DE LA RUE DE TÊTE DE BOIS
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uand Peigne vit un train passer sur sa mère, il n'en retira pas une impression particulièrement violente.
Il faut avouer que c'était un train de rien du tout, presque arrêté et qui semble toujours arrêté, tant il est poussif.
L'accident se produisit sur la ligne banlieusarde de Paris-Luxembourg à Sceaux-Robinson, juste au passage à niveau du parc de Montsouris contre les fortifications Sud. Je dis Sud et c'est peut-être Sud-Ouest. D'ailleurs, cela ne tourmente personne.
Peigne vit donc ce train d'un sou écraser sa mère dont je ne sais pas le nom. Machinalement, il s'assit sur son derrière, machina-
lement et non sous le coup d'une de ces émo lions qu'on décrit dans les livres. Du reste, au bout d'une seconde, il n'eut plus de plaisir à être assis. Je n'ai pas dit non plus qu'il ait eu du plaisir, et môme, je vous ferai remarquer, avant d'aller plus loin, que les sensations de Peigne étaient généralement peu accusées. On n'accuse pas les innocents, dit ma crémière. C'est en somme par là que j'aurais dû commencer : Peigne était un innocent, un jeune chien innocent qui ne savait rien, qui ne pensait rien, qui i^e disait rlefi.
Le train de Paris à Robinson n'avait pas fini de défiler que Peigne trottait déjà loin de ce passage à niveau vers quoi il s'était acheminé en compagnie de sa mère — dont je ne sais pas le nom — et qu'il quittait orphelin.
Maintenant qu'on vous a présenté Peigne, vous ne âerez pas surpris de savoir qu'il ne se sentait pas positivement privé de quelque chose. Si vous étiez un jeune chien de moins de trois mois, vous seriez probablement tout aussi amoral. Et le fait d'être blanc, propre, ras de poil, avec un museau propre, une petite queue manchotte, et le ventre plein, jusqu'à nouvel ordre vous suffirait, je crois.
Le matin sentait bon l'automne ; le boulevard — net et ensoleillé — suivait le talus vert des fortifications avec une espèce de tendresse. Vraiment, on pouvait croire que le
boulevard s'appuyait très tendrement contre les fortifications. Les feuilles du parc mêlaient bonnement toutes sortes de jaunes, d'ors, de roux, de flammes chaudronnantes ou orangées, que les hommes ont accoutumé de commenter par sonnets ou ballades, car ils ne préfèrent pas toujours la douceur des choses virantes à leur littérature.
Une rue s'offrit^ S'olfrit-eU« réellement ?
La langue française était moins sournoise au temps de Ronsard. Et la maman du chien de Ronsard ne fut pas écrasée par un train, même de banlieue. Bah 1 puisque l'usage est de dire que la rue s'offrit, disons que Peigne la prit, puisque c'est l'usage aussi.
La rue, pour lui, n'avait pas de nom, les maisons étaient anonymes, les pavés s'avouaient indifférents et la sérénité puérile de Peigne ne pouvait se mieux hospitaliser que dans tant d'inexistence.
Une porte s'offrit, ni plus ni moins que la rue s'était offerte, et Peigne prit la porte comme il avait pris la rue.
— C'est*une usine, décréta-t-il.
Ayant ainsi décidé, il cessa d'y penser, si tant est qu'il y ait jamais pensé.
Une usine, disons-le : une usine sans che-
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minée, sans ronflement de machine, sans ca> mions, sans suie, et sans glapissements de contremaître, mais avec on tas de silence. Et un piano dans le silence. Des tangos cavalcadaient sur le piano qui se pâmait à la manière des tziganes de grands restaurants.
Voilà une usine agréable, devant qui les hymnés ravageurs de Verhacren se fussent trouvés tout décontenancés. Rien ne pouvait décontenancer Peigne.
Il regarda les grands murs de verre où le soleil jouait, sauf aux endroits où il y avait des trous. Ces trous firent que Peigne désira entrer. L'idée d'ouverture le hanta. Il fureta le long d'une allée bordée de buis comme le bon Dieu des Rameaux n'en bénirait pas ; il grignota au passage la seule plante, si j'ose m'exprimer ainsi, qui se fût maintenue dans la contrée. Puis, comme la concierge criait sur lui, Peigne se pressa, tourna, vira, s'insinua — et il était dans l'usine.
— Ah I non, mais, dis, tu parles d'une usine...
C'est justement ce que disait ufi adolescent au visage pur et à l'haleine apéritivée. Il frottait contre sa salopette couleur de mauvais temps ses mains peuple couleur dff ne sachons pas quoi.
Peigne, insoucieux du jugement des autres, considérait avec des yeux personnels
rintérieur de cette usine bizarre. Quatre murs de torchis et de vitres, et un toit transparent en composaient le principal. Des toiles flot* taient, là-haut, sur des cordes et des fils de
fer, comme' le linge, dit propre, dans les vil* les méditerranéennes. Au milieu de cette grande serre, un informe bflti de efaflséis et de décors avait sans doute mission de représenter un palais. Les dalles en étaient figurées par une étoffe peinte qui faisait des plis. Des meubles anciens soulignaient la fragilité de ces splendeurs terrestres où se démenaient un jeune homme qui semblait résolu à ne pas froisser son frac, et une jeune demoiselle aux épaules et aux bras nus, moulée dans le fard, Je plâtre, le blanc gras et décorée de nombreuses pierreries, dont la plus petite n'était pas fausse.
En face de ce duo, un tribunal d'enfer s'agitait. Une dame, tailleur somtbre, guêtres blanches, cigarette, coiffée à la Chateaubriand disait- : « On tourne... Venez à Tappareil... Attention au cache... Electricien... Mademoiselle... Les bra^; levez les bras... » et elle changeait souvent de cigarette. A côté d'elle, un individu pâle et triste, un peu voûté, caché derrière son binocle et derrière un important trépied photographique, tournait la manivelle de son appareil en grognant de passion ou de mauvaise humeur. Enflïi, un projecteur —
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digne des feux d'escadre que nous aimions à Toulon, à Brest, et surtout au large, ah I surtout — un énorme projecteur de marine jetait ses ondes voraces sur le château de cartes, le monsieur en habit et la demoiselle aux bras fardés.
Si P^gne eût encore été avec sa mère, sa mère eût dit :
— Bigre 1
Et peut-être eût-il répété :
— Bigre I distraitement.
Mais, seul, Peigne ne vivait qu*en innocence. On prétend : « Aux innocents les mains pleines. » Tout ee qui suit vous prouvera qoe Peigne n'avait pas de mains.
Il distribua son petit regard sans critique sur la faune de cette usine, qui comportait aussi les machinistes classiques dont on croit toujours qu'on les a faits exprès comme ils sont faits, et le piano que nous avons entendu dès la porte, et le pianiste, un bas personnage ventru, avec des joues de constipé et des yeux de fonctionnaire, mais qui jetait la tête en arrière à chaque hoquet de ses ritournelles.
Le plus sale des machinistes allait mettre la main sur Peigne lorsque la dame-en-chef, celle qui disait : « Tournez... Electricien... etc.. » l'aperçut et se récria :
— Gomme un chien est photogénique !.. A qui est ce petit chien P
— C'est un braque 1 murmurait le pianiste, caressant encor» le clavier» qui jappa doucement.
La dame» qui était en train de mettre en scène un film cinématographique, flatta son nouvel hôte de la main.
— Ne nous quitte pas, disait-elle... N'ait pas peur...
Il ne songeait pas à s'en aller et, comme on pense, n'avait peur de rien.
— Tu auras un rôle... continuait la dame...
et un collier avec des pierres de couleur.
Le jeune premier, qui semblait mal à l'aise dans son habit, comme un forçat la première fois qu'on le met aux fers, fit une moue méprisante. Gela n'arrangeait pas son visage aux pommettes faubouriennes, au nez décollé, à la moustache pauvre et douloureuse.
— Je n'aime que les chiens de chasse, bougoîma-t-il de haut... Une meute...
Qui sait ? Peut-être, quelque part, l'avaiton jeté aux chiens 1 Et de cette aventure — ou de toute autre — il restait fort entamé.
— Çakountala, dit la metteur en scène.
Elle faisait sa plus douce voix d'intellectuelle.
— Çakountala..*
Et elle ajouta pour la demoiselle :
— N'est-ce pas, Leïnie, il faut l'appeler Çakountala P
Leïnie s'arma de son faœ à main :
— r Ou Amfortas, corrigea la metteur en scène, fantasque.
-^ Je préférerais Picroche, conclut Leïnie.
L'autre rit, mais elle était affreusement déçue. Elle caressa^4|lus mollement Peigne, qui crut voir sur sa main plus de cinquante bagues. Mais il ne savait pas compter.
Ces débats autour de son nom ne le touchaient guère. Les hommes ne sont pas forcés de savoir le véritable nom des bêtes. Est-ce qu'il savait, lui, le nom de tous ces gens-là ?
— 11 a une bonne gueule, dit encore Leïnie... Si oa lui donnait à croûter ?
— On n'a pas encore apporté le déjeuner, madame, gémit le pianiste.
Et il tapa sur son outil avec une rage inexplicable, qui parût donner faim à tout le ra<mde, ear tout le mon^ se mit à bâiller.
— Moi aussi, je croûteraft, fît le jeune premier entre les dents.
— H n'est pas midi, cria la metteur en scène, agacée.
La demie de midi sonna dans les environs.
— J^dus sommes es plein travail... en plein travail... afflrma-t-elle avec une irrésistible autorité, en tapotant le petit chien qui commençait à vouloir changer d'air.
Le piano fit une valse presque brésilienne.
Le projecteur de marine tressauta avec un
bruit sec d'élytres précipités. L'opérateur pinça les lèvres de la plus éloquente façon.
— Mademoiselle, dit le jeune premier à Leïnie...
Elle jeta un regard cle regret sur Peigne, mais se rendit a la sèch^ invitation de son partenaire.
Et la metteur en scène, qui regardait cette reprise du travail avec des yeux préraphaélites, laissa négligemment tomber le chienchien, comme un peloton de coton.
— On tourne, ordonna-t-elle, walkyrienne... vous êtes prêts ?... Scène du poignard que vous avez répétée... Electricien, âectricien... Le phare... Les lampes... Toutes les lampes...
Une folie de lumière se rua dans Tatelier, De tous côtés fusèrent les feux aigus. A côté des deux acteurs, un espalier de globes flamba comme une coulée. Tous les yeux se détournèrent instinctivement de ces brutalités.
Peigne ne s'étonna pas qu'on ne ftt plus attention à lui. Il s'occupait des ballons élec* triques et de cette aurore de féerie. Quand elle atteignit son zénith, le^^ soleil, dégoi^té, se cacha derrière un nuage.
Et les personnes du cinéma se prodiguèrent en ordres, en pantomines et en rayonnements.
— Regardez le phare, monsieur Javert, criait la metteur en scène.
Peigne trotta sur ses pattes mollettes. Qui s'inquiétait de lui P Les machinistes s'affai> raient à maintenir des écrans ou à tourmenter les grands rideaux sur leurs glissières. Le tapeur de piano transformait sa faim en un rinforzando voluptueux jusqu'à l'hystérie.
Peigne ne s'intéressait qu'aux lumières paroxystes de l'alelier. Il eût voulu mettre le nez dedans et laper cette eau fulgurante.
Mais toutes les lampes étaient juchées trop hautes ou entourées de trop de peuple. Il fit un hond audacieux pour atteindre l'une d'elles qui flottait à vingt pieds du sol au bout d'un fil : il trébucha, tomba et se meurtrit les fesses.
— Plus vite... plus vite... un hymne...
c'est un hymne d'amour... comme Tristan.
La metteur en scène, débordante d'inspiration mâchonnait férocement le bec d'or de ses cigarettes. Elle jetait de ces poétiques exclamations que les acteurs n'entendaient pas. Peigne fila vers le château de toile peinte où le jeune premier et la mince demoiselle en robe du soir se bouleversaient d'amour sous les étoiles invisibles.
Une demi*douzaine de globes particulièrement intenses mettaient en relief, de très près,
celle scène arcknte. Les comédiens ne les regardaieni jamais en face, car ces feux soni cruels el défoncent les yeux. Peigne, les avisant, s'en réjouit.
Avec sa discrétion normale, il vint s'asseoir devant les glcrf>es dont le plus haut n'était qu'à un mètre cinquante.
— Regardez la herse, Leïnie, pria la metteur en scène.
Léïnie n'entendait rien à cause du ronron du projecteur.
— Regardez la herse, Leïnie» cria plus impérativement la metteur en scène.
Leïnie haussa gentiment les épaules sans interrompre Télan quasi lyrique de son jeu.
Elle ne tenait pas à s'éreinter la vue.
Peigne, n'ayant reçu aucun ordre, n'avait pas de raison de faire le contraire pour établir sa volonté. Il s'installa devant les globes qu'il dévisagea tout à loisir.
Eux-mêmes semblaient le dévisager. Les quatre paires de gros yeux monstrueux et purs lançaient leurs droits regards dans les yeux ingénus du petit chien. Il était ravi.
Soudain les feux blancs devinrent verts.
Les flammes mauves se brouillèrent dans de fauves effluves. Des taches rouges, jaunes, bleues dansaient comme pluie de printemps sur les feuilles. De grands ti'aits étincelants
striaient cette cohue de couleurs. Des flambeaux surgis du néant se multipliaient, s'éteignaient, renaissaient et sautaient en avant.
Peigne admirait de plus en plus, mais il ne savait pas où il se trouvait.
Enfin, il souffrit. Les magnificences moururent. Une nuit de poix IVntoura. De rares tisons rougeâtres y couraient encore avec des sautillements d'insectes. Peigne était aveugle, sans en être absolument sûr, et ses yeux le brûlèrent comme deux aiguilles chauffées h blanc qui entraient jusqu'au fond de son petit corps. Il n'aurait rien exprimé de tout cela, à aucun prix, mais il souhi^tait d'être ailleurs.
Et il ne fut plus qu'un hurlement. Voyex^ vous d'ici un. hurlement de Peigne ? Sa gueulette, ouverte au pire, béait. Il n'en sortit qu'un maigre sifflement comme quand on avale une arête et que, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, on fait un pauvre susurrement, à croire que c'est l'arête qui se plaint.
Les aveugles ont des chiens. Et les chiens aveugles ? Peigne ne fut pas surpris d'être tout seul au monde. Son tempérament lui en avait donné Thabit^de. N'était-il pas naturel que personne ne s'occupât de lui, puisque lui ne s*était Jamaié occupé de personne ?
Dieux maritôrnas entrèrent dans l'atelier avec un panier d'où sortait une odeur de côte-
telles, de pommes dt lerre triit» et trois goulols de bouleille*
A cet inslant, la metleur en scène criait :
— Halte... merci... merci...
L'opérateur 8*épong>eait le front.
Leïnie, nerveuse, trépignait :
— Je n'ai rien fait de bon... rien de bon...
ah I zut, zut, zut...
Mais la metteur en scène aux anges — aux anges de Botticelli, parbleu — la consola :
— Parfaite... vous êtes parfaite, «. Vous êtes tous parfaits... Venez déjeuner..,. Vous avez été très correct, monsieur Javert...
Le jeune premier faisait des yeux de ténor en plein ut au panier du bistro.
— Ah I sacré nom de Dieu, fit-il... Je la crève... je la crève...
— A table ! cria la metteur en scène, pendant qu'on déballait les provisions sur une table étroite.
Tout le monde se précipita, sauf le pianiste qui joua plus impétueusement, pour bien montrer que son art passait avant quoi que ce fût. On éteignit les lampes.
Peigne se cogna à la table. Un coup de pied machinal l'envoya à la sortie.
— Je voudrais un peu de frites encore, demandait Javert timidement.
Leïnie protestait :
— Toul ce qu'on veut, mais manger froid... Ah ! la la... froid et trop cuit...
Peigne se retrouva dans Tallée et dans la rue. II ferma sa bouche, continua de ne penser à rien, s'en alla. Je ne l'ai pas suivi.
Le soleil était redevenu charmant.