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La jungle du cinéma

La machinerie audacieuse de la science ressemble souvent mieux au lyrisme que le lyrisme même. Et la machinerie qui consiste à cinématographier le fond de la mer est assez boime pour exalter des esprits portés vers les dieux nouveaux. Alors les frères Williamson ont organisé un magnifique petit bateau ponton, chapiteau et soutien d'un périscope de trente ou quarante mètres de long et cousin par la largeur d'un tuyau de cheminée, avec, au bout de ces trente ou quarante mètres une chambre cadenassée, vitrée et aérée comme un masque de scaphandre : vous mettez là-4edans un

personnage sérieux, donc muet — ou muet, donc sérieux — avec des projecteurs et un appareil de prise de vues. Tout cela intelligent, précis, réfléchi pendant des ans, exécuté comme un théorème, et en somme très émouvant pour notre imagination, et probablement très sain pour Tesprit hygiénique de ces inventeurs.

Ils sont allés quelque part dans le Pacifique filmer le sourire en forme de boîte-auxlettres des jeunes requins, le coup de jarret impeccable des plongeurs qui vont cueillir des perles rares ou un sou, et la végétation énigmatique des arbres qui passent pour des bêtes, ou des poissons qui pourraient passer pour des fleurs.

La chambre du périscope, qui avait été vérifiée et longuement expérimentée dans les bassins des ports, fila lentement vers les basfonds.

Le ponton errait doucement sur l'eau calme en vue d'un ilôt presque chauve.

Dans la tiédeur épaisse de l'air, le soleil crevait grossièrement les remous grisâtres du ciel qu'on eût pris pour une mer prête à l'orage, si le spectateur se fût tenu la tête en bas. Et alors, c'est la mer qu'il eût considérée

comme un ciel intact d'automne occidental avec toutes ces nuances de tons quasi imperceptibles qui ont plus d'unité, semble-t-il, que le plein azur.

L'outil des explorateurs n'avait pas plus d'importance dans tout cela qu'une épave fatiguée d'aller au fil de l'eau et qui se laisse couler.

— C'est le temps qu'il faut, Dawley, dit quelqu'un à bord.

Dawley ne répondit rien, trouvant la phrase de son interpellateur complètement suffisante, sinon complètement inutile.

Il y avait un nègre et trois Chinois sur le ponton. Le nègre était tout nu, mais armé d'un couteau gigantesque d'éventreur de poissons. Deux hommes s'occupaient à visser leurs scaphandres. Quelqu'un m'assure qu'on choi- f sit des êtres particulièrement laids pour les cacher sous ces masques monstrueux. Mais / cela me paraît très exagéré, car si de tous les \ hommes trop laids on faisait des scaphandriers, le fond de la mer serait plus envahi que la promenade des Anglais avant le thé ou le trottoir gauche de l'avenue du Bois de Boulogne un dimanche à midi.

Dawley, ou tel autre, se glissa dans l'ouverture de la cheminée et atteignit la chambre de prise de vues par une mignonne échelle — parfaitement obscure -^ où vous ne trouve-

ries prétexte qu'à un bon vertige en attendant une chute caractérisée.

Ourmounn, ayant qui que ce fût, vit la chose. Naturellement, il n'en fit pas un mouvement de plus ou de moins et continua sa petite promenade droite au milieu de l'eau, — comme un coupe-papier entre deux feuillets de japon impérial.

Il avait déjà vu un sous-marin furtif qui n'était jamais revenu, une ancre gigantesque dont la chatne rompue s'enlizait tranquillement avec ses anneaux rouilles, une grande barque de pêche en beau bois, mais dont le beau bois, saigné naguère par un brisant, pourrissait désormais sans hftte en compagnie de deux vieux squelettes blancs comme poussière et de milliers d'individus à nageoires qui en faisaient un rendez-vous, comme vous feriez de ruines historiques ou de monolithes inexpliqués.

La boule de Dawley n'avait rien de commun avec ces déchets de conquérants. Le paysage sous-marin se suffit tellement à luimême qu'il faut être quelque chose de bien extraordinaire pour étonner quand on veut s'y risquer.

Ourmounn changea même négligemment

de direction. II Aait de cette esp&oe que nous appelons zèbres, à cause sans doute que leur cuirasse d'écailles est rayée décorativement comme le poil des zèbres.

Son corps était composé de lignes charmantes avec des palettes et une queue-panache, souple comme un mouchoir qu'on agite au vent. Ses yeux, vous diriez qu'ils étaient comiques, je les trouve charmants.

Il s'apprêtait à tourner le dos à la boule Dawley, quand les projecteurs s'éclairèrent.

Gela fut aussi remarquable qu'un cuirassé quittant le chantier pour l'eau. Seulement le cuirassé fait semblant de plonger et pique à peine sa tète et se redresse très vit^ tout fier de flotter sans se noyer. Un cuirassé est un bibelot anodin pour le peuple de la mer prc^onde.

Les rayons de projecteur sont beaucoup plus scandaleux.

Ourmounn fut indemne de scandale et même de stupeur. Tout au plus trouya-t-il inconsidéré d'être inondé de cette clarté ridicule, là où il arait accoutumé de ne rencontrer que de savoureuses pénombres. Supposes que pendant une promenade en ski, vers janvier ou février, et par ig au dessous de o — à Ghamonix par exemple, ou au Planet —- vous voyiez les neiges du Mont-Blanc se transformer en feu de Bengale : ce ne serait pas plus

grave que ce projecteur inattendu dans un fond du Pacifique*

— Voilà un cliangement de temps, pensa Ourmounn.

Sans pourtant se rendre compte absolument que la plaisanterie venait de la boule grise, il se retourna vers elle, mais se détourna avec le maximum de rapidité ; un feu violent dans les yeux est insupportable pour quelqu'un habitué à des lueurs toujours opaques oh Ton distingue à peine les yeux de son voisin.

Et la promenade distraite du petit zèbre Ourmounn devint instantanément un jet de flèche vers cette épave de grande barque où tout un menu monde marin tenait compagnie et, à l'occasion, conseil.

— Ourmounn est malade, déclara Ouellem du plus loin qu'il aperçut son parent.

Ourmounn stoppa devant la brèche ^pourrie du bateau.

— Ourmounn a d'étranges yeux, nota le gros AouUann, dont le ventre semble toujours près d'éclater.

Il est évident qu'Ourmounn avait les yeux de ceux « qui ont vu ce qu'il ne faut pas ¥oir ». En outre, il semblait totalement privé d'expression et de parole.

Quand je parle de parole pour notre Ourmounn et pour tous ces messieurs, je m'entends. Ainsi, qu'on m'entende i Le langage

des poissons vaut celui de toutes les bêtes.

Mais eux s*appuieHt moins sur les sons et les gestes que sur la vie du masque. L'œil même n'a pas l'autorité que vous supposez. Tout est dans la boudie, qu'on imagine trop souvent impassible ou bete et qui dispose de signes limités» mais justes. C'est là que se marque le mieux le caractère de ces gens-là. D'où viennent, par conséquenti ces différences innombrables de conformation. Depuis ces petits monstres nageant$ qui ont toujours le bec ouvert à la façon des bébés endormis, jusqu'aux grands phénomènes de la race, toutes les difformités, tous les rictus, toutes les harmonies se résument ainsi. Voilà pourquoi les plus passionnées discussions gardent chez eux une tenue incroyable. C'est moi, du moins, qui le dis. Et rien n'exige que vous croyiez tout ce que je dis.

L'affolement probable d'Ourmounn disparut avec la première parole. Il raconta posément ce qui venait d'arriver. Ce fut d'ailleurs admirablement bref ; et si le bavardage des poissons usait de syllabes, ce récit n'en eût pas demandé plus de quatre ou cinq.

lUen du drame raconté ne venait jusqu'à l'épave. Les meilleurs yeux ne voyaient rien de cette éhontée aurore surgie dans l'horizon muet.

— Voyez, dît Ourmounn.

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Et il reprit sa route 8uiis plus de commentaires.

On le suivit.

Sachant qu'on le suivait, Ourmounn se hâta moins. AouUann comprit que c'était un hommage pour lui et rejoignit Ourmounn à la tète du cortège. Ils n'échangèr^iit ni regard ni parole et s'avancèrent dignement.

Bien n'entama leur simplicité, bien qu'ils fussent par le hasard des. choses, les chefs de dix ou vingt mille ppissons de taille petite, mais de familles diverses et parfois ennemies. Aoullann rencontra quelque chose de bon à manger — et le mangea.

Enfin, ils virent l'aube folle annoncée poindre dans la masse fluide et s'arrêtèrent. La foule entière s'immobilisa. Il n'est pas et ne fut jamais d'escadre capable de se fixer en ordre de bataille avec tant d'harmonie.

Aucune exclamation vulgaire ne sortit de ces bouches sans nombre. Aucune manifesta tion d'impatience ne leur échappa. La venue brusque d'Ourmounn leur avait suffisamment appris l'anormal de l'événement. Rangés et calmes, ils regardaient, à distance respectueuse, le gros œil de feu dans lequel remuait un gros insecte, vaguement. Ainsi les soldats qu'on va passer en revue regardent froidement les gens qui se bousculent pour voir la revue.

Leur immobilité p'était <|u'apparente. Tou-

te cette masse vive glissait impercepliblemenC vers la boule Dawley comme un glacier qui dérape vers la vallée sans que personne le sache.

Les décrire est vain. Les tètes r<Hide8 ou cubiques, ou cubistes, les écailles roses, les carapaces vertes, jaunes, bleues, les carcasses d'or, les cuirasses tachées des taches les plus hideuses ou les plus féeriques, les queues de tous formats, soyeuses, hargneuses ou barbelées, les ventres blancs et noirs. Tout ce peuple obscur et flamboyant, en masse compacte mais ordonnée, où chacun était chacun et où certains étaient plus (( chacun » que les autres, c'est-à-dire les héros, les célébrités, les patriarches, les prodiges — puisque tout est aussi banal et humain partout que partout — ah!

quel peuple...

Le premier « acte » vint de Taha. C'était peut-être un espadon ou quelqu'un dans ce genre-là, ou quelqu'un encore de beaucoup mieux. Il portait en guise de mâchoire inférieure, une double scie fort impressionnante à considérer pour peu que Ton ait la peau sensible. C'est dans l'intestin qu'il se plaît tout spécialement à fourrer cet instrument paradoxal.

Taha bondit hors de l'armée pacifique et se jeta sur la boule de Dawley,

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Une des dents de la double scie fut brisée au choc.

Dawley daigna sourire.

Il ne daigna pas cesser de tourner la manivelle de son appareil. Et Taha se trouva de la sorte cinématographié sans le savoir. S'il Tavait su, la colère et la honte eussent peutêtre ranimé sa combativité. Et, ma foi, combien de dents encore n'eût-il pas sacrifiées pour satisfaire son goût d'étripeur vénéré ?

Il se borna à regagner sa place dans la foule. Nulle critique et nul applaudissement ne gênèrent le taciturne.

Ourmounn se dirigea vers la boule.

On ne manifesta pas plus pour lui que pour Taha. II ne risquait pas de se casser les dents, mais il pouvait parfaitement s'aplatir la bouche — qu'il avait fine et spirituelle — ou se brûler le? yeux — qu'il avait ronds comme de petites dragées discrètement tachées de caramel.

Il avança délicatement pour s'habituer it la lumière.

Dawley le regardait avec contentement.

Car Dawley se fatiguait d'enregistrer des coraux, des éponges et des fantômes lointains d'algues folles. La vie lui manquait, et ses caprices et ses buts. Taha lui avait donné une diversion amusante mais si brève, n'est-ce

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pas P qu'il n'en gardait pas plus de quelques centimètres de pellicule.

L'arrivée d'Ourmounn Tenchanta. Le zèbre était drôle comme tout et il ayait la bonne idée de se poser au milieu de la grande lentille qui servait à Dawley de fenêtre sur la mer. 11 semblait ne pas bouger, mais à voir son petit ventre rythmé par la respiration, on ne pouvait pas ne pas avoir une impression exquise. Sa bouche aussi remuait. Cela voulait dire quelque chose de pressant. Malheureusement, Dawley, qui est un grand savant el un grand fou, nW pas fichu de causer avec un poisson. Il supposa que le zèbre chiquait comme le premier matelot venu. Il se demandait même si ce n^était pas du bétel. Voyezvous une sténographe auprès de lui P

— Les zèbres sont domestiqués dans le Pacifique et mâchent du bétel, ce qui rougit les dents, eût-il dicté...

Ourmounn, tout à coup, retourna vers la foule.

— Que répond-il P demanda Rêk.

Il questionnait rudement^ bien qu'il fût beau. Mais on peut être beau et rude. C'est Tusage des thons, et Rêk était le type même du thon.

Ourmounn feignit de croire que Plôoh eût parlé.

Plôoh est carrée, immense et aussi peu con-

fortable qu'un tapis de Martine. On la comparerait à un lévrier pour sa grflce incompréhensible, si par sa forme elle n'était exactement le contraire d'un lévrier. Aristocratique, indulgente à tous, mais ne pouvant s'entendre avec personne, une artiste, voyez-vous I... El Ourmounn s'entendait avec tout le monde.

— Il ne comprend rien, dit Ourmounn à Plôoh.

Aussitôt Plôoh se sentit pleine de mépris pour Dawley et sa boule idiote. Et elle ne broncha pas.

— Ou bien il n'écoute pas, corrigea aigrement Seine-Reine, à la bouche avide et au corps de lamproie.

— Depuis quand écouterait-on les enfants, d'abord ? dit une autre qui ressemblait à Seine-Reine comme un serpent à un serpent avec la même bouche en forme de récepteur téléphonique — oti l'on ne téléphonerait pas pour un empire.

Ourmounn accorda un regard froid à ces gracieuses personnes et n'en précipita point davantage sa monotone respiration.

Il faillit les traiter de ministres. C'est la grosse injure dans les castes où il n'est que rage et la sagesse pour mettre l'un avant les autres.

— Que celui qui veut parler, parle, dit Aoullann avec l'espoir que nul ne l'obligerait

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à parler, lui, car il était paresseux, Tai-je dit?

Ne croyez pas, cependant, qu'il y eut aussitôt bagarre ou cacaphonie comme dans nos réunions politiques. Tout au plus une douzaine d'êtres divers filèrent-ils vers la boule Dawley.

Le vieux Rouëp soupira, gâteusement :

— Qui fête-t-on ?

Les rivaux, jumeaux ou ennemis, qui se rencontrèrent devant la boule se firent de glaciales politesses. L'amphithéâtre immense des poissons attendait, impertubable, l'issue de cette ambassade étonnante.

— On ne fête personne, expliquait avec une respectueuse ironie la sosie de Seine-Reine. On interroge l'inconnu.

— Est-ce un mauvais ? demanda Rouëp, inquiet.

— Je ne sais pas.

Et Seine-Reine changea de place.

— Elle ne sait pas, confia moqueusement Séïédé à Rouëp.

Séîédé n'était qu'un gamin, fin comme un rouget, noir comme la suie et barbu comme un archimandrite.. Complètement impossible de le prendre au sérieux. D'ailleurs, sous le prétexte qu'il se moquait de tout le monde, on admettait généralement qu'il se moquait de

toi-même. Pourquoi ce raisonnement P Vouft vous en moquez.

— Qui fôle-l-on ? réitéra le digne Rouëp.

— C'est un gros œil qui a Tair méchant comme une yieille tortue et il y a quelque chose ou quelqu'un qui grouille à Tintérieur.

Rouëp réfléchit>

— C'est un mauvais, affirma-t*iL

— Si vous voulez.

— Je sais comment sont les mauvais. Ils m ont pris un Jour quand j'étais petit. Hs traînaient dans nos pays de grandes cages de cordes et malheur et honte à qui se laissait enfermer. Je me souviens qu'on nous a entasses sur un bateau.

— Là-haut ?

— Là-haut» oui, hors de l'eaa, enfermai dans l'air vide où respirent les mauvais. C'est la prison immonde. Nous étouffions et j'ai vu mourir dans cette horreur ma famille et des milliers d'autres familles avec des spasmes cruels. Moi, dans un de ces sursauts de mort, je suis retombé ici, dans la mer, dans la vie, dans la liberté.

— Alors, fit Séîédé, nous avons peut-être tort de rester si près de cet oiseau-là.

Un à un, ceux et celles qui s'étaient délé* gués vers la boule Dawley. revenaient — inutiles.

Dawley était heureux comme un roi qui

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serait heureux. Il en oubliait la chaleur épou<> vantable qui lui tenait compagnie au point de le changer en éponge d'après le tub.

— Ils sont épatés, murmurait*il de temps en temps*

Et il maniait son appareil cinématographique avec tendresse.

Le jeu des phares n'avait pas un raté. La ventilation et le téléphone n'attestèrent pas un semblant de mauvaise humeur. Dawley riait tout seul. Il eût été amoureux d'une jeune fille adorable, il eût fait une promenade mémorable sur un* cheval more à travers une forêt d'avril ou une lande bourrée de mimosas, et cela* aussitôt après avoir embrassé la jeune fille adorable sur la bouche pour la première fois qu'il n'eût pas, non, sûrranent pas, touché d'aussi près le bonheur. C'est bien simple, il se sentait jeune, et voilà qui est tout» hé ?

— Des femmes chez le photographe...

s'écria-t-il... des femmes chez le photographe...

Il s'entendait déjà racontant plu^ tard ses visions surprenantes. Il dirait que les poissons sont un peuple de malades que la lumière guérirait, car tous ces éternels noyés venaient se baigner — il le voyait, n'est-ce pas ? — dans le fuseau des projecteurs. Il dirait surtout que les poissons aiment qu'on les aime, à

rimage des femmes ou des comédiens, car ils venaient poser, vaguement et savamment — il le voyait, n'est-ce pas? — devant Tappareil du cinématographe.

— Il ne comprend rien, apprit enfin la foule qui s'en doutait.

— Que veut-il P

— On ne le comprend pas.

— Que voulons-nous ?

— Qu'il parte.

— Il faut le lui dire.

— Nous sommes séparés de lui par... par...

— Ce qui est vivant est à l'abri dans une chose qui ne vit pas.

— Brisez l'enveloppe.

— Des conseils ne valent pas un conseil.

— Tenons conseil.

Un projectile terrible frappa la boule.

Ainsi la guerre est toujours plus pressée que les sages. On s'aperçut que Seine-Reine avait pris le rôle de projectile quand on la vit, giflée par le choc, se replier sur soi, régulièrement, et sinistrement, comme un boudin dans la poêle. Puis, elle revint avec une lenteur écrasée de férocité, et l'on s'écarta légèrement à son passage : sa bouche ronde n'était plus qu'une large plaie bavant du sang et de la chair broyée. De la boue.

Séïédé lui fit un signe d'intelligence, poliment.

Ourmounn obliqua un tant soit peu vers des gens plus agréables à regarder.

Ce spectacle écœura tout le monde et emplit chacun de découragement. Rien n'est si commode à muer en ardeur belliqueuse que le découragement. Gela est tellement inexplicable qu'on l'explique d'ordinaire très bien. L'abattement général devint donc soudain une fureur guerrière. Nul ne pouvait s'en rendre compte sinon les initiés ou les intéressés, comme ces colères de Peaux-Rouges que les enfants du temps de mon enfance comprenaient si bien, mais c'était avant les tanks.

La tourbe compacte des yeux ronds et des ventres blancs commença une ronde de mort à l'entour de Dawley. La danse du scalp est un sport classique : elle finit par le scalp. Les cercles lents des milans qui guettent un lièvre sont d'un art également consacré ; ils finissent par une chute impitoyable sur le crâne du lièvre hypnotisé.

De la ronde des poissons, nul n'aurait pu prédire comment elle finirait. Elle n'en montrait que plus de conviction. Entamée avec une gravité processionnelle, ce fut — peu à peu accéléré — le tourbillon vibratoire des manèges de kermesse. Je ne pense pas que cela favorisât les réflexions de ceux qui songeaient à détruire la boule et sa flamme aveuglante.

Il y eut des heurts. Des oreilles se froissé*

rent et s'ëraîllèrenl. Des ëpînes enchevêtrées défoncèrent des peaux trop fragiles. Des dents se brisèrent.

Dawley se persuadait qu'il était en paradis.

Par quel miracle le ponton était-il venu, pour sa première expérience, dans le paysage marin le plus et le mieux habité P Tous les poissons dont il avait vu la photo dans les livres passaient devant ses yeux et devant l'œil du cinéma, et beaucoup d'autres poissons dont il n'avait jamais entendu parler. Il n'eût pas su dire s'il était dans le Pacifique ou l'Océan Indien, ou dans la banlieue du Pôle, ni s'il était ingénieur en cinématographie, ni si v'était bien lui, Dawley, qui avait combiné ce périscope audacieux pour y séjourner quelques heures — ou toute la vie. La ronde mystérieuse de ces petits et grands muets lui ouvrait tous les rêves du lyrisme le plus aigu. Lui, qui ne lisait pas de romans, lui, qui ne savait même pas un seul vers de Tennyson que tous les boys apprennent par cœur, il songeait à ces gravures où des espèces de muses modem style vous fixent de leurs yeux clairs et gardent un doigt sur la bouche...

Fout à coup la cohorte myriadaire s'arrêta, figée. Et tous, dressant la tête, se trouvèrent

presque verticaux, comme si leur queue Tenait de se changer «n plomb. Individuellement chacun semblait avoir mordu Thameçon au bout d'un fil invisible.

— Hî, murmura la foule.

C'était Hî et sa famille et plusieurs représentants de sa vaste famille. 11 y a toutes sortes de types dans la famille des requins. Ht était le type complexe du requin qui n'est ni le squale ni le marteau ni aucun autre et qui est tout à la fois. Moins ^ros que ceux qu'il précédait, il était au dessus d'eux par la gloire et le génie, et par une distance de trois mètres que nul n'aurait osé ne pas respecter.

Ht ne manifesta aucune émotion de voir tout ce peuple rangé sur d'invisibles gradins tel un enfer de la Sixtine ou d'ailleurs. Il n'avait pas faim»

Comme personne ne se doutait qu'il avait déjeuné, et même très soigneusement, une certaine inquiétude tenait la foule.

Hî s'arrêta un long temps. Il ne détestait pas d'assister à l'angoisse presque unanime. Il savait, en outre, qu'un prince, et surtout le prince Hî, ne doit afficher aucune impatience. Peut-il seulement ne pas tout connaître ? Il n'avoua donc pas qu'il ne comprenait rien à ce meeting.

Ourmounn prit sur lui de l'informer.

Il vint donc courtoisement, bien que Hî

profitai d'un bâillement distrait pour montrer ftes belles dents dont il était très fier.

— C'est un mauvais, dit Ourmounn.

Hî faillit se fâcher. Il avait eu affaire à des mauvais, c'est-à-dire à des hommes qui chassent volontiers le tigre, Tours blanc et le requin. Son père était mort. On avait harponné plus d'un ami qu'il protégeait. Il se rappelait ces nègres funambulesques qui plongent, nus, un poignard aux dents et assassinent les requins innocents. Mais cela ne quitte guère la face de l'eau. Gomment croire qu'un homme, un mauvais, descendrait si profond ?

La lumière du projecteur achevait de rendre l'hypothèse impossible. Il n'aurait pu d'ailleurs en donner d'autre explication. Le prenait-on pour un sot ?

Il montra ses dents de nouveau. Il ne bâillait pas.

— Seigneur^ dit Ourmounn, c'est un mauvais-

Qu'est-ce qu'un zèbre dans la gueule d'un requin ? Mais Hî n'avait pas faim.

Et Ourmounn était tout esprit.

— Seigneur ami^ dit-il avec une ombre d'ironie qui ne donnait que plus de relief au titre inattendu, c'est un mauvais.

Il ajouta très vite :

— Va voir de près.

Hî ne consentit pas à descendre vers la

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boule. Il eût cependant fort goûté l'imotiou que ce rapprochement pouvait donner au petit peuple. Cependant il craignait de montrer qu'il ne comprenait rien.

— Je vais voir ce qu'ils font là-haut» ditil à son proche Ghô.

Tout le monde entendit. C'est c# qu'il fallait.

Hi monta donc avec de certains airs cir conspects et, diriez-vou^, concentriques. Il cherchait le bateau qu'on trouve toujours là où il y a des hommes. Si la bête inapprocha* ble de la boule était réellement un homme, il devait rencontrer un bateau et d'autres hom mes.

Il disparut aux yeux des peuples unis.

Ghô et sa bande restèrent « pour faire prendre patience ».

Ourmounn, tout près d'eux, ne s'éloigna pas. En somme, un certain intérêt accompagnait la démarche de Hî.

Bientôt, il revint...

Il tenait la bouche entr'ou verte. Il paraissait lourd et fatigué. On ne savait quel courant l'entraînait dans sa marche. Et il descendait sans ces belles courbes d'arc qui indiquent chez les squales l'appétit, l'amour ou l'orgueil.

Quand il fut revenu à son point de départ, on découvrit qu'il avait une tache — ou un trou — au ventre,

Ourmounn vit cela de près.

Le ventre de Ht portail en benne place une grande déchirure noire d'où coulait un liquide sombre qui s'éparpillait dans Teau comme une fumée.

Ourmounn regardait la blessure sans par* 1er. S'il avait parlé, peut-être eût-il été puni de mort.

C'est Hî qui avoua, sans paraître humilié :

— Oui, un mauvais,., un mauvais...

U ne raconta pas qui l'avait saigné de U sorte. Et l'on ne s'avisa pas de lui demander un supplément d'information.

II essaya de dire quelque chose.

Mais on ne voyait pas bien sa bouche et l'épuisement l'empêchait d'articuler convenablement. Pour la première fois, la mâchoire de HI n'était plus à redouter.

Cela fut compris de suite.

On n'en prit point prétexte pour un désordre quelconque. II n'y eut pas même de soulagement visible à voir souffrir le4yran. Au reste, sa mort, s'il mourait, ne supprimerait qu^un tyran, et qui aurait un remplaçant, car il avait beaucoup de petits. La foule accentua le respect qu'elle lui témoignait. Séîédé s'approcha de lui.

Ourmounn eût pris soin de la plaie, si cela avait été possible. Mais que faire ?

L'attitude de tous les requins disait qu'il

Sa

n y avait rien à faire. Ils connaissaient depuis longtemps ce genre de blessures. Quand un mauvais a la jambe prise dans la mâchoire d'un squale, son compte est réglé. Et quand un squale a le ventre décousu par un couteau malais, son compte est réglé aussi.

Au moins on voulut agir.

Hî semblait ne plus voir. Il fermait les yeux. Un filet noir continuait de sourdre de sa plaie.

— Nous chasserons le mauvais ^ dirent toutes les lèvres.

Gomme par magie une colonne se forma de tous les milliers de poissons qui s'étaient accumulés depuis Tincident. Pressés étroitement, fraternellement, sauvagement, ils composaient un bélier miroitant prêt à balister la boule détestée. Cette union s'était créée instantanément.

Hî rouvrit les yeux et admira :

— Bien.

Jamais de sa vie il n'avait fait un compliment à personne.

Et il referma encore une fois les yeux.

Ourmounn et Séïédé n'étaient plus que dlnvisibles unités dans la colonne d'assaut.

Hî ne voulut pas leur dire que cet effort serait vain. Il connaissait les diableries des hommes. Et l'attaque d'ensemble ne servirait qu'à broyer Tavant-garde, à brûler ou aveu-

gler la suite, à navrer le reste. Il respecta leur volonté. 11 voulait qu'on se souvînt qu'il était rnoii en admirant de moins grands que lui.

Mais sa tristesse le tuait plus durement et plus vite.

Il comprit que la colonne sans fin ne ferait rien sans lui. Elle attendit un signe du prince pour s'ébranler.

Il hésita.

Il fallait donner Tordre de mort, sûre* ment, mais pouvait-il le donner avec allégresse ?

— Qu'il dise : oui, réclama la foule.

Mais il ne dit rien.

Il aurait voulu dire : non.

Tout son être disait la douleur, l'impériale et totale douleur de l'impuissance.

Et, soudain, on le vit heureux. Un grand sourire était en lui. On ne comprit pas.

Qu'il dise : oui.

Péniblement, mais joyeusement, il articula :

— Non.

Et ce qui l'avait fait heureux, fît heureux tout son peuple.

Un frisson traversait la masse glauque de la mer. C'est la grande tempête en marche.

La fête se préparait Ià*haut.

Alors, la colonne se disloqua.

A quoi bon s'occuper d'une affaire désor-

mais réglée P Un ponton, une boule, un mauvais, et le vent du Pacifique... Qu'ils s'arrangent entre eux I Des ombres inconnues des hommes volèrent çà et là comme des ailes.

Hi ne s'intéressa plus à Taventure. Il était mort. Ghô et la troupe des requins Tentourèrent et, le serrant au milieu d'eux, s'en furent avec lui là où Ton cache les rois qui ne sont plus des rois vivants. La mort de IIî était d'un roi.

Il ne resta plus personne auprès de la boule de Dawley. Chacun rentra chez soi et s'attacha derechef à ses habitudes, haines ou tendresses personnelles. On ne s'inquiétait pas du sort de Dawley, de sa boule, de son cinéma, de son projecteur, de son périscope. Ce qui devait être allait être. Car la danse des eaux danse plus sévèrement que la danse des petits poissons.

Les paquebots qui font le service entre San-Francisco et Nagasaki eurent du gros temps ce jour-là.

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