‹ La Juive au VaticanChapitre 14 sur 14 · MADEMOISELLE RACHEL · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE RACHEL

jouera le rôle

DE SAINTE PAULINE martyre.

Mon ami Chave pleurait de joie en lisant cette affiche, encore invisible sur le mur qui devait la recevoir le lendemain.

— Et les acteurs? dis-je à M. Chave; il faut des acteurs... C'est indispensable.

— Ahl oui, oui! dit-il en mettant l'ongle de son doigt index entre ses lèvres.

— Oui, les acteurs... Ceux du Grand-Théâtre, il ne faut pas y penser.

— Oh I impossible I

— Et ceux du petit théâtre du Gymnase?

— Us ne jouent que le vaudeville et le drame moderne.

— Ahl

— Sur ce ah t M. Chave inclina la tête et traça des hiéroglyphes, avec le bout de sa canne, sur le sable de son désert.

Telle est, en général, la ressource du Marseillais lorsque l'invention lui fait défaut.

Midi sonnait, Réâumur montait toujours ; nous rêvions tous deux, assis à l'ombre de nos cannes, dans la rue Ghave, lorsque trois ouvriers, sortis > pour dîner, de leur usine, passèrent devant nous : trois robustes jeunes gens comme on les trouve par milliers chez le peuple laborieux de la vieille ville, la vraie Phocée ; trois artistes de naissance, travaillant tout le jour, chantant tout le soir; experts consommés en choses de théâtre; sachant leur Rossini sur le bout du doigt, depuis les mélodieuses équipées d'Almaviva jusqu'aux séraphiques accords de Moïse ; trois basses profondes des chœurs populaires de Trotebas ; trois harmonieux gondoliers des sérénades maritimes de la rade et du port.

Ils connaissaient M. Chave^ car tout le monde le connaît à Marseille, et ils s'arrêtèrent pour causer.

On ne parlait alors que de mademoiselle Rachel. Le plus jeune des trois dit :

— Nous ne pourrons pas aller voir Phèdre ce soir, il y a du travail jusqu'à dix heures ; mais nous irons toujours sur la place du Théâtre pour voir sortir mademoiselle Rachel. Avant-hier elle a failli être étouffée par la foule ; heureusement nous étions là, quinze des nôtres, pour la protéger et lui faire un rempart de nos corps.. .

— Nous raurions emportée sur nos bra?, dit le se-

cond; j'espère qu'elle se souviendra du peuple de Marseille.

0 Toujours sous Tobsession de son idée, H. Ghave interrompit brusquement le jeune homme par cette interrogation :

— Connaissez-vous Polyeuctel

— Polyeuctef tragédie de M. Corneille, reprit Touvrier ; certainement nous la connaissons.

— Mais la connaissez-vous pour la jouer?

— Oh 1 pour la jouer I... Nous ne sommes pas des comédiens, nous... Si c'était pour Moïse :

Dieu de la paix» Dieu de la goerrei

Là nous serions à notre aise... Ou bien pour GuiU laume Tell...

Quand THelvétie est un camp...

Mais Polyeuctel.... Ahl nous ne l'avons jamais chanté dans les chœqrs Trotebas.

— Bah I dit l'un des deux autres, si nous avions le temps d'apprendre cette tragédie, nous la jouerions.

— Ohl me dit M. Chave, ils ne doutent de rien, ceux-là 1...

— Moi, dît le troisième, j'aî chanté, à Endoume, tout Balthazar de la Favorite.

Et qae Dieu ne te maudisse pas!

— II ne s'agit pas de Baltbazar, reprit M. Chave, il s'agit de Polyeucte pour mon théâtre, et de mademoiselle Rachei, voilai

A ce mot magique, les trois jeunes basses bondirent comme des béliers, et provoquèrent, par une pantomime énergique, un supplément d'explication.

— Oui, oui, ajouta M. Ohave d'un ton fier; oui si j'avais trois hommes de bonne volonté pour jouer Polyeucte chez moi, j'aurais mademoiselle Rachei, et ma fortune serait faite.

— Nous voici I crièrent en trio les basses avec une voix de mistral, chauffée par le soleil.

Et ils entonnèrent le divin trio de Guillaume Tell.

Heureusement personne ne passait, selon l'usage, dans la rue Ghave, excepté les échos oisifs du théâtre voisin.

— Bravo 1 cria M. Chaveà la Cabaletta^ vous avez des voix superbes, vous jouerez Polyeucte comme trois Talmasl...

— Nous vous le promettons ! cria le trio, nous le juronssur l'airdu serment de Beniowskiy de M. Boïeldieu.

Nous le {urons par tous les maux que nous avons soufferts.

— Savez-vous vos rôles? demanda M. Chave. '<^— Nous n'en savons pas un mot, dit le plus jeune ;

mais c'est égal... Ah I si c'était le trio de la Pie vo-leitse, où il y a deux basses L. •

— C'est que vous n'avez que deux jours pour apprendre PolyeuciCy ajouta M. Chave.

— Ce qui fait quatre jours, dit la jeune basse, puisqu'il y a deux nuits. Nous veillerons.

Avec de pareilles volontés on supprime aisément tous les obstacles.

On établit ensuite les bases de cette représentation, et les trois jeunes gens descendirent des hauteurs de la plaine pour aller acheter trois exemplaires de Polyeucte à la librairie de Chaix. Chemin faisant, ils fredonnaient le trio deNorma :

Nonna di tuoi improveri.

Un professeur de rhétorique au collège de Blarseille, M. Norbert Bonnafous, un des hommes les plus savants et les plus spirituels qui existent, un charmant bénédictin, légué au dix-neuvième siècle comme échantillon de cet ordre illustre, voulut bien, à la prière de M. Chave, diriger les répétitions de Polyeucte : il y en eut trois. ,

— Ça marche très-bien I disait M. Chave d'un air triomphant.

Le quartier Nolre-Dame-du-Mont, jusqu'alors vierge d'affiches théâtrales, se réveilla le lendemain chargé sur tous ses murs de placards immenses annonçantla

ia

Ma LE CHATEAU VERT.

solennité de Polyeucte. L*émotion fut grande ; on con* sulta les sages delà Loubière* de la rue de T Amandier, de la rue des Minimes , et il fut déddé que Polyeucte pouvait être vu, sans péril pour les mœurs. M. Ghave allait de maison en maiion, Polyeucte à la main, et arrachait des larmes aux familles patriafg cales en lenr déclamant ces vers orthodoxes :

Ceit pea d'àllor au cieit j« veux vous y eondoifet

le rous aime Beaucoup moins qud mon Dieu» mais bien plus que nxA-tbême.

Où le conduisefe-vous? — à la mort ! -^ à la gloii^ !

— Toute la tragédie est écrite dans cet esprit! s'écriait M, Chave.

Et on prenait des billets en pleurant.

Trois heures avant le lever du rideau» les jeunes amateurs avaient déjà revêtu les costumes de Polyeucte, de Félix et de Sévère; les familles pieuses arrivaient processionnellement au théâtre. M. Ghave, debout devant le péristyle, souriait à cette merveil leuseexhumation d'un public trouvé dans les fouilles d'un quartier désert. On aurait cru voir Herculanum retrouvant son peuple en 1842.

Tout à coup des acclamations, furieuses comme des rafales du nord-ouest, éclatent sur les sommets de la plaine. Une calèche se lève, comme un astre inconnu,

M»« RAGHEL AU THÉÂTRE CHAVE. aifi*

sur rhorizon Ghave ; la foule enthousiaste seprécipiteet eourt avec les chevaux. C'est mademoiselle Rachel qui arrive, toujours exacte comme une montré de Bré* guet

Ehl vi?raifi*-je mille ans, je n'oublierais jamais cette soirée, et mademoiselle Rachel ne l'oubliera jamais aussi, Je crois même à travers ses marches triomphales en Europe.

La salle Ghave était comble, et le public qui la remplissait n'aura jamais son pareil parmi tous les publics de l'univers. Là, tout le monde, vieillards, jeunes gens, jeunes filles, faisait son premier début de spectateur, et mademoiselle Hachel allait conquérir, dans un soir, toutes ces virginités d'enthousiasme dramatique.

Les trois jeunes basses attaquèrent l'alexandrin de Corneille avec une audace inouïe; leurs voix de bronze malléable ébranlaient le théâtre comme des coups de bélier romain; mademoiselle Rachel, électrisée par les transports de ce monde nouveau, avait dépassé les hauteurs du sublime ; chaque vers roulait dans un tonnerre d'applaudissements; les fleurs pleuvaient avec les larmes ; c'était partout une ivresse, une exaltation, une extase, une furie de joie, un délire de bonheur dont rien au monde ne peut donner une idée. Si la foule était tombée sur le théâtre, avec le rideau, mademoiselle Rachel disparaissait, comme Romulus,

SiO LE CHATEAU VERT.

dans une tempête d'enthousiasme : on Tauraii retrouvée, le lendemain, sous une pyramide de camellias.

Placé au fond de sa loge, M. Ghave avait atteint ce degré de bonheur que l'humanité n'a jamais connu ; la fête qui éclatait dans son cœur épuisa les munificences du ciel. Il savourait les voluptés de l'âme, si supérieures aux voluptés du corps; il planait comme un archange sur les joies de son public, et les recueillait toutes pour en faire le bonheur de sa vie, la céleste quiétude de son avenir.

Polyeucte joué, mademoiselle Rachel fut, dans le foyer des artistes, ravissante de grâce et de familiarité exquise; elle serra les mains des trois artistes improvisés, leur adressa des éloges, et s'entretint longtemps avec eux dans cette langue du monde réel qu'elle parle si bien.

M. Chave ne s'était pas trompé : cette soirée porta bonheur à son théâtre et à son désert.

De cette représentation de Polyeucte date la fondation de la cité neuve de la plaine : les maisons s'élevèrent dans les régions du vide, inania regna^ comme par enchantement; le cordeau traça des rues qui se matérialisèrent en bonnes pierres d'Arles; le théâtre vit naître aussi de brillantes soirées ; un public fut créé ; un limonadier s'installa pour les besoins des entr'actes; un club de rentiers se fonda dans le voi-

M»« RÂCHEL AU THÉÂTRE GHAVE. 317

sinage; les passants passèrent comme dans une grande ville; le conseil municipal leur donna même des trottoirs pour faciliter la circulation.

Et tout cela fut l'œuvre de M. Chave, dePolyeucte, de Corneille et de mademoiselle Rachell

Fllf.

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