‹ La jungle du cinémaChapitre 12 sur 15 · PELLICULE · texte numérisé non relu

PELLICULE

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J' e n'avais jamais eu Toccasion de voir un film artistique Pathé. Le terme <( film artistique » me faisait peur, vous savez.

On est artiste ou on ne Test pas. Je ne le suis pas.

Mais dans un vil accès de reportage, j'ai voulu me documenter. Préparé à tous les abus par un abus de caneton à l'orange et de Pichon Longueville 1906 — à Paris, un bon déjeuner est la clef de bien des choses — j'ai couru dès quatorze heures vingt-cinq à l'un de ces péristyles de mosaïque et d'or, dans le goût du roi Salomon, que Pathé a prodigalement répandus à travers notre civilisation.

J'entrai. Le film commença.

Je ne voudrais pas que mon sens critique

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bien connu parût altéré par les fumées de Tenthousiasme. Je me bornerai donc à affirmer ma satisfa/ction et à m'accuser d'un parti pris stupide qui m'avait empêché d'admirer plus tôt les grands films artistiques Pathé. Le moins qu'on en puisse dire est que ce genre de spectacle évoque le Shakespeare des meilleurs jours. Il y a certes des gens pour dire que Shakespeare n'a jamais existé. Direz-vous aussi de Pathé qu'il n'existe pas ? Prouvez-le donc.

Voici le résumé du film que j'ai vu.

Le titre ? Je ne sais trop. J'ai vu surtout les titres des divers épisodes et il y en avait beaucoup. Gela m'a rappelé Les Misérables, VOdyssée, la Chanson de Roland, et autres complexes fantaisies que, bien entendu, noua n'avons lues que d'un œil. Je crois que la chose s'intitulait : Toutes les semaines changement de programme. Joli titre, quoique un peu nordique de ton, mais qui a l'air de ce qu'on appelle un diminutif.

A quatorze heures trente-cinq l'orchestre a joué K'K-K'Katy et la Czarine. La projection commença.

La Cloporte. Drame passionnel où le nommé Documentaire a fait des prodiges. La Cloporte, une belle personne, grande comme un autobus, avec des ailes puissantes, se promène sur un champignon de béton armé et

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rencontre un de ses quasi semblables. « Le Cloport ? » ai-je demandé à Touvreuse qui en a profité pour me vendre (un franc) le programme (qu'elle a gardé dans sa poche) — en somme, joli commencement d'aventure, dans la manière de Kipling, de Wells, de Daudet, de la Bible, etc.. Pour un homme qui n'a jamais existé, Shakespeare a bien du talent.

Un gros hanneton répondant au nom de Rigadin entre en jeu. Il représente le Prince. Drôle d'aristocratie ! C'est un des maîtres les plus vénérables de l'écran. Pourquoi ne saluerais- je pas ? Oui, mais pourquoi saluerais- je ? Parce que la partie chorégraphique assurée par Cheîrel ne manque pas de relief. Je dirai, sans oser insister là-dessus, que cette Gheirel est de premier ordre. Eh bien, alors, pourquoi m'a-t-elle paru déplacée dans l'épisode du Prince P

Le Cœur de Maryvonne. La Cloporte, ayant comme je vous l'ai dit, rencontré le prince charmant, est changée en une belle jeune fille réglementaire. Gabrielle Robinne est idéalement, suprêmement, magnifiquement, la jeune fille réglementaire. Elle a des perles comme s'il en pleuvait, comme si elle n'avait rien d'autre à faire, comme si c'était un supplice à quoi elle aurait été condamnée. Un jeune homme languide, coiffé d'une perruque de vieille philantrope et un sexagénaire

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citequeK tel do yiêut macadam l'eacôrtaient non sans une certaine inconscience. Ils pensaient visiblement à autre chose, quoique leur aspect fit croire qu'ils ne pouvaient penser à rien du tout. Je ne sais pas leurs noms, heureusement.

Ici, le drame s'est précipité. Un certain paradoxe dans l'unité d'action a cubiste l'aventure de la jeune fille, du prince et du cloporte. « A présent on va voir Rio Jim^ n soupira (fortement) une dame entre deux âges (deux vieux âges pour préciser) à côté de moi.

Etait-ce vraiment Rio Jim ? Il regarda du haut d'un balcon le défilé de vingt régiments américains. Cinquième avenue, au fond, à droite. Il parla devant deux cents millions de speictateurs (chiffre officiel) représentés par deux cents députés. Il lança un cuirassé, signa un traité, bénit le monde, sourit gracieusement. Ma voisine soupira (fortement) : « Rio Jim est un cow-boy né au Far-West dans un ranch. » Un monsieur, sur le plus proche strapontin, cria : « Vive Wilson ! » l'orchestre y alla de Thymne américain et j'applaudis le président Rio Jim.

Aussitôt une usine brûla. M. Poincaré inaugura une école. On pécha le saumon dans le Pacifique. Le roi d'Espagne parut à Saint- Sébastien. M. Poincaré inaugura une caserne.

Un sculpteur sourit au pied d'un amas de boue

qu'il avait sans doute fait le pari d'assécher. Une danseuse remua sa croupe en prenant son taxi. M. Poincaré inaugura un enterrement.

Des jeunes gens en caleçon donnèrent de terribles coups de pied à un ballon increvable.

Une auto, munie d'un gros numéro (parole d'honneur !) stoppa devant un poteau préten-tieux. M. Poincaré inaugura un blessé. J'espère que la verve romanesque de ces symboles vous frappe comme elle me frappa. Un train dérailla. Un cycliste tomba dans l'eau. Un homme nu fut obligé de traverser tout Paris à la nage, par pudeur 1 Et M. Poincaré inaugura un chapeau haut de forme.

Ma voisine soupira (fortement) : « Paraît quHl gagne par an un million et des.,. »

Les catastrophes ne cessèrent plus. Par douzaines, les trains s'anéantirent, les autos cabriolèrent, les maisons devinrent cendres ou explosions. Une petite femme blonde — la fille de Robinne sans doute — menait le branle.

J'ignore son nom, mais le monsieur du strapontin disait : « C'est Perle Vite ! » Voilà un joli surnom. Je le replacerai.

Elle jongla avec les athlètes les plus complets comme les héros de la Légende des siècles, mais sans dire de vers et avec une aisance de prestidigitateur. Le type même de ce que devrait être une femme de chambre moderne, sachant conduire une auto, rattraper le rapide

quand vous avez oublié de mettre une lettre à la poste, réconcilier les gens les plus séparés de la terre, trouver des fortunes au fond des caves, une débrouillarde, une débrouillarde, une, etc.. Je Tadmirai de ne se plaire que dans la compagnie de jeunes gens bien faits, sportifs, élégants, paresseux. Pourtant ma voisine soupira (fortement) : a Paraît qu'elle gagne trois millions par an ! » Et on n'a vu aucun vieux banquier. Poésie. Poésie.

Son frère de laid. Chariot, est moins élégant. 11 avait l'apparence absolue de la misère, un dégoût profond de l'humanité, et une hâte inexprimable en tout, sans doute parce qu'il n'avait aucun but dans la vie. Son personnage, particulièrement épisodique, s'avouait d'une haute psychologis. Pas travailler, fumer, boire, dormir, aimer non les jolies femmes mais la plus jolie femme, rêver, goûter les joies diverses de la nature, tel était son thème que les spectateurs n'ont pas pris au sérieux. Ils ont ri tout le temps. Pauvres gens I Seule ne riait pas ma voisine, qui soupirait (fortement) : « Paraît qu'il gagne six millions par an. »

Quand Chariot a disparu, elle a disparu aussi. Beaucoup de spectateurs ont fait comme elle. Autrefois, on venait voir le dernier acte. Maintenant on part après le premier. La guerre a fait cela« Sommes-naus meilleurs P

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Je suis resté. J'ai bien fait, puisque le vague du début s'est dissipé. Aucun personnage n'était inutile. Tous sont revenus. La Cloporte, Robinne, Prince, Wilson, M. Poin caré. Perle Vite, les accidents. Chariot ; leurs caractères se sont affirmés, ils ont insisté, j'ai tout compris — quelle humaine et saisissante féerie I

Ce drame, commencé à quatorze heures trente-cinq, a pris fin à vingt-trois heures vingt-trois. Je connais désormais Shakespeare, le film artistique Pathé et le moyen de faire le tour du monde en quelques heures.

Pourquoi ne vend-on pas de sandwiches dans la salle ?

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TELEjPHONE

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Un récepteur téléphonique, vous trouvez cela monstrueux ? Je ne sais pas pourquoi je vous pose cette question.

Il est admis que la beauté réside uniquement dans les vieilleries classées. Comme si les lignes et le jeu des lignes ne hantaient pas aussi bien la machinerie moderne 1 A la rigueur, la vue d*un canon fait votre joie, mais ça, c'est du sentiment. Moi, je regrette d'avoir à insister, vieux siècles I Si le Parthénon était de son temps et de son ciel, il est des choses qui sont de ce temps-ci et de la brume des grosses villes. Par exemple, le téléphone...

Allons bon I voilà que vous geignez aigrement : « Il compare le Parthénon à un récep-

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teur téléphonique I » et d'ailleurs je ne veux pas faire une conférence sur Torganisation des Postes. Je ne suis là que pour conter l'histoire du téléphone d'Annie Ange.

Annie Ange a le téléphone chez elle, comme toute jeune personne à la mode : soit dit en passant, elle est « jeune personne » dans toute l'acception charmante du mot. Et quand je dis qu'elle est à la mode, ce n'est point tant qu'elle suive la mode des couturiers ou la sienne propre et qu'elle soit bien vue dans ces milieux où le plaisir ne fait que « ce qui se fait de mieux pour le moment ». Je parie que je me fais mal comprendre. Ne cherchez rien de complexe dans ces gracieuses insinuations. Et ceci n'est pas l'histoire d'Annie Ange, blonde, jolie et contente de vivre. S'il faut vous dire son roman quelque jour, nous le dirons. Au fait, il en vaut la peine. Mais ce matin, nous nous tenons à l'histoire de son téléphone.

Un petit socle d'acajou, une branche luisante — beaucoup plus spirituelles à voir que ces vieilles balances dites romaines dont les littérateurs s'amusent fort — avec à ses deux crochets un écouteur rond et bête et le récepteur essentiel, sérieux, autorisé protagoniste de notre récit. Classique et métallique, il pouvait évoquer aux psychologies de bonne volonté le cor de Siegfried ou la trompe de Roland. Il

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le peut encore sans doute, mais je ne le fréquente pas ou plutôt j*ai cessé de fréquenter Annie Ange, que ma présence n'amusait plus.

En somme, elle m'a, comme on dit, laissé tomber. Je n'ai pu encore m'expliquer si je devais ce dénouement à l'excès de discrétion de mon attitude ou, au contraire, à ces paroles que je me laissai aller à dire dernièrement, avec une précision indigne de moi. Ou, alors,, c'est la. faute au téléphone...

J'ai toujours été émerveillé de la sensibilité des choses. On découvre dans un meuble, une étoffe, un verre, de la vie et de la pensée, une espèce d'âme subtile, éparse, mesurée.

Cela ne se voit pas trop aisément. Il faut que les événements s'en mêlent, ou les bons petits démons qu'on ne voit pas. Je vous étonnerais si je vous révélais mes notes sur .ce sujet. Faites-moi donc penser, l'hiver prochain, à fouiller dans les souvenirs.

Revenons au téléphone comme si nous l'avions quitté. Hélas, oui, moi, je l'ai quitté.

Je pleure sur lui, en somme, et je ne l'aimais pas. Vous connaissez tous la sonnerie cruelle ? Quand vous vous jetez à corps perdu dans une confidence amoureuse brrh, fanfare téléphonique et va te faire lanlaire, mon petit bonhomme, avec ta déclaration I Ah que de fois... Il y avait de quoi tuer. Qui tuer P Voyons. Voyons. Tuer le téléphone ? On ne

s'imagine pas que cela vit — et qu'il y a tant de vivants dans une pièce où Ton est seuls I Si j'avais su...

Annie Ange décrochait Tappareil avec un petit geste brusque et net — que je n'ai pas le temps de vous décrire actuellement — et elle répondait avec une voix dont je n'ai rien à dire, sinon qu'elle se suffisait à elle-même. Je ne pensais pas à ce qu'elle répondait. Je ne pensais qu'à ma petite rage d'orateur interrompu.

Je me souviens seulement qu'elle disait toujours, en reposant l'outil à son crochet :

— C'est comique I On ne me téléphone jamais autant que lorsque vous êtes là.

Je me souviens aussi — ma foi, je n'y prenais pas garde — qu'elle prenait souvent un air agacé, en écoutant.

— Oh, c'est comique I murmurait-elle.

Que vçulez-vous ? Elle trouvait tout comique.

— Oh, c'est comique, on me parle et je ne sais pas qui me parle, c'est brouillé, ça siffle, ça bredouille, quelle poussière de voix.

Je bougonnai :

— C'est de la friture, quoi I

Je vous jure •que, à ma place, vous n'auriez pas trouvé une réplique tellement plus fine. Et vous auriez pataugé tout comme moi

dans vos tendresses dispersées comme fleurs foulées. Et encore n'étais-je pas capable alors de les comparer à des fleurs foulées. J'eusse préféré une bonne distribution de jurons et de gestes inélégants.

Tout cela n*a guère duré. Je voudrais bien m'offrir encore une semaine et même une quinzaine, de icette idylle irritante. Mais tout s'est fait en sorte que tout s'est défait. Car le téléphone téléphonait de plus en plus.

J'ai compris depuis que cette bête, je veux dire ce personnage, était amoureux d'Annie.

Elle croyait parfois que sa main tremblait.

C'était lui qui tremblait dans sa main. Songez comme il était près de sa bouche. Et appuyé ainsi à l'oreille mince sous les cheveux...

Quand une femme téléphonait, Annie entendait au mieux. Etait-ce un homme, la voix devenait murmure, grognement, ululement orageux I Je me demande même si le malin n'inventait pas de faux appels et de fausses sonneries pour attirer la bouche et le souffle de sa bien-aimée.

Quand j'eus reçu mon congé — accepté idiotement — j'eus un tardif sursaut de conquérant vaincu. Je recourus donc à l'intermédiaire des exilés timides et je tentai de téléphoner.

J'entendis la voix — ah I sa voix I — d'Annie, mais je compris qu'elle n'entendait rien.

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C'est à peine si, moi-même, j'entendais sa voix. Parbleu, le jaloux veillait.

Elle raccrocha brutalement avec — Dieu me damne et la bénisse I — un juron.

Je m'écriai :

— C'est la friture T

Et je ris d'un rire particulièrement particulier.

Telle est mon aventure d'amour avec Annie Ange. Je m'aperçois que je n'ai pas conté, comme je vous l'avais promis, l'histoire de son téléphone. A moins que je ne l'aie contée sans m'en apercevoir.

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