‹ La jungle du cinémaChapitre 13 sur 15 · SIX-PIONS · texte numérisé non relu

SIX-PIONS

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J'étais content de connaître Cherner. C'est un opérateur. Celui-là n'a pas l'âme classiquement aigrie des opérateurs que le metteur en scène tarabuste et humilie. Cher^ ner est Tas des as dans la confrérie des opérateurs cinématographiques, j'allais dire géographiques, qui font le tour du monde et enregistrent le pittoresque universel. Quel vaste champ de rêverie que celui de ces globetrotters I On pense sans hésiter à Rudyard Kipling errant sur l'Himalaya avec un kodak en sautoir.

Vous vous imaginez que je blague ? Quelle erreur I L'œuvre ^e ces opérateurs est quelquefois saisissante. Ils notent des tons et des for-

mes dont la beauté se révèle à Técran comme un coup de foudre. J*ai vu des « paysages »

ruraux ou citadins qui m'ont aussi étonné qu'un Monet, un Cézanne, un Vuillard.

Ainsi Cherner... Je savais qu'il avait erré un peu partout sur cette terre. A le connaître, je me promettais une aussi neuve impression qu'à connaître un peintre de très grand talent qui ne serait d'aucune académie.

Cherner ressemble à Caruso. Un Caruso qui aurait perpétuellement le mal de mer. Gras et glabre comme un bon cocher d'avant guerre, il est pâle, pour ne pas dire verdâtre. Avec cela, une petite moue qui va et qui vient, inquiétante, comme si... Le mal de mer, je vous dis.

Je lui étreignis cordialement la main. Il me répondit par un mol et désenchanté shake^ hand.

Et je lui extirpai quelques réflexions.

— Oh I Monsieur Cherner, il faut que je vous dise... depuis longtemps je voulais...

Bref, je vous avoue... Ah I vous êtes un artiste... hein, c'est passionnant ce que vous faites làl..-

— Peuh I fit Chamer modeste, on gagne sa vie où qu'on peut.

— Je ne dis pas, je ne dis pas non., enfin, vous êtes un artiste, monsieur Cherner... vous êtes un artiste dans toute l'acceptation de...

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Tenez, quand Fromentin écrit sur Rubens, eh bien... Vous connaissez Fromentin ?

— C'est un opérateur ?

— Un op... Ah I quel mot admirable I...

Oui, c'était un opérateur... un enregistreur... la peinture... Parlez un peu... Parlons de vous... Par exemple, racontez-moi votre séjour en Egypte... J'ai vu vos Pyramides... Dire qu'il y a encore des gens qui nient la valeur d'art du cinéma... S'ils avaient vu vos Pyramides... Tant d'immensité... de solitude...

d'infini... d'éternité... C'est toute la sérénité du silence, de la pensée... Oui, de la pensée...

— Dame, ce n'était pas commode, grogna Cherner, en s'animant un peu... De la pensée ? Vous parlez de pensée ? J'étais obligé de ne penser qu'à lui.

— A lui ? Qui, lui ? Vous n'étiez donc pas seul, monsieur Cherner ?

— Seul I ricana-t-il. Moi, seul I Je crèverais si j'étais seul.

Aussitôt, je rêvai d'un compagnon, l'amitype vraisemblablement, ou peut-être une femme, une créature tenant de la muse ou du modèle, que sais-je ? une cérébrale, au besoin, hé, hé, enfin une âme et...

— Personne ne sait pourquoi je l'appelle Six Pions, reprit Cherner avec un sourire relatif.

Comme il semblait ne parler que pour soi.

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je me gardai d'émettre la moindre réplique.

— Six Pions, dît Chemer. On m'a dit qu'un personnage historique avait porté ce nom-là. Est-ce croyable ? En tous cas, l'orthographe n'est pas la même. Mon Six Pions a été baptisé Six Pions parce qu'il a sur la tète six petits disques noirs... des pions, quoi... Ça donne envie de jouer aux dames...

— Alors, c'est... C'est un ?

— Ça serait un rien du tout... vous pensez : un fox comme tous les fox... rien du tout s'il n'avait pas... seulement voilà il a... en un mot, c'est Six-Pions.

Il cessa de sourire et se tut.

Je ruminai mon ahurissement. Puis, me calmant peu à peu, j'essayai un :

— Comme ça, il connaît les Pyramides î...

qui n'obtint pas de réponse immédiate.

Cherner haussa les épaules pour me marquer son indulgence.

— Pardi 1 On ne voit que lui...

— Ah 1 dis-je mélancoliquement.

— Et c'est à cela qu'on voit la différence entre Six Pions et tout le monde. N'importe quel fox juché sur le troisième degré de la pyramide de... de...

— Chéops.

— Ça ne fait rien... Passerait inaperçu^.

Un vrai moustique... Tandis que mon Six Pions... La brave bête... Il s'était installé sur

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le troisième degré de la pyramide de... Oui... et me regardait m'éloigner avec mon appareil en ayant l'air de rigoler... C'est comme je vous le dis... Il savait bien le bougre que plus il serait loin, plus on le verrait... Ah 1 vraiment, je ne me suis pas embêté aux Pyramides...

J'aiguillai la conversation sur une autre voie. Et je crus devoir baisser légèrement le ton.

— Il y a une bande, monsieur Chemer, une bande que j'ai admirée, c'est le mot...

admirée... c'est votre série d'Espagne... Toutes ces cathédrales... nom de nom, que de cathédrales... Dieu vous avait donc visité ?

Cherner rit d'un rire de vieille oie :

— Houa I Houa ! Houa I Dieu ?

Il tapa sur ses grosses cuisses en faisant danser son ventre. Enfin il m'expliqua :

— C'est mon petit Six Pions, qui est clérical...

Cette fois, je commençais à désirer de connaître Six Pions...

— Oui, continua Cherner, chaque fois qu'il voyait un curé... un capucin... ou un évoque... mon Six Pions allait cabrioler à ses trousses... tous ces bonnes gens le caressaient... à Ségovie... vous savez, Ségovie ?

— Justement, j'ai vu à Técran votre Ségovie... dans un éclat d'aurore et d'apothéose...

— Et vous ayez vu Six Pions... contre la petite porte de droite... façade...

— Splendide... Splendide...

— Si l'on veut. Moi je l'ai photographiée parce que Six Pions l'avait adoptée... et vous^ ne savez pas pourquoi il l'avait adoptée, cette façade ? Ce jour-là un moinillon enthousiasmé à la vue de Six Pions... comme vous l'eussiez été vous-même.,, court à Ja Sacristie, revient avec tout son bazar... et flanque à Six Pions une bénédiction de première classe...

et illico il le prend dans ses bras, l'embrasse, le cajole, le berce...

— Saint François d'Assise... saint Vincent de Paul... saint Julien L'Hospitalier...

— Non, c'était la cathédrale de Ségovie...

et un moinillon de la cathédrale de Ségovie.

Le malheur est qu'il était sale comme un cochon... Et Six Pions a été dévoré par les poux pendant trois jours...

Machinalement, je pris une voix plus sourde pour prolonger cet entretien esthétique. Et je sentis en moi l'inavouable espoir que Cherner, poussé vers un rendez-vous impérieux, m'allait quitter d'urgence.

— Vous êtes uJQ artiste, oh I un artiste, artioulai-je lugubrement.

Je fis un sifflotement d'admiration auprès duquel le Dies Irœ passerait pour un fandango.

Et je rompis un nouveau silence en m'exctamant — et ce, d'ailleurs, sans beaucoup de points d'exclamation :

— Vous ne devez pas être mécontent de Venise non plus ?

Cherner, qui se curait les dents avec une vieille allumette tirée de sa poche, ne répondit pas.

Je dus insister :

— Venise... oui, c'est chez Pathé... boulevard des Italiens que j'ai vu votre Venise... quel document I... cent fois trop court, je le dis bien haut... car ces éclairages fluides... ces taches de couleur et d'ombre... je ne dirai pas que c'est une toile du Greco... d'abord cela ne ressemble à rien... harmonie, harmonie... une impression de solennité... d'isolement... et avec cela, du mouvement... Vous étiez en gondole ?

Cherner grimaça.

— Vous n'êtes pas partisan des gondoles ?... Vous préférez les canots automobiles ?... C'est évidemment plus,,. Seulement c'est moins...

II grimaça plus vigoureusement et se décida à parler :

— Nous étions en canot automobile.

Gomplaisamment, moi :

— Six Pions était à Venise, n'est-ce pas ?

— Sale patelin, ncionsieur, dit Cherner...

Cette Venise, pouah I

— Vous n'aimez pas les vieux palais, le Lido, Saint-Marc, George Sand, les pigeons, Teau verte qui semble rose quelquefois?...

Hein, hein, tout ça, tout ça...

— Je n'ai pas remarqué, soupira Cherner.

Un geste indiqua son mécontentement. Et

son front se plissa en chagrines ornières.

— La cuisine italienne..., bougonna-t-îl.

Je ne pus m'empêcher de rire.

— La cuisine aussi ? Alors tout Venise vous a déplu... Les monuments, la mer, le ciel et la cuisine par-dessus le marché... Seriez-vous dyspeptique ?

— Pouh I Moi, je n'ai jamais tant mangé qu'à Venise... On m'avait indiqué un petit bistro où les spaghetti, le fritto misto, la polenta, le risotto étaient fiers, vous savez. J'y ai gagné six kilos en quinze jours.

— Eh bien alors, vous devrîei...

— Et Six Pions, monsieur ?

— Au fait, parlez-moi de Six Pions.

— Six Pions, c'est mon ami, qu'en dites* vous ?

— Je commence à le croire.

— Et que fait-on pour son ami ? On le traite comme soi-même.

— Oui. A moins...

— Pas de « à moins ». Six Pions est Six Pions.

— J'allais le dire, monsieur Cherner.

Bref...

— Bref Six Pions a mangé comme moi spaghetti, risotto, polenta, fritto misto, arrosé de chianti et de barbera, oui, monsieur.

— Et il a gagné six kilos en quinze jours?

— Il aurait gagné, le pauvre enfant, il aurait...

— Si ?

— Si nous n'avions dû monter chaque fois en canot automobile, pour aller travailler. Et le canot automobile, ce n'est pas bon après la cuisine italienne.

— Ah I vous...?

— Non, Six Pions. A peine étions-nous en route que mon pauvre Six Pions se mettait à vomir... Ah 1 les rivières de Venise en ont vu de toutes les couleurs.

— C'est ce que dit l'histoire, monsieur Cherner.

Les paroles moururent. Le bureau où nous étions n'eut plus d'âmes qu'un tic tac de pen-

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dule et une afCche d'emprunt national. Ajoutez à cela une table bête. Vous comprendrex que quand on n*a pas autre chose pour meubler du vide...

Cherner mâchonnait, si je puis dire, sa lippe agitée comme un ventre de batracien.

Son front s'inclinait vers le sol. Le sommeil ou quelque méditation particulièrement réussie ?

— Excusez-moi, dis-je enfin, je dois faire une course... lointaine... précipitée...

Je me levai.

Cherner ne broncha pas. Il mâchonnait de plus en plus.

— Nous nous re verrons, murmurai- je avec une conviction mesurée.

Je pris mon chapeau, songeai même à me ganter et y renonçai, pensant gagner quelques secondes.

La main sur la poignée libératrice de la porte je laissai tomber une dernière politesse :

— Il est vraiment regrettable, soupirai-jc que vous n'ayez pas amené cet inouï Six Pions. Je brûle de le connaître.

Cherner fut tout yeux blancs. Bon Dieu, qu'il était laid I

Je compris que j'avais pondu une vaste gaffe.

Cherner gémissait :

— Ah I le Japon... Ah f le Japon...

Malgré moi, redevenant enclin aux choses de l'art, je me souvins d*un petit film de paysages nippons enregistrés par Cherner :

jardins minutieux et intelligents, chrysanthèmes de paradoxe, et surtout un Fujiyama aux lignes pures, un merveilleux Fujiyama à joindre aux merveilleux Fujiyama qui courent le monde, dorés sur laques, blancs sur soies, noirs sur estampes.

— Ah I le Japon ! lamentait Cherner.

Je m'extasiai :

— Fichtre oui, le Fujiyama... Ah ça c'est un volcan, un sommet, un trône, un dieu, un...

— Justement... Xe Fuji... maehin... c'est là que je l'ai perdu...

Le son funèbre de sa voix m'éclaira. Je pris l'attitude réglementaire des condoléances,

— Six Pions ? m'informai-je.

Cherner inclina le chef, écrasé par ce souvenir.

— Mort ? dis- je encore.

J'imaginai déjà une éruption du volcan éteint, une flèche de daïmio tireur à l'arc, un canon anglais à l'essai...

Cherner leva les bras désespérément...

— Je l'aimerais mieux mort, dit-il du ton mélodramatique d'un grand premier rôle lâché par sa maîtresse.

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— Oh 1 oh 1 murmurai-je, neutre comme un confident.

Cherner acheva :

— Puisque vous avez vu mon film du Japon... vous avez sûrement remarqué... que Six Pions ny est pas...

— Oh 1 oh 1 fis- je avec la même réserve.

— Figurez-vous que je l'avais installé devant la porte d'un joli potager... avec la montagne dans le fond... c'était... ah I enfin... eh bien ! au moment où je commence à tourner.. .

— Oui, dis-je palpitant...

— Une petite chienne vint à passer...

— Ho, monsieur Cherner...

— Quoi ? Elle Ta emmené avec elle. Il a dû y rester. Et je ne savais pas l'adresse de cette personne, je n'ai plus entendu parier de Six Pions.

Moi non plus. Car je pris la porte.

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