DEUX HISTORIENS
front large, mais uq peu déprimé du côté gauche; ses yeux, d'un vert fauve, exprimaient des passions vio-' lentes; son nez ne manquait pas d'une certaine majesté aquiline; sa bouche, aux lèvres épaisses, annonçait des appétits féroces. On remarquait en lui un tic nerveux assez bizarre; il se mordait continuellement la lèvre supérieure, et parfois il la faisait saigner, Valentinien avait un caractère doux, malgré toutes ces apparences physiques, et rarement il se mettait . en colère. On Tciccuse pourtant d'avoir voulu assassiner son Irère Valons; mais, revenu à une idée meilleure, il se contenta de l'envoyer régner en Orient, oîi il fit la guerre aux Ostrogoths. »
Le second historien, rentré chez lui comme l'autre, travaillait à son Histoire ancienne, et il traça, sans hésiter, le portrait d'Antiochus XIII. Nous pouvons déjà offrir ce portrait à nos lecteurs :
« Antiochus régna soixante-dix ans avant Jésus- Christ. On le surnomma VAsiatiquej parce qu'il reconquit une partie de la Syrie, perdue par Eusèbe son père. Antiochus XIII était d'une taille au-dessus de la moyenne; il était blond, quoiqu'il descendît de Tigrane, roi '^'Arménie, qui était brun. 11 avait dans le regard cette expression sombre, déjà remarquée chez Alexandre Zebina, fils de Bala, et chez le grand Séleucus, SCS aïeux. Antiochus XIII n'aima qu'une seule femme, la belle Sideta, jeune Arménienne, et il
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lui fut fidèle jusqu'à la mort. Son règne fut tourmenté par de grands soucis domestiques; Eusèbe et Nicator, ses deux parents, firent toutes sortes.de tentatives déloyales pour lui enleyer le cœur de la belle Sideta; on a même osé afSrmer que la jeune Arménienne aurait prêté une oreille trop complaisante aux tendresses de Nicator, ce que nous ne craignons pas de signaler comme une calomnie înTentée par les ennemis d'Antiochus. »
Ces deux histoires seront bientôt livrées à l'impression^ et les lecteurs se feront surtout une juste idée de Valentinien P' et d'Antiochus XIII, deux portrait» tracés avec une assurance magistrale par deux historiens qui n'ont pu se metttre d'accord sur les mosars et le caractère de Jules Naudin, leur intime ami.
Toutes les histoires, ou presque toutes, sont écrites par des amis d'un Jules Naudin.
Lorsque TAngleterre se fit protestante, elle embrassa le catholicisme de la domination ; son île devint un astre qui rayonna sur les mers et les continents.
Le vers de Virgile a cessé d'avoir raison ; les Bretons ne sont plus séparés du reste de l'univers ; on les^ rencontre partout : comme le flot qui baigne Liverpool, Douvres, Brighton, est le même flot qui 'va couper en deux la Nouvelle Zélande, tournoyer dans l'archipel des îles Sandwich, s'échauffer aux Philippines, ou se glacer à la baie de Bafiin, les Anglais sont autorisés à se croire partout chez eux ; partout ils trouventleurcompatripterOcéan,vieilledivinitéossianique qui les a endormis au berceau, qui les protège de sa ceinture, les enrichit de ses dons, les réjouit de son calme ou de sa fureur. Le positif vient ensuite en aide
à rin>agination ; à quelque terre lointaiDe et ioconnue où le vent les pousse, ils ont toujours, à fond décale, une provision de léopards, avec la devise : Dieu et mon droit; et ils clouent leur blason sur le premier arbre du rivage, ou sur un quartier de roc à défaut d'arbre, afin de constater l'acte de propriété ; le cessionnaire est la nature, Saint-James, Tacquéreur; le notaire, Dieu.
Il y a quelques années, une île sortit de la Méditerranée comme une oronge ; cette île n'appartenait à personne; le roi de Naples prétendit se l'adjuger, attendu qu'elle gisait dans les gouttes d'eau qui lui appartiennent: l'Angleterre intervint, en soutenant que l'île improvisée par la mer était une fille naturelle de l'île de Malte, et qu'elle rentrait ainsi de droit sous le pavillon de la métropole. On allait plaider la cause, je ne sais devant quel tribunal. Pendant que les avocats préparaient leurs dossiers à Naples et à Londres, rîle retomba au fond de la mer. La nature se permet rarement des plaisanteries contre l'Angleterre, mais il faut convenir qu'elle les choisit bien quand elle en fait. Ce n'était pas au moins que l'Angleterre se souciât de cet îlot : elle voulait seulement consacrer son droit de propriété éventuelle sur toutes les îles ou les continents que notre planète peut produire à Tavenir.
Londres est le séminaire de l'univers; l'Angleterre tient dans sa main les lignes croisées parrallèles à
réqualeur ou au méridien de Greenwich, comme une araignée au centre de sa toile ; chaque secousse retentit à Westminster. Cook avait bien raison de se croire chez lui lorsqu'il disait dans les eaux de Bligh : Amis, nous passons sous la grande arche du pont de Londres; il y avait pourtant tout le diamètre du globe entre les deux.
Depuis Cook, Tarche s*est singulièrement élargie. Je ne m'étonne point que le successeur de Tamerlan aitdemandé à Victor Jacquemont si la France est un pays où Ton parle anglais.
On s'est récrié de«surprise en apprenant qu'une Anglaise fait élection de domicile sous un cèdre du Liban, et une autre dans le tombeau de Moïse, lequel n'a jamais été enterré. Le Liban est à nos portes, là n'est pas la merveille. Parcourez en imagination le Pannipul, le Kithul, les deux versans de THimalaya, vous trouverez de riches Anglais, domiciliés d'étage en étage sur les montagnes, comme si ces montagnes étaient des maisons de Regent's-Street. Dans la terre de Diemen, cette vaste et orageuse solitude, il y a trois journaux oîi Ton fait despremiers-Diemenf et des sociétés savantes où Ton travaille pour le bonheur de l'humanité polaire ; dans les villes indiennes de la Compagnie, on joue des drames indous, avec des senteaces de Gonfucius et les incarnations de Brama; ces drames sont tirés du théâtre indou, antérieur de quatre mille
ans à Shakspeare, et traduits en anglais par H. Wilson.
Vous allez à Calcutta, vous trouvez assis sur le trône du grand Mogol un Anglais, lord William Bentinck; il a une petite maison montée sur le pied de six mille serviteurs, et d'une escorte de deux régiments, cavaliers et fantassins. L'autre soir aux Italiens, j'ai failli m'évanouir en voyant entrer ce même William Bentinck, qui vient de Calcutta pour entendre Lablache et Grisi. Cela nous étonne, nous, Parisiens, qui prenonâ des airs de Humboldt en revenantduHavre,
Dans la naïveté de mes souvenirs, j'aimais quelquefois à me représenter Otabiti, mx la nouvelle Gythère, dans sa pure et virginale atmosphère des beaux jours de Bougainville et de Cook. Je suivais souvent, en esprit, ces agiles gondoles^ où les amants se parlaient d'amour, avec une ceinture de pampres verts, comme nos pères de TÉden, La nouvelle Gythère est un comptoir anglais ; il y a des restaurateurs à la carte sous les ombrages d^Amathonte ; on a établi un clob sous le palmier de Gypris ; dans les boudoirs de Gnide, on jure en anglais.
A vingt-deux degrés de l'autre côté de l'équateur, dans la même mer, à Owihée, ce ne sont plus les sauvages qui poignardent les matelots de VEndeavot^, ce sont les matelots qui rossent les sauvages. Gook rirait bien s'il voyait la plage oii il a été assassiné; on y a bâti un Wauxhall.
Zone torride, zone tempérée, zone glaciale, tout cli- \
mat convient aux Anglais.
Deux malheureux matelots hollandais, échappés d'un naufrage dans les mers polaires du nord, gagnèrent une île en sautant de glaçons en glaçons; mourants de fatigue, ils s'assirent sur le rivage, au pied d'une croix : c'était Fîledes Croix; ils lurent sur un écriteau de fer-blanc, cloué au bois, cette pompeuse phrase: Prise de possession de rtle des Croise, au nom de Georges IV^ roi d'Angleterre, de France ' et de tous les pays situés au nord de la baie de Baffin. C'est accablant I
Les particuliers imitent les allures excentriques du gouvernement. Les voyageurs anglais sont les pensionnaires de toutes les tables d'hôte de l'univers : en France, c'est l'individu qui voyage; en Angleterre, c'est la famille.
J'ai rencontré sur les paquebots de la Méditerranée un amiral anglais qui courait le monde depuis sept ans, escorté de sa maison de Picadilly; à son dépari de Londres, il n'avait que deux enfants ; le voyage lui en avait donné cinq autres, nés sur cinq points différents, à Smyrne, à Constantinople, au Caire, à Venise, en pleine mer. Cet excellent amiral me racon- v lait ses aventures domestiques avec une admirable simplicité , non pas dans l'intention vaniteuse de ra'apprendre quelque chose de surprenant , mais
par forme de conversation oiseuse entre passagers.
Aussi les Anglais ont-ils imposé au monde entier Jeurs mœurs, leurs habitudes, leur cuisine; à Rome, à Naples, comme au Caire, comme à Constantinople, on trouve V english fashion. Les auberges ont des enseignes anglaises et un domestique de Londres : on prend le thé partout; partout on trouve les vingt-cinq sauces ou coulis qui accompagnent les viandes anglaises ; les Français sont obligés de se mettre à la suite de leurs chers voisins : heureusement les Français s'accommodent de tout.
Si les Anglais ne gâtent pas la cuisine, ils gâtent le paysage, et c*est un tort. Les Anglais visitent les ruines, comme ils visitent tout, avec un flegme qui pourrait passer pour de l'ignorance si Ton ne connaissait leur amour pour les beaux-arts, eux qui les payent si bien. A Calcutta, à Jombay, à Delhy, au Diemen, à l'île des Croix, les Anglais sont convenablement placés; mais une famille des leurs dans l'arène du Colysée ou sur l'épine d'un cirque, dépare le monument.
Un jour, j'arrivai seul devant les temples de Pœstum, afin de jouir de l'aspect de ces ruines, bien plus belles encore de leur isolement. Je trou\ai, dans !e premier temple, une famille anglaise à table sur un chapiteau r les domestique >, la serviette sur le bras, le Champagne au frais, dans un buisson, sans eau.
OBIQDITÉ DE L'ANGLETERRE. 277
Trois colonnes m'avaient dérobé la berline et le fourgon ; les chevaux mangeaient Tavoine dans une cuve de sacrifice. Je repris le chemin de Naples tout de suite : je revins le lendemain^ une autre famille avait pris la place de la première à la table du chapiteau ; on m'a dit que c'était ainsi tous les jours. Je ne m'étonne pas qu'il n'y ait plus de roses à Pœstum.
M. Alberti, voyageur de Venise, me contait un jour quelque chose de plus étonnant.
Il était dans la haute Egypte, et cherchait la presqu'île Méroé, ce berceau des gymnosophistes, à ce que dit Hérodote, fabuliste et historien. Alberti n'avait pas de notions bien exactes pour découvrir cette presqu'île mystérieuse qui s'est dévoilée à Caillaud. On sait que le Nil, en descendant des hauteurs où coule le Tacaze, se replie sur lui-même, et forme ainsi cette presqu'île, où l'on tfouve quarante pyramides de briques, comme celles de Saccarah; des caisses de momie, à verres, et des scarabées sacrés. Ces trésors tentent un savant.
Alberti arriva, par un beau soir, sur le rivage replié du Nil; là, il se souvint de Caillaud, et remonta le fleuve, en cherchant les quarante pyramides, comme on chercherait une aiguille tombée dans le sable du désert. Il était seul, et il se disait à lui-même : Que je suis heureux 1 je vais donc fouler un sol vierge de as humains pendant des siècles I je vais voir le ber-
ceau des gymnosophistes, les ruines d'une ville aimée par Hérodote I je vais contempler ces merveilles seuil Albert! avait avec lui cinq Arabes; mais un savant qui voyage avec des Arabes se croit toujours seul. Il avançait donc, dans son enthousiasme italien, respirant avec délices cette atmosphère de solitude si douce à rame du voyageur.
Tout à coup il aperçut, adossée au flanc d'une pyramide, une famille complète d'Anglais. Rien n'y manquait : les grooms avaient chaussé les bottes au revers luisant, les dames regardaient les pyramides le lorgnon à la main, et s'abritaient du soleil tropical avec leurs ombrelles de soie ; les hommes étaient en grand costume d'Opéra; ils ei&euraient une caisse de momies du bout de leurs gants glacés; deux nourrices allaitaient les enfants; les chevaux mangeaient ça et là le peu d'herbe qu'avaient laissé les gymnosophistes. C'était un tableau d'Hyde-Parck encadré dans la presqu'île de Méroé. Alberli rentra au désert bien abattu.
Un jour viendra, peut-être , oii le voyageur ira visiter l'Angleterre pour ne pas rencontrer d'Anglais,
LES païens de 1842
On a créé depuis douze ans, chez nous, une multitude de religions stupides; et, chose singulière, pendant que la police tolérante permettait à H. Ghatel de se nommer Dieu, personne n*a songé à profiter de notre luxe de liberté religieuse pour remettre en lumière et en action le paganisme, cette chose si amusante qui a diverti les deux plus grands peuples de Funivers. En France, un pareil oubli est inconcevable. Lorsque 1830, avec son millésime sonore, nous réveilla en sursaut, il y avait à Paris mille poètes de cinquante ans, tous vigoureux et rouges d'oreille, qui, sous TEmpire, avaient prié vingt fois Apollon de leur prêler salyre d'or; avaient invoqué les chastes nymphes du Permesse ; avaient bravé les fureurs de Neptune et
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célébré Phœbus et la triple Hécate : et pas un de ces favoris des neuf sœurs n*eut l'idée de se faire le Chatel de Jupiter, de Neptune et de Vulcain, cette grande et homérique trinité.
Ces poètes, cependant, n'étaient pas retenus pas le moindre scrupule chrétien; ils avaient sucé avec le lait laphilosophie de Voltaire etdePigault-Lebrun ; ils connaissaient mieuxlerituel de TOlympeque celui du Vatican, les gémonies que le martyrologe, Teau lustrale que Teau bénite, les poésies erotiques de Tibulle que les chastes épitres de saintPaul. Ces hommes, qui devaient fortune, leurs positions, leurs préfectures, leurs recettes leur générales, aux dieux immortels qu'ils célébrèrent sous Napoléon, auraient pu se cotiser par reconnaissance et acheter paradions le temple grec de la Madeleine, alors en disponibilité ; là ils auraient relevé la statue de Jupiter tombée sous le pied de Constantin. Pontoise leur eût fourni ses corybantes et ses hécatombes de taureaux, l'Opéra ses chœurs, l'Académie ses poètes classiques, Bosio ^ses statues, le bois de Boulogne son allée de pins consacrés au maître des dieux.
Nous reconnaissons que ce vieux culte ainsi restauré ne devait vivre au plus qu'un lustre ou qu'une olympiade, mais, dans ce court espace de temps, que de joies antiques, que d'ineffables révélations nous aurions exhumées de ce vieux globe ennuyé qui a deux fois enseveli ses voluptés puissantes sous le déluge
LES païens DB 18^2. 281
d'eau de Noé, et sous le déluge de feu d'Attila 1 La science même eût tiré un immense profit de ce galvanisme du cadavre païen. La comédie française aurait vu refleurir les beaux jours de Thalieet de Melpomène; Terpsichore et les Grâces décentes auraient retrouvé des autels rue Lepelletier ; le boulevard des Capucines aurait chanté l'hymne séculaire d'Horace, et l'Académie des inscriptions et belles-lettres aurait appris le latin et peut-être le grec.
.Au reste, cette exhumation du rit antique ne pouvait être pour la nation française qu'un caprice éphémère comme le culte de M. Chatel, le rêvé de Saint-Simon et la résurrection des Templiers, mais elle devait se présenter sous un aspect plus sérieux aux Grecs modernes, nos contemporains. Ce peuple, après avoir repris son nom, sa langue, son pays, son costume, avait peut-être le droit de reprendre sa religion. Nous ne saurions donc blâmer la tentative qui a été faite, l'an dernier, dans un coin du Péloponèse, et qui sera le sujet de ce récit.
Toute la Grèce contemporaine connaît MM. Théodore Colocotroni et Ralli, qui ont acquis une fortune immense avec intelligence et probité. Ces deux négociants, retirés des affaires, habitaient une charmante maison de campagne dans lafraîche vallée d'Andrizena. Celte résidence avait le défaut d'être trop belle ; on y
oûtait cette satisfaction perpétuelle qui ciigendie
l'ennui. La pureté de l'air et les aromates y entretiennent la santé ou la rendent à ceux qui l'onl perdue ; le site est ravissant de contrastes et de richesses végétales. Les collines ressemblent à des palais à cent étages^ habités du vestibule à la cime, et entremêlés de jardins en spirales , de bouquets d'oliviers , de laurier-thym et d'acacias. Mille ruisseaux ceignent ces collines de leurs limpides écharpes d'argent; et du milieu des masses de verdure confuse s'élèvent çà et là de riants cyprès, qui perdent au soleil leur caractère funèbre, et ressemblent à des aiguilles égyptiennes qu'une reine gigantesque a secouées de sa robe en arrivant d'Alexandrie au golfe de Modon. L'horizon est bordé par la chaîne du Taygète, dont les vives et immenses arêtes de granit prennent, selon les caprices des nuages et du soleil, toutes les nuances tranquilles depuis le gris-perle jusqu'à l'azur le plus { velouté.
Quand on n'est ni peintre ni poète, et qu'on a répété vingt fois le jour, pendant trois ans, cette phrase : Oh 1 que ce paysage est beau I ce paysage devient enfin insupportable comme toute chose belle ou hideuse qui vous saute aux yeux éternellement, et dont on ne sait que faire.
C'est ce qui advint à MM. Colocotroni etRalli dans leur résidence d'Andrizena. Ils avaient épuisé toutes leurs formules d'admiration, tous leurs sujets d'en-
LES païens de i8&3. SSS
tretien sur leur histoire nationale^ antique et moderne; ils s'aperçurent même un jour qu'ils venaient de prendre en aversion un joli bois de myrtes où se dérobait pudiquement comme une jeune fille nue la plus fraîche rotonde de marbre blanc que Paros ait envoyée aux architectes de Coron.
— Ah I s'écria Colocotroni en levant ses bras vers le ciel, selon l'usage des héros affligés, ah ! mon cher Rallia nos aïeux étaient plus heureux que nous dans ces mêmes lieux 1 Pour nous, un bois n'est qu'un terrain planté, d'arbres; mais, pour qos ancêtres, un bois était l'asile saint des plus aimables divinités de la terre ; et cette frayeur secrète ou cette volupté douce que le cœur ressentait sous les aribres de notre pays annonçait partout la [présence des im* mortels*
Cette exclamation patriotique fut un trait de lumière pour Rallié
— Je crois, dit-il, que nous avons commis une grande faute en ne demandant pas au congrès de Vérone l'autorisation officielle de restaurer chez nous le culte de Jupiter. A coup sûr, M. de Chateaubriand nous aurait appuyés, lui qui a fait un si beau livre tout païen avec ses Martyrs. Mais qu'importe l'autorisation du congrès î Je ne vois pas trop qui pourrait îious empêcher de continuer sur un terrain qui est à nous l'œuvre de nos pères après un entr'acte de quel-
que mille ans, ce qui n'est qu'un coup de balancier sur rhorloge de rinfini.
Golocotroni prit une pose homérique, et, s'avançant tel qu'un dieu vers son ami, il lui dit :
— La sagesse a parlé par ta bouche, ô mon ami f le plus cher d'entre ceux qui ont cueilli le cytise avec moi sur le flanc du Taygëte paternel aux jours de ma jeunesse d*or. Quel serait le mortel assez insensé qui oserait s'opposer à notre dessein généreux?
— Mon cher compatriote, dit Ralli, là Grèce sans Jupiter est comme notre alphabet sans Yalpha, On voit qu'il manque autour de nous quelque chose de riant qui complète la vie. Nous avons l'imagination de nos pères, et nous n'avons pas la variété infinie de leurs amusements. Aussi l'ennui nous dévore. Nous sommes Grecs, il faut donc que nous pensions en Grecg. Que les Bavarois positifs ne voient dans le soleil qu'un ^obe de feu, dans la lune qu'une planète stupide, dans la mer qu'un amas d'eau salée habitée par des poissons, dans le vent qu'un phénomène de dilatation atmosphérique, c'est très-bien ; les Bavarois font leur métier; mais à nous, il nous faut Apollon, Hécate, Neptune, Amphitrite, Éoleet tout le reste. Les vérités physiques nous tuent ; il nous faut des mensonges poétiques, et nous vivrons.
Cette idée fut, dès ce moment, mûrie avec soin par les deux Grecs, et la mise à exécution ne se fit pas at-
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tendre.Ces hommes avaient en leur pouvoir tout ce qui donne la réussite des choses : Targent et la volonté.
Au sud de la vallée d'Andrizena, on trouve une forteresse en ruines, que M. Fauriel attribue à un temple de Jupiter Olympien, décrit par Pausanias. Ce monument ressemblait assez aux autres temples de la grande Grèce encore debout à Ségeste et à Pœslum. Un architecte français, M. Falque, demanda vingtcinq mille francs à Ralli pour remettre la ruine d'Andrizena dans son état premier, décrit par Pausanias. Pacte fut conclu à ce prix sans marchander. Le travail de maçonnerie avança rapidement, trente-cinq jours suffirent pour relever les murs et remettre sur pieds trois colonnes d'ordre pœstum, les seules que le temps ou les hommes avaient abattues dans les deux péristyles latéraux. Colocotroni acheta ensuite à M. Vescovagli, fabricant de faux dieux à Athènes, une statue de Jupiter avec 4e Modius, provenant, au dire de Tanliquaire, ^es fouilles du temple de la Victoire sans ailes, et un bel autel de sacrifice, remarquable surtout par deux têtes de taureaux en ronde-bosse de la plus parfaite conservation.
Douze pÉuvres paysans d'Andrizena furentnommés corybantes par M. Ralli, aux appointements de cin-» quanteécus ; on leur apprit qu'ils étaient Phrygiensd'orîgine, prêtres de Cybèle et de Jupiter, et qu'ils avaient
élevé en Crête le maître des dieux, lorsque sa nourrice Amalthée le sevra. On les couronna de chêne, et on les revêtit d'une toge blanche qui flottait sur leurs talons.
L'inauguration du temple de Jupiter fut fixée au premier jeudi, ou jour de Jupiter, du mois de mars 1842. La rumeur fut grande en Attique jusqu'au promontoire où Corinthe s'asseoit sur deux mers, jusqu'à Zola, où Latone délia sa ceinture en se rendant à Déios.
M. Colocotroni s'était nommé grand-prêtre de Jupiter, et son costume était exactement copié d'un basrelief de Phidias , représentant un sacrifice sur le fronton du Parthénon.
M. Marches Psicha, savant Hellène, fut chargé d'apprendre aux corybanfes l'hymne à Jupiter de la tragédie d*Hercule en Provence, avec la mélopée antique, assez semblable au Vere dignum etjustum est du rit romain.
La chaste vallée d'Andrizena gardera toujours le souvenir de cette fête du premier jeudi de mars 1842; c'était le 3 de ce mois.
Au lever du soleil, une Théorie, paréeselon le rît de Délos, s'avança vers le temple par un sentier tout jonché de fleurs. Quatre tauroboles marchaient ensuite, traînant sept génisses blanches et sept bœufs dont les cornes étaient dorées. Les douze corybantes venaient
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ensuite. MM. Ralli et Colocotroni fermaient la marche, portant dans leurs mains une petite statue d'orde Ju« piten
Les corybantes chantaient Thymne que le grand tragique grec met dans la bouche d'Hercule, lorsque ce héros supplie le maître des dieux de punir les mirmidons qui désolaient le désert de la Grau (Bouchesdu-Rhône).
Volez, ô boiteuses prières, Avec vous, emportez mes dons !
Jupiter, fais pleuvoir des pierres Pour écraser les mirmidons !
À chaque refrain , les corybantes étaient obligés, par leurs institutions, qui remontent à deux cent quatre-vingt-dix-sept ans avant la prise de Troie, de s'enfoncer dans les chairs la pointe de leurs courtes épées, mais M* Ralli les avait cette fois dispensés de ces expiations sanglantes que leur fondateur Corybas, fils de Cybèle, avait inventées chez les Phrygiens. D'ailleurs les douze paysans d'Andrizena auraient rompu leurs engagements, s'il leur eût fallu jouer leur rôle dans son antique rigueur.
Le morjentdu sacrifice fut bien beau. De vieux fanatiques grecs armèrent que des prodiges avaient accompagné le coup de hache du sacrificateur. Ils dirent que Pan ébranla le Taygète de sa graqde voiiç
arcadienne; que Syrinx murmura dans les roseaux; que Daphné soupira dans les lauriers ; qu'une hamadryade de quinze ans, belle comme Psyché, sortit du tronc d'un chêne pour voir la résurrection de ses dieux, et Ton ajoute même que des pêcheurs de Coron saluèrent, dans la langue de Théocrite, une autre Vénus Aphrodite qui se leva sur les vagues du golfe, en secouant Tonde amère de ses longs cheveux. Nous ne garantissons pas cependant l'authenticité de ces derniers détails.
Les corybantes dépecèrent les corps des quatorze victimes sacrifiées. Ils choisirent pour eux et leurs familles les dos succulents des bœufs, et donnèrent le reste aux pauvres agriculteurs d'Andrizena, qui vivent de raisins secs, de figues et de miel. MM. Thomas Prout et Richard Stone, voyageurs anglais qui passaient par ce chemin avec leurs femmes, leurs enfants et leurs domestiques, payèrent fort cher aux corybantes une petite colline de bœuf pour leur rôti du soir. Ce sacrilège n'alluma pas la foudre aux mains de Jupiter.
Les paysans d'Andrizena, qui ont tant souffert delà guerre de l'indépendance, virent se lever sur eux l'aurore de l'âge d'or. M. Ralli sacrifiait régulièrement à Jupiter tous les jeudis ; le bœuf renchérissait beaucoup sur les marchés de Coron, de Modon et d'Égine, mais il était servi gratuitement sur les tables des pas-
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leurs d'Andrizena. Une colonie d^ Anglais yint s'établir autour du temple de Jupiter, et ils embrassèrent le paganisme pour avoir des entrecôtes au choix. Les corybantes engraissaient à vue d*œil. L'abondance régnait dans Andrizena. Les noms de Jupiter et de H. Ralli étaient bénis de l'aurore au couchant. Hélas I un coup de foudre qui ne venait pas de Jupiter, détruisit cette religieuse prospérité.
Le ministre de Tintérieur adressa au roi Othon un rapport qui faisait un triste tableau des marchés aux bœufs; les sources de lait venaient d'être taries dans les pâturages de TAttique, faute de génisses nourricières, et les bœufs restaient partout à Tétat de veaux. Le roi déféra cette question à son conseil.
Il y eut une crise ministérielle; les uns, parmi les conseillers de la couronne, soutinrent qu'il ne fallait pas permettre qu'une simple vallée s'enrichît aux dépens du royaume, dans un festin perpétuel. Les autres alléguèrent que chaque citoyen grec était libre de manger autant de bœuf qu'il lui plaisait. Le minisire des cultes donna sa démission, en s'écriant comme Ajax :
— Je m'échapperai malgré les dieux !
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Pendant que ces débats ministériels occupaient la cour et la ville, la colonie anglaise qui dépeçait les bœufs de Jupiter, se voyant menacée de la famine, adressa ses réclamations à sir Edmund Lyon, ministre de la Grande-Bretajgne à Athènes. L'ambassadeur eut un entretien avec le ministre de Tintérieur, et menaça de compliquer la question d'Orient de cet incident nouveau, si Ton fulminait la moindre ordonnance contre les adorateurs de Jupiter.
— Eh bieni dit le ministre de l'intérieur, que la volonté de la reine Victoria et de Jupiter soit faite I mais vous, sir Edmund, chargez-vous au moins d'approvisionner nos marchés.
— J'écrirai au vice-roi d'Irlande, dit sîr Edmund, et les bœufs du comté de Rerry ne vous manqueront pas.
Ainsi se termina cette première difficulté ; mais il en survint une plus grande. M. Rallî, tout riche qu'il était, s'aperçut, en faisant le relevé de ses dépenses mythologiques, qu'il y avait un déficit énorme, provenant d'une consommation exagérée d*hécatombes sur l'autel du maître des dieux. Son associé lui dit même :
— Mon cher grand-prêtre, encore six mois de paganisme, et nous sommes ruinés I revenons, si vous m'en croyez, au culte économique de nos pères, et abandonnons le culte de nos aïeux.
Ralli foudroya du regard son associé timide et lui dit:
— Nous ne donnerons pas cet exemple de lâcheté an vallon d'Andrizena, nous persisterons. Hais, comme il n'est pas douteux que Jupiter nous ruine, nous réduirons les sacrifices à deux veaux par an, et nous célébrerons les fêtes de Vénus, à laquelle on ne sacrifie que des colombes ; avec deux drachmes, ou trentedeux sous, nous ferons un sacrifice à Cypris.
M. Colocotroni donna sa démission.
Nous avons signalé au commencement de cette histoire une charmante rotonde, façon Poestum, qui se voilait d'un bois de myrtes, sur la propriété de M. Ralli. C'est là que devaient se célébrer les fêtes de la déesse de la beauté.
Les corybantes, mis à la retraite depuis la suppression des bœufs, se présentèrent pour desservir l'autel de Vénus. M. Ralli leur répondit que ce service ne les regardait pas, mais que Ton pourrait employer leurs femmes et leurs filles, si elles avaient des attraits dignes des regards des dieux.
Les ex-corybantes répondirent aflBrmativement, et le lendemain ils amenèrent trente-deux fermières, brûlées du soleil, noires, mais belles comme réponse de Salomon.
M. Ralli leur donna des robes blanches à plis roides comme les draperies des statues, et leur enseigna l'hymne de la veillée des fêtes de Vénus.
LES païens de 18AÎ. W5
La colonie anglaise, qui avait acquis de nombreux cottages dans la vallée d'Andrizena, comptant sur la perpétuité des roast-beefs de Jupiter, envoya une députation à M. Ralli, en lui ordonnant de sacrifier des bœufs à Vénus, sous peine d'être bombardé par Tamiral Napier.
M., Ralli cita une idylle de Théocrite, dans laquelle il est expressément recommandé de n'immoler que des pigeons innocents sur l'autel de Cypris. — Les députés anglais se retirèrent dans un silence sombre, terrible comme une menace.
M. Ralli, qui redoutait ces formidables voisins, crut devoir leur faire une légère concession pour prévenir de grands malheurs : le jeudi suivant il sacrifia deux génisses à Jupiter, et fit envoyer leurs filets, avec un panierni'oseille, à la colonie anglaise. Ce présent ne fut pas accepté.
Cependant les symptômes de famine commençaient à se manifester à Andrizena, tellement la population anglaise et grecque s'était accrue depuis les fêtes de Jupiter. M. Ralli, pour apaiser la faim et l'Angleterre, suspendit les préparatifc de la veillée des fêtes de Vénus, et annonça la prochaine reprise des sacrifices de bœufs. Les corybantes reprirent leurs robes, et les prêtres les couteaux sacrés. Avant tout, il fit une pétition au ministre de l'intérieur pour lui demander la faveur de s'approvisionner d'une demi-
m LE CHATË4U VËBT.
hécatombe au marché d'Égioe, Pontoise des Grecs.
Le ministre de rintérieur répondit qu'il ne fallait plus, sous prétexte de Jupiter, jeter la perturbation dans les marchés publics, mais que M. Ralli avait à sa disposition un chargement de bœufs que sir Edmund ayait demandés au vice-roi d'Irlande, et qui étaient arrivés au port duPirée, le matin de ce joun
M. Ralli demanda la livraison du chargement. On lui répondit qu'il pouvait compter sur les bœufs d'Irlande, première qualité, pour le mercredi suivant.
— C'est justement la veille de jeudi I s'écria Ralli dans sa joie*
Le sacrificateur aiguisa sa hache, et les cuisiniers anglais chauffèrent leurs fourneaux.
Le peuple d'Andrizena, privé de viande fraîche depuis plusieurs mois, entourait le temple de Jupiter. M. Ralli, en costume de grand^prêtre , était debout, le jeudi matin, sur le plus haut degré de Pescalier, attendant les bœufs d'Irlande attendus le mer** credi.
Enfin un nuage de poussière s'éleva de la grande route; tous les regards percèrent ce brouillard lumi* neux pour découvrir le troupeau. Les corybantes se précipitèrent vers le convoi d'hécatombes, pour choisir les plus belles victimes. H. Prout et M. Richard Stone s'élancèrent aussi avec les prêtres de Jupiter.
Deux chariots énormes, escortés par trois cavaliers
LES païens de 18Â2. 295
du roi, sortirent du nuage de poussière, et se dirigèrent vers le chemin de traverse d'Andrizena.
Le chef des corybantes se posta devant le premier chariot, et demanda au conducteur s'il n'avait pas rencontré des bœufs destinés au temple de Jupiter.
— Les voilà I dit un cavalier en désignant d'énormes tonneaux scellés aux armes d'Irlande.
C'était une cargaison de bœuf salé I
Les corybantes faillirent tomber la face par terre.
MM. Prout et Richard Stone fermèrent leurs poings et battirent l'air. Le bœuf salé continua tranquillement sa marche vers le sacrificateur.
Le plus agile des corj^bantes avait déjà instrui M. Ralli de ce nouveau malheur. Le négociant grec s'inclina: devant les arrêts du destin, et dit avec un ton de voix stoïcien : ^
— Nous sacrifierons le bœuf salé; qu'on m'apporte la facture.
La facture s'élevait à mille livres (vingt-cinq mille francs). C'était un chargement destiné à la flotte de lord EUiot dans la mer chinoise, et qui avait été expédié par faveur toute spéciale à Athènes, sur l'ordre exprès de sir Edmund Lyon.
M. Ralli, après le sacrifice, distribua une montagne de salaisons aux habitants d'Andrizena. Les Anglais refusèrent leur part, de peur du scorbut.
Cependant il arrivait chaque jour de nouveaui étrangers à la vallée païenne. De toutes parts on bâtissait de charmantes petites maisons de campagne et des temples en miniature. Un professeur de rhétorique de Paris ouvrit une école pour les adultes, et fit un cours de mythologie oii il enseignait Thistoire des dieux, à cinq francs le dieu et deux francs cinquante le demi-dieu. Les prêtres schismatiques, redoutant ■ une concurrence formidable, se mirent à prêcher contre le culte de Jupiter. Le roi Othon se fit lire par son secrétaire l'histoire de Dioclétien.
Ralli ne voulut pas en démordre; il avait terminé les préparatifs de la veillée des fêtes de Vénus, il avait fixé la cérémonie aii premier vendredi de septembre 1842.
La veille, le vallon d'Andrizena semblait s'être reculé de trois mille ans dans l'antiquité. On aurait cru voir ce concours antique de peuples qui se pressaient autour du temple de Gnide lorsque les filles de la superbe Lacédémone venaient y disputer le prix de la beauté.
Lorsque le char d'Apollon descendit dans les vagues de la mer dlonie, M. Balli donna le signal aux chœurs; et tous les enfants d'Éole, même l'Iapix, firent silence pour écouter cet hymne oublié depuis trente siècles sur cette terre de la beauté, de la gloire et des arts.
LES païens de 4 842. 297
« Que celui qui n*a pas coqûu l^amour aime demain ! que celui qui a aimé demain aime encore. »
« O doux printemps, tu rajeunis la nature l à tes accents les ruisseaux courent sur rémail des fleurs. Vénus sort de l'onde amère, et le petit dieu malin, etc., etc. »
Les femmes et les jeunes filles alternaient le chœur, et à chaque refrain elles formaient des pas cadencés sur le gazon, en invoquant les Grâces décentes, la triple Hécate etTÉrèbe, dont la robe est semée d'étoiles d'or-
Les jeunes Grecs, témoins de cette scène antique, sentirent se réveiller en eux cet instinct du merveilleux qui animait le cœur de leurs pères. Us comprirent que cette fabte de Tunivers, dont Homère fut le créateur, était une histoire réelle dans un p^ys où l'imagination est la vérité. Us entendirent soupirer Léda dans les lauriers-roses, ils virent les Grâces décentes former des pas sur le gazon, à la clarté de la lune, ils entendirent les molles caresses d'Àlphée et d'Àréthuse ; les ailes du Zéphyr, les rires folâtres des Nymphes, les chœurs des Muses, et même la grande voix de Pan qui convoquait les Satyres dans la valée du Sperchius.
Cependant les jeunes filles disaient sur un mode plus doux d'autres chants, qui autrefois avaient ému les blancs rochers de Cythère lorsque la Vénus Aphrodite fut apportée dans cette île sur une trirème à la proue d'ivoire et d'or. La mélopée qui courait alors dans l'air ressemblait aux soupirs charmants de deux
S99 I^G GHATBAU VEIVT.
jetinea époux conduits à Tautel derhyménéOi avec les sourires de leurs parents et de leurs amis.
Les bois de myrtes retentissaient de ces hymnes de volupté religieuse. L'Amour, fils de la Nnit^ versait son haleine &ur les hautes herbes; la molle langueur da rionie descendait du ciel ; de jeunes Arcadiens, qui brûlaient de dénouer la ceinture des Grâces, vinrent ae mêler aux prêtresses, pour danser, comme las Satyres, à la fête de Pan. La sainte pudeur souleva un pli de sa longue tunique pour se voiler le front.
Tout à coup on entendit un grand bruit de voix, dans la direction de la grande route, et on vit luire des baïonnettes et des sabres de cavaliers.
Un cri domina les chœurs, ce cri :
— - Place I au nom du roi î
Deux antropi tù astmomia^ (commissaires de police), portant une torche d'une main et une ordonnance de Tautre, demandèrent H. Ralli.
Le professeur de rhétorique s'écria en grec littéraire :
-^ A bas le ^ran Pîsistrate I
Les antropi tis astinomias le firent saisir par quatre grenadiers et un caporal grecs^ et le firent enfermer provisoirement comme rebelle dans le temple de Jopiteré
M. Ralli s'avança gravement, etlutrordônnancedu roi.
LE8 PAÏENS DE iSAS. tW
Cette ordonnance avait été provoquée sur un rapport de Yastinomos (préfet de police) et du dimarchos (maire) ; elle était ainsi conçue :
« Yu le rapport à nous adressé par Yastinomos et le dimarcW du département du Taygète; considérant que le sieur Ralli, sujetgrec, ajeté la perturbation dans les mercuriales de nos marchés publics, en accaparant toutes les bêtes à cornes pour les immoler sur les autels d'un ex-dieu nommé Jupiter ; considérant que le sieur Ralli, sujet grec, a commis une grave atteinte à la morale publique en essayant de restaurer le culte d*uneinfamecourtisane nommée Vénus ; ordonnonsaux deux antropi tis astinomias, commis à cet effet, de saisir et d'appréhender au corps ledit sieur, et de le conduire de brigade en brigade au cachot du Parthénon ; mandons et ordonnons à tous huissiers, sur ce requis» de prêter main-forte à l'exécution de la présente. )»
Les jeunes filles chantaient l'hymne d'Anaximandre de Mitylène :
« Fonnez, formez la danae ; ramenez le chœur sacré!
« Latone a vu les bords fleuris de la flottante Délos. Les Cyclades iont immobîleB par Tordre d'ApoUon. ^
« Formez, formez la danse; ramenez le chœur sacré!
« Le dieti dont Tare est d'argent protège Latone. Délos, pour recevoir Latone^ s*est couyerte de fleurs comme Amathonte ou Rhodon, qui s'épanouit au sein d'Amphitrite.
« Formez» formez la danse; raments le chœur lacrét a
Les commissaires de police s'avancèrent la canne haute, et les sergents de ville du roi grec s'écrièrent :
— Si ces demoiselles continuent ces danses, elles iront toutes coucher en prison.
M. Ralli prit une détermination héroïque :
— Messieurs, dit-il aux sergents de ville, je me soumets à la loi ; donnez-moi un de ces chariots, et je me constitue prisonnier. Allons au corps de garde du Parthénon.
La force armée dissipa les attroupements , et M. Ralli, monté sur son chariot de transport, donna le signal du départ.
Le tribunal de police correctionnelle d'Athènes fut saisi de cette grave affaire. M. Manoël, jeune avocat grec, défendit Ralli dans un plaidoyer de sept heures, oii V Iliade et V Odyssée furent citées en entier. Le procureur du roi commença^ selon l'usage, par la formule : S'il est une came qui,.., etc. ; puis, après avoir réfuté HcTmère et la théogonie d'Hésiode, éteint Apollon, noyé Neptune, brûlé Vulcain, foudroyé Jupiter, il conclut à la peine portée contre Aristide, au bannissement.
Le tribunal fit droit au réquisitoire du procureur du roi, et ordonna la confiscation des statues de Jupiter, de Vénus et du petit dieu malin.
Heureusement cette affaire, ainsi que nousle disions.
LES païens de 18Â2. 301
avait donné au roi Othon Tidée de lire les auteurs grecs, et entre autres Homère, auteur inconnu aux Bavarois. Le roi des Grecs s'amusa si fort en lisant VlliadCf quoique masquée en allemand, qu'il usa de sa prérogative, et accorda sa grâce à M. Ralli.
Depuis ce jour, TEnnui, ce dieu oublié par Homère, est retombé sur Andrizena et sur tout le royaume des Grecs.
Au midi de Marseille s'élève une montagne qu'on appelle la Plaine, par esprit de contradiction méridionale. C'est là qu'un ingénieux industriel, M. Ghave, a bâti un théâtre charmant dans un domaine conquis sur les oliviers, les pins, les cyprès, les cigales et les lézards gris.
Il est facile de bâtir un théâtre dans un désert, mais il n'est pas aisé d'y bâtir un publie. Or, quand on jouait trois vaudevilles au théâtre Chave, le fondateur assistait seul ordinairement à ce spectacle ; il était seul son public, et avait ainsi trouvé un ingénieux moyen de supprimer le droit des pauvres et des auteurs, souvent plus pauvres que les premiers.
Sur ces entrefaites, mademoiselle Rachel vint à
Marseille. On était au cœur de Tété; Réaumur avait atteint son maximum inhabitable; on désespérait ^es recettes; le directeur tremblait comme au cœur de l'hiver, et appelait le mistral endormi dans les grottes éoliennes du mont Ventoux. Mademoiselle Rachel ouvrit sa bouche de vingt ans, et supprima l'été; on accourut en foule pour la voir.
Ce fut, dans la nouvelle Phocée, comme une exhumation des fêtes olympiques; on vint à mademoiselle Rachel, et des plages de la Major, où Diane chasseresse fut adorée; et des hauteurs des Carmes, où Milon transporta ses pénates exilés de Rome ; et du golfe des Catalans, où aborda la galère de Protis; et des bastides de la Garde, où Neptune avait un temple vénéré des sages natitoniers. Vous y vîntes aussi en pèlerinage^ bruns laboureurs des campagnes chères à Minerve, qui planta l'olivier; et vous, fils des Albiciens, qui agitez encore le van de la blonde Cérès ; et vous, poétiques enfants du Tempe provençal, jeunes Grecs de Gemenos, habiles à lancer le disque, comme les frères d'Hélène, dont vos aïeux ont bâti le temple; tous, vous êtes accourus pour applaudir la jeune tragédienne qui vous rappelait une de ces divines images adorées dans le temple phocéen de la Victoire Anoptère, si chère aux sages du Portique, car la Victoire sans ailes était sœur de Minerve et de la Paix, ces protectrices des navigateurs.
Mii« RACHEL AU THÉÂTRE GHAVE. 305
Pendant que mademoiselle Rachel attirait ainsi au théâtre une foule immense et peu soucieuse du solstice, M. Chave gémissait au seuil de son domaine ; il faisait un appel au peuple, mais sa voix criait dans le désert : vox clamantis in deserto.
Souvent, le soir, à huit heures, à l'ouverture de ses portes, il essayait de fonder une queue pour attirer les passants; mais les passants s'obstinaient à ne pas passer; la unit tombait sur les af&ches» et dans une rue. sans maisons, et assombrie par un réverbère à huile. On n'entendait dans le voisinage que le chant des grillons, le coassement des grenouilles et le zuzure des sauterelles, concert gratuit, et toujours aimé de l'économe agriculteur. Quelquefois une ombre diaphane passait devant un projet de mur, ou une maison en herbe, et M. Chave courait à cette ombre, la prenait au collet, et l'invitait poliment à son spectacle, avec une prime gratuite d'orgeat; mais l'ombre, suspectant un piège, s'évanouissait vers les ténébreuses profondeurs de la plaine, en laissant M. Chave dans la pose d'Orphée qui vient de reperdre Eurydice aux enfers.
Le théâtre de M. Chave est pourtant très-voisin d'un faubourg grand comme une petite ville, et nommé le quartier de Notre -Dame-du-Mont: mais les habitants de cette zone marseillaise ont conservé les mœurs primitives de l'âge d'or, en attendant l'inva-
sion corruptrice du chemin de fer. Ces heureux Mar seillais habitent des maisons calmes comme des cel* Iules, où l'on n'entend d*autre bruit que le chant du serin et le mouvement monotone du balancier d'une horloge à coucou ; ces familles sonnent leur couvrefeu à neuf heures du soir^ après une partie de boston à réponse, entremêlée d'aigres discussions sur lesmi* sères imprudemment attaquées par des as ou des rois.
H, Chave avait tenté les plus glorieux efforts pour opérerune révolution dans ce monde primitif; il avait créé un cabinet de lecture, une maison de bainsi un tir au pistolet, un jeu de boules, un capitaine de garde nationale, un bureau de tabac, une fontaine hydro*phobe, un orgue de barbarie, un joueur nocturne de guitare, tous les éléments de la civilisation enfin; mais ce quartier, acharné dans ses mœurs stationnaires^ fermait ses portes aux novateurs, et laissait échouer les ingénieuses tentatives de M. Chave, en employant cette redoutable force d'inertie qui braverait Archimède et son levier, Le théâtre Chave ne variait pas dans les absences totales de ses recettes. Le lustre continuait d'éclairer les banquettes de velours, encore vierges de spectateurs.
Un heureux hasard me fit rencontrer M. Chave un jour que j'allais entendre déclamer ce vers de Virgile sur les hautes cimes de la plaine ;
Mt sab ardonti resonaat arbust» eicakk
RéauDDiur ne marquait que 30 degrés, et le fond de Tair était froid, comme toujours.
— Eh bien I me dit M. Cbave, quelle ruineuse chaleur 1 Hier, nous jouions Misanthropie et Repentir y YHonnéto Criminel eih Dîner de Madelon, spectacle superbe, comme vous voyez... personnel
N'ayant point de réponse à donner à une plainte si juste et si touchante, je poussai un soupir terminé par un point de consolation.
— Et le Grand-Théâtre, ajouta-t-il, le Grand* Théâtre fait un argent fou. On renvoie tous les jours dix mille francs de recette I Oh I mademoiselle Ra« chel I Si je pouvais avoir une représentation de mademoiselle Rachel I Si elle venait baptiser mon théâtre, je serais sauvé!
Puis M. Chave, se ravisant tout à coup, comme illuminé par une idée de sauvetage :
^^ Rendez-moi un service énorme, me dit*il. *-» Deux, si je le puis, monsieur Chave.
— Oh I celui-ci vous sera facile.
-« Parlez, que faut-il faire?
«•^ Écoutez : vous connaissez mademoiselle Rachel ? ~ Oui.
— Je vous confie mes pleins pouvoirs ; rendez une visite à mademoiselle Rachel, et suppliez-la de venir jouer a mon théâtre. Vous me rendez la vie, si vous réussissez.
L'ambassade était délicate ; mais, comme je portais le plus vif intérêt à M. Chave, je promis d'agir selon ses vœux, et je me rendis, sans perdre de temps, à l'hôtel de TUnivers, rue du Jeune-Anacharsis, où logeait rillustre tragédienne. Mademoiselle Rachel me fit rhonneur d'un accueil très-bienveillant» et, à son tour, elle me donna ses pleins pouvoirs pour arranger cette affaire, en prévision du meilleur résultat.
Le lendemain je revis M. Chave, et je le rendis à la vie ; dans le premier moment, il ne se possédait pas de joie d'avoir vu son idée si pleinement couronnée par le succès ; mais des obstacles insurmontables surgirent soudainement.
Les artistes tragiques du Grand-Théâtre ne pouvaient suivre mademoiselle Rachel sur un théâtre rival, quoique lointain. La jalousie des théâtres ne connaît pas de distances. — Mademoiselle Rachel devait partir dans trois jours. — Quelle tragédie joueraiton? — Et quels artistes la joueraient, puisqu'il n'y avait pas d'artistes ?
Nous passâmes en revue d'abord toutes les tragédies, et nous reconnûmes que le quartier de la Plaine n'avait pas été prévu, dans le répertoire tragique, comme public. Nous avions oublié Polyeuctel Corneille l'avait faite pour ce quartier éminemment religieux. Le plan d'une superbe affiche fut tout de suite fait:
H"< RAGHËL AU THÉÂTRE GHAVE. 30»