‹ La Juive au VaticanChapitre 2 sur 14 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

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qui ai besoin de quatre horizons maritimes pour tespirer à Taise, ainsi que cet oiseau de Tocéan Indien qui s'appelle frégate, comme mon navire.

— A la bonne heure ! dit Santa-Scala; j'avais besoin de cette explication pour comprendre le choix de vos amitiés.

— Maintenant, poursuivit Van-Ritter, vous me connaissez; vous m'avez même toujours, connu, et vous devez tout de suite me croire un honnête homme, car il n'j a de mauvais cœurs que dans les villes, parce que Tair y est toujours si corrompu qu'il pervertit ceux qui le respirent. Nous n'avons pas à craindre cela, nous, étemels habitants de la mer.

— Vous me parlez avec tant de franchise, dit Santa- Scala, que je suis enhardi à vous adresser encore une question assez indiscrète.

— Adressez, adressez toujours; n'ayez pas peur.

— Avez-vous jamais eu à remplir quelques-uns de ces devoirs de famille, de ces obligations domestiques... qui?..

— N'allez pas plus loin, interrompit Van-Elitter brusquement, je sais ce que vous voulez dire... Vous voulez savoir, par exemple, si je suis marié, ou si j'ai couru le risque de l'être, lorsque mon pied a efCLeuré, comme l'aile du goëland, cette terre où l'on se marie... Eh bien! parole d'honneur ! je n'ai jamais songé à prendre femme. On dirait que j'ai épousé la mer, comme le doge de Venise, et que je recule devant une infidélité. Seigneur Santa-Scala, j'arrive à mes trente-huit ans, quoique la couche de soleil tropical que j'ai sur les joues me fasse paraître plus vieux; si j'échappe quelques années encore aux filets du mariage, à la voix des sirènes, aux hameçons des pères trop chargés de filles, je suis sauvé jusqu'à la fin de mes jours, et je • meurs garçon, comme doit vivre et mourir un vrai marin.

'Je comprends très-bien cette mâle résolution, moi, dit Santa-Scala, puisque j'embrasse un état qui m'éloigne

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du monde et me détache aussi de la terre pour toujours. — De la terre/ s'écria Van-Ritter, le mot est bien trouvé. En vous faisant prêtre, vous ne cessez pas d'être maria* Votre première profession vous conduisait à la seconde. Et puis, seigneur Santa-Scala, s'il faut tout dire, parce qu'en mer on dit tout..., je vous avoue que j'ai quelquefois songé à me marier; mais une réflexion mêlée de peur m'a retenu. Un marin qui prend femme et la laisse le lendemain, à moitié veuve, pour aller voir Java, Ceylan, Pondichéry, ressemble à l'avare qui abandonne un trésor sur le rivage, au milieu d'une troupe de gens ruinés.... fl y a tant d'exemples de ces avares dans l'histoire de la marine européenne.... Moi-même qui vous parle.... Soyer tranquille, je ne citerai aucun nom. D'ailleurs la scène se passe à Chandernagor... J'avais vingt ans... Un bon capitaine venait d'épouser la allé du consul de... la fille d'un consul... Ordre arrive de la Compagnie des Indes d'appa-^ reiller. Ce bon capitaine part le quinzième jour de sa lune de miel... au troisième quartier. Je vous ai dit que j'avais vingt ans... J'étais en station à Chandernagor, et je dinais deuxfoisparsemaiuechezleconsul...Unjour...Pardon,seL gneur Santa-Scala, je comprends votre signe, je n'irai pas plus loin. Je vous dirai le reste, quelque jour, en confession.

— D'ailleurs, capitaine Van-Ritter, dit Santa-Scala d'une voix pleiae de douceur, vous ne pouvez rien m'apprendre de nouveau en ce genre. Ainsi, je ne fais aucune violence à mes scrupules, en refusant la fin de votre histoire de Chandernagor.

— Eh bien! j'ose affirmer que vous êtes dans l'erreur, dit Van-Ritter; je puis vous apprendre quelque chose de nouveau.

— Alors, je me résigne & écouter.

— Seigneur Santa-Scala, il y avait au fond de mon hin* toiie une haute moralité.

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— Voyons la moralité, capitaine.

— La voici... A Tâge àe vingt ans, dans ma station de Chanderaagor, j'ai fait une faute...

— Un crime, vous voulez dire. . .

— Va pour un crime, la moralité n'en vaudra que mieux... Ëh bien! si je venais à me marier, je regarderais comme une chose juste de rencontrer dans quelque station namdshipman de vingt ans, qui...

— Je comprends, je comprends très-bîen,dit Santa-Scala.

— Et c'est pour ne pas m'exposer à cette juste expiation que je m'acharne dans un célibat perpétuel.

— Capitaine Van-Ritter, dit Santa-Scala en souriant, on a bien raison de dire qu'il ne faut qu'une heure pour connaître un marin. Dans cette franchise et cette expan-i sion de l'état, le caractère se livre et se révèle tout de suite. Acceptez donc mon estime, capitaine Van-Ritter; vous l'avez conquise en un moment.

— Malgré mon équipée de Ghandernagorî dit le capitaine en serrant la main de Santa-Scala.

— Oh ! capitaine, l'océan lave tous les vieux péchés de Ghandernagor.

— Il paraît même, seigneur Santa-Scala, que Dieu a oublié ma faute...

— Dieu n'oublie rien, interrompit gravement le pieux marin; il pardonne.

— Soit, continua le capitaine ; je ne suis pas théologien comme vous. Il paraît donc que je suis pardonné, car il ne m'arrive que des choses heureuses... depuis vingt ans... Ainsi, pour ne vous citer qu'un exemple du moment, je voulais arriver à Gênes ce soir; hier nous avions un vent de terre, ce matin le vent a sauté au nord; nous filons douze nœuds, et nous arriverons ce soir,

• /an-Ritter quitta Santa-Scala pour donner des ordres et hâter ses préparatifs de débarquement.

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Santa-Scala fit quelques pas sur le pont pour chercher Gédéon et Debora ; mais il présuma que toute la famille se livrait en ce moment à un repos dont elle avait bien besoin.

Gènes est une ville qu'on découvre de fort loin en mer. On voit d'abord sur un horizon vaporeux des montagnes gwsâtres qui ressemblent à des nuages immobiles. Après, une multitude de points blancs et lumineux jaillissent sur ces masses confuses; insensiblement les objets grandissent et révèlent des formes distinctes. Chaque élan du navire met en relief une de ces richesses monumentales qui sont les meubles d'une ville opulente. On voit d'abord le phare gigantesque, qui, la nuit venue, ajoute une étoile au ciel ; ensuite le dôme de l'église de Carignan, les hauts jardins et les colonnades blanches du palais Doria, les clochers de l'Annonciade et de San-Laurenzo, les grandes lignes anguleuses des citadelles; la villa Pallavicini, la villa Spinoletta, la villa Duiuzzo, suspendues aux flancs des rochers, comme les jardins babyloniens, avec les palmes, les aioès et les corbeilles de fleurs.

La frégate de Van-Ritter volait de toutes ses voiles ayec des frissonnements d'harmonie aérienne, comme si elle avait eu des yeux et une âme pour jouir de ce tableau. Santa-Scala, debout sur la proue, venait de déposer son bréviaire, après matines et Imdes, et muni d'une lunette ^'approche, il cherchait de loin, et à tâtons, quelque chose sur le flanc des Apennins génois.

Van-Ritter s'avança et lui frappant sur l'épaule :

— J'ai déjà découvert ce que vous cherchez , lui dit-il en riant. Tenez, voici une lunette excellente; essayez-la, vous verrez la villa di Negro comme si vous la teniez au bout de vos doigts. «

Santa-Scala prit la lunette , et plaçant l'œil droit sur la petite lentille, il fît tout à coup un mouvement de joie qu'il comprima.

*î LA JtJlVB AU VATICAJf.

— Eh bien ! ajouta Van-Rilter, vous Tavez reconnu dm premier coup ce bon marquis di Negro? aue dites-vous de la surprise que je vous ai faite ?

— Oh ! charmante surprise ! dit Santa-Scala toujours en regardant.

— Il est assis entre deux magnolias^ et il regarde la frégate... Tl est tout seul.... du moins II était seul quand je le tenais au bout de ma lunette... Est-il toujours seul, seigneur Santa-Scalaî

— Mais... oui... je crois... attendez...

' Santa-Scala écarta la lunette et essuya furtivement quelques larmes qui coulaient sur le verre.

— Ah ! voilà de l'émotion! dit Van-Ritter ; cela me fait plaisir... Il parait que vous aimez ce bon marquis di Negro comme il mérite d'être aimé... Quant à moi, je pleure avec difficulté... je pleure intérieurement, comme les marins. .. Je parlerai de votre émotion à di Negro, ce soir : quel plaisir cela va lui faire!., est-il toujours seul?..

— Oui.

— Il est bien rare qu'il soit seul, à sa villa, poursuivit Van-Ritter; di Negro a tant d'amis et surtout tant de parasites! Mais, mon cher seigneur Santa-Scala, vous gardez donc tout le plaisir pour vous ! Laissez-moi donner un dernier coup d'œil à notre ami, avec ma lunette, et après, je vais à mes affaires, et je vous la cède jusqu'à la Darce.

Santa-Scala obéit, mai§ avec une mauvaise grâce trèsévidente.

— L'égoïste! dit Van-Ritter en prenant la lunette; et, après avoir regardé avec attention, il ajouta : non, certes, il n'est plus seul.... il y a une femme à côté de lui... Ah! seigneur abbé, ceci est suspect... On ne versait pas des larmes pour le marquis dLNegro... Il y a quelque aventure de Ghandernagor là-dessous... Heureusement, Dieu pardonne... et moi aussi... Ah ! voilà un rayon

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de soleil qui m'a bien servi; il a donné en plein «ur la figure de la femme .. elle est très-jeune... et même trè»belle... Diable! je crois bien qu'on pleure en revoyant... — Arrêtez-vous là, dit Santa-Scala, au comble de Témotion, cette femme est ma sœur.

Van-Ritter laissa tomber la lunette, et serra la main de Santa-Scala, comme pour s'excuser.

— Avez- vous une sœur, vous, capitaine? demanda Santa-Scala, d'une voix qui trahissait des larmes intérieures.

— Moi, je n'ai rien, ni sœur, ni frère. Je compose tout seul ma famille; dans notre état, les parents gênent beaucoup.

— Alors, capitaine, vous ne sauriez comprendre tout c^ qu'il y a de doux et d'exquis dans ce nom de sœur, qu'un homme peut donner chastement à une femme... Aujourd'hui, l'amertume se mêle au bonheur de jion retour... Ma sœur Merama est le seul lien qui m'attachait au monde, et il me sera bien difficile de le briser...

— A moins, dît Van-Ritter, que pendant votre si longue absence votre sœur ne se soit mariée...

— C'est impossible, capitaine.

— Oh ! impossible, dit le capitaine avec un geste d'incrédulité; je connais la villetta du marquis di Negro ; on y fait de la musique jour et nuit; on y danse en toute saison; on y chante toutes les cavatines et tous les duos amoureux de l'Italie; c'est une provocation perpétuelle au mariage. Et puis le marquis aime assez qu'on se marie chez lui, et il ne néglige rien pour ne pas laisser mourir i Gênes un nom illustre sans héritier. Le marquis di Negro a marié la moitié de la noblesse de Gênes, par le moyen

• des duos de Rossiiy. Si mademoiselle Memma, votre sœur, a résisté à toutes ces provocations, je la tiens pour femme forte, et je m'inclinerai devant elle avec respect.

4* LA JUIVE AU VATlGAlf.

— ' Ohl TOUS pouvez vous préparer à vous incliner, dit en souriant Santa-Scala; je connais ma sœur : elle a été élevée dans une grande soumission envers son frère; elle ne recevra un mari que de ma main et de ma volonté.

— Au reste, c'est possible, dit Van-Ritter, vous la connaissez mieux que moi.

— J'avoue pourtant, continua Santa-Scala, que je verrais avec plaisir aujourd'hui un établissement honorable dans ma famille, et que je quitterais le monde sans regret aucun, si ma sœur trouvait après moi un protecteur na^ turel dans un mari, mais un mari comme je le désire pour Memma.

— On peut le trouver en cherchant bien , dit le capitaine.

Et montrant à Santa-Scala un canot qui s'approchait de la frégate, il ajouta :

— Voilà les gens de la douane ou de la santé publique qui viennent nous prendre à Tabordage. Vive la pleine mer ! ou n'y rencontre jamais ces hommes-là. Quand nous liW^hous la terre, l'esclavage commence, et nous pouvons dire adieu à la liberté.

— Je suis sûr, dit Santa-Scala en souriant, que vos matelots ne seraient pas de votre avis.

— Ah! je ne parle que pour les capitaines, répondit yan-Ritter.

La frégate se rapprochait sensiblement du port, et déjà l'on pouvait distinguer les aigles essorons de marbre qui couronnent le grand bassin du jardin Doria.

Wm ▼lllett* dl Métro.

La villettadi Negro est rhôtellerie aérienne et embaumée de tous les artistes qui visitent ce musée italien de marbre et de couleurs que toutes les puissantes mains de Tart ont suspendu aux flancs des Apennins.

Ce jour, comme tous les autres jours, il y avait fête chez le marquis di Negro; tous les peintres, les sculpteurs, les architectes, descendus aux auberges de la Croce di Malta et de Michel, avaient été invités à la villa hospitalière , et à rheure tiède du soleil couchant, cette caravane de convives montait Tescalier de granit, à pente douce, qui conduit aux jardins aériens du noble poëte di Negro • riche et poëte, deux admirables qualités qui ont le tort de s^exclurç Tune Tautre, hélas! trop souvent !

Deux jeunes gens, arrivés les premiers à la villetta di Negro, protitaient de la liberté de la campagne, et avant de se faire introduire, ils se promenaient sous une longue treille de pampres et de fleurs, en causant avec cette fami. Karité que donne en voyage une connaissance vieille de quinze jours*

L^un est Paul Gréant, peintre français, un jeune Parisien, sans fatuité, sans prétention, sans turbulence, agréable et spirituel à son insu, né de bons bourgeois qui, n'ayant jam.iis souffert dans leur existence routijiière n'avaient introduit aucun levain d'aigreur dans le carad tère de leiir fils. Le père Gréant jouissait à Paris d'une assez belle fortune gagnée dans le commerce des papiers

peints; sa manufacture^ rue Basfroid, qui alimentait deux cents ouvriers du faubourg Saint-Antome, était une des plus actives et des plus renommées pour la beauté de ses dessins. Le contact du jeune Paul avec d'habiles artistes avait sans doute déterminé sa vocation.

Paul Gréant faisait le voyage d'Italie pour compléter «on éducation, comme un ouvrier fait son tour de France; rélude de la peinture était pour lui un amusement et non un but de profession : destiné à la richesse et aux ennuis qu'elle donne à ceux qui ne sont que riches, il s'estimait heureux d'avoir cette organisation d'artiste qui procure tant de jouissances et occupe si noblement les loisirs. Paul Gréant avait toute la fraîcheur radieuse de ses vingt, cinq ans, un maintien aisé, des manières élégantes et simples, un visage charmant, des yeux noirs pleins de douceur, un regard sympathique, un sourire toujours empreint d'une lumineuse sérénité.

Son interlocuteur appartenait à un genre bien opposé; il se nommait le comte (Talormr, et se donnait Zante pour pays natal; deux choses douteuses, m» s fort diificiles à contrôler. C'était un jeune homme de trente ans, doué de ces qualités physiques assez communes chez les races méridionales; un brun superbe, à face énergique et colorée, tout hérissé de favoris, de barbe et de cheveux noirs; ayant les apparences de la vigueur et les réalités de la faiblesse; sorte d'hercule essoufflé, mensonge vivant.

Talormi, encore imberbe, avait exercé la profession de prestidigitateur su; les places publiques de Venise, de Rome, de Cadix et de Palerme; élève de Bosco, il avait au moins égalé son maître. Son éblouissante faconde , entremêlée de^itations de Métastase et de ritournelles dé^avatines, ne pouvait être comparée qu'à l'agilité merveilleuse de sa baguette et de ses doigts. L'oreille et les yeux des spectateurs étaient étourdis et fascinés par ce luxe de

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paroles, ces évolutions de gobelets, ces grêles de muscades, ces gammes de tenore sfogato, ces frétillements d'arlequin, ces pirouettes d'escamoteur. Le succès du jeune Talormi allait toujours croissant. Un tireur d'horoscope hi dit à Rome, sur la piazza Madama : « Tu Bosco tarail » Ces exercices développèrent la constitution de Talormi; le frêle et pâle prestidigitateur, chaque jour secoué par la gymnastique d'un métier brûlant, devint un homme colossal et tel que nous venons de le dépeindre. Alors, une idée de génie éclata dans sa tête :

— Je veux, se dit-il, continuer mon métier sous une autre forme, et j'aurai de grands avantages sur mes concurrents. Entrons dans la carrière diplomatique. Je ferai les mêmes tours sur une vaste échelle. Les hommes sont des muscades qu'un doigt habile fait mouvoir) il ne s'agit que de bien garnir la gibecière diplomatique, de jeter des paroles aux oreilles et de la poudre aux yeux.

Un pareil homme est fort dangereux, lorsqu'il descend sur l'arène de la chancellerie, avec de» tels avantages; il ferait disparaître Mettemich, Talleyrand et Palmerston, sous les évolutions de trois coups de gobelet.

Nous conndtrons encore mieux Talormi^n vivant auprès de lui.

— Nous sommes arrivés à ta villetta un peu avant l'heure, disait Talormi ; mais en notre qualité d'amis de la maison, nous devons donner l'exemple de l'exactitude.

— Je vois avec plaisir, dit Paul Gréant, que vous voulez toujours être l'ami de di Negro, malgré...

— Malgré quoi ? demanda Talormi avec un sourire qui tournait au sérieux sur les limites de ses épais favoris noirs.

-- Ëh bien ! malgré ce qui s'est passé tout récemment... à cause de certaine proposition de mariage... Vous voyez que je parle avec franchise, comte Talormi.

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— Âb ! vous savez cela? dit Talormi avec un éclat de rire équivoque. Mais rien n'a été sérieux dans cette aL faire... J'avais trop tôt cédé à une idée de désœuvrement... Vous savez, il y a des jours où on s'ennuie, entre deux et cinq heures surtout... Et alors on se met en tète une folie... l'achat d'un palais, un libretto d'opéra, un projet de mariage... que sais-je!... Ëh bieni pendant cinq minutes, j'avais songé à épouser mademoiselle Memma di Santa-Scala. Un enfantillage d'homme I Vraiment, ce n'était pas sérieux,

— Mais , pour continuer à vous parler avec ma franchise habituelle, dit Paul Gréant, ai vous aviez accepté, cela pouvait devenir sérieux, et vous ne demandez pas une fille en mariage avec l'intention d'être refusé ?

— C'est ce qui vous trompe, dit Talormi, en suspendant, par vieille habitude, ses deux doigts de* prestidigitateur devant les yeux de Gréant. Au reste, tout le monde s'y est trompé comme vous... En faisant cette démarche, je n'avais aucun espoir de réussir. C'est un amusement que je me suis donné à moi-même. J'ai trouvé plaisant de me mettre dans une situation inconnue, et de faire une chose en dehors de mes habitudes. Enfin, s'il faut tout vous dire, je crois qu'un jeune homme bien élevé qui fréquente une maison où se trouve une jeune femme nubile, est obligé par convenance de la demander 'en mariage au moins une fois. On est refusé, tant .mieux I la politesse est faite. Au moins, on ne laisse pas croire à une femme qu'on peut la voir tous les jours sans lui témoigner une fois Penvie de l'épouser.

— Comte Talormi, dit Paul en souriant, cette théorie est fort belle ; mais pour la mettre en pratique avec succès , il ne faut jamais être amoureux.

♦ — Ehl mon Dieu, jeune homme, qui est-ce qui est amoureux aujourd'hui ? A vingt ans, nous entrons tous

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dans les affaires, et nous devenons graves comme des sénateurs. La politique nous absorbe. Vous, par exemple, vous aimez mieux faire la cour à une belle statue qu'à une belle femme. Je vous connais. Moi , j'aime mieux lire un bon chapitre d'économie politique, ou du Manuel du diplomate , que perdre mon temps à écrire un billet doux. Savez-vous bien. Monsieur, que je passe des nuits entières, absorbé dans la méditation, et à la recherche de ces vérités sociales ensevelies dans les arcanes du moment.

A ces mots, Talormi laissa tomber sa tète sur sa poitrine, comme si le poids de ces arcanes l'eût accablé.

Avec sa louable candeur, Paul Gréant fut subjugué par la vérité dramatique de Talormi , et il allait lui offrir son appui moral, lorsque la terrasse de la villetta se peupla de ce monde brillant cgii est la société ordinaire du marquis di Negro. #

La jeune femme qui paraissait faire les honneurs de la maison était Memma di Santa-Scala. Elle avait alors vingt et un ans, et si elle eût, en ce moment, échangé sa robe Uanche de campagne contre la robe de gala, elle aurait sans doute ressemblé à la divine comtesse génoise immortalisée sur une toile du palais Durazzo par le pinceau d'Antoine Van-Dick.

— Qu'elle est belle! dit Paul -Gréant les mains jointes. Cette exclamation involontaire fut recueillie par Talormi, qui, prenant le bras de Paul, dit avec nonchalance :

— Sans doute, elle est belle ; mais vous trouverez dans Gènes mille, jeunes femmes au moins aussi belles que Hemma. D'abord, je n'ai jamais vu de Génoise laide. C'est ici vraiment que le beau sexe est bien nommé. Au reste, tout est beau dans ce pays : les palais, les marbres, les églises, les tableaux, les statues, les fleurs, la mer, les jardins, les montagnes ; comment les femmes n'y seraient-elles pas admirables, puisqu'elles naissent et gran-

dissent au milieu de toutes ces magnificences de la nature et de Tart ? Monsieur Paul Gréant, je veux vous présenter demain au palais Serra, et je vous promets une exhibition de femmes génoises qui vous feront oublier tout ce que vous avez vu de beau jusqu'à ce jour.

— Non, non, seigneur comte, dit Paul, toujours en marchant vers la porte de la villetta ; non, vous ne me montrerez jamais, à moi (fai juge en artiste, une autre Memma, jamais.

— Je vous en montrerai cent.

— Jamais, comte Talormi, poursuivit Paul avec un enthousiasme mal contenu ; jamais vous ne trouverez ces yeux d'iris velouté, cet ovale exquis d'un visage couronné par de si beaux cheveux noirs, soutenu par un cou si pur; cet ensemble adorable d'un corps divin qui fait si bien augurer des détails invisibles par les détails connus; cette grâce suprême qui flotte autour d'elle comme son atmosphère, et lui crée à chaque pas des adorateurs qui n'osent pas devenir ses amoureux. Non, seigneur Talormi, votre Olympe du palais Serra n'a que les plus belles femmes de Gènes, il lui manque cette divinité.

— Diable ! murmura Talormi à travers des dents serrées, si vous ne m'avez pas parlé en artiste, vous êtes au moins un adorateur de Memma.

— Je parle en artiste, dit Paul en essapntun ton léger/ Oh I si vous eussiez entendu ce matin mon dithyrambe devant la comtesse Brigaole de Van-Dyck, j'en ai dit bien davantage, et cependant ce n'est qu un tableau.

Paul Gréant comprenait qu'il s'était trahi aux yeux d'un homme, son douteux ami de la veille ; cette subite irradiation de beauté qui venait de luire sous les palmiers de la villa di Negro avait brûlé son front d'un instant de folie, comme un coup de soleil tombé du zénith sur la tète nue du voyageur.

Cependant cette imprudence regrettable avait éclairé Paul sur les secrètes intentions et la fausse franchise de Talormi. Le diplomate prestidigitateur venait de prouver par quelques paroles légèrement hasardées, qu'il est pins difficile de cacher une pensée qu'une passion. Dès ce mo» ment, chacun vit dans Tautre un rival.

Après les échanges de politesses banales et les phrases interrompues qui sont les préliminaires d'un dîner de cérémonie, on se mit à table dans une délicieuse galerie, tout illustrée de peintures, et dont chaque fenêtre est un œil ouvert sur le golfe ligurien.

On s'entretint naturellement de la frégate qui venait d'entrer en rade, parce qu'un événement de cette nature défraye toujours le début d'une conversation dans un port de mer.

— C'est une frégate française, dit le marquis di Negro; c'est, je crois, la Junon, qui était en station à Naples.

— Marquis di Negro, dit le consul anglais, ne faitesvous pas erreur?

— Je ne crois pas, seigneur consul, dit le maître de la villa. 11 est vrai que je ne me suis pas servi de ma lunette ; mais j'ai vu les couleurs du pavillon.

— Prenez garde, marquis, dit Talormi en affectant une pose distinguée et sa voix la plus musicale, les couleurs trompent quelquefois. En me promenant tout à l'heure dans le jardin Doria, j'ai vu la frégate d'assez près, et j'ai parfaitement reconnu le pavillon de Hollande...

— Ah! c'est bien possible, dit le marquis di Negro; les deux pavillons se ressemblent de loin ; j'd pu me tromper.

— Je n'ai pas vu le pavillon, moi, dit le consul ; mais j'ai reconnu, à la marche, que ce n'était pas une frégate française.

— Est-ce im éloge ou une épigramme, consul Y demanda Paul Gréant.

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— Monsieur est Français ? demanda le consul en riant. Paul fit un signe affirmatif.

— C'est un éloge, ajouta le consul.

—Une faudrait pas que mon ami le capitaine Van-Ritter entendît cette phrase du consul, dit le marquis di Negro.

— Eh bien ! justement, marquis di Negro, dit Talormi, c'est la frégate de Van-Ritter ; c'est la Bérénice.

— Serait-ce possible ! s'écria le marquis.

— Il n'y a pas à en douter, poursuivit Talormi ; la vigie l'a signalée ce matin.

— Ce diable de Talormi sait tout ce qui se passe sur terre et sur mer ! remarqua di Negro en riant avec une malignitédouce.

•^ Moi ! risposla Talormi un peu déconcerté. Eh ! mon Dieu, marquis di Negro, vous me faites trop d'honneur. Je ne sais que ce que le hasard m'apprend. On en parlait à la bourse dei Bianchi, où je vais chaque jour m'informer de la cote des fonds publics, et on rattachait l'arrivée de Van-Ritter à je ne sais quelle affaire diplomatique survenue entre la cour de Rome et la cour des Pay&-Bas. Les financiers savent tout.

— Ma foi, dit le marquis, je désire que la nouvelle soit vraie. J'aime beaucoup Van-Ritter; c'est un caractère original et qui apporte la joie dans une maison. Nous l'aurons ici probablement demain, ou ce soir peut-être; mais il ne faut pas lui dire que les frégates hollandaises ont une marche inférieure... Diable! il ferait sauter ma villa comme une sainte barbe|I

. — Au reste, dit Talormi avec un ton sensé de gravité philosophique, ce patriotisme est honorable; chaque na« tien maritime se croit la première dans l'univers, et elle a raison. \

-*^ Personne n'a le droit d'empêcher aucune nation d'être de cet avis, dit le consul.

— Mais il me semble, monsieur le consul, dit Memma au milieu d'un profond silence, que chaque nation compte, dans son histoire, dés noms glorieux de marins. 11 y a même un nom qui eflface Doria, Nelson, Ruyter, don Juan d'Autriche, Jean-Bart, Duguay-Trouin; il y a un homme qui a plus fait pour la gloire de la marine, que tous les amiraux anglais... Vous nxe regardez tous. Messieurs, commesi vous ne deviniez pas?..

— Elle a raison! dit le marquis di Negro d'un ton de triomphe.

— Cet homme, poursuivit Memma, est notre compatriote et mon aïeul, Christophe Colomb,

Toutes les têtes s'inclinèrent sur les assiettes, et le consul anglais, prenant un verre de Champagne, fit un salut respectueux et but à la mémoire de l'illustre Génois.

L'éclat d'une voix marine se fit entendre sur la terrasse : les convives ne parlèxcat plus, et deux hommes entrèrent dans la galerie du festin. ^

Blemma poussa un cri de joie, et, se levant avec vivacité, elle se précipita dans les bras de son frère Santçi- Scala. Le marquis di Negro et Van-Ritter n'avaient pas assez de leurs quatre mains serrées pour s'exprimer toute leur joie.

— Eh bien! que dites-vous de cette surprise? tonnait Van-Ritter en s'asseyant entre Memraa et le marquis. J'ai parié ce matin avec moi-même que je dînerais ce soir ici, 11 est vrai que ma Bérénice laisse le vent en arrière. C'est la première voilière de toutes les marines possibles. Il n'y a que la Hollande pour découper un vaisseau... Pardon ! il n'y a pas d'Anglais ici ? «*

— Non, dit le consul anglais, il n'y a que des amis.

— Tant mieux I poursuivit Van-Ritter, je ne veux humilier personne... Nous aurons beaucoup d'aventures à vous ra.conter... Ce sera pour demain. Aujourd'hui nous

avons oublié hier; nous sommes tout à ce bon marquis di Negro, età... ^

Van-Ritter se tourna vers Memma, qui ne s'occupait que de son frère, et demeura comme foudroyé d'admiration devant la beauté delà jeune femme, sa voisine; cependagt, après une courte interruption de saisisseinent, il parvint à terminer sa phrase.

— Et à... mademoiselle Memma di Santa-Scala.

En entendant prononcer son nom, Memma regarda son voisin avec un visage illuminé d'une joie céleste, et lui prenant la main, elle lui dit :

— Capitaine, je sais tout ; mon frère m*a tout dit en deux mots.

Van-Ritter chercha une réponse ; il essaya des mots , commença une phrase, et ne termina rien. On comprend la timidité de cet intrépide marin, qui passait tout à coup d^on banc de quart d'anachorète dans les rayons enivrants de la divine Memma.

Un nuage sombre courut devant les yeux de Paul Gréant; l'éclat du jour disparut pour lui; un serrement de cœur l'étouffa: tout ce qu'il entrevit en ce moment par instinct amoureux fut horrible. Cependant le jeune homme s'excita pour recomposer sa figure, et forçant le sourire à revenir, il dit à son voisin :

— Voilà un marin bien lourd et bien mal appris. C'est le vrai loup de mer hollandais ; un genre d'homme fort peu dangereux pour une femme... n'est-ce pas?

— Mais, dit le voisin impartial, je ne suis pas de votre avis. Celte figure de franc marin me plaît; il n'a pas le ton et les manières du monde, oui; est-ce sa faute? Un vaisseau n'est pas un salon. N'importe ! ce capitaine est le gentilhomme de la mer.

Le repas fini, les convives se levèrent, et Santa-Scala fit signe à Van-Ritter d'offrir son bras à sa sœur.

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Le marin ne comprit pas, et attendit un troisième signe* Alors Memma sourit, et dit avec une grâce exquise :

— Capitaine, donnez-moi le bras, et allons voir la mer et votre frégate.

Van-Ritter ne se possédait p]us; il avait oublié même la mer, même la terre, presque son vaisseau. Son bras si robuste fléchissait sous le poids du bonheur, représenté par une manche de mousseline.

Ce bonheur pourtant n'était pas complet sans le supplément que la gracieuse parole de Memma venait de promettre.

Tous les convives suivaient Memma et Van-Ritter.

On traversa un petit bois de lentisques et d'acacias, qui aboutissait à l'extrémité d'un rocher taillé à pic. Le crépuscule, cette aurore éclatante du soir dans les beaux pays, permettait de voir de l'autre côté un belvéder qui dominait le golfe, le port et la ville. On arrivait à ce point culminant par un pont léger, suspendu sur un précipice.

Le petit pont traversé, Van-Ritter entra dans le kiosque, et suivit la direction indiquée par le doigt de Memma. Le marin poussa un cri de joie en découvrant sa belle frégate à l'ancre, qui semblait rire aux brises du soir, en agitant ses flammes et ses pavillons.

— Voilà, dit Van-Ritter, un kiosque qui a été bâti tout exprès pour moi; c'est comme la poulaine d'un vaisseau qui regarde le golfe. Si je passe quinze jours à Gênes, je viendrai souvent abord de ce belvéder. Lorsqu'on est sujet au mal de terre, comme moi, on peut se guérir ici.

Cette plaisanterie de marin fit sourire les auditeurs, excepté Paul Gréant. Quant au comte Talormi, il était trop bon diplomate pour ne pas s'assodier en toute occasion à la gaieté de ses voisins.

Paul se souvint des usages de Paris, et profita de cette liberté si ingénieuse et si admirablement découverte aux

rives de la Seine, cette.liberté qui autorise un homme à quitter une compagnie nombreuse, sans faire le geste d'un salut, Fans dire le moindre mot d'adieu, et que les Italiens appellent alla francesc. Honneur au Parisien de génie qui inventa une si commode manière de sortir d'un salon! Paul s'imaginait naïvement que personne ne remarquait cette sortie, assez semblable à une fuite; mais il y avait là deux regards qu'aucun subterfuge ne pouvait mettre ea défaut : Memma et Talormi avaient suivi des yeux le fugitif sur le pont du beivéder et sous les premiers arbres du petit bois.

Projet de mariage.

En arrivant à Gènes, Josué Costantini ne perdit pas une heure dans les intérêts de son commerce, qui était sa vie et sa distraction. Il loua, dans le quartier San-Pietro.d*Arena, une petite maison qui avait quelques points de ressemblance avec celle du littoral africain, ce qui lui permit de reprendre ses anciennes habitudes et de confier encore sa petite barque à une prudente immersion, sous la garde du fidèle Argus. Avec une intelligence, commune à tous ceux de sa nation, il se mit au fait des choses du commerce, après avoir causé quelques heures à la bourse dei Blanchi avec des coreligionnaires génois; et même, le premier jour, il fit une excellente afiaire, en achetant des marchandises à très-bas prix dans une vente d'expropria tien.

Entre autres moyens que Costantini imagina pour aug-

iA imVE AtJ TATICAl*. 87

lïîenter sa richesse, en la couvrant toujours d'an mystère impénétrable, il voulut que Debora colportât et offrît de maison en maison, les marchandises légères qui se veu* dent assez bien au détail, surtout quand elles sont présentées par une très-jeune tille, pleine de gentillesse, de grâce enfentine et d'assurance précoce. Debora de bonne heure habituée à courir dans les ravins sauvages de l'Afrique, où les passants ne peuvent être que des bêtes fauves, Debora qui venait d'entrer dans la vie au milieu d'une bataille et d'une dévastation, se trouvait parfaitement à son aise dans les rues de Gènes, chez un peuple plus hospitalier, qui parlait en musique, habitait des palais de marbre et jouait toujours avec des fleui-s. #

On a donné à Gènes le surnom de superbe; elle est bien mieux que superbe; elle est charmante; la grâce y court les rues; les yeux y sont toujjurs réjouis par des aspects délicieux; on y rencontre à tous les pas d'adorables perspectives de jardins, de fontaines, d'orangers, de portiques, de vaisseaux, de citadelles, dans une atmosphère d'ombre, d'azur, de rayons; et quelquefois toutes ces choses se fondent et composent un ensemble si ravissant, qu'il ne pandt point appartenir à la réalité, comme un tableau de Claude Lorrain. Aussi le lambris d'une chambre est lourd sor la tètè du voyageur débarqué à Gènes; un attrait irrésistible l'oblige à marcher dans cette ville qui est un musée de marbre, un jardin d'Armide, une hôtellerie de marius, une sœur italienne de Madras et de Geylan. D'ailleurs, d'autres accessoires y provoquent la locomotion : le pavé, doux comme l'acier poli; la beauté des rues, la beauté des femmes, la beauté du ciel.

GependsuQtt, comme dans la meilleure des villes et chez le meilleur des peuples, on peut rencontrer de mauvais instincts, Debora se faisait accompagner par le fidèle Mitry dans ses courses de colportage. Le chien suivait sa jeune

88 LA JtnTB AU VATÎCAW*

maîtresse de Tair d'un homme grave qui connaît ses de* voirs; il ne se laissait jamais emporter aux vagabondes fantaisies de ceux de son espèce; les traces des pieds de Debora étaient toujours scrupuleusement retouchées par ses pattes; il savait que la faiblesse a besoin d'un protecteur vigilant, et il s'estimait heureux de remplir ce rôle auprès de Debora. Mitry connaissait même la nature des dangers sérieux que pouvait courir la jeune fille. Aussi montrait-il beaucoup de bienveillance pour les femmes qui, ravies de la grâce nme de Debora , lui donnaient en passant une caresse ; mais si un homme osait lui dire un mot leste ou eflleurer du doigt une boucle de ses beaux cheveux, cet imprudent entendait aussitôt rugir un lion de l'Atlas dans les rues de Gènes; il voyait deux files de dents molaiies s'aligner au fond d'une gueule écumante, et deux tisons luire sous un front hérissé de poils convulsifs. Debora, d'un signe de sa petite main, apaisait la juste colère de Mitry ; le lion redevenait agneau, et l'insolent agresseur, pâle d'efiroi, méditait le projet d'un ex-voto à l'église de Carignan.

Le commerce de la colporteuse marchait bien; Costantini se débarrassait, par le gracieux intermédiaire de sa fille, d'une foule'd'articles levantins ou génois, appartenant à la bijouterie fausse, et vendus pour tels aux hommes et aux femmes qui, en Italie, se contentent d'un mensonge provisoire en or, en attendant la vérité. Les nobles dames de la strada Balbi, assises devant la grille de la nymphée, appelaient souvent Debora, et lui achetaient des étoffes levantines, de petits ouvrages en filigrane, des pantoufles d'odalisque, avec un bénéfice de cinquante pour cent, prémédité par Gostantini. Pendant que ces marchés se débattaient au seuil de l'orangerie, Mitry, posé en sphynx au seuil de la porte, attendait toujours avec inquiétude le retour de sa mdtresse, et d'une oreille inclinée et soucieuse

UL JUnnS AtT TATICAÏT. , 89

il écoutait tous les bruits intérieurs de la maison^pour s'assurer qu'ils étaient innocents et n'exigeaient de lui aucune intervention.

Le jeune Gédéon Gostantini n'avait aucun goût pour le commerce; mais il se gardait bien de confier cette répugnance à son père^ qui en aurait gémi et l'aurait trop surveillé. L'indépendî^nce de l'artiste était son rêve; né avee le sentiment des grandes et nobles choses^ il cachait^ sous une réserve prudento, l'enthousiasme que lui inspirait ritalie^ cette terre des arts et de l'antique liberté; son cœur battait ardemment à l'idée qu'il assisterait peutrètre un jour au réveil, ou pour mieux dire à la résurrection de cette vieille reine du monde, et, dans son oisiveté du moment, il voulait préparer ses forces intellectuelles au travail de l'avenir. -

Gédéon avait seul le secret de la fortune de son père; abrité contre les nécessités de la vie et maître de tous ses loisirs, il étudiait le pays et le monde au milieu duquel il vivait, cherchant à découvrir, dans les ténèbres et le silence d'un État despotique, les symptômes d'un afifranchissemeni prochain. 11 suivait les lieux publics, écoutait ce qui se disait, saisissant au vol, dans les gestes, les réticences, les phrases à double interprétation , le sens caché de la pensée populaire qui ne se manifestait qu'avec une timidité prudente, comme une énigme dont il fallait trouver le mot.

Bientôt vint le jour de la présentation de la famille juive au palais Santa-Scala. Memraa elle-même, après avoir entendu de la bouche de son frère le récit des derniers événements, avait manifesté le désir de connaître les Gostantini, ces malheureux proscrits sauvés de la bataille, de l'incendie et de la mer. Santa-Scala les introduisit devant sa sœur, qui fut d'abord frappée de la beauté de la jeune fille, que Gédéon avait fait habiller dans un costume

enfautin à la mode de TOrient. Gréant ge trouvait parka- 8a.tA à cette présentation; Talorrai y était aussi ; mais lui ne se laissait jamais guider par le hasard; il voulait tout ' voir, et il savait toujours où il allait et quelle intention dirigeait ses paç.

Memma reçut la famille avec cette bonté expansive qui caractérise. Thospitalité italienne et met à Paise tout de suite les étrangers. Debora excitajes éloges des hommes ; mais, trop jeune fille pour s'en émouvoir, elle n'écoutait que d'ime oreille distraite, et regardait d'une attention réjouie le beau jardin du palais tout rempli d'arbres d'Orient, de conques de marbre, de gerbes d'eau vive, d'ombres douces, de statues de déesses et de dieux.

— Debora, lui dit Memma, ce jardin vous plait-il? L'enfant sourit et fit un signe de tète afilrmatif .

— Eh bien ! poursuivit Menoana, vous pouvez y venir jouer tous les jours.

— Avec Mitry? demanda la jeune fille.

— Qu'est-ce que Mitry? dit Memma en riant.

— C'est mon chien, répondit Debora d'un ton fier.

— Avec Mitry, bien entendu, mon enfant. Un petit épagneul, sans doute?

— Oh! non. Madame, dit Debora en élevant sa main au niveau de sa tête ; Mitry est grand comme moi.

— Nous le recevrons comme il est, dit Memma en riant; mais il faudra bien lui recommander de respecter les fleurs.

— Oh ! n'ayez pas peur. Madame, dit Debora d'un air sérieux; Mitry aime les fleurs comme moi; il aime l'eau, le gazon, les arbres, et il est très-sage dans un jardin*. Vous verrez. #

— Mais elle est cùarmante, cette belle enfant î dit Talormi en prenant une main de Debora, et elle parle italien connue im ange de Raphaël. #

lA JtJIYB AtT YATlCAIf. 6!

Debora regarda f alormi d'un œil triste et retira sa main. «

— L'italien, dit Santa-Scala, est la langue de la Méditerranée; on le parle dans Tarchipel ionien, en Afrique et dans toutes les Échelles; mais la petite Debora le^ parle bq^ucoup mieux que ses compatriotes^ il n'y a point de mélaAge de langue frànque et de grec vulgaire dans son italien.

— Ma sœur apprend tout avec une grande facilité, dit Gédéon.

-* Aimez-vous la lecture, mon enfant? demanda Memma en posant son bras autour de la taille de la jeune fille.

— Oui, Madame; mais je n'ai pas de livres.

— Comme tous ceux qui aiment la lecture, dit Talormi. Quand je vois une vaste bibliothèque, je parie toujours que le maître dd la maison ne lit jamais. Nous donnerons des livres à cette belle enfant.

— Nous avons de l'argent pour en acheter, dit Debora d'un ton fier.

— Très-bien! poursuivit Talormi; j'aime cette fierté dans cet âge ; voilà qui annonce un caractère déjà formé.

— Et vous, monsieur Costantini, dit Memma, comptezvous vous fixer à Gènes ?

' — Oui, Mstdemoiselle, répondit Josué les yeux baissés, en caressant son chapeau, je cherche une boutique dans le quartier marchand ; iJ faut bien songer à travailler, à gagner son pain, à nourrir sa familie. Mais à Gènes le gouvernement est encore bien dur pour les pauvres Israé- Ltes?... •

T- Ondigait à Tunis, remarqua SantaScala en souriant, que le père Costantini avait amassé quelque bien et...

— Oh! Monsieur, interrompit Josué, les gens sont comme ça. Lorsqu'on voit un homme qui ne doit rien à personne, on dit qu'il est riche... Moi. à la fin de l'année,

TOHB I. 4

63 LA XUIVB AU VATfCAIf.

avec de l'économie, je lie les deux bouts;' voilà tont mon bien. <«

— Au reste, cela ne regarde personne, ajouta Santa- Scala. Josué Gostan^ini est un honnête homme. La probité «st la plus belle richesse qu'un père puisse céder à ses enfants.

— C'est ce que je répète tous les jours à ma famille, dît Talormi d'un ton pénétré.

Un domestique, qui entrait d'un air mystérieux, suspendit l'entretien. Santa-Scala, qui attendait une visite annoncée comme très-importante, lui fit un signe et le congédia.

Ce signe voulait dire : je comprends et je son tout de suite.

Memma, qui suivait tous les mouvements de son fràre^ se leva, et%it, en distribuant de fiacieux regards à tout le monde.

— Si ces Messieurs veulent visiter notre jardin î—

Et en même temps elle ouvrit la fenêtre basse qui servait de porte à la nymphée.

— Excusez-moi, dit Santa-Scala, je vous laisse à votre promenade.

Paul Gréant, qui n'avait rien dit, selon l'usage des amoureux, quand il y a trop de monde autour de la femme qu'ils aiment, sortit de son coin avec vivacité pour offrir son bras à Memma. Talormi , qui ne perdait jamais une occasion d'exercer son ancien métier, saisit avec adresse Paul Gréant, lui fit faire un demi-tour, le mit sur les pieds de Santa-Scala et lui escamota le bras de Memma.

Santa-Scala, sans se douter de l'intention de Paul Gréant, le prit affectueusement par la main; puis il fit signe à Gédéon d'approcher, et, prenant un ton paternel, ildit: #

— Monsieur Gréant, je veux vous donner un ami; c'est

^ lA JUIYB AU VATICAN. «3.

le plus beau présentqueie puisse vous faire, et vous serez dispensa de chercher. Cet ami, le voilà : c'est Gédéon Costantini. Je le connais; il est digne de toutes les nobles affections. C'est un jeune homme dévoué, brave, énergique, plein de<jœur, et je crains pour lui Te^agération de ces brillantes qualités. Ainsi, vous. Gréant, qui êtes prudent et sage comme vos frères du Nord, vous corrigerez, par votre exemple et vos conseils, les vertus de cet enfant du Midi. Je Pai vu naître à Smyrne ; je Pai vu grand de courage à Tunis; j'ai vu mourir héroïquement sa mère!.. Gréant, je vous confie Gédéon... Jeunes gens, donnez-vous la main. Soyez Jonathas et David.

Paul et Gédéon, émus aux larmes, s'inclinèrent devant Santa -Scala, se serrèrent les mains comme de vieilles connaissances, et le bras lié au bras, ils entrèrent dans le jardin, où Debora, fleur vivante, courait au milieu des fleurs.

Le visiteur attendu était Van-Ritter, et Taffidre mystérieuse ne tarda pas à se révéler à Santa-Scala.

— Vous ne»devinez pas? dit le marin en courant à lui les bras ouverts.

— Non, cher capitaine.

— Vous ne pensez donc jamais à moiî dit Van-Ritter.

— Qu'osez-vous dire là , capitaine? Moi , ne jamais songer à vousl Moi qui vous dois tant de reconnaissance! moi qui vous dois la vie et la vie de tout un équipage! je pourrais vous oublier, vous, mon brave Van-Ritter, vous que Dieu a conduit par la main sur la vague où nous allions tous périr ! Oh ! par humilité chrétienne, je suis prêt à subir en silence tous les reproches, mais je me révolterai toujours si je suis accusé d'ingratitude. «

4 — Santa-Scala, si vous n'aviez pas tout de suite pris feu comme une sainte-barbe, je vous aurais arrêté à votre premier mot; mais vos pluraises ont le vent en poupe, et j'ai

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64 lA JLIVE AU VATICAN.

laisse pusscr la bourrasque, sans essayer de faire prendre un ris à vos voiles. Qui diable- songe à vous appeler ingrat ! Seulement, je ne comprends pas, mon ami, que vous n'ayez pas deviné le motif de ma visite, lorsque je ^ous Tannonce d'un ton si mystérieux. ^

^ Sauta-Scala regarda un Olympe de Luca Giordauo qui décorait le plafond de la galerie; mais il n'y trouva pas le mystère du marin.

— Mon cher Santa-Scala, dit Van-Ritter d'un ton de compassion, je vous aurais cru plus de perspicacité dans l'esprit.

— Ah ! j'y suis, j'y suis, s'écria Santa-Scala, en battant des mains.

— A la bonne heure! il était temps! dit le marin. Eh bien ! voyons, là, franchement, cela peut-il se faire?

— Mais certainement, rien u'est plus facile.

— En)brassons-nous, mon cher Santa-Scala, moucher frère.

— Oui, Van-Ritter, c'est bien le nom que je veux vous donner, mon cher frère...-*

— Eh ! interrompit le marin, il n'y en a pas d'autre, il me semble, puisque j'épouse votre sœur.

— Vous épousez ma sœur! dit Santa-Scala d'un air de stupéfaction et en ouvrant des yeux démesurés.

— Comment! comment! murmura Van-Ritter avec un regard fixe et ébahi, ce n'est pas ce que vous venez de comprendro ?

— Non. ^

— El qa'avcz-vous comprit.

— Mon cher Vau-Ritter, excusez-moi. Je sais que toutes vos pensées sont toujours fixées sur votre vaisseau, et je croyais que vous veniez réclamer mon crédit pour être autorisé à prendre à votre bord les matelots de notre pauvre navire naufragé.

— L'un n'empêche pas l'autre, mon cher Santa-Scala; votre idée est bonne; mais la mienne est meilleure, qu'en dites-vous? Voilà une demande en mariage qui a été faite d'une étrange façon... Eh bieni voyons, qu'en pensezyous?... Est-ce que nous ne sommes plus frères maintenant?

— Van-Ritter, mon ami... votredemande tombe comme un coup de foudre. Il m'est bien permis de réfléchir un peu.

— Pourquoi réfléchir? Est-ce que je suis un inconnut un aventurier? un forban? J'ai les plus beaux états de service de la marine hollandaise; je serai vice-amiral à la première promotion, le roi me l'a dit. J'ai une fortune très-ronde; je suis fâché quo votre sœur soit riche; mais, entin, il faut qu'elle ait un défaut, et j'aime mieux celuilà. Memma est libre, je suis libre aussi. Point d'engagement des deux côtés. Qu'y a-t-il donc à réfléchir? Nous pouvons nous marier demain, si cela nous convient. Mariez-nous.

-- Mon cher Van-Ritter, dit Santa-Scala avec douceur, TOUS traitez les afiîaires sérieuses de la terre un peu trop en marin, et...

— . C'est vrai, interrompit le capitaine ; mais la faute en est à notre métier. Vous savez cela, puisque vous en êtes comme moi. Le temps est toujours sur nos talons. Nous n'avons pas les loisirs des autres hommes pour nouer une intrigue et nous amuser aux préliminaires : il nous faut tout enlever à l'abordage. Sais-je si je serai à Gênes demain soir?...

— Tout cela est juste, dit Santa-Scala.

— Vous êtes le frère de Memma, poursuivit Van-Ritter, vous lui tenez lieu de père; c'est donc à vous que je m'adresse, et je suis sûr de réussir, parce que vous me seconderez.

— Quant à moi , dit Santa-Scala, je n*ai aucune objection à faire contre ce mariage ; il me sera même doux d'appeler du nom de frère celui qui m'a sauvé, moi et mes braves compagnons de mer; il me suffira de faire valoir ce motif tout-puissant pour décider ma sœur, au cas très-peu prol)able queMemma eût de la répugnance pour le mariage en général. ^

— Ma foi, dit Van-Ritter^ j'ai la franchise du marin : si vous croyez que ce soit là un moyen décisif, comme influence légitime, pourquoi n'en useriez-vous pas?

— Au reste, je ne ferai que mon devoir, reprit Santa- Scala. Memma est soumise aveuglément à mes volontés. Je n'userais certes point de mon pouvoir de frère pour l'engager dans un avenir équivoque; mais lorsqu'il s^agit de son bonheur et de ma reconnaissance, je n'hésite point.* Vous avez toutes les qualités que j'exigerais dans le mari de Memma, et, s'il est écrit là-haut qu'elle doit se marier, je consens de tout mon cœur à lui voir prendre votre nom.

Van-Ritter et Santa-Scala se serrèrent les mains; le premier sortit du palais, emportant la plus heureuse des promesses, avec cette allure triomphante que donne un succès certain et complet*

Santa-Scala rejoignit la société des visiteurs dans le jardin où elle était disséminée. Gédéon se promenait d'un air grave et méditatif; Gostantini, assis sur un banc de gazon, lisait dans la feuille commerciale de Gènes les entrées en libre pratique des navires du Levant, avec les articles détaillés de leurs colis. Debora, en très-jeune fille qu'elle était, n'avait pas voulu s'éloigner de Memma, et se faisait dire le nom et l'histoire des statues mythologiques du jardin. Talormi retenait Gréant auprès de lui avec une longue dissertation sur la décadence de la peinture en Italie. L'arrivée de Santa-Scala réunit bientôt tout ce monde sur un seul point. Memma, qui savait lire sur le

visage de son frère, comprit tout de suite qu'il entrait au jardin avec une confidence mystérieuse, et dès ce moment die prit l'attitude froide d'une femme qui n'aspire qu'à être seule et tâche de le faire comprendre poliment aux visiteurs. »

Talormi dit à Poreille de Gréant :

— Saluons mademoiselle di Santa-Scala et ï^tirons^ nous. Elle veut probablement sortir avec son frère.

Gréant fit un signe d'adhésion, et tout en prenant congé de Memma, il offrit à la petite iille une superbe fleur qu'il venait de cueillir.

— Je vous remercie. Monsieur, dit l'enfant avec un sourire charmant; mais je veux savoir le nom de cette fleur.

— C'est Vyuca gloriosa. Mademoiselle, répondit Paul.

— Oh ! quel nom difficile ! C'est égal, je le retiendrai : en quelle langue est-il , Monsieur ?

— En latin. Mademoiselle, comme le nom de toutes les fleurs rares.

— Et pourquoi met-on des noms latins aux fleurs qu'on ne donne qu'aux femmes?

— Ah ! dit Memma en riant, elle m'embarrasse beaucoup avec ses questions. Monsieur Paul Gréant, répondez à celle-là.

— Mademoiselle , dit Paul en s'inclinant d'un air de modestie , il n'y a rien à répondre. Je communiquerai cette demande à. l'Académie des sciences de Paris par le prochain paquebot.

— J'attendrai, dit Debora.

— Vous en avez bien le temps. Mademoiselle.

Paul baisa la petite main de Debora, qui prit une pose de grande dame pendant cette cérémonie d'adieu.

Talormi et Paul sortirent les premiers; la famille juive se retira ensuite. Debora, en embrassant Memma, lui dit à voix basse, comme une confidence trop précoce :

— Monsieur Paul Gréant me plaît beaucoup; mais l'autre, non.

Quand Santa-Scaia fut seul avec sa sœur dans le jardin^ il commença un long discours détourné, en forme de prologue, pour arriver à Tafiaire importante dont l!avait chargé Van-Ritter. Nous apprendrons plus tard le résultat •de cet entretien, où l'autorité sainte était du côté du frère, et la soumission aveugle du côté de la sœur.

C'est surtout au début d'une longue histoire, lorsque le drame marche encore pour ainsi dire à la lisière, que les détails mitoyens, broussailles de la narration, doivent être supprimés. v

Ainsi, en annonçant le mariage du capitaine Van-Ritter avec mademoiselle Memma di Santa-Scala, qu'f^st-il besoin de détailler avec minutie tous les préliminaires bourgeois qui ont amené cet incident si vulgaire dans la vie et l'histoire? Rien d'ailleurs de plus naturel et de plus facile à prévoir qu'un pareil mariage. Un marin, dans toute la force de la seconde jeunesse, arrive au milieu d'une fête, chez un ami, et tombe de son banc de quart -goudronné sur le siège d'un festin enivrant, éclairé par le soleil italien, embaumé par la mer et les fleurs, présidé par une jeupe femme divine, dont il vient de sauver le frère en péril de mort. Placez tous les navigateurs célibataires dans la même position, depuis Euthimènes et Pilhéas jusqu'à Van-Ritter, ils se marieront tous et tout de suite, car les

marins n'ont point de temps à perdre; c*est par la fin qu'ils commencent un roman d'amour, et le lendemain des noces ils demandent à être aimés. #

Toutefois, cette façon de se marier à la voile peut rencontrer quelques inconvénients, inséparables de la profession amphibie de Tépoux, Un capitaine de vaisseau ne sait limais positivement où il va; il ne connaît jamais sa destination; il est soumis en aveugle au caprice d'une amirauté variable; il a toujours dans ses mains des dépêches scellées, qu'il ne peut oinrrirqu'à telle date ou sous telle latitude; et au moment où il jette Tancre, une lettre s'ouvre et lui crie de déraper. Un capitaine devrait toujours répondre comme Ésope : Je n'en sais rien , lorsqu'on lui demande : Oîi vas-tu?

Deux rivaux se réconcilient ou font semblant de se réconcilier, lorsqu'un troisième plus heureux arrive et épouse à l'improviste le doux objet d'une rivalité amoureuse. Lorsquo ce coup dp foudre retentit aux oreilles de Paul Gréant : « Le capitaine Van-Rittec épouse mademoiselle Memma, demain! » le malheureux jeune homme faillit se briser la tête contre un rocher saillant du petit sentier qui conduit à la villetta. Un domestique du marquis di Negro l'avait ainsi foudroyé en passant. #

Paul se rendait chez le marquis; ses pieds restèrent cloués à mi-côte, et ses regards suivirent longtemps l'étourdi messager qui descendait joyeusement à la ville, pour faire sans doute une de ces commissions qui se rattachent aux préparatifs d'un mariage improvisé.

Après l'accès de désespoir, la réflexion arrive en pareil cas et console un peu.

— C'est impossible! dit Paul en montant deux degrés du sentier de la villetta; c'est impossible !

Cependant il s'arrêta, car Thomme qui dit : c'est impossible! tout haut, ajoute tout bas : c'est possible I Devant

70 lA JtJIVE AU VATICAN.

cette perplexité intolérable, un seul parti reste à prendre: marcher droit à la reclierclie de la vérité. «

Le plus sûr et le plus court moyen- de s'éclairer sur ce doute terrible était de poursuivre son chemin jusqu'à la villctta ; mais Paul Gréant recula devant une révélation faite en public, et dont les suites pouvaient devenir scandaleuses, parce qu'il ne se sentait pas le courage de supporter froidement la confirmation officielle de ce malheur. Cette sage pensée lui fit, rebrousser chemin; il descendit la cote et se dirigea vws la maison de Talormi^ piazza Mari, devant TAnnonciade.

Le diplomate fermait sa porte lorsque Paul Gréant pamt. Us s'abordèrent avec une froideur polie, comme deux hommes qui se détestent et qui sont forcés de vivre ensemble ; Paul Gréant lui dit avec une voix maintenue par son énergie au diapazon ordinaire :

— Voilà un hasard de rencontre très-heureux, comte Talormi; on aurait dit que j'allaii» chez vous, et en effet c'était presque mon intentio!/...

— La visite aurait été poui moi très-inattendne, dît le comte, mais très-agréable.

— Savez-vous ce que je fais en ce moment^ comte Talowni?

— Non.

— Je poursuis un mensonge.

— Permettez-moi de vous accompagner, dit Talormi en prenant le bras de Paul, nous ferons deux tours dans la strada Balbi; c'est l'heure des jolies femmes et des mensonges, if

Un observateur exercé aurait compris que Talormi n'avait pas au fond de l'àme la gaieté légère de ses paroles; mais Paul Gréant était trop occupé de lui-même pour remarquer chez un autre un désespoir voilé de tranquillité.

lA nnVE AU VATICAN. *Ï4

— Oai, dit Paul avec un sourire sombre, ou vient de

m'annencer le mariage de Van-Ritter et de Devinez

qni? #

— C'est là le mensonge que vous poursuivez? demanda Talormi. C'est la plus évidente des vérités du jour. Tout Gènes ne parie que de ce mariage... Regardez... voilà ma lettre d'invitation... Les noces se célébreront demain : je connais tous les détails. La cérémonie et la messe à Téglise Notre-Dame de la Consolation; le diner nuptial au palais Santa-Scala; le bal à la villetta di Negro; et un de ces jours, Van-Ritter met à la voile et emporte sa femme à La Haye, où il est appelé par ordre royal arrivé hier matin.

— Tout cela est incroyable, comte Talormi, dit Paul d'une voix agonisante.

— Vous avez raison, monsieur Gréant; mais j'ai bien été forcé de le croire en lisant ce billet de faire-part.... Vous n'avez donc pas reçu le vôtre?

— Tout m'est adressé poste restante, et... '

— Justement, dit Talormi en montrant à droite le bureau de la poste, au bout de la rue des Palais, voilà l'office, vous pouvez entrer et demander.

Paul Gréant n'avait pas attendu les derniers mots ; il était entré à l'office de la poste, et le commis lui remettait trois lettres : la première portait le timbre de Paris, et quoique Paul reconnût l'écriture de son père, il ne l'ouvrit pas; la seconde contenait la circulaire de l'invitation; la troisième expliquera mieux qu'un chapitre spécial la véritable position du jeune Gréant avact le début de cette histoire.

c A la veille du jour solennel qui change l'existence d'une femme, mademoiselle Memma di Santa-Scala croit devoir justifier, ou, pour mieux dire, expliquer sa con-

LA JUIVE AU VATICABr.

duite^ et elle compte sur le noble caractère de M. Paul Gréant.

« Une parole de mon frère Santa-Scala est pour moi parole de Dieu même : // a ordonné^ foi obéi,

a Eq ce moment, je ne m'appartiens plus ; ainsi, oubliezmoi. Une grande consolation nous attend, celle de nous quitter sans remords, comme deuxamis. ,

a Demain, il ne me sera plus même permis de vous envoyer un adieu. 11 me reste donc encore un peu de bonheur aujourd'hui. Adieu,

« Meioca. 9

Talormi, appuyé contre une arcade de l'hôtel des postes, lançait des regards de flamme à Paul Gréant, et semblait lire la lettre sur le visage du lecteur. En voyant le jeune homme pâlir et fléchir sur ses pieds, le diplomate 8'avança rapidement, le soutint avec adresse, sans en avoir l'air, comme on doit faire en public quand on ne veut pas mettre la mé dans la confidence d'un secret domestique.

— Soyez homme, enfant, dit Talormi d'un ton mêlé d'afiection et d'autorité; ne vous donnez pas ainsi en scandale aux passants... Appuyez votre bras sur le mien^ votre courage sur votre raison, et marchez.

Paul Gréant tressaillit et se ranima; il serra le bras de Talormi et le remercia par un regard plein d'expression reconnaissante. Il descendit la rue Carlo-Felice, en marchant pour ainsi dire avec les pieds de son conducteur; puis l'énergie ayant dominé le désespoir, il eut la force de dire :

— Gagnons la inie San-Luca, par San-Ciro, J'ai bespin de ne pas être vu.

— Vraiment, dit Talormi en escamotant son propre désespoir, voilà des émotions que je ne comprendrai jamais. Dans ma vie, j'ai eu deux passions sérieuses. Tune à

IX nnVB AtT VATICAN. 7a

Venise, Tautre à Naples. Je me suis vu enlever ces deux passions par deux maris despotes, et je me suis consolé en songeant à Tavenir que me réservaient sans doute encore beaucoup de femmes dignes de mon amour.

— Ctomte Talormi , dit Paul Gréant d'une voix sourde, voi£s n'avez jamais aimé la femme qjae je perds I

-— Mais je Tai perdue aussi, et je n'y pense plus. Memma est nne coquettt^ qui a refusé le comte Talormi pour épouser Paul Gréant , et qui refuse aujourd'hui Paul Gréant pour épouser Van-Ritter. Je suis donc très-heureux de n'avoir pas aimé une pareille femme...

— Comte Talormi, Memma n'a pas été libre;..

— Elles disent toutes cela..; Paul Gréant, vous êtes un noble cœur, et vous ne méritez pas de souffrir ces tourments vulgaires qui brisent la carrière d'un jeune homme. Songez à une mère, la seule femme qui nous aime et ne. ivms trompe pas; songez à votre pays, la France, qui donne tant de juste orgueil à ses enfants; songez à votre art, qui donne la gloire, cette madtresse sublime; et puis diangez d'air, changez d'horizon; endormez-vous dans ce pori, vous vous réveillerez dans un autre, devant des paysages nouveaux où vous trouverez les secondes amours et l'oubli des premières.

La parole de Talormi était pleine d'onction ; il s'exprimait en langue itsAienne, et son éloquente mélodie sernbla donner un adoucissement momentané au désespoir de Paul Gréant. Il est cruel de penser qu'un homme puisse falsifier à ce point l'intérêt affectueux, la pitié amicale ; à qui donc se fier quand on souffice, si on est exposé i rencontrer un piège dans une consolation î

Heureusement, les hommes les plus enclins aux fourberies n'ont pas dans l'accent, le geste, le regard, les fiicultes puissantes du comte Talormi ; heureusement aussi^ les hommes destinés à être ti^ompés n'ont pas dans lé

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