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La Juive au Vatican

Semper Rama gémit ^ nemoque lenit eami Sed tu , Sa II de Pater^ Superi terrestris imago,

Siccatis lacrymis^ rampere vincla potes. Libertas^ qus, sera licet^ respexit inertem

Italiam^ Htibrsis spem dcdit aima parens. Cardioibus validls nunc stans ecclesia Rom»

Nil timet. Ab! clemens sit tuadeitra tuisi DiTO Roma Tito quondam mooomenta triumphl

Erexit, victà ciadilHis urbe Sion; Nunc radlis noyn Roma noTis prsfulg<2t in orbo^

Et Deus ejeeit numîna prisca JoYis.

Saxa foro ceisum medio torquentur in arcum;

Mam Judasa^ Pio^ vincla, jubentb^ cadunt.

'BM9-

f Mtflle MMi«U«e.

Tout marin^ tout voyageur qui a visité Tunis avant 4838 se rappelle avoir vu^ devant une petite baie couronnée de tamaris^ une*maison de chétive apparence pittoresquement jetée sur la côte^ et dont la toiture plate se voilait de rameaux flottants^ de lentisques et de palmiers: un mur demi-circulaire^ doat les deux extrémités aboutissaient à la mer^ défendait cette maison contre les agressions nocturnes du maraudeur et de la bète fauve ; quelques petites barques^ les unes à flot ^ les autres échouées dans des massifs d'algues^ de tamaris et de pourpiers de mer^ semblaient indiquer une habitation de pêcheurs.

Le 13 novembre 1838> à llieare où les fidèles musulmans sortent de la mos^ée après la prière du soir^ cet angle désert du littoral de Tunis avait pris un aspect inaccoutuméi une populace de fellahs et de forbans^ divisés par groupes^ laissaient deviner par leur attitude m^iar tante des projets hostiles contre la maison. *

4 ^ LA nîItB Atr VATIGAHf

Une femme> qui n'avait plus la fraîcheur de la jeunesse^ et en avait conservé l'énergie et la beauté^ parcourait aveo agitation la'^plate-forme qui dominait la maison/ tour^ nant avec anxiété ses regards vers la ville^ comme si ellô en attendait des nouvelles ou si elle m invoquait du se^ cours.

Tout à coup ses traits parurent moins agités; elle vi| dans la campagne un cavalier européen^ dont l'arrivée sembla lui rendre un peu de calme et d'espoir.

Le personnage qui se dirige à cheval vers la maison me* nacée est un de ces hommes qui commandent tout d'&hord l'attention et inspirent le respect. Il eût été difficile cependant de lui assigner un rang ou un titre dans une classe quelconque de la société. A voir son feutre noir à larges ailes> ses cheveux courts^ son visage sévère et empreint de mysticité; sa large tunique de wtgd Manche^ taillée selon les statuts de l'ordre des dominicains et ouverte par devant jusqu'à la ceinture^ on le prendrait pour un homme d'é-» glise^ pour un de ces missionnaires aventureux^ adeptes du séminaire de la Propagande^ .qui s'en vont conquérir des âmes à Dieu^ à travers les huttes américaines ou les pagodes de l'Hindoustan. A voir ensuite sur sa pdtrine se croiser les revers d'un gilet de soie à boutons d'or^ et flotter sur ses pieds les larges plis d'un pantalon bleu galonné; à voir étinceler le pommeau d'une arme d'abordage sous sa robe^ on le classerait parmi ces jeunes marins qui prennent des modèles de fantaisie dans les héros du poëte Byroa* EnfiU; sa grâce de cavalier, son maintien superbe, Fabsancede ses manières, et môme la distinction et legoAt qui effaçaient la bizarrerie de ce costume, auraient pu faire oublier l'homme d'église ou le marin, en permettant de auiqposer que ce mystérieux voyageur oriental était vm grand seigneur européen, amoureux d'aventures et d^ choses étranges^ et courant à la recherche de l^ncowM^

U JUITB JLV VAÏICA*. K

kieoxma lui-même^ inexplicable^ et déconcertant la con« jecture et Tobservatiori.

te cavalier s'approcha de la maison, en traversant les groupes sauvages qui l'environnaient. Tous s'inclinèrent sur son passage, comme s'ils eussent été fascinés par Tautorité suprême et Fénergique courage exprimé sur sa figure 6t dans le feu de son regard.

A peine s'est-il arrêté devant la grande porte extérieure, que, sans qu'il ait besoin de frapper, elle grince sur ses gonds rouilles comme la poterne d'une citadelle; les démonstrations amicales de deux énormes chiens accourus vers le visiteur prouvent qu'il est un ami de la maison; il reçoit un accueil joyeux de la fenMue qui tout à l'heure semblait l'attendre sur la plate-forme, et une charmante enfant, prenant sa main avec familiarité, lui dit en souriant:

— Prince, vous devriez venir nous voir tous les jours; ma bonne mère Sara est heureuse, et nous sommes tous heureux quand vous êtes ici.

Le charme de la voix, la grâce des gestes, l'éclat limpide des yeux, la suave fraîcheur du visage, le charmant costume des filles de l'Albanie, toutes lesséductions virginales d'une beauté qui s'épanouit i son aurore , donnaient à celte jeune fille quelque chose de divin.

L'inconnu laissa tomber sur elle un de ces regards qui n'appartiennent pas aux tendresses humaines, un de'ces dmstes regards qui semblent redouter d'éteindre un seul rayon sur l'auréole de l'innocence et de la pudeur.

Sara était ûère de sa fille. Le climat, l'air de la mer, l'éducation Ubre et la générosité du sang oriental avaient donné à cette jeune enfant, nommée Debora, un développement de beauté précoce qui causait de grandes méprises sur son âge, lorsqu'on la voyait pour la première fois. La jrâAé enfantine rayonnait encore autour d'elle; mais la

6 LA JUIVE Air VATICAN.

femme s'annonçait déjà dans la vigueur de la parole et la maturité d'nn regard où perçait la réflexion ; son visage avait ce caractère de grâce suprême qui ne doit rien perdre avec les années ; c'était un de ces types qui ont été ciselés eh Orient aux premiers âges du monde, et qui se sont perpétués jusqu'à nos jours, comme la tradition vivante d'une beauté digne des amours des an^s et des premiers rois pasteurs.

— Je devine à votre air, dit Sara, que vous nous apport* tez de mauvaises nouvelles, prince.

— Hélas! j'ai vu le bey. Il m'a renvoyé à son premier ministre. Vous savez ce que cela veut dire, Sara, c'est un refus. J'ai parlé au ministre, je lui ai dit que Josué Costantini, votre mari, était dans l'impossibilité de payer cette taxe exorbitante; que vous étiez pauvres... Il alak»é échapper un sourire d'incrédulité, et m'a répondu : « La récolte est mauvaise cette année; nos fellahs refusent l'impôt, il faut que les juifs payent pour eux. Ne vous occupez pas de cette famille, prince, l'affaire s'arrangera toute seule. » Ce qui signifie que votre maison sera attaquée d'un moment à l'autre, et que vous vous trouvez ici dans la position où vous étiez à Smyme, il y a douze ans, entre l'exaction et la bastonnade. Je voup répéterai aujourd'hui ce que je vous disais alors : profitez de ce que vous avez des amis en rade, et fuyez ce pays inhospitalier pour les juifs. La mort subite du capitaine de mon navire à mis le commandement aux mains d'un lieutenant inhabile que je domine de toute l'autorité de mon expérience; profitez encore de cette circonstance favorable, et fuyez !

— Seigneur Santa-Scala, dit la femme en se servant de cette langue italienne où le grec vulgaire de l'archipel ionier a vi.^rsé quelques expressions, toute notre famille: vous sera reconnaissante- de^votre généreuse intervention . et dfï vos bons avis. Mais vous êtes vous-même en pays

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étranger; agisseasavec prudence, ne compromette» pas votre pavillon pour la cause de quelques malheureux. Nous sommes avertis et nous serons sur nos gardes. Si on nous attaque, nous nous défendrons.

Le prince laissa poindre un sourire mélancolique sur sa noble figure, colorée par le hàle de la mer.

— Pauvre Sara! dit-il, comment osez-vous concevoir la pensée de vous défendre contre une horde de bandits qui vont assaillir cette petitem^son?.. Si le bey avaitvoulu vous protéger, vos jours et votre fortune ne seraient pas en péril; maisle bey lui-même veut rançonner Josué Costantini, parce qu'il vous suppose cent fois plus riches que vous ne Tètes» La populace déteste votre famille, à cause de votre religion. Ainsi vos ennemis sont partout, et Texaspération est au comble. Seul je puis encore vous sauver. Écoutez : ce soir le b&timent appareillera. Tordre est donné; vous le verrez louvoyer enrade, là, vis-à-vis; je mettrai en mer unebonne embarcation, qui vous prendra vous et votre famille, et vous emmènera en vingt minutes à bord, où vous serez en sûretéE

— Vous êtes toujours notre providence, seigneur Santa- Scala^ à Tunis comme à Smyrne, dit Sara d'une voix émue; mais en Tabsence^ de mon mari et de mon fils 6édéon^ je ne puis rien d^ider; ils vont venir^ et si vous pouvez perdre encore ici quelques instants...

— Oui, j'attendrai.

— Nous ne sommes pas accoutumés à trouver tant de bienveillance autour de nous, reprit Sara d'une voix triste; une faniille juive est presque partout une famille proscrite; elle a pour ennemis les gens de toutes les autres religions. ^

— Sara, vous savez depuis longtemps Tintérèt que je vous porte, et aussi à vos coreligionnaires ; il ne se démentira pas: plus tard, peut-ètrç, si vous acceptez mes offres, je pourrai vous dévoiler mes projets; pour le mo-

9 l JU^YB AV TATIGAII.

ment l'heure est brûlante et ne nous permet pas les longs entretiens... Vous le savez^ je suis né dans un pays où la tolérance religieuse ne brille pas toujours^ et principalement à Tendroit des juifs; mais j'ai beaucoup voyagé depuis mon enfance^ et les voyages jendent tolérant^ parce que ITiospitalité fraternelle qu'on reçoit partout nous révèle chez tous les peuples une commune religion^ une charité universelle^ qui ne peuvent venir que de Dieu.

A ce moment. Debora^ qui était montée sûr la plateforme pendant la conversation de Sara avec le prince Santa- Scala^ accourut toute en pleurs et les traits bouleversés, en s'écriant :

— Ma mèrel au secours 1... Mon père vient d'être insulté eu rentrant. Gédéon a voulu le défendre... Ils sont entourés et frappés par ces misérables... Courons les délivrer.

Sara se précipite aussitôt vers la porte d'entrée, qu'elle ouvre, et elle voit son mari et son fik terrassés pao^ les forbans.

Santa-Scala s'élance au milieu delà mêlée, et, dégageant Josué, il s'écrie d'une voix tonnante, en langue arabe:

— Arrêtez, malheureux!... Le Coran, comme l'Évan* gile, dit : a Respectez l'homme^ parce que c'est P ouvrage de Dieu/ »

L'intervention inattendue de Santa-Scala, cette voix imposante qui semble faire descendre du ciel le verset du Coran, la noble attitude du protecteur des Costantini, suspendent la fureur des forbans fanatiques. Josué et son fils, sous cette haute protection, rentrèrent dans la mai* son dont la lourde porte se referma aussitôt.

Josué était le type priipitif des juifs modernes de l'Orient ; sa taille haute et courbée semblait fléchir sous le poids de vingt générations de servitude : sa figure, creusée par les soucis et non par la misère, ne s'épanouissait, à de longs intervalles, que sous les caresses de ses

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enfants. Soumis, par goût traditionnel, à la passion de Tor, il avait concentré toutes les facultés de son âme i l'entassement d'une richesse occulte. Fort jeune et amoa« reux de la solitude, il s'était marié .et avait Apousé, par hasard et sans y songer, une juive d'une grande beauté. Rien en lui n'indiquait l'homme riche ou l'homme que sa volonté pouvait rendre heureux. Une longue robe brune, retenue au milieu par une ceinture de cuir, coutrait depuis vingt ans la maigreur de son corps^ et un fez rouge enfoncé sur sa tète laissait percer Sav ses tempes quelques touffes incultes de cheveux gris.

Josué tomba accablé sur un banc , en essuyant la boue que les brigands &natiques venaient de lui jeter à la face ; il regarda son libérateur avec reconnaissance, et lui dit:

— Seigneur prince, nous vous devons encore une fois la vie... Puisque nous vous trouvons ici, c'est une preuve que vous savez tout?

Santa-Scala inclina la tète , et Sara regarda le ciel.

— • Nous serons attaqués un de ces jours, c'est inévitable, poursuivit Costantini; voilà ce qui résulte clairement des renseignements que nous avons pris avec prudence, Gédéon et moi. Cette populace avide a juré ma mort ou ma ruine, et elle compte sur l'impunité avec raison...

— Oui, interrompit Sara, nous devons nous attendre à tous les malheurs...

Santa-Scala prit alors la parole, et expliqua ses plans à Gédéon et à Costantini; puis il ajouta :

— Il n'y a pas de temps à perdre ; cette attaque audacieuse prouve qu'on ne vous fera pas merci ; la maison bera prise d'assaut cette nuit. Il faut fuir au plus vite. iPendant que je vais chercher l'embarcation qui doit vous emmener à bord, que Sara et Debora barricadent la

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porte; Josué et Gédéon, noyez toutes les barques, afin qu'on ne puisse pas nous suivre, et chargez toutes vos annes ; en cas d'attaque - défendoz-vous pour gagner du temps et m'attendre. Conservez, en apparence, le calme ordinaire, pour ne pas laisser soupçonner votre fuite. Je vous quitte; mais soyez bien assurés que je^ demeure toujours avec vous, quoique absent. Une si grande iniquité ne s'accomplira pas devant une mer où flotte le pavillon génois.

Tous les visages étaient beaucoup moins tristes ; un rayon d'espoir les animait. La famille accompagna Santa- Scala jusqu'à la grande porte. Debora s'avança d'un pas leste pour le saluer avec sa gentillesse accoutumée.

— Ma fille, lui dit-il, vous me reverrez bientôt; en. vous le promettant à vous , qui êtes un ange , c'est comme si je le promettais à Dieu.

Quelques instants après, Santa-Scala montait à chevalet s'élançait au galop sur la route de Tunis. Il put remarquer que la plupart des forbans s'étaient éloignés ou cachés.

Les sages prescriptions de Santa-Scala furent néanmoins ponctuellement suivies, cette retraite des assaillants pouvant cacher une perfidie : toutes les armes furent chargées; Sara et Debora barricadèrent la grande porte, déjà solide, et faite de trois appliques de bois dur étançonnées de fer ; Josué et Gédéon descendirent à la petite baie et noyèrent toutes les barques qui se trouvaient amarrées aux troncs des tamaris.

Debora, quoique bien jeune encore, avait cette exquise percepHon de Tintelligence qui, jointe à une curiosité d'enfant, lui faisait tout deviner. Depuis assez longtemps elle avait cru reconnaître que cette baie renfermait un secret qui lui était soigneusement caché; cette fois ses. soupçons forent surt ut confirmés par le soin que Josué

LÀ JUIT8 AU YAtiGÂN. il

et Gédéon prenaient de s'assurer qa'ancim œil indiscret ne pouvait surprendre le mystère de leurs opérations. Debora se promit bien de ne point les perdre de vue^ tout &ï barricadani portes et fenêtres.

Josué s'étendit de toute sft longueur sur le sable^ et pion* géant son bras droit dans Teau^ il en retira une petite barque tout à fait submergée^ que lui et son fils remirent à flôt^ en la vidant avec de larges pelles de bois. Ce travail fait^ la barque fut retenue à un anneau par une amarre^ au moyen d'un nœud coulant tout prêt à se débire à la moindre pression de deux doigts. #

Debora n'avait jamais vu flotter c«tte petite barque^ qui paraissait de bonne et solide construction. C'était tout au plus suffisant pour faire une promenade très-courte et par une mer très-calme; deux personnes à peine auraient pu s'y asseoir, et pourtant les soins mystérieux qu'on donnait à ce frêle canot semblaient indiquer qu'on le destinait i une évasion^ dans un moment de péril.

Josué et son fils s'entretinrent quelques instants^ les bras croisés, devant le petit canot; mais Debora n'eut pas même la ressource d'établir^des conjectures sur les gestes des deux immobiles interlocuteurs.

Le soleil descendit sur l'horizon maritime; le crépuscule fut court; la nuit vint, et répandit dans le jardin et sur les murs de la maison des Costantini une tristesse que Debora n'avait jamais remarquée, elle qui toujours souriait au lever des premières étoiles, ces brillantes fleurs des nuits de l'Orient,

Gédéon fit, selon l'usage, sa visite du soir, accompagné des deux molosses qui rappelaient l'antique race des chiens de Laconie; les deux fidèles amis -passèrent devant les massifs de verdure sombre, les issues suspectes, les portes cadenassées, avec une nonishalance très-rassurante pour les maîtres de la maison. La nuit s'annonçait bien. Il n'y avait

la tA imm ATT TATIOUf.

aucune embûche â soupçonner ni i Tintérieur ni dans ]» voisinage.

Gédéon monta ensuite sur la plat^forme^ et prêta l'o* reille aux bruits du dehors. La campagne avait ses harmonies accoutumées^ où venaient se confondre par intervalles les murmures intermittents de la mer.

La famille se réunit pour le repas du soir autour d'une table dont la frugalité semblait exclure toute idée d'opu-^ lence. Une seule lampe éclairait cette scène domestique et mettait en relief, sur un fond sombre^ quelques profils orientaux^ comme on en voit sur les grandes toiles des noces de Gana ou des disciples d'Emmaûs.

Gédéon et Debora surtout étaient menreilleux à voir dans cette clarté obscure^ si chère au pinceau de Rem* brandt. Le jeune homme avait ce caractère de tète^ ces éclairs de regards inspirés^ cette vigoureuse exubérance de cheveux noirs^ qui rappellent l'apôtre de Tile de Pathmos^ tant de fois, peint par Raphaël. Debora^ quoique bien plus jeune que Gédéon , semblait être la traduction vivante de son frère ^ mais en opposant la grâce à la virilités

Debora, que le silence de cette veillée inquiétait beaucoup, se décida enfin à le rompre, en questionnant son père sur la pèche qu'il se proposait de faire le lendemain. Costantini s'efforça de sourire, et répondit d'une manière qui parut contenter Debora; mais au moment où celle-ci hasardait une seconde demande sur les barques de pèche , Gédéon étendit vivement son bras droit sur la gauche, et allongea Tautre vers la porte de la maison, ce qui suspendit l'entretien commencé par Debora et Costantini.

Tous les visages furent frappés d'immobilité; tous les yeux regardaient fixement Gédéon. Le silence de la nuit n'était troublé que par le léger bruit des petites vagues qui expiraient mollement sur le sable de la caranquç, et par

LA JUITE AU TATI6A]ff. 13

mie plainte sourde, confuse, intermittente,"' qui ne sortait pas d'un gosier humain.

Gédéon se leva , et au bruit de ses pieds, l'un des molosîjes montra sa large tète dans le cadre de la porte.

— Il y a quelque chose qui rôde autour de la maison^ ditJosué.

Gédéon secoua la tête en signe d'incrédulité; il s'approcha du chien, et le caressa comme pour l'interroger.

L'intelligent animal répondit par une aspiration gutturale et dolente, qui réveilla de son assoupissement son camarade, étendu la tète sur les pattes, à côté de Debora.

— - Quand Mitry dort, dit la jeune fille, Argus fait toujours sentinelle à la porte.

Argus jeta un regard oblique sur la jeune fille, comme 8^ eût reconnu la justesse de l'observation, et secouant ses poils fauves, par un mouvement convulsif, il s'approcha de Mitry, tendit ses oreilles, et enfonça ses narines dans l'air extérieur.

— Si c'était un chacal, dit Debora d'un ton calme, nos deux chiens ne seraient pas si inquiets.

— Et si c'était un lion, dit Gostantini, Blitry aurait déjà ouvert la porte où sont les fusils.

— Ce n'est rien peut-être, dit Sara.

— Ohl les chiens ne se trompent jamais 1 remarqua Gédéon.

— Surtout les nôtres, ajouta la jeune fille.

Et elle appela Mitry , qui vint à elle d'un pas grave, l'oreille basse et les yeux à demi fermés; lui, toujours pantelant de joie, lorsqu'il entendait retentir ce timbré d'or qui était la voix de sa jeune maîtresse.

Debora prit Ténorne tète de Mitry dans ses petites mains d'agate, et laissant flotter ses Doucles soyeuses sur des touffes de poils rudes, elle dit avec un ton enfantin :

— Est-ce un lion, Mitry î voyons, explique-toi claire-

14 Ï4 J^IVB AD VATICAN.

ment? Nous n'avons pas peur des lions^ nous. Nous avons deux bons chiens et beaucoup de fusils dans notre arse-^ nal... Tu ne veux pas me répondre? Tu me regardes avec des yeux tristes... Qu'est-ce que cela veut dire?...

Cependant Gédéon était monté sur la pîate-forme pour regarder dans la campagne aussi loin que les lueurs des étoiles le permettaient. Il ne vit rien; mais il entendit des bruits lointains qui n'appartenaient pas aux harmonies ordinaires de la nuit.

Il laissa passer quelques instants pour se recueillir et mieux écouter^ et bientôt le doute hb fut plus permis; des voix nombreuses et très-distinctes sortaient d'un bois de lentisques assez voisin de Thabitation^ et la clarté des étoiles fit resplendir Tacier des armes sur les crêtes arides qui bordaient les ravins.

Le jeune homme descendit^ et regarda Josué de cet air qui veut dire : Ce que nous avons prévu est arrivé! . Le père se leva^ montra le ciel à sa famille ccnnme un lieu de rendez-vous.

Gédéon dit :

— Nous pouvons encore être sauvés par la lâcheté de nos ennemis et par notre courage... Que les femmes restent ici; venez, mon père!...

— Les femmes vous suivront, dit Sara, d'un ton résolu. Debora prit la main de sa mère, et la serra énergique-

ment.

— Eh bien! suivez-moi tous, dit Gédéon. Puisque les femmes veulent en être. Dieu sera sans doute aussi avec nous! f,

n ouvrit la porte d'une salle basse, qui était comme Tarsenal de la maison, et prit deux carabines.

— Faites comme moi, mon père.

Sara et sa fiUe se chargèrent d'un faisceau d'armes et suivb«nt Gédéon sur la plate-forme.

LA. JUITE AU YâTIGÂN. 15

Josué restait hésitant : il regarda passer son fils , les deux femmes^ et ne se décida pas à s'armer; il jeta un regard de détresse vers la mer^ comme pour appeler le généreux protecteur de sa famille, et aperçut sa petite barque amarrée dans la baie. Il eut un tressaillement d'émotion, il poussa un soupir, et par un suprême efibrt, U 88 décida à prendre deux fusils de chasse, et à rejoindre sa femme et ses emants. ^

Du côté de la campagne> sur la plate-forme, un mur à hauteur d'appui pouvait servir d'épaulement en cas d'attaque. Josué donna l'exemple de la prudence en se faisant jffotéger par ce mur.

Les femmes regardaient du côté de la mer pour voir si le brick libérateur ne se montrait pas. A travers la brume de l'horizon maritime , on distinguait un point noir qui s'avançait avec lenteur, et qui, malgré sa forme confuse et indéterminée, pouvait bien être le navire attendu.

Sara désigna du doigt cette sombre lueur d'espérance 4jui se levait avec la brise...

Gédéon, qui avait fait ses préparatifs de défense, dit à safamille:

— Faisons notre devoir, si nous voulons que la Providence fasse le sien.

Les forbans s'étaient avancés jusqu'à la limite des arbres, et semblaient se concerter avant de hasarder leur attaque sur le terrain nu. Les arbres sont les boucliers naturels des peuples sauvages, et la prudence est la {)remièrede leurs vertus belliqueuses. Surprendre sans être vu, tuer sans exposer sa vie, c'est la tactique de la bête fauve et du forban des bois. Si ce plan, créé par leur instinct, échoue, oh! alors la prudence est mise en oubli; ils bravent héroïquement la mort, lorsqu'ils ne peuvent plus l'éviter. •

Les plus aventureux parmi les assaillants se tbrmèient

16 UL lUIYS AU TATIGAir.

en avanlrgarde, et vinrent se poster à très-peu de distance de la maison^ en se disséminant comme des tirailleurs.

Gédéon se pencha sur Poreille de son père et lui dit à Yoix basse :

~ Il ne faut pas les laisser approcher davantage.,* fea sur les quatre premiers I

Presque au même instant^ quatre coups de carabine retentirent dans la solitude^ et quatre hommes tombèrent morts.

Des hurlements aflTreux et une décharge générale de coups de fusil répondirent au feu de la plate-forme. Aussitôt les balles se croisèrent dans Pair avec des sifflements sinistres; la brise^ qui chassait la fumée du combat^ mettait à découvert le terrain^ en favorisant Padresse de Josué et de Gédéon^ qui n'égaraient pas une seule balle. Les deux femmes rechargeaient les armes avec une dextérité si prompte^ que le feu de la plate-forme ne se ralentissait pas^ et permettait aux assaillants de croire que la maison était gardée comme une citadelle.

Aussi la tactique des forbans Ait subitement changée; ils voulurent régulariser le siège ^ et s'établirent derrière des accidents de terrain, comme dans une tranchée^ pour détruire par un feu bien nourri le mur d'épaulement.

Les assiégés comprirent tout de suite les dangers que ce nouveau plan apportait avec loi. Il était évident que si le frêle mur protecteur se fondait en poussière sous des décharges continues de mousqueterie^ restés à découvert sur la plate-forme j toute chance de salut leur était enlevée; en Tabandonnant^ ils laissaient à leurs ennemis toute liberté d'enfoncer ou d'incendier la porte extérieure et d'envahir la maison. Entre ces deux chances égalQioent fatales^ Gédéon ne balança pas.

-* S faut tous nous faire tuer ici ! dit-il,

tJL PJtfE A0 TATIGAll. 17

— Nous sommes montés dans cette intention, répondit Sara d'nn ton résolu.

A ce moment suprême^ des sons inarticulés^ mais tièsexpressifs pour d^« oreilles intelligentes^ montèrent du rivage à la plate-forme.

— C'est la voix de Mitry, dit Debora.

Gédéon et Josiié écoutèrent en arrêtant leurs doigts sur la détente de leurs carabines.

. — Hitry ne dit jamais rien d'inutile^ ajouta Debora.

Et tout de suite après^ on entendit très-distinctement le lirait régulier des rames sur la mer.

— C'est le canot du brick^ sans doute^ dit Josué^ c'est on aœi^ puisque Mitry n'aboie pas.

— Descendez avec Debora^ mon père , et laisses-nous id^ ma mère et moi, pdur contenir encore ces brigands avec nos carabines... Si c'est du secours > nous vous suivrons.

Josué et Debora descendirent vivement, et trouvèrent sur le seuil de la porte du jardin les deux molosses qui les attendaient avec des convulsions d'impatience , et qui s'élancèrent tout de suite vers la caranque, comme pour indiquer le chemin.

On eût dit que les deux animaux étaient dans la confidence du secours attendu, et que leurs narines subtiles, toujours tendues vers la mer pendant le combat, avaient flairé de loin Santa-Scala sur le canot de sauvetage.

— C'est bien son canot, c'est bien lui ! s'écria Debora. Je cours chercherma mèrel

Quatre vigoureux rameurs imprimaient au canot un élan des plus rapides. On distinguait déjà très-bien Santa-Scala, debout sur le banc de l'arrière, sa tunique blanche se détachant sur des cascades d'étincelles phosphoriques soulevées par les rames dans le sillage du canot.

Josué dénoua l'amarra de la petite barque qu'il avait

ttf LA JUITB AU TATICAlf. :

tapée la veille du fond de Teau, et sans perdre un instant^ comme si cette préoccupation eût été la seule importante, il amarra sa barque à l'arrière du canot^ dès que Santa- Seala parut sur le rivage* Cela fait^ Josaé serra les mains de son libérateur.

Mitry et Argus manifestaient leur joie^ ^mais sans se livrer à des démonstrations trop exagérées, de peur de troubler la solennité du moment.

Debora se dirigea rapidement du côté de la maison avec une inquiétude instincti ve^ et, pour se croire tout à fait heureuse, elle attendait d'être réunie à sa mère et à Gédéon.

Le pressentiment de la jeune fille n'était pas trompeur: bientôt elle vit Gédéon tenant sa mère dans ses bras. Le mur protecteur s'étant écroulé, Sara avait été atteinte en pleine poitrine ; le sang coulait sur la malheureuse femme, et son visage avait déjà la pâleur de la mort.

Des cris de désespoir éclatèrent; on ne songea plus à fuir, il fallait avant tout secourir l'héroïque mère, étancher le sang de la blessure, et la sauver si c'était encore possible. Sara fut portée sur une couche d'algues sèches, au bord de la mer, et Saata>Scala, qui avait la science et les ressources du marin, prodigua tout de suite à la pauvre femme les soins intelligents que son état demandait.

âara, soutenue par cette force morale qui est une seconde vie, reprit ses sens, et après avoir serré avec tendresse les mains de ses enfants et de son mari, elle leur dit d'une voix éteinte:

— Laissez-moi mourir ici, et sauvez-vous, les bandits vont arriver. •

Gédéon et Debora, tous deux à genoux à côté de leur mère, la couvraient de caresses et n'écoutaient plus rien.

Josué versait quelques larmes à la dérobée, sans perdre de vue les dangers de la situation; il regardait successivement, et presque à la fois, sa femme, ses enfants, sa petite

Lk lÙITE AU TÀTIGAN. <9

barque à la remorque, et trop faible pour prendre Tinitiative d*une résolution énergique, il croisait ses mains et tordait ses bras, en adressant des prières au ciel, dans la langue de ses aïeux. Santa-Scala prêtait une oreille inquiète aux bruits extérieurs qui devenaient alarmants et annonçaient que Tattaque avait changé de caractère^ en menaçant de plus près cette famille de proscrits.

La conjecture de Santa-Scala était fondée.

Les forbans suspendirent leur feu, en voyant s'éteindre la défense sur la plate-forme ; ils présumèrent que les munitions de combat manquaient aux assiégés, ou qu'ils avaient tous été tués sur la poussière de leur frêle rempart. Leur avant-garde s'élança au pas de course vers la maison, le reste de la bande suivit, comme une meute d'hyèneff qui vont dévaster un tombeau pour y trouver des cadavres. La porte extérieure, quoique solide' et fortement barricadée, s'écroula bientôt devant le choc des assaillants, et la maisonfut envahieaveccettefougue dévorante quedonnent l'espoir du pillage et l'incertitude de l'impunité.

Âimi lancés à la curée des trésors de l'Israélite, les forbans remarquèrent i peine que la maison était déserte; les torches de résine flamboyèrent pour éclairer des salles où tourbillonnaient, comme une ronde de démons, tous ces spectres noirs dont les mains, tordues en griffes, déchiraient, ravageaient, démolissaient, en cherchant ces immenses trésors enfouis par l'avarice des fils d'Israël.

Les trésors était absents. •

Cependant le péril devenait à chaque instant plus inévitable pour la famille juive, que l'agonie de Sara retenait à terre. Josué voyait luire l'incendie dans sa maison, et entendait les hurlements de tous les monstres de Ban», dont il n'était séparé que par une petite cour et un jardin ; ses yeux interrogeaient Santa-Scala, qui, tout en donnant ses soins à la pauvre femme mourante, paraissait absorbé

dans des réflexions profondes. Debora et son frère n'avaient pais quitté leurs places^ et tout ce qai se faisait autour d'eux ne semblait pas les intéresser. Le désespoir filial n'a point d'oreilles^ n'a point de voix.

A travers les vitres des fenêtres basses^ Joâué aperçut les forbans qui prenaient la direction du jardin^ et il devina leur projet : on n'avait pas trouvé une seule pièce d'or ou d'argent dans l'intérieur de la maison; cette indigence> à force d'être excessive^ était délatrice; il fallait chercher ailleurs un trésor qui venait d'être enlevé par d'avares propriétaires^ ou cachS dans le puits ou le creux des arbres du jardin^ selon l'usage des juifs orientaux^ dont l'insolence se révolte contre les déprédations^ .et trompent les déprédateurs avec un art infernal.

— Les voici! les voici! s'écria Josué en croisant ses mains sur ses cheveux^ signe de détresse des enfants d'Ammon*

Et il jeta un regard d'adieu à sa petite barque^ et le soupir qu'exhala sa poitrine ressemblait au dernier effort de l'âme qui s'en va.

Un cliquetis de vitres brisées se fit entendre dans la maison^ et une clarté infernale mit en relief sur la façade d'horribles têt^s noires qui regardaient la mer avec des yeux de tisons.

— Allons! mes enfants^ dit Santa-Scala qui venait d'achever le pansement de Sara, j'ai de grands devoirs à remplir^ et je suis seul juge de ce qu'il faut faire en un pareil moment... Il nous est impossible de gagner le large avant l'arrivée de ces bandits^ à moins qu'un de nous ne se dévoue quelques instants pour défendre le petit sentier qui conduit de la maison à la mrjr.

— Je le défendrai, et je les arrêterai, dit Gédéon, en armant les deux détentes de sa carabine.

-— Mon Dieu.! il va se faire tuer! s'écria Debora.

u nriTs AIT tATioAir« il

«— n faut sauver ma mère ! il faut te sauver^ toi^ ma panYie sœur! s'écria Gédéon; et Dieu sauvera ceux qu'il ajmel

—Noble enfant! dit Santa-Scala; oui^ imitez le dévouement d'Éléazar Machabée; défendez votre famille; résistez tant que vous aurez une balle dans la mam^ et puis lancez-vous à la mer pour nous rejoindre à la nage... Vous, Debora^ vite^ accouplez les deux chiens, attachez cette corde de remorc{ue à la chaîne de leurs colliers. Argus et Mitry, entraînés vers la chaloupe^ seront deux aides pour Gédéon.

En dounant ces ordres, Santa-Scala enlevait la pauvre femme juive, et ajoutait :

— Debora, suivez-nous.

Josué Costantini était déjà dans le canot, les yeux fixés sur sa petite barque mystérieuse. Quatre matelots d'élite se courbèrent car les rames; on gagna le large. Debora serrait d'une main la main glacée de sa mère, et de l'autre elle dévidait la longue corde qui devait remorquer Argus et Mitry.

Santa*Scala, debout sur l'arrière de la chaloupe, eut encore le temps de crier à Gédéon :

— Soyez prudent ; la prudence est le courage de l'intelligence; et quand votre famille sera hors de la portée des armes, jetez-vous à la mer.

— Sauvez ma mère et ma sœur 1 répondit Gédéon d'un ton lamentable.

Au même instant il monta sur un tertre de gazon qui dominait le petit chemin de la marine, et se mit en embuscade derrière un vieux et large tronc d'arbre tout effeuillé.

Les forbans pénétrèrent bienlAt dans la cour et le jardin, cherchant à tâtons, dans les ténèbres de la nuit et des massifs de verdure, le chemin qui conduisait à la mer,

SI U tijm A0 VATtGiJf.

Les deux premiers qui devançaient les autres d'une assez grande distance, et faisaient rolficed'éclaireurs, passèrent à quelques pas de Gédéon/et tombèrent morts sous ua double coup de carabine. La détonation et les deux cris d'agonie consternèrent la bande; les plus lâcbes prirent la fuite; quelques-uns n'osaient ni fuir ni avancer : deux des plus calmes et des plus intrépides avaient vu la maia et l'arme isolées d'un faible ^ méprisable ennemi; ils s'élancèrent sur Gédéon^ pour ne pas lui donner le temps de recharger son arme. •

Le jeune homme , agile et souple comme le serpent^ se glissa dans les hautes herbes et rampa jusqu'aux pieds de ses deux agresseurs; puis il bondit comme si la terre l'eût vomi tout d'un bloc, assomma le premier avec le bois ferré de sa carabine, lui arracha son poignard de la ceinture, et se servant du cadavre comme d'un bouclier, il enfonça la lame dans la poitrine d« son compagnon; un éclair n'aurait pas eu le temps de s'évanouir pendant que cette double victoire s'accomplissait.

Ai^us et Mitry, semblables à deux vétérans disciplinés qui gardent leur courage au repos tant que l'ordre du chef ne se fait pas entendre, étaient toujours immobiles et muets au bord de la mer.

— Nage! s'écria Gédéon en volant vers eux.

Les deux chiens qui, dans des temps meilleurs, avaient si souvent tressailli à ce signal d'amusement, si cher à Debora, se précipitèrent dans l'eau, nageant de front, " comme les deux serpents de Ténédos, tout fiers de sentir la main de Gédéon palpiter sur la chaîne de leurs colliers de cuivre. La famille fugitive était déjà bien loin. i.es forbans reprirent soudainement courage, et se groupant en masse compacte, ils firent irruption sur le bord de la mer. L'eau gardait encore les teintes phosphorescentes de .la pression des trois corps qui venaient de s'y engager, et

Là ItJlVB Air YAtlGAir. ^3

le sillage fraîchement oui^eit révélait^ m gré la nuit noire ^ la trace de Gédéou. Alors toutes les mains des bandits se tendirent vers le point mobile qui s'éloignait du rii^age; les carabines s'abattirent vers cette direction, et le feu recommença.

Penché sur la mer à l'arrière de la chaloupe, Santa- Scala^âu milieu du silence de ses compagnons, interrogeait la corde pour connaître les mouvements du fils de Gostantini; lorsqu'elle vint à se détendre, on cofnprit avec joie que Gédéon, Argus et Mitry s'étaient enfin mis à la nage, et Santa-Scala, ramenant, avec une adresse bien ménagée, la corde vers la chaloupe, servait merveilleusement les efforts des trois nageurs.

Par malheur les plus sûres combinaisons échouent devant un atome imprévu. Autour de Gédéon les balles pleuvaient, comme une grêle horizontale; les premières s'éteignirent en sitBiant dans la mer; mais à force de multiplier leurs feux sur le même point de tir, les bandits déjouèrent les prévisions de Santa-Scala, et deux balles ne s'égarèrent pas. L'une perça une oreille de Mitry, l'autre frappa Gédéon à la tempe...

L'intrépide nageur serra énergiquement avec ses mains la chadne de sauvetage; mais ce fut son dernier effort; ses doigts s'ouvrirent et glissèrent; la vie l'abandonna; une convulsion nerveuse courut sur tout son corps, il disparut sous les vagues, et ceux de la chaloupe entendirent un de ces cris lugubres, stridents, lamentables, que les chiens poussent, la nuit, devant les maisons où une lampe édaire un cadavj^*

t4 u lunn kv ykncàx.

Aa moment où Gédéon disparaissait sons les vagaes. Argus et Mitry poussèrent ce cri lugubre qui fut entendu de Tembarcation^ et secouant à Tunisson leurs tètes léo* niaes, ils brisèrent la corde de remorque; libres d'entraves^ i]s plongèrent^ et saisissant Gédéon par ses habits, entre deux eaux, ils le ramenèrent évanoui à la surface» avec Tagilité de deux terreneuviens experts en sauvetage. Santa-Scala devina cet incident fatal; il fit virer de bord : Tembarcation se dirigea vers Gédéon^ soutenu par les deux molosses^ et les rames volèrent pour hâter le secours.

Le succès couronna tous ces efibrts intelligents et combinés des animaux et des hommes; Gédéon^ qui avait la double énei^e du cœur et de la jeunesse, reprit ses sens dès qu'il fut à bord du brick.

— Mon enfant^ lui dit Santa-Scala^ croyez-en mon expérience ; les blessures à la tète^ quand elles ne tuent pas sur le coup, ne sont jamais dangereuses : ainsi rassurez-vous; j'ai dans l'idée que vous êtes réservé à de grands destins.

Costantini, Gédéon et Debora, échappés à tant de périls, trouvèrent sur le navire une hospitalité généreuse : mais trop de bonheur est toujours expié. Sara, la malheureuse mère, à peine déposée en lieu sûr, avait rendu le dernier soupir, et les yeux qui la pleurèrent, pleuraient aussi sur la maison dévastée, dont l'incendie éclairait le rivage africain.

Depuis les exilés dont parle Virgile» il y a toujours des

£1 lumr M TATMiir, 15

mallfeiireux qui regardent ia mer en pleurant*. La mefr ne semble avoir été faite que pour recevoir les larmes de la terre.

Un autre poète qui a parlé des larmes^ et quel poète n'eli apointparléladit:

Ellef «laoBitsenilei pelMtp Bt Mulent «fM 1m donleon,

Cest hmrriblement vrai. Par bonheur pour lliumanité, destinée à souffrir^ les maux extrêmes sont toujours sur le . cheioin qui conduit à la consolation.

Ainsi ne nous étonnons point de trouver^ dix jours aprèi cette catastrophe^ le jeune Gédéon assis sur une YoOe rou- \ée, i bord'dn brick, et s'entretenant avec Santa-Scala de choses étrangères à la lugubre histoire accomplie sur le littoral africain.

Les yeux de Gédéon sont secs, mais la pâleur nerveuse de sa figure iBinnonce que la doiQeur n'est pas éteinte àa fond de Tâme; toutefois, il semble se livrer, avec un plaisir contenu, aux distractions d'un entretien dont la gravité d'aUleurs est en harmonie avec son deuil si récent.

— Ne croyez pas, mon enfant, disait Santa-Scala, que je vous raconte mes aventures par désœuvrement de bord, ou autre motif puéril, i Texemple des voyageurs. Probablement vos destinées et les miennes se confondront un

. jour, et je tiens à être bien connu de vous...

— Il me semble, seigneur Santa-Scala, que vous aves assez fait déjà pour mériter toute notre confiance...

— Attendez, Gédéon; ce que j'ai fadt n'est rien; j'ai secouru ime famille malheureuse; tous les marins dni (kit la même chose avant moi; tous le feront aprâ moi* I^ chuité chrétienne se perpétuera dans la cœur. deB

* Poatum adtpeeUbanl flentei. (Vne., Mm.)

homines.dp mer. Au restq, cela est fort i^tu^çj r-n'eu ^soyoDspas trop orgueilleux. Une planche nous sépare de Tabime; nos pieds glissent toujourssur un écueil; un^ ^étincelle peut incendier chaquie nuit notre coquille;. un coup de loudré peut lâ briser, un ouragan peut Tenglour tir. C'est bien pour nous, hommes de iner,' que le lend^ main n'existe pas. Aiofs^DoUs arènvi^oœ^r de tenir toujours une bonne action toute prêté , pdiii^ Tofittr à Dieu, ep paraissant devant lui /à l'heure de la mort.

— Il me semble, seigneur Santa-Scala, dii Gédéori/ ^e TOUS diminuez Irop le mérite de ces bonnes actions; maïs

Je crois deviner votre pensée : vous prétendes adnsi àéUër de toute reconnaissance ceux que la charité oblige, en donnant à cette vçrlu un but intéressé, qui trouve ea récompense dans Vautre vie. Quanta moi, je n'accepte

' pas le bénéfice de cette délicatesse/ et' je vous s^rai reconnaissant Juscp'à la mort de ce que yojiis avez* fait pour nous. [ "\ , ". ' ; '^^^ , ' •••:•.■').

''. — Sôyez-môi dévoué, Gédéôn, c'est tout ice que je vôtls

* demande, pirisque Vous voulez absolument être mon débi- ''"teur." ' . " ". '' ' "' " ' .

— lia reconnaissance^ c'est le dévouement, dit le jeune ijomme,

' — A la bonne heure l je ne discuteraî pas surles môlrf.^.

"'Ëcoiitèz-moi, Gédéôn, car il est temps d'expliquer liién

^ àes choses. Je ne suis pas ce que je parais êti*e : j'ai embrassé rétaf ecclésiastique ; j'ai pris les quatre èrdrés mineurs â Jérusalem, et je recevrai l'ordination à^bènes ; je

. serai'prètrè, pour me servit d'un tetnie (ïue vous^cotfajrréndirez mieux.../' *' '

! — Comméntî fnferrompit Gédéôn, yc(us appartenez à

* r&iise chrétîeîuiè, et vous sauvez des j^^ ' ' '* ^ * —Gédéôn, poursuivit gànta-Scalal j'appartiens i

glise catholique, ce, qui pt plus différent que VQU| ne

croyez.., maïs je ne m appesantirai pas stir une dîstînctÎDûthéologique trop subtile pour vous* Ne disons que l^èsK' sentiel...

ff Je descends, par mes aïetix génois, de cet illustre navigateur Colomb, qui à donné un jeune frère à ce vieux' mondcjp et cette glorieuse filiation oblige Christophe Santa- Scala, ^otre ami, è consacrer son existence à d'autre# rudes travaux, qui seront les découvertes d'un mqndfl' moral, caché aux honunes jusqu'à ce jour par le yieusf océan de rerreur. "

' e A treize àns^ j'étais marin par obligation de fomillei Mou père, Christophe Santa-Scala venait de mourir; mi kbtv Memma était fort jeune ; je la confiai aux mains &i noblp marquis di Negro, et je lus visiter ce Nouveaû-Mondë iiêcoU vert par Tillustre Génois, mon aïeul.'

« Ypuls devez comprendre tout l'avantage d'une pareille "édilcation,reçue à bord d'un vaisseau, entré ces deux iri^ finis, le ciel et l'océan'. Mon corps et mon âme se sont .développés dans cette atmosphère puissante, fille du soleil et de la mer. Tout ce qu'on apprend au collège, je l'ai ignoré; tout ce que Dieu enseigne, je l'ai appris. ' '

« Un jotir, j'avais alors seize ans, notre vaisseau fit relâche à Jafiîa. Nous profitâmes de cette heureuse bccaiaiôn, quelques marins et moi, pour visiter .Jérusaifefh et tout le royalime dii peuple de Dieu. On est. iéùreux db fidre un pareil Voyage dans la fraîcheur sereine' dés ptié- 'mîères années, lorsque aucune erreur, aùcuie Taillerie, aucun tréjugé^ aucune science n'ont perverti ou éclairt apôtre raison, ;.',' ' . ,' ; '

* ' « Kn' foulant cette teir© de Jérusalem, aùjourà^tii muette comme une toitibe immense; j'assistai à lâ parieuse résurrection du monde biblique. J'entendis éclater autour de n/df tdu§ ces bruits sûbliùiés^l^di sbâtlès flUèhes de Moïse, les hymnes de David, les épithalames^S^)^^

ipon^ les lamentations de Jérémie^ c'est-à-dire toat ce que la pensée humaine a produit de plus grand, puisqu'elle était la pensée de Dieu.

« Je vis appandtre devant moi les ombres des juges d'Israël, les figures de Jonathas^ d'Ëléazar, de Judas Ma«cbal)ée, c'est-à-dire tout ce que l'héroïsme de la bataille % produit de plus émouvant, lorsque le soufSe divin poussait les hommes contre les légions de Nicanor, d'Héliodore oud^ Sennachérib.

« Je respirai cet air puissant de poésie qui a célébré toute la création, depuis la rose de Sarons jusqu'au sycomore du Jourdain, depuis le cèdre du Liban jusqu'à l'h j« gope, depuis le caillou du torrent de Cédron jusqu'à la cimeduThabor.

« Et, après, lorsque je descendis des hauteurs de ce monde Israélite qui avait tout chanté, tout dit, tout accompli, tout créé, ne laissant aux âges futurs que l'imitation froide, je rencontrai $à et là, dans mes voyages sur les continents et les archipels, les héritiers de ces merveilleux créateurs, mais proscrits, dispersés, esclaves^ et continuant, après quarante siècles, avec une obstination sublime, leurs fêtes traditionnelles > depuis lapâque de JPharaon jusqu'au festin d'Assuérus.

. c En voyant cela, une pitié profonde me saisit le cœur» et même à Taspect des vices de quelques-uns, abrutis par . quatre mille ans d'esclavage, je me dis :

a Non, cette injustice, déjà si longue, ne sera pas irrévo>*

cablel II appartient aux prêtres du Christ de donner leur

émancipation aux prêtres de Melchisédech; ce double sa*

: cerdoce doit être sacré pour tous, car il doit être étemel %

[ selon la parole du prophète-roi... »

* Tu m ueardos lu ftUrnam, ««eundiim 6rdiii^

à ces mots^-Santa-Scala^ ckMniaé par Témotion^ suspendit son récit, et Gédéon, qui avait donné toutes ses larmes i la mort de sa mère, prit la main de son protecteur et la serra énergiquement.

. An même instant, une tète charmante se leva sur l'échelle intérieure du pont, comme une étoile inconnue i l'horizon de la mer. C'était Debora qui cherchait son frère. Elle l'aperçut, et montant avec agilité les trois der« mers échelons 9 elle se révéla dans toute sa grâce et sa beauté de jeune fille. Son premier mouvement fut de s'ayanœr vers Gédéon; mais en le voyant si attentif auprès du iMrince Santa-Scala, elle craignit de commettre une 4ouhle indiscrétion et d'interrompre un entretien sérieux; laissant ordre que le spectacle de la mer l'avait subiteifamt saisie, Debora s'appuya sur le bois du navire et prit nne i)ose de contemplation en donnant une larme et un soavqûr i sa malheureuse mère.;«

Santa-Scala poursuivit ainsi :

. c Un autre jour, mon enfant, je sortais du Ghetto, à flonpie, et je remontais la Via diripetta, en songeant i ûBtte existence avilie que la chrétienté impose aux Israélites dans toutes les villes italiennes, et principalement dans la capitialei du monde romain. Mes yeux ne guidaient {dus mes pas; ja marchais au hasard, car toute place est bonneàcelmq|i}i pense. Donc, sans avoir un but déterminé, je traversai la Bourg-Neuf, et je me trouvai au pied de l'obélisque égyptien, entre les deux fontaines du Vatican.

c^Ropç^ chaque pierre parle et s'entretient avec le pijlerip. Mes, yeux, en se levant, rencontrèrent l'inscription latine gravée sur le stylobate du monument de Sésostris : le Christ règne, le Christ commande*... Ce sublime

îi •- . . .. »■ '• •

* CairistiM régnât, Ghriitoi imperat, Ghristat ab omni nulo populuQ siiiiia defendat.

36" jA'hm'h^xnm.''

cri dé Torgueil rornaiu semble sortir delabâsîlîqirô Ae^ vée a VapStre Pierre sqr les ruines du palais de Néron..; '^

« Ainsi, ce fut un pauvre pêcheur du lac de Tibériade,* un juif obscur^ qui partit le bâton à la main du fond èê là ÎPafestine, et vint seul étouffer dans son berceau 1*^domptable louve de Romulus f Et à quelque^ pas dé la ba^ sîlique de ce juif glorieux, de cet apôtre de Jérusalem, le# enfants d'Israël sont parqués comme un vîl troupeau dany de honteux carrefours, et portent, écrite sûr leur tête; tf note d'infamie qui les voue à la publique etécration ! *'

a Oui^ il y a dans cette anomalie Vivante quelque chose qui révolte Fesprit de justice et le sens moral des nation;^ ^ui se disent civilisées ! Oui, après cette longue inétiltéf faite à la sainteté du plus auguste des peuplejs^ an doit voir ^luire enfin Taurore de là toléra|i6e et lé soleil dé laf réparation! ' j

a Si les forbans du littoral africaiii, si les barbâtes é^ à l'ombre de Ja mort, veuleiit'être toujours,, pour les JuilBs, les héritiers de Cyrus et des '.satrapes de Babyldné^ il*n^ faut pas que nous, chrétiens, nous laissions couler sur fô tibre les mêmes, pleurs qui se mêlèrent à TEuphrate aui^ Jours des antiçùés captivités*. » ' '

, Il y a de myistérieuseà et invisibles étincelles (Jtii jaillissent d;'un cœur, |)o\ir ëmoivoir. une autre âme, coinmtf dçs effluves magnétiques. Lajepne Debora était placée^froif iojndé.Santa-Scalà pbûr eliteAdi'e ces dermères parole^ et pourtant tout son corps tressaillit, comme si tmàflanimé électrique Teût effleurée en sortant d^m foyer voisîftf^sa tête penchée sur la inér se redressa vivèmAft, èt:fe6ïi'^ sage fier et doux se tourna vers son Irèrê,' comiûe â 'éflô eiit entendu prononcer son nom. ' * '^ ' ^iicîiit

Les yeux de la jeune fille étaient fixes, et semblaient

* Super flamioa Babylonis stetimui et Ûeyimva.iPsahny "" ' ^•

ftHi&éif îÊte de ces ftiqulétiiaes subites qui viennent dSitf moiif vagtie que la réflexion nleiplique pas.

Sàrita^43GaIa^ ^)t un gé^e insensible^ désigna sa Jeune Steat i Gëdéon, et ftkissant là voix, 51 lui dit : ' ^

— BIfcn eiiftto/f Afeque vous visiterez' iios musées it*^ lîéûs, vous Irëirtierèz le typé du Visatge de V0ti*e sœur sui^ beaucoup dê'toïlés où le Sanzio a peint ses vierges matei^ îM\ks:'lA ^femîère féis (jae |ç vis Debôira, je fus frappa de cette resseiûl)lat<5é; elfe me rappela surtout une Hgurii &fe nMÔbiïè ^ Luca délia Rôbbia, ce peintre du iriâfljrc, a di^feè, 'et (pxé ious voyons encore aujourd'hui ftan^ Fabside de" $a&tâ-1*ar ja-'Novella 4e Floreùcé/près de'W Àa^i î!ë6 Tllîfcèllaî,' Voiis né sauriez croire à combien de réflexions gravei jfe' mè suis lî^ré, en partant de ceïtè simple observatiptf jaP^i^teV qni, du reste, né s*à¥)i)ltque pis i^tiléméiit'àVoirê jeutte sœur, mds peut se rèrt^TT^er encore avec plqp ou moins de bonheur sur les figures' dé ïnfèàliii!3'^tisfii*ié5|etiM'^fl^^^ (to peiit vdir, en lisant Fadmirable histoire de là Passion, qu*au mili(îu des soldats , aS'fibfurfSWix et de la populace, il n'y avaifque trois femmes juives'yûtlé fcalvaîre; trois setilernéni; et ces femmes pleuraient... Ne semble-t-il pas gué Dietfait Vonhjf '^^èbïni'^ni'èt le courage et la pitié défe femmes de 'Jfemsalëm; èA tîè^riiétuant chez' léuts descendantes letypfe âflôiibïe'^f JjMmitiï de k grâce et de la' beauté ?.Qaoi(iue yisâSrâiJbrë'sMeJ^de scepticisme cette théorie ne "puisse "fetikiîr i(né tf^s'sourirèç raàleutè, et sans y attacher môi- 'ïfi^etrôp d'ïmpo'rfanceV'je meplaî^alacMoîiflrô ah itiiîiëti '(fe ïW^>les rilôtife sérienx qui ont déterminé h iiioBlé'ttfi^èfa'iltféJe ihé suis imposée et que J^veux accomplir. ^ ' ' ^^

Pend^ntqù'e 'èè'àéon* i^ j^erààît en remèrciemeût^ énergiques,'^àta-èbàla' regardait le ciel avec in4aiétu(ii^;.erdit :

— Au moment où je vous patrie ainsi',* je Vois se Tëver

U-bas de^ Qu^es qui «'effilent en pointes aiguës et nous annoncent du mauvais temps pour demain... J'ai la faiblesse de vouloir tirer des phénomènes de Tair un augure favorable ou non^. Eh bien^ je crois que ces nuages m'an* n^cent aussi bien des otNstacles dans mon entr^rise. Cela ne mWraye point. £n ce moment je fiùs un double Toyage; je tiens en main deux gouvernails; mais ave< Faide de Di^u, malgré les obstacles du monde et la tem* pète de la mer^ j'arriverai à mes deux ports«

Santa-Scala salua Gédéon d'un geste affectueux^ et s'excusa de le quitter en lui montrant le lieutenant qui paraissait fort embarrassé dans ses manœuvres.

Debora courut légèrement à son f rère^ et s'asseyant sa; ses genoux^ elle lui â^ c^te demande :

— Oùallons*nous, Gédéon^ le sais-tut

•^ Où Dieu nous mène^ répondit le jauae homme en m<mtrant le cie)«

— Ce n'est pas ce que vient de me dire notre pareil ajouta la jeune fille.

*— . Et que t'a dit notre pare, ma bonne sœurt

— Il m'a dit que nous allons à Rome.

— C'est impossible, Debora.

— Très-impossible, Gédéon; et voici pourquoi... Je viens de parler à une jeune demoiselle de mon âge,., tu sais... la fille de cet Anglais qui est embarqué ayeo nous. Sa famille se rend à Rome, en passant par Gènes; et la petite demoiselle m'ia dit qu'il fallait être tiès-riche pour faire ce voyage. Les pauvre juifs, comme nous, y menèrent de faim; on leur met ime cocarde jaune sur le chaj^eau, et on les emprispnfie dai^ un mauvais, quartier,, d'où

ils ne peuvent jamais sortir.

— Cela n'est que trop vrai^ ma bonne sœur.

. — Alors, tu vois bien que mon père m'a trompée.

— Sans doute, Debora. ,

Uionn iir timuu M

— La petite Anglaise^ qui m'aime beaucoup, parte que je parle anglais aussi bien qu'elle, m'a dit que Rome étaîl mie ville superbe, et elle m'a fait promettre d'aller la Toir à son palais... Ils ont un palais, eux !.. Ah I que j6 iroodrais être riche, avoir un pafaûfil habiter Rome!.»

«^ Et pourquoi, ma sœurî

— Tu le demandes, Gédéou ?.. Eh bien! je ne dirais à personne qne je suis juive, et je viendrait an secours de -tous ces pauvres jui£}, nos frères, qui sont prisomûen aa «hetto.

— Voilà de bons sentiments, Debora... tu mérites d'ètra très^riche... tu le seras peut^treun jour...

'^Ouî, Gëdéon... mais on dit que c'est si dilBoile de devenir très-riche, quand on ne Test pasun paa... el je crois que nous n'avons rien, nous*., mais abeoluHaenl HéH... n'est^^e pas, Gédéon?

Debora mettait dans son aec«il et son regard une finesse ^^^ème> en adressant cette demande i son firère«..

Gédéon parut embarrassé et balbutia qoeh^es uiûls sans suite. La jeune fille ne se paya pas d'une réponse si nébuleuse, et elle insista.

— Ma bonne sœur, dit Gédéon, à ton âge, on ne doit pas penser à des choses trop sérieuses... As-tu souhaité U bonjour à notre père ce muM?

— Tu ne veux pas me répondre! dit Debora, en donnant un léger coup sur l*é)^«Mp fie son frère. Oui, j'ai embrassé mon père en me levant.

u^fitioà ost^il! jene le vitts pas^sdr topent, i.MAA Ttt demandes où il est!.. Est4)s qu'il change de place, luit*. Il est toujours là-bas, couché sur la poupe, jdfecllitrtiret Argtts> et il ne perd pas de vue sa petite faàique, [Comme si elle ccmtenait un trésor. , -.' iDebora knca un regard pénétrasut, et ^outa en can^ . «tf* is.ses deux naisui les cheveiui de Gédéw ;

. — DîsibwtTèœ, esl^ce ^l'il y aurai* un tréio? dans teette barquefu féi dans. Pid^e que je ne me trompe pa^ ; y'i -3- Veiix4o done tti taire, enfant! si quelqu'un ieasir etènd&it? ..:

--^Obî })leis<Hiae tie peut m'eol^dre; j'ai parlé ixop bas... et puis^ quel danger f a-i-il, si le trésor nf existe ijpait' •:••:••-■■•". ••■'•..,

«^ Debota! mm. ange, ta es un petit démon. Tu as des iy^ux <pi» pnsnneiit nos seorets au fond de Tàmev Écouta tu seras riche, et très-riche, un jour; ne medemaQCbiiîw tdéplasi: ... . . /

Un mouvement subit qui sa fit remarque]; parmi kfi 'iommes ée Iféquipage et dai» la ma^Q^uvco du navire, ' attira l^at^enlien des passagers et suspendit taute<Kmy^ Jsatioiamseuse. Qostaatini, couché sut la poupe, s^ ievaat brusquement, poussa un crirde détressej en regardant ipi Mbsiqil&àlâ'temovque; nsi grincement sourd retentit aous la quille^ et le hricà s'amiéta, comme si d1a?iâib}ea0iaias ' Vsassent^fetesiu captif au mUiea de la msXi

Ici le natoateor lusse échapper atee phisirroecasion ^bef êfxnâre iea asig^sses.d'iui nanre qiû ae débat omtre t'kÉ!f'gri#esteiiaèésd'unécàëiL * î .. ' 8ii^ la Méditerranée > grand èheminc ii<}ui#e 6Si>tnt

de vaisseaux se cttâs^it, hn briok éoboué qui ne scoaiUe ^'pàâ tout dé suite a des ohancëS' d'être sieiooura. L»!ma-

nœuvre ;d«(^)KiimpeB kittai^ftcfhsiMfa^séetiieQÉi ttea

yoif>ff^, et donna le temjp&A une fr^ate hol^ndaiiie d'aeooster le Mcken détresse, et dexâçiieillir à son boi^ équipage et p§u5aa<^w, . ' ^ . ^

Cette fois, Josué Gostantim ne laissa pas sa petite baïqi]^ Jettera la remorque; elle fut. hissée à bord de la frégate,, . confiée 4'uu air mystérieiux à la garde des deijx inJelligeats molosse^^qui JSreat semblant de Taccepter çopme lit 4e .repos, et ne la qpittèreiaplu^^ du oioias tous les ^ejxs, àjia fois. La barque afait toujours un .gardie|i qui feigpait de dormir^ pendant que l'autre dopniait^éeU^qiântimpai pUi3lQin^ /

]Le ^sifipmid Yaa-Ri^ter jcouimandait la frégate arriy^ ^4Jij,p]^p(;»^iP'ié1aitu^ hqnmxe jeune^ vigoi^reux, d'uqe taille haute, mais courbée; ses cheTOUf f^jxrti^ avaient i'édat j^Jl'orKi^^ 7^^ ^^ couleur.de la mer prAg<^use^jSon yisagela teinte du bronze rou^ au feu. (i\xdîai il marchait, 'sesipaules avaient ce balancement habituel que donnent 4UX in'^rini; Iç.roulip et le tangage^ Van-Ritter marchait comme un vaisseau/ Sa voix, élevée de bonne heure au diapason des teinpètès, gàrdail encore, dans la conversation, un timbre strident, n^odifié par l'usage du mondé. Ses pianières pa^cinaiçintde deux écoles bien distinctes, sans apparijenir à 1 une ^'elles : ce n'était plus le marin brusque et rude de la marine de ftuyter;.ce^ n'était pss encore le maria gc^nljlhon^me des brillants états-majors de 'Portsmputh et de foulon. Au reste, homme de nier dang toute l'acception physiologique du mot; aimaul son bord comme uqi bopgeois^ sa maison, et regardant la terra comme une surface inerte> muette, stupide^ indigne de sop ^ied,ou de 5on re^^rd,

Sank-Scala venait de déployer uuecarte surle çabesfaQ, et cherchait le^point n^oir qui devait nwquer l'écueil où

— Vous ne trouverez rien, lui dit Vaû;ftUt€^,.rieft.d^

'36 UL lunrs At YÀTitfAirî

; tout. Mol, j'ai des cartes marines à bord, parce gue Tarnîraiité me les donne; mais je ne m'en sers jamais pour ces cfaoses-là. D'ailleurs, j'ai un système. H y a de petites liés comme Santorin, les Cameni, et une autre encore du golfe de Naples, qui ont poussé dans une nuit, comiàe des champignons; tout le monde sait cela dans la marine. Fort heii* reusement 6es lies, en poussant ainsi, ont dépassé de la 'tète' la surface de l'eau et né sont plus dangereuses puis* quelles se font voir; mais, à coup sûr, il y a d'autres îles, hméèes par des volcans sous-marins avec une impulsion plus faible, et celles-là ne montent pas si haut; elles s'à^* rètent au-dessous du niveau de la mer et forment un de ces écueils que le brick a touché et que les éartés marines ne signalent pas.

' Santa-Scalane parut pastrès-convaincupar ceftedémonDtration géologique, mais il ât un geste poli d'a^ntiment. , — Nous étions dans les mêmes eaux, poursuivît Van- 'Ritter, et en passant les premiers, vous m^avez peut-être épargné un sinistre. Ainsi, ne me remerciez pas; c'est moi qui suis l'obligé; vous m'avez signalé recueil bien mieux 'qu'une carte marine. *

' Yan-Ritter accompagna ces' derniers mots d'un éclat de gaieté formidable, qui n'excita qu'un sourire timide sur Ifi visage de Santa-Scala.

' ---Autre bonheur! s'écria Van-Rit]ter; vous alliez à iGênes, et je vais à Gêties, moi aussi, "^^us ne me dérangez donc pas. Je vous débarque ce soir, avec mon canot, devant la fontaine Saint-Christophe, et je vous invité à diner chez mon ami, le marquis di Negro.

A ce nom, Santa-Scala fit un mouvement de joie„ et 'i^érraut la main du Hollandais :

— Vous connaissez diNegrors'écria-t-il. [

— Parbleu ! puisque je vous invite à diner chai M^ il ftiut que je le tonnaisse beaucoup.

LA JUIVE àC TATTCAK^ W

— Mais^ capitaine Van-Ritter, c'est aussi un de mes meilleurs amis. *

— Eli bien ! alors, nous nousinvitonstousdeux chezlui!.. Dfaut vous dire, seigneur Santa-Scala, que dans toutes les villes où il y a un port, j'ai un ami.

— C'est beaucoup, caj»taine Van-Ritter.

— Je m'en contente, poursuivit Van-Ritter. Quand je fais voile pour un port, je ne songe qu'à mon ami ; quand je débarque, je ne vois et ne visite que cet ami. Seulement^ avant de me choisir cet ami unique, je tiens essentielle* ment à connaître la physionomie de la maison qu'il ha* bite. En réalité, j'aime d'abord la maison, et après l'ami^ m cela me convient. Il y a des ports de mer où je n'aime que la maison. Vous allez me comprendre tout à fait. A Gènes, par exemple, si des hommes comme Pylade, Harmodius^, Anstogiton, Jonathas, tous modèles d amitié, avaient une maison dans l'étroite via San-Luca^ ou devant la: petite église San-Ciro, ou dans le noir voisinage dei Stanchi, jamais je ne prendrais un de ces hommes pour ami. Us auraient beau me vanter leur réputation, je les tiendrais toujours à distance comme d'odieux ennemis.

— Ceci mérite une explication, remarqua Santa-Scala en souriant. •

— Je vais vous la donner, poursuivit Van-Ritter. A Gènes, à Livourne, à Civita-Vecchia, à Naples, j'ai quatre amis. Di Negro a une villa délicieuse suspendue sur le golfe de Ligurie; Pancaldi, de Livourne, habite une mai* son, à Montereno, au-dessus la mer; à Givila-Vecchia, mon ami commande la citadelle de Michel-Ange, qui forme une presqu'île; à Naples, j'ai Barbaja qui me reçoit au flanc du

• Pausilippe. De cette manière, je crois toujours être à bord d'un vaisseau; je vois toujours la mer; je suis toujours perché sur un mât ; j'entends toujours le bruit des vagues et je ne suis jamais étranglé par le carcan d'une rue, moi

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