de Launey lui serra la main, l'embrassa à son tour en lui disant : « Je me fie à vous, brave homme, et je suis votre prisonnier (i). »

Cependant les deux ponts-levis vomissaient dans l'intérieur de la Bastille moins d'hommes armés, dont la plus grande partie était restée dehors à son poste, qu'une foule portant des haches, des fourches et des bâtons ferrés. Cette foule furieuse menaçait le Gouverneur qui ne quittait pas Hulin ; celui-ci craignit qu'elle ne se portât à quelque violence, et il proposa à M. de Launey de sortir de la Bastille avec lui pour rejoindre les gardes-françaises dont le plus grand nombre était de l'autre côté du fossé. A peine eurent-ils fait quelques pas pour sortir, que malgré les efforts d'Hulin, plusieurs particuliers s'élancèrent sur M. de Launey et lui arrachèrent sa bourse et ses cheveux. Ce malheureux se voyant menacé de la mort, voulut se tuer avec le dard qui était dans sa canne ; Hulin saisit cette canne, l'en désarma malgré lui, il se coupa même le doigt en lui arrachant le dard dont il voulait se frapper, le brisa sous son pied et en mit dans sa poche le manche garni d'or qui servait de pommeau à cette canne en lui disant : « Je vous le rendrai. » Il le dégage de la foule à l'aide de quelques soldats et traverse avec lui le grand pont-levis, sans que M. de Launey fût

(i) Tout cela ne paraît pas plus exact que ce qui précède; mais en Tabsence de tout témoignage contraire, suffisamment précis, il est impossible de rien affirmer; on ne peut qu'émettre un doute en faisant remarquer que le récit de Cholet contredit formellement celui de Pitra. (Introduction, p. ccxxxvii, n. 2.)

LA JOURNÉE DU I4 JUILLET 1 789 ^ij

.môme insulté par la foule qui entrait dans la Bastille. Arrivé au pont de l'Avancée, un grand homme, Tépée à la main, s'élance sur Hulin qui ne quittait pas son prisonnier; la foule et quelques soldats l'écartent; mais les propos qu'il tint, quelques mots que lui dit M. de Launey ont fait croire à Hulin que c'était son frère, capitaine aux gardes-françaises, qui, pour le délivrer, voulait tuer celui qui le conduisait.

De là Hulin prit le chemin de la porte de l'Arsenal, qui donne sur la rue Saint-Antoine ; mais malheureusement le cri : c'est le gouverneur de la Bastille le devançait. Hulin m'a dit avoir couru plus de dangers, pendant ce chemin et surtout sous la voûte de l'Arsenal, qu'au siège de la Bastille, et qu'il faillit plusieurs fois être la victime des coups d'épée et de pistolet qu'on voulait porter à son prisonnier. A la grille de fer de ce passage, qui donne dans la rue Saint-Antoine, un particulier, en voulant asséner un coup de hache sur la tête du Gouverneur, faillit frapper celle d'Hulin, qui ne fut garanti que par les.fusils de ses camarades. Ils entrent dans la rue Saint-Antoine ; les cris de la multitude qui les entoure augmentent; Hulin n'avait que sept à huit soldats pour garantir son prisonnier ; il ne quittait pas le bras droit de de Launey ; les soldats le soutenaient par le gauche ; tous le défendaient des attaques du peuple, Hulin surtout avec son épée. Trois fois, le peuple leur arracha cet infortuné des mains, trois fois, ils le reprirent à la multitude qui, dans sa rage, déchirait les habits et ensanglantait le visage de ce malheureux. Près de Saint- Louis-de-la-Culture le peuple leur arrache encore; Hulin, le vigoureux Hulin qui avait juré à de Launey qu'il perdrait la vie pour défendre la sienne, se précipite au milieu d'une tourbe qui l'entourait, jette son épée, et prenant de Launey dans ses bras, il l'enlève à ces furieux et le replace au milieu des quatre seuls gardes-françaises qui continuaient de l'accompagner.

Le malheureux pressait son cœur contre celui du brave, et généreux Hulin : « Vous êtes mon sa^uveur, lui disait-il, encore un peu de force et de courage. Que je vous aurai d'obligation si vous me sauvez de ces furieux et me conduisez à la Ville î » Cet homme, dont la tète était perdue, ne manquait, pas d'énergie, il marchait fièrement, la tète haute. <( Vous vous seriez défendu comme moi, disait-il à Hulin dans cette route si horriblement longue de la Bastille à l'Hôtel de Ville, si le roi vous eût confié la garde de ce château. J'ai toujours cru qu'on voulait me forcer, voilà pourquoi j'ai tiré sur le peuple. »... Dans les moments où on lui jetait de la boue au visage : « Ah ! que ne m'a-t-on laissé me faire sauter et écraser ces gueux-là des débris de la Bastille ! »

C'est ainsi, c'est à travers les malédictions, les outrages, c'est en se défendant continuellement contre les violences du peuple qui voulait lui arracher son prisonnier, qu'Hulin épuisé, désarmé, abandonné de la moitié de ses camarades, parvint à conduire le malheureux de Launey jusque sous l'arcade Saint-Jean. Là il crut qu'il était sauvé ; encore quarante pas, et le brave Hulin goûtait le plus doux des triomphes : il remettait à la magnanimité des électeurs un malheureux, qui s'était défendu, parce qu'il le devait, qui pouvait répandre bien plus de sang encore, si sa garnison avait eu la férocité de son courage, qui, enfin, avait donné sa foi et reçu celle du commandant et des assaillants de la Bastille. Mais la fureur du peuple avait décidé que le généreux Hulin ne lui ravirait pas sa victime. A peine a-t-il abordé avec elle la place de Grève, que dix mille forcenés se jetant les uns sur les autres, lui arrachent le malheureux de Launey, qu'il leur disputa jusqu'à l'instant où, saisi luimême par les cheveux, il fut jeté par terre et traîné presque sans vie sur un monceau de pierres qui était en face de l'Hôtel de Ville. C'est ainsi que le gouverneur de la Baétille, malgré la foi jurée, malgré les efforts de

Hulin, fut égorgé presque sur les marches de Tiiôtel de Ville (i). Son vainqueur, celui qui lui avait fait et tenu le serment de défendre sa vie au péril de la sienne, fut rappelé à cette vie par des bourgeois de la place de Grève, qui le reconnurent, parce qu'ils l'avaient vu à deux heures se mettre à la tête des gardes-françaises et les conduire à la Bastille. Ils s'approchèrent d'Hulin qui respirait à peine ; on le porta chez l'épicier du Coin du Roi, dont la boutique est devenue ensuite si cruellement célèbre ; on le fit revenir avec des liqueurs spiritueuses, et l'on conduisit chez lui ce brave homme exténué de fatigues et de chagrin, dans le même temps où le compagnon de sa victoire, le brave Élie, arrivait à l'Hôtel de Ville, portant les clefs de la Bastille d'une main, la capitulation de l'autre, et suivi de ces prisonniers à qui son éloquence eut le bonheur de sauver la vie.

Le récit exact des faits, que l'histoire sera peut-être bien aise de trouver consignés dans ces notes, suffit pour faire juger la conduite militaire du gouverneur de la Bastille. Je ne me suis étendu sur les détails de cet événement que parce qu'il sera peut-être curieux un jour de savoir comment par la conduite très inconsidérée de ce Gouverneur et par quelle cumulation de hasards, dont

(i) D'après Montjoie, qui disait, lui aussi, tenir ses renseignements de Hulin lui-même, les choses ne se seraient pas passées de cette façon.

« Hélas, dit-il, le sieur Hulin, excédé de fatigue, meurtri lui-même des coups qu'il recevait pour les détourner de dessus la tête qu'il protégeait, est obligé d'abandonner sur la place de grève le marquis de Launey. Il s'assoit sur une pierre, dit qu'il se meurt; on lui présente un verre de vin, il le boit; cherche des yeux son prisonnier et voit déjà sa tête au haut d'une pique et son corps servant de jouet à la vile canaille... J'ai vu plus d'un an après le sieur Hulin pâlir d'effroi et verser des torrents de larmes en se rappelant cette sanglante image.... » (P. HÇ-)

Si l'on admettait que Montjoie et Pitra auraient tous deux exactement rapporté ce que leur aurait dit Hulin, il faudrait conclure de leurs divergences que un an ou deux après les événements Hulin avait perdu le souvenir précis de ce qu'il avait fait en cette circonstance mémorable. Mais je serais plutôt porté à croire que Montjoie et Pitra auront, chacun de leur côté, arrangé et embelli à leur manière les récits plus ou moins exacts que leur aura faits Hulin.

profitèrent d'une manière presque inconcevable l'énergie et le dévouement des gardes-françaises et des habitants de Paris, un château flanqué de huit tours, défendu par vingt-deux pièces d'artillerie, trois amusettes, environ cent quarante hommes de garnison, a été pris presque aussitôt qu'il a été attaqué.

La garnison de la Bastille était composée de quatrevingt-huit soldats invalides, en y comprenant les canonniers, les officiers et ceux de l'état-major de la Place, de quarante-quatre (i) soldats du régiment suisse de SaliswSamade, et d'un officier qui ne fut pas, autant que je puis me le rappeler (2), conduit à l'Hôtel de Ville. Cette g-arnison de cent trente-trois hommes n'avait perdu que cinq canonniers tués ou blessés par ce citoyen qui, placé sur les toits des nlaisons environnantes, tirait sur eux à l'abri des cheminées .

La perte des assiégeants fut de quatre-vingt-deux hommes tués sur le terrain de la Bastille, avant et pendant l'espèce d'attaque irrégulière qu'en firent les gardesfrançaises et les citoyens, de vingt-deux blessés qui moururent des suites de leurs blessures dans les hôpitaux ou dans leUrs maisons. On estima les blessés qui se rétablirent de leurs blessures à cent cinquante ; le nombre ne put en être connu qu'imparfaitement, parce que plusieurs gens domiciliés qui avaient été blessés et qui se retirèrent chez eux, crurent devoir dissimuler alors la part qu'ils avaient prise à la conquête de la Bastille, et que les électeurs et les représentants de la Commune ne purent se procurer que l'état de ceux que la médiocrité de leur fortune mit dans le cas de recourir aux secours publics .

Pendant que l'intrépide Elle portait à l'Hôtel de

(1) Trente-deux seulement.

(2) Les souvenirs de Pitra sont bien peu sûrs; car Louis de Flue fut conduit à l'Hôtel de Ville, où il jura fidélité à la Nation pour lui et ses hommes.

LA JOURNEE DU I4 JUILLET 1 789 y;

Ville la capitulation et les clefs de la Bastille, que 1.brave Hulin défendait au péril de sa vie les jours du malheureux de Launey, l'humanité des vainqueurs s'occupait du soin de mettre en liberté les prisonniers d'KVai détenus dans ce château. Ils étaient au nombre de quatorze ; sept^ presque tous fabricateurs de fausses lettres de change sous le nom de Tourton et Ravel et d'autres banquiers de Paris, avaient suivi les vainqueurs et étaient sortis avec eux de la Bastille. On assure, et c'est le plus grand nombre de ceux qui entrèrent les premiers dans ce château, que le Gouverneur, ayant peu de monde pour se défendre et surtout pour servir son artillerie, avait laissé libre dans l'intérieur du fort ses sept prisonniers détenus pour des crimes civils, et qu'il leur avait promis leur liberté, s'ils contribuaient à la défense de leur prison : d'autres, et c'est le plus petit nombre, m'ont dit que ces sept prisonniers que de Launey avait fait renfermer dans une seule chambre parce que les jours des autres lui étaient nécessaires pour le service de la mousqueterie. avaient brisé les portes de leur prison et s'étaient mis en liberté pendant l'action. Ce fait n'a pas pu être éclairci, parce que ces sept prisonniers détenus pour un crime aussi vil que la contrefaçon de lettres de change se cachèrent avec soin dans Paris, et que le nommé La Barthe fut le seul qui osa ensuite s'y montrer (i).

Quant aux autres sept prisonniers, dont les crimss étaient ce qu'on appelait alors des crimes d'Etat ou qui étaient détenus pour ces délits que le Gouvernement punissait moins qu'il n'en dérobait les auteurs en les détenant dans des maisons royales, le Gouverneur avait fait renfermer dans différents cachots, le dimanche soir, ceux qui n'y étaient pas déjà détenus. Le peuple se hâta au moment

(i) Tout ce long récit de Pltra sur le sort des prisonniers de la Bastille est complètement faux, comme il appert du curieux iuterrogatoire des porte-clefs publié par M. Bégis dans V Intermédiaire des Chercheurs du lo juillet 1892, coi. 34 et s.

même de l'entrée à la Bastille de les demander à grands cris; il ne donna pas même aux porte-clefs le temps d'ouvrir les portes de ces différents cachots; il en enfonça plusieurs et rendit à la lumière les sept prisonniers dont quelques-uns ne l'avaient pas vue depuis plusieurs années. On ea trouva un seul enchaîné par le milieu du corps au mur de son cachot, situé entre la tour de la Chapelle et celle du Trésor, sous la voûte qui avait été jadis l'entrée et la porte de Paris. Les autres étaient seulement renfermés dans des cachots à trois portes. Tous ignoraient ce qui se passait; ils avaient pris le bruit du canon qu'ils avaient entendu ronfler à diverses reprises pour celui des décharges qu'on était dans l'usage de faire à la Bastille dans les réjouissances publiques ou lorsque le roi venait à Paris. Ces malheureux effrayés de l'impétuosité et de la violence avec lesquelles on ouvrait ou l'on enfonçait leurs cachots, crurent la plupart qu'on allait leur donner la mort, et que, comme plusieurs d'entre eux le dirent, leur dernière heure était vemie. Ils ne savaient que répondre à la foule de leurs libérateurs qui les embrassaient et les traînaient tremblants dans la cour de la Bastille. L'état des vêtements de la plupart d'entre eux était aussi singulier que déplorable ; presque tous avaient des barbes très longues, les cheveux dans uti désordre qui achevait de rendre leurs figures effrayantes, tous avaient des pantoufles au lieu de souliers, et quelques-uns des bonnets qu'ils perdirent dans la foule et au milieu des empressements de leurs libérateurs.

C'est dans cet état et au milieu d'un peuple immense qu'on les conduisit au Palais-Royal, où bientôt ils furent suivis par les cadavres des malheureux Flesselles et de Launey que la populace y traîna à la lueur des flambeaux. Je ne dois pas dissimuler cet acte de férocité, le seul peut-être que le malheur des circonstances pourra justifier parmi ceux qui ont souillé notre révolution.

Après avoir satisfait l'avide curiosité du public, ces prisonniers furent conduits chez les personnes dont ils se réclamèrent, ou dans différents logements. On n'a revu que trois d'entre eux, dont l'un, le comte de Sade, provençal (i), eût mérité mille fois la roue, puisqu'il était accusé et convaincu d'avoir, parmi beaucoup d'autres crimes, attiré chez lui des filles, pour se donner le plaisir de les disséquer vivantes.

Je crois devoir dire un mot de l'intérieur de la Bastille au moment de sa prise. La cour était divisée par un grand bâtiment qui renfermait la salle du Conseil, les archives, la chapelle, la bibliothèque, et un grand appartement où l'on conservait les instruments à l'aide desquels différents prisonniers avaient essayé ou étaient parvenus à se mettre en liberté. Ce bâtiment, auquel on montait par un perron^ était surmonté d'une horloge faite pendant l'administration de M. de Sartine; cette horloge était soutenue par deux esclaves enchaînés que M. Palloy a conservés; l'aiguille du cadran de cette horloge hiéroglyphique était immobile ; elle sonnait seulement les heures et leurs divisions ordinaires. Les tours renfermaient plusieurs chambres, toutes fermées à deux ou trois portes ; quelques-unes de ces chambres étaient revêtues de papiers peints, d'autres n'avaient que des inscriptions faites sur les murs avec de l'encre ou du charbon. Quelques-unes étaient meublées d'un lit, d'une table et quelques chaises ; celles dans lesquelles on avait renfermé le cardinal de Rohan et M"^" de la Motte étaient arrangées avec plus de soin ; des portes neuves avec des guichets et de forts verrous, que conserve Palloy, les distinguaient des autres. Ce particulier a conservé de même les portes de la tour du Trésor dans laquelle Henri IV avait déposé celui que l'on trouva à sa mort. Ces portes, revêtues de fer, étaient fermées

(i) Il n'était plus à la Bastille au 14 juillet 1789.

par d'énormes verrous assujettis par de forts cadenas. Les bases de ces huit tours contenaient un ou deux cachots, presque tous avec de longues pierres sur lesquelles on plaçait le coucher des prisonniers ; plusieurs de ces cachots avaient dans leurs murs des anneaux de fer auxquels on pouvait attacher les prisonniers lorsqu'ils étaient enchaînés. Il n'est pas vrai, comme on l'a dit et imprimé, qu'on ait trouvé dans ces cachots une cage de fer semblable à celles dans lesquelles Louis XI fit languir si longtemps quelques-unes des victimes de sa cruauté. Mais ce qu'on a trouvé effectivement dans une chambre des tours, ce sont des instruments de supplice ou de gêne, que M. Palloy a conservés et qu'il doit faire graver dans un ouvrage qu'il va donner aux quatre-vingt-trois départements du royaume (i), ce sont un carcan de fer, des menottes, un instrument de fer avec plusieurs branches qui y sont attachées irrégulièrement, une croix de wSaint-André avec des menottes fixées à chaque bout, et des espèces de chaises en bois à l'aide desquelles on pouvait empêcher les prisonniers de se donner aucun mouvement lorsqu'ils étaient enchaînés. Tels étaient les monuments de la cruauté ou des précautions inhumaines des gouverneurs de la Bastille, que l'on a trouvés dans le chef-lieu des vengeances du despotisme.

(1) Je n'ai pas pu trouver cet ouvrage qui, je crois, n'a pas été publié.

Préface,

INTRODUCTION

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