‹ La juste paix; ou, La vérité sur le traité de VersaillesChapitre 29 sur 32 · LA PAIX QUE NOUS EUT DICTEE I/ALLE MAGNE VICTORIEUSE · texte numérisé non relu

LA PAIX QUE NOUS EUT DICTEE I/ALLE MAGNE VICTORIEUSE

Pour juger équitablement la tâche qu'il est aujourd'hui légitime d'imposer à chaque nation, il convient d'élargir le problème et de se demander ce qu'eût fait l'Allemagne victorieuse vis-à-vis des Alliés. Pour ce faire, nous ne sommes pas réduits aux hypothèses. Une abondante littérature a fleuri chez nos ennemis, dès avant la guerre, et surtout après qu'elle eut éclaté, qui ne nous laisse aucun doute sur leurs projets. Ces livres, ces brochures, ces innombrables articles de revues et de journaux, s'orientaient vers deux ordres d'idées à propos desquels ils étaient unanimes. En premier lieu, ils demandaient que la guerre fût menée avec toute la brutalité possible ; il fallait non seulement détruire les armées et les flottes, mais ruiner de fond en comble les pays eux-mêmes, terroriser, décimer les populations civiles, les réduire en

esclavage, anéantir les maisons, les usines, les mines, de façon à écarter, pour une longue période, toute possibilité de concurrence économique de la part des régions envahies et occupées par les armées allem.andes. Le second objectif était une paix de conquête, de domination, qui assurât à la Germanie l'hégémonie du monde. Nous allons montrer, par un certain nombre de citations, cet état d'âme d'écrivains qui avaient tous adopté les théories du militarisme prussien et qui, affirmant la supériorité quasi divine de leur race, proclamaient qu'il ne faudrait pas hésiter à détruire une capitale ennemie et ses six millions d'habitants, si cela pouvait épargner la vie d'un grenadier poméranien.

Cette absence de tout altruisme est le caractère dominant d'une mentalité qui est à r antipode de la notre. Nous pouvons ouvrir au hasard les ouvrages qui traitaient des conditions de paix ; il n'en est pour ainsi dire pas un seul qui ne parle d'annexions nécessaires. Alors que nous sommes toujours sensibles au côté sentimental des questions, les Allemands professent à son égard un mépris souverain. La brochure d'un M. Scholtz con-

LA CAPACITÉ DE PAIEMENT DE l' A LLF >.I A G NE

tenait le passage suivant : « Si nous avions le moyen de détruire entièrement la ville de Londres, ce serait plus humain que de laisser un seul Allemand perdre son sang sur le champ de bataille : une cure radicale est ce qui amène le plus rapidement la paix. Hésiter et attendre, user de douceur et d'égards, c'est une faiblesse impardonnable. Une attaque brutale, qui ne tient compte de rien, voilà la force qui amène la victoire. Que l'ennemi dise de nous ce qu'il lui plaira : la seule chose que nous ne voulons pas, c'est qu'au jour de la signature de la paix il puisse prétendre que les Allemands ont été les dindons de la farce. »

C'est, en termes vulgaires, le commentaire des vers célèbres de Goethe :

Du musst sleigen und f^ewinnen.

Du musst siegend triumphiren ; Oder dienend unterliegen, Amhoss oder Hammer sein.

Tu dois monter et gagner, Tu dois vaincre et triompher ; Sous peine de servir et d'être esclave, Il faut être enclume ou marteau.

Le 19 janvier 1916, le député Martin déclarait au Reichstag que le peuple allemand ne

permettrait pas à son gouvernement de restituer les territoires que ses armées occupaient alors. L'état-major ayant réalisé les neuf dixièmes des acquisitions prévues et auxquelles il ne manquait que Calais, Verdun, Belfort, Riga et Salonique, il n'y avait qu'à s'installer d'une façon inexpugnable sur les positions conquises et à préparer l'incorporation définitive à l'Empire de ces provinces arrachées à l'ennemi.

Dans la même année 1916, le docteur Bruno Heinemann et le docteur Neumann-Frohnau publiaient une brochure intitulée : Les territoires frontières ennemis et leur signification au point de vue de la ç>ie économique allemande. Après avoir passé en revue la Belgique, la France du Nord et de l'Est, la Russie occidentale et ce qu'ils appelaient les portes de l'Orient, ils concluaient, sans chercher d'autres excuses, que ce qui est bon à prendre est aussi bon à garder, a II convient non seulement, écrivaient-ils, de conserver les territoires occupés par nous jusqu'à la paix, mais de nous les annexer d'une façon définitive, de façon à consolider notre économie nationale par l'adjonction de ces terres qui

LA CAPACITÉ DE PAIEMENT DE l'aI.LEMAGNE 207

lui conviennent. Si nous ne profitions pas de l'occasion présente, notre position^ dans une guerre future, deviendrait beaucoup plus désavantageuse, car nos besoins d'aliments et de munitions seraient alors encore augmentés. Les conditions de paix devront donc assurer, pour un temps indéfini, l'avenir économique et politique de notre pays. » Il est aisé de comprendre ce que veut dire ce langage. Il suffit de se reporter aux chapitres du livre pour ne conserver aucun doute sur sa signification. « L'annexion des provinces russes de l'Ouest faciliterait beaucoup l'approvisionnement de l'Allemagne en denrées alimentaires ; à cet effet, il conviendrait de reculer ses frontières jusqu'au lac Peipus, jusqu'au Pripet et au Dnieper. Mais cela ne serait pas encore suffisant : il faudrait occuper la Serbie, de façon à assurer un débouché à l'industrie du centre de l'Europe : la Serbie est la porte de l'Orient, de la Bulgarie, de la Turquie, de l'Asie Mineure. Tous ces pays ont besoin d'être colonisés par l'Allemagne, » Au mois de juin 1918, à l'heure où les Allemands s'imaginaient toucher à leur but, le comte de Roon, parent de l'ancien ministre

de la Guerre qui joua un grand rôle sous le règne de Guillaume I^^, publiait, dans la Gazette de Gœrlitz, le programme dont les ligues annexionnistes réclamaient l'application intégrale, et qui se résumait ainsi :

« L'Allemagne a la force, qui lui a donné la victoire, non pour s'entendre avec ses adversaires, mais pour leur dicter ses conditions, qui sont : Pas de trêve, pas d'armistice, pas d'interruption de guerre sous-marine, refus d'écouter toute proposition de l'Entente, tant qu'il y aura un soldat anglais en France ou en Belgique, et tant que les Allemands ne seront pas dans ou devant Paris. Annexion de la Belgique, en lui accordant l'autonomie administrative et intérieure. Annexion de toute la côte des Flandres jusqu'à Calais. x\nnexion des bassins de Briey et de Longwy, de Toul, de Belfort, de Verdun et des régions situées à l'est de ces villes. Restitution à l'Allemagne de toutes ses colonies, y compris Kiao-Tchéou. Afin d'assurer la liberté des mers, l'Angleterre devra céder à l'Allemagne ses bases navales, ainsi que les stations de charbon que l'Allemagne désignera. L'Angleterre restituera Gibraltar à

LA. CAPACITÉ DE PAIEMENT DE l'aLLEMAPxNE 209

l'Espagne. L'Angleterre cédera toute sa flotte de guerre à l'Allemagne, rendra à la Porte l'Egypte et le canal de Suez, ainsi que tout ce qui appartient à la Turquie.

(( La Grèce devra être rétablie sous l'autorité du roi Constantin dans ses anciennes frontières, telles qu'elles étaient avant le commencement de la guerre. L'Autriche et la Bulgarie se partageront la Serbie et le Monténégro.

« L'Angleterre, la France et les États- Unis d'Amérique paieront tous les frais de guerre à l'Allemagne, au moins 180 milliards de marks, c'est-à-dire 225 milliards de francs, et livreront immédiatement les matières premières exigées par l'Allemagne. La France et la Belgique resteront occupées, aux frais de ces pays, par les troupes allemandes jusqu'à ce que toutes les conditions qui précèdent aient été remplies. »

Est-il nécessaire d'insister sur le contraste que présentent ces stipulations avec celles du traité de Versailles? L'Allemagne, dont le territoire était inviolé, demandait, non pas la réparation de dommages subis, mais le remboursement, avec usure, de tout ce qu'elle

avait dépensé pour la guerre. Ce n'était pas le retour à l'Empire de populations fidèles qu'elle réclamait ; elle s'annexait brutalement des territoires dont elle prétendait avoir besoin au point de vue militaire, sans se soucier le moins du monde de la volonté des habitants. Quant aux relations futures avec ses ennemis, elle ne daignait même pas s'en occuper : « Tout s'arrangera, écrivait M. de Roon ; réalisons seulement notre programme. »

Bien d'autres articles de paix ont été élaborés, au cours de la guerre, de l'autre côté du Rhin ; l'imagination des pangermanistes s'est abondamment exercée sur la gamme des clauses qu'ils se préparaient à nous imposer. Dès 1914, le fameux comte Bernstorfî, ambassadeur de Washington, en énumérait un certain nombre, telles que la cession à l'Allemagne de toutes les colonies françaises, de toute la France du Nord-Est, la suppression de tous droits d'entrée en France sur les marchandises allemandes, tandis que l'Allemagne conserverait pleine liberté de frapper les marchandises françaises, la renonciation de la France au service militaire

LA CAPACITÉ DE PAIEMENT DE l'aLLEMAGNE 211

obligatoire, la destruction de toutes les forteresses françaises, l'octroi de droits spéciaux aux brevets allemands en France, la renonciation par la France à toute alliance avec la Russie et la Grande-Bretagne, l'adhésion de la France à une alliance de vingt-cinq ans avec l'Allemagne.

Mais nous nous sommes promis de ne pas discuter ici de clauses politiques. Nous nous sommes volontairement cantonnés sur le terrain économique. Nous en avons assez dit pour faire éclater la différence entre ce qui s'est fait à cet égard à Versailles et ce que proposaient nos ennemis. Ce n'est pas eux qui, en cas de victoire, eussent inscrit des articles stipulant que le vainqueur devra se rendre compte de la capacité de paiement du vaincu, avant d'exiger de lui certains paiements. Non seulement ils n'auraient songé à rien de semblable^ mais ils auraient dicté des conditions draconiennes, avec le secret espoir qu'elles ne seraient pas exécutables et que, par conséquent, les gages accordés eussent été retenus par eux ; et ils auraient su prendre des gages précieux et suffisants.

La question de savoir comment ils se fe-

raient payer, en cas de victoire, était envisagée par les Allemands avec une netteté qui nous édifie sur la façon dont ils seraient arrivés à leurs fins. Voici ce qu'écrivait en 1915 le baron de Zedlitz-Neukirch, membre de la Diète de Prusse, qui exprimait l'opinion de la plupart des grands propriétaires fonciers, des industriels, des armateurs et des commerçants :

« Le total des indemnités de guerre et des pertes atteindra une hauteur presque fabuleuse... il sera impossible d'exiger la restitution entière de nos dépenses et de nos pertes en valeurs escomptables. Comme, d'un autre côté, il n'y a rien qui puisse nous faire renoncer à cette restitution pleine et entière, il faudra nécessairement l'obtenir sous une autre forme. La restitution en argent pourra être remplacée par certains avantages économiques, propres à relever notre richesse nationale. Cela se fera par des traités de commerce avantageux, des concessions de mines, de chemins de fer. En dehors de cela, il faudra des acquisitions territoriales. Les gisements métallurgiques de la Lorraine française et de la Pologne russe sont le corn-

LA CAPACITÉ DE PAIEMENT DE l'aLLEMAGNE 213

plément de nos . propres exploitations minières. Trouver en tout cela la solution juste et utile, c'est certainement une tâche digne des plus nobles efforts. »

On devine ce que le baron de Zedlitz- Neukirch appelle la solution juste et utile, celle qu'il considérait comme digne de ses plus nobles efforts : elle consistait, pour l'Allemagne, à se faire payer non seulement les dommages, mais tous les frais de guerre. La somme une fois fixée, ce qui n'aurait pas été acquitté en valeurs escomptables aurait été couvert par des annexions territoriales et des concessions multiples, destinées à parfaire le paiement.

Parmi les nombreuses publications qui, avec un cynisme naïf, ont, au cours de la guerre, révélé l'état d'âme des Germains, citons encore la brochure du comte Reventlow, qui, sous ce titre significatif : A^ons-nous besoin de la côte flamande? entassait argument sur argument pour démontrer que l'Allemagne ne pouvait vivre sans cette conquête, La nature, disait l'auteur, a mis tous les avantages stratégiques du côté anglais ; il faut en conséquence appuyer nos défenses

de la Baltique sur celles de la mer du Nord, sans quoi nous ne pourrons avoir l'empire des mers.

D'ailleurs, ce n'était pas seulement le rivage que Reventlow réclamait, c'était toute la Belgique, sans laquelle, disait-il, il est impossible d'assurer la renaissance économique et l'indépendance du peuple et de l'Empire allemands. Tout le volume roule sur cette thèse, que la puissance navale allemande ne peut se développer pleinement qu'en ayant à sa disposition la côte belge, et conclut que, du moment où il en est ainsi, aucune discussion ne saurait s'élever sur la légitimité de cette annexion. L'Allemagne a besoin d'établir sa suprématie ; celle-ci a pour condition l'empire des mers, lequel ne peut s'établir que s'il a sa base dans la métropole ; les ports actuels de l'Allemagne sont insuffisants : elle prolongera donc son littoral jusqu'à Ostende et Zeebrugge. Les raisonnements s'enchaînent avec une naïveté déconcertante : le point de départ en est toujours le même : l'Allemagne prendra, en Europe et ailleurs, tout ce qui est de nature à assurer son héoémonie.

Pendant que le fougueux P\.eventlov/ pu-

LA CAPACITÉ DE PAIEMENT DE l'aLLEMAGNE 215

bliait diatribe sur diatribe afin d'entretenir chez ses compatriotes l'ardente volonté de ce qu'il appelait les conquêtes indispensables, d'autres pangermanistes dressaient des statistiques destinées à les impressionner en leur montrant les conséquences de la paix, si elle ne se faisait pas selon les exigences de l'Empereur et de ses généraux. L'une des plus curieuses élucubrations de ce genre a paru en 1918 sous le titre de Deutschlands Lage heim Friede (la situation de l'Allemagne lors de la paix) ; elle critique vivement la note du pape du 1^^ août 1917, dans laquelle le Souverain Pontife demandait l'évacuation de la Belgique et des territoires français occupés. Le passage le plus intéressant de cette brochure est celui où elle établit le bilan de ce que serait la fortune publique, un an après la paix, dans les diverses hypothèses envisagées. Au cas où les Alliés seraient vainqueurs, l'auteur admet que l'Allemagne aurait à leur rembourser leurs frais de guerre à raison de 320 milliards de francs et les dommages causés à la France, l'Angleterre, la Belgique et la Russie à raison de 54 milliards. Voilà le chiffre auquel nos ennemis eux-mêmes s'at-

tendaient à être taxés ! Ils savent aussi bien que nous que la somme des dommages s'est accrue depuis lors dans une proportion énorme. Leurs propres aveux font ressortir la modération du traité de Versailles. Il n'y a aucune espèce de comparaison à établir entre ce qu'il leur demande et ce qu'ils auraient exigé de nous.

Un des livres les plus caractéristiques de la mentalité allemande a paru à Leipzig en 1918 sous la signature de Kurd von Strautz et le titre de : Le but de guerre de notre peuple {Unser ç^oelkiches Kriegzsiel). Il débute par une confession dont nous traduisons les premières lignes :

« Déjà comme écolier, je vivais sous l'impression de la dernière guerre franco-allemande ; grâce à un merveilleux enseignement de l'histoire, reçu au gymnase de Joachimstal à Berlin, je m'éloignai de la culture classique, qui néglige volontairement le nationalisme. Le rêve de ma vie était dès lors de voir éclater cette guerre de représailles {Ver geltungskampf), — tel est le nom que devrait porter la lutte actuelle, — à laquelle je n'ai jamais cessé de croire, mais que je craignais

LA CAPACITÉ DE PAIEMENT DE l'aLLEMAGNE 217

de voir retardée indéfiniment sous l'inlluence du déplorable optimisme pacifique {Friedensseligkeit) du gouvernement qui avait succédé à celui de Bismarck. J'ai lutté par la parole et par la plume pour cette guerre de vengeance {Rachekrieg), qui devait enfin rétablir les frontières de notre peuple et de notre empire, telles qu'elles existaient en 1552, et que nous avons successivement perdues à l'orient et à l'occident. Ni 1815 ni 1871 ne nous les ont rendues. Bismarck a inauguré, mais n'a pu achever notre relèvement, et après lui commença la décadence, que seule la guerre actuelle a pu arrêter. )> Cette guerre, M. Strautz la saluait avec des transports de joie. Il considère d'ailleurs que l'Allemagne, alliée à la Hollande, à la Belgique, à la Suisse, appuyée sur l'Autriche, sera un adversaire écrasant pour la pauvre France, préalablement dépouillée de la Lorraine, de la Flandre française, de l'Artois, du Cambrésis et de la Franche-Comté.

Nous aimerions savoir ce que pense aujourd'hui M. Kurd von Strautz et s'il se réjouit encore, avec la même allégresse, de l'entrée en campagne de 1914.

La littérature annexionniste n'a pas seulement été abondamment enrichie de publications signées d'auteurs allemands. Ces messieurs ont fait une recrue hollandaise. Un certain Hans Clockener, qui se dit lieutenant retraité des Pays-Bas, a écrit une brochure intitulée : Pourquoi et comment faut-il que r Allemagne annexe? Il y déclare que la guerre lui a fait comprendre qu'il appartient à la grande race. Il plaint l'Allemagne d'avoir de si mauvaises frontières, notamment du côté de Belfort, que «l'insigne faiblesse de Bismarck eut le tort de laisser à la France en 1871 )). La guerre de 1870 a fait l'unité allemande, celle de 1914 doit faire l'unité germanique, qui embrassera la Scandinavie, les Pays-Bas, l'Autriche et la Suisse.

Page 1