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LA CAPACITÉ DE PAIEMENT DE L*ALL E MAGNE

celle de la France, s'était augmentée des deux tiers, et dépassait, à la veille de la guerre, 66 millions d'habitants. Le progrès industriel avait été d'une intensité extraordinaire : de 1882 à 1907, la puissance des machines en chevaux-vapeur avait quadruplé, passant de 2 à près de 8 millions. Mais là n'est pas la seule source d'énergie qu'emploient les usines modernes. Les entreprises d'électricité et de transport de la force à longue distance se sont multipliées en Allemagne, ainsi que les moteurs à gaz, les moteurs à pétrole pour automobiles et aéroplanes. La construction des machines y était florissante. M. Helfîerich énumérait avec complaisance toutes celles qui sortaient des fabriques indigènes : machines pour l'industrie minière, pour la métallurgie, pour les textiles, le papier, pour l'agriculture et les industries agricoles, telles que distilleries, brasseries^ sucreries. Il montrait la part prise par son pays dans la théorie et l'emploi des engrais ; il rappelait la richesse que constituent ses gisements de potasse, dont 11 millions de tonnes, extraites en 1912, représentaient une valeur de 230 milhons de francs.

L'Allemagne, avec ses écoles professionnelles, sa main-d'œuvre disciplinée, donnait l'impression d'une force productive considérable. Elle comptait, en 1907. près de 3 millions et demi d'exploitations industrielles, dont 3 millions employant de une à cinq personnes, 267 000 de moyenne importance (de 6 à 50 personnes) et 32 000 occupant 51 ouvriers ou davantage. Parmi ces dernières, 500 avaient un personnel de plus d'un millier d'hommes, et en groupaient, dans leur ensemble, près d'un million. Ce développement des grandes exploitations s'appuyait sur celui du capital disponible, qui favorisait en même temps la constitution de sociétés de plus en plus nombreuses. En 1886, il n'existait en Allemagne que 2 143 sociétés par actions ayant un capital de 6 milliards de francs. En 1912, on en comptait 4 712 avec un capital de 19 milliards. Les dépôts dans les banques dépassaient, à la même époque, 12 milliards ; dans les associations industrielles, 4 milliards ; dans les caisses d'épargne, 22 milliards : en un quart de siècle, le total de ces dépôts avait quintuplé.

Au point de vue agricole, la production

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avait fait de grands progrès : de 13 quintaux de blé à l'hectare en 1885, elle s'était élevée à 20 en 1912. Pour le seigle, alors que les emblavures ne s'étaient accrues que de 6 pour 100, la récolte avait progressé de 88 pour 100. En chiffres absolus, l'Allemagne venait en tête de toutes les nations pour la production des pommes de terre (50 millions de tonnes) et au troisième rang pour celle des céréales (15 miUions de tonnes). Sa production de betteraves a atteint 15 millions de tonnes, fournissant 2 millions et demi de tonnes de sucre. Le nombre des animaux, sauf celui des moutons, s'était considérablement accru. Le bétail et les chevaux avaient augmenté d'un tiers, le troupeau porcin avait beaucoup plus que doublé. De 1887 à 1911, l'extraction charbonnière, houille et lignite, avait triplé, passant de 76 à 234 millions de tonnes ; l'Allemagne venait, sous ce rapport, au troisième rang dans le monde, après les États-Unis qui, en 1911, produisaient 450 mil- Hons et après la Grande-Bretagne, qui en donnait 276 milHons. Le nombre des hauts fourneaux allemands avait passé de 212 à 313; il en sortait 16 milUons de tonnes de

fonte, le quart de la production mondiale, moins qu'aux États-Unis, mais 50 pour 100 de plus qu'en Angleterre. Pour l'acier, la situation était encore plus brillante : l'Allemagne atteignait à la moitié de la production américaine et dépassait de beaucoup plus du double celle du Royaume-Uni, 14 millions de tonnes contre 6 000.

M. Helfîerich énumérait avec orgueil les millions d'ouvriers employés dans les diverses branches de l'industrie et montrait avec quelle rapidité, au cours du dernier quart de siècle, cette main-d'œuvre s'était multipliée. Au premier rang, il signalait les industries de la construction, occupant plus d'un million et demi d'hommes et travaillant sans relâche à édifier usines et bâtiments d'habitation. Il montrait le progrès des communications postales, télégraphiques, téléphoniques, qui avait doublé, triplé, quadruplé, des chemins de fer, dont le réseau avait passé de 42 000 à 62 000 kilomètres, de la flotte marchande, dont l'importance avait triplé et dépassait 4 millions de tonnes. Le commerce extérieur était, en 1912, de 25 milliards de francs, dont 14 à rimportation et 11 à l'exportation.

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A ce tableau aux couleurs riantes, succédait une étude sur le revenu du peuple allemandj estimé à 57 milliards de francs. Ce facteur était examiné avec un soin particulier dans le principal des États allemands, celui chez lequel l'organisation financière était le plus perfectionnée. En Prusse, le nombre des habitants ayant un revenu inférieur à 1 125 francs, limite à partir de laquelle l'impôt est appliqué, était de 16 millions, leurs familles comprises ; tandis que celui des contribuables assujettis dépassait 7 millions et demi ; si on ajoute les membres de leurs familles, on trouve qu'ils étaient 24 millions contre 16 de la première catégorie. M. Helfîerich faisait remarquer que, dans la tranche des revenus de 1 135 à 7 500 francs, le nombre des contribuables s'était accru de 150 pour 100, que dans celle de 7 501 à 125 000 francs, il avait doublé ; que, dans la catégorie supérieure à ce dernier chiffre, il avait crû de 50 pour 100. Parallèlement, les salaires avaient doublé.

Passant au capital, l'auteur essayait de déterminer celui du peuple allemand. L'assiette de l'impôt complémentaire prussien,

qui frappe précisément le capital, permet d'énoncer une estimation pour ce royaume ; en 1911, on l'évaluait à 200 milliards de francs, ce qui correspondrait pour l'Empire à 325 milliards. Mais de nombreuses additions devaient être faites à ce chiffre et le rapprochaient de celui d'un écrivain allemand, dont nous résumerons le travail un peu plus loin, et qui arrivait à un total bien supérieur.

Un autre signe de prospérité que M. Helfîerich relevait était le chiffre des émissions de valeurs mobilières, fonds d'État, obligations et actions, qui. de 1886 à 1913, ont atteint 68 milliards de francs, avec une moyenne annuelle de près de 4 milliards à la fin de la période. Il faisait d'ailleurs remarquer avec raison que ce montant était loin d'être celui de l'accroissement annuel de la fortune nationale. Ce n'est qu'une partie de l'épargne qui se place en nouveaux titres ou qui va grossir les dépôts de banques et des caisses d'épargne. Bien des entreprises autres que les sociétés anonymes augmentent leur capital et leurs moyens d'action ; beaucoup de particuliers développent leur outillage en complétant

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leurs installations. Le taux de l'accroissement de la richesse générale, qui était de 4 pour 100 en 1893> avait atteint plus de 10 pour 100 en 1913.

Au cours des quinze années 1897-1912, alors que la population s'était accrue de 28 pour 100, le capital possédé par elle avait grandi de 50 pour 100 ; la force productive du travail, en d'autres termes, la valeur du capital humain, avait crû dans la même proportion de 50 pour 100. Si, d'autre part, on recherche l'emploi fait par les Allemands de leur revenu total de 57 milliards, on trouve que 9 étaient absorbés par les budgets de l'Empire et des États, 34 par les dépenses personnelles des habitants ; 14 représentaient l'addition annuelle au capital préexistant. Tels étaient les chiffres proclamés à la veille de la guerre par un des premiers financiers d'outre-Rhin qui, en les présentant à ses lecteurs, s'écriait : « Voilà de quoi réjouir et exalter nos cœurs 1 L'Allemagne s'est élevée à un niveau qu'elle n'avait encore jamais atteint ; elle s'est montrée égale aux plus puissants de ses concurrents. »

En même temps que M. Helfïerich célé-

brait en termes pompeux l'expansion économique de l'Empire, beaucoup de ses compatriotes s'appliquaient à en calculer minutieusement les éléments. L'une des dernières évaluations de la fortune allemande faites avant la guerre l'a été par M. Steinmann- Bucher, qui avait dressé une statistique en six chapitres divisés comme suit :

1° Les propriétés mobilières et les immeubles bâtis, abstraction faite de la valeur du sol. — Le total en était établi d'après les sommes pour lesquelles ces objets étaient assurés contre l'incendie. L'ensemble des polices s'élevait déjà, en 1905, à plus de 200 milliards ; l'auteur du travail faisait observer avec raison que, si certaines polices dépassent la valeur des objets, le contraire est vrai dans beaucoup de cas. En outre, le quart des mobiliers environ n'est pas assuré et plusieurs centaines de sociétés d'assurances mutuelles ne figuraient pas dans la statistique officielle. On doit donc porter ce chapitre à 225 milliards au moins.

2^ La valeur du sol des cilles et des campagnes, — Dans les agglomérations urbaines, cette valeur dépasse souvent celle des cons-

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tru étions édifiées. D'autre part, les terrains qui eonstituent la périphérie immédiate des cités ont une tendance constante à la hausse, l'extension de ces dernières les transformant en terrains à bâtir. Or, depuis 1871, le nombre des grandes agglomérations n'a cessé de croître en Allemagne : en 1905, sur 1 000 habitants, il y en avait 190 dans des villes de plus de 100 000 âmes, alors qu'en 1871 il n'y en avait que 48, c'est-à-dire quatre fois moins. M. Steinmann Bûcher évaluait à 37 milliards le sol des villes de cette catégorie, et à 25 celui des villes à population moindre, au total 62 milliards. Il arrive au même chiffre pour la valeur du sol rural en comptant l'hectare à 1 200 francs, ce qui ne semble pas exagéré.

3° Le capital allemand placé au dehors et les fonds étrangers possédés par les Allemands étaient estimés à 25 milliards. M. Steinmann- Bucher s'appuyait pour justifier ce chiffre sur les travaux de l'ofTice impérial de la marine et ceux de M. Erich Neuhaus, qui, dès 1906, mettait en avant un chiffre de 20 milliards, rapidement accru au cours des années suivantes.

4° Les chemins de fer possédés par les dwers Etats formant V Empire^ notamment la Prusse, les mines domaniales^ les bâtiments publics, les ports, les canaux, 42 milliards.

5° Les navires, les marchandises en cours de route sur voies de terre ou d'eau, 5 milliards.

6^ Les espèces métalliques, 6 milliards.

L'addition de ces six chapitres donne un total de 445 milliards de francs, auquel un Allemand, il y a huit ans, évaluait la fortune de son pays. Remarquons qu'il ne faisait pas entrer dans ce compte les titres de rente, les fonds publics, ni^ d'une façon générale, les titres de créances des habitants les uns visà-vis des autres. En conséquence, on peut dire que cette estimation était modérée. Si quelques éléments de l'actif, comme les navires et les titres étrano:ers. doivent être actuellement ramenés à des sommes inférieures à celles de 1912, le sol, les bâtiments, les installations industrielles ont bénéficié d'une plus-value analogue à celle qui s'est manifestée sur tout le globe.

La fortune allemande représentait ainsi le double de l'estimation la plus basse que l'on faisait en 1913 de la fortune française,

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225 milliards; elle était encore supérieure de 50 pour 100 à l'estimation la plus élevée, 300 milliards de francs. Est-il excessif de prétendre que notre pays a été plus atteint dans ses œuvres vives que l'Allemagne, et avons-nous le droit d'affirmer qu'elle est en mesure de fournir un effort supérieur au nôtre?

LA SITUATION ACTUELLE DE l'aLLEMAGNE

Il semble d'ailleurs que des signes nombreux attestent la reprise de la vie économique de l'autre côté du Rhin.

Le lecteur qui parcourt les journaux allemands est frappé de l'abondance et de la variété des annonces qui indiquent l'activité des affaires. Ici on demande des directeurs pour des entreprises commerciales et industrielles ; là, des banques réclament des chefs de services, des arbitragistes ; des entrepositaires cherchent du personnel; des négociants réclament des commis voyageurs ; des fabriques de diverses régions font des offres alléchantes

à des ingénieurs ; des sociétés par actions s'inscrivent pour des chefs du contentieux ; des parfumeries ont besoin de spécialistes ; ailleurs, c'est aux électriciens qu'il est fait appel. Voilà pour les personnes. Au point de vue des marchandises, il en est offert de toutes sortes : moteurs, verres à vitres, machines de tout genre, des kilomètres de conduites, des pneumatiques, des camions, des chaudières, des cigares, des machines agricoles, des seaux, des bassins. La Gazette de Francfort, Frankfurter Zeitung, qui est un des principaux organes de l'Allemagne du sud, contient beaucoup plus d'annonces commerciales qu'avant la guerre. Est-ce là le signe d'un marasme, d'une dépression économique?

Certes, il ne faut pas considérer les cotes de bourse comme un indice incontestable de prospérité. Toutefois, la valeur attribuée par le public à certains titres, en particulier à des actions d'entreprises indigènes, atteste la confiance des capitalistes dans leur avenir et n'est pas sans rapport avec la situation générale du pays. Or, si nous comparons les cours de nombre d'actions de banques et de sociétés

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industrielles allemandes aux dates des 1®^ septembre 1919 et 8 mai 1920. nous relevons des écarts dans le genre de ceux-ci :

1" sept. 1919 8 mai 1920

Actions du Charbonnage Harpener 165 278

Actions de la Compagnie de Navigation

Hambourg-Amérique 101 172

Deutsche Bank (Banque allemande) .... 194 303

Fabrique badoise d'Aniline 329 655

Banque Germano-Asiatique 135 380

Phénix (Société industrielle) 181 416

Il est vrai qu'au cours des huit mois qui forment l'intervalle envisagé, la valeur de la monnaie allemande a baissé et que le mark s'est déprécié par rapport aux monnaies étrangères. Cette chute du change explique en partie les hausses énormes que nous enregistrons : il n'en est pas moins certain qu'elles ne se seraient pas produites, si la nation s'était appauvrie.

De nombreuses branches de l'industrie allemande sont prospères. Il suffît, pour s'en rendre compte, de voir les dividendes distribués par beaucoup de sociétés et les avantages consentis à leurs actionnaires sous forme de distributions de réserve ou de répartitions d'actions à titre gratuit. Consi-

dérons le tableau, récemment publié, d'une vingtaine de groupes d'entreprises, telles que constructions en béton, constructions de voitures, exploitations de lignites, tissages de laine et de coton, fabriques de crayons, de lampes, d'articles émaillés, d'allumettes, de chapeaux, de linge, d'objets en caoutchouc, d'aciéries ; les derniers dividendes, pour plusieurs d'entre elles, se sont élevés jusqu'à 30 pour 100. En outre, durant le seul mois de mars 1920, des attributions d'actions ont été faites pour une valeur de 163 millions de marks. Les fabriques d'explosifs se sont particulièrement distinguées par la générosité de leurs dividendes : celle de Cœln Rottweill vient de distribuer 16 pour 100, la Siegner- Dynamit et la Rheinische-westphœlische Dynamit chacune 12,80 pour 100. A première vue, on ne concilie pas très bien ces bénéfices copieux avec l'obligation de désarmement qui a été imposée à l'Allemagne,

La métallurgie allemande, nous l'avons vu, travaille d'ores et déjà à presque les deux tiers de sa capacité de production, tandis que la métallurgie française ne travaille qu'au quart. Ce rapprochement est éloquent et en

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dit long sur la situation respective des deux pays.

Nous avons l'impression que le peuple allemand tout entier organise une sorte de conspiration pour faire en ce moment le silence autour des chiffres de sa production, afin d'apitoyer l'étranger sur un sort beaucoup moins pénible dans la réalité que dans les descriptions qui en sont propagées à l'envi.

La population commence déjà à bénéficier d'une baisse de prix que l'on nous promet en France depuis quelques semaines, mais qui ne s'est encore fait sentir chez nous sur aucun article de première nécessité. Un télégramme adressé le 27 mai 1920 à la Gazette de Francfort annonçait qu'à Hambourg, à la suite d'importations considérables, une véritable panique s'était déclarée chez les négociants en gros. Ceux-ci s'efforcent de vider leurs magasins à tout prix, en dépit des pertes que leur infligent ces réalisations. Des trains se succèdent à Berlin, apportant des chargements de vivres. Les communes sont particulièrement atteintes par une baisse de 30 à 40 pour 100, qui déprécie dans cette proportion les stocks que les municipalités avaient

accumulés. Les entrepôts regorgent de graisse, de margarine. Les légumes secs, le vin, le poisson ont baissé de moitié. Les boutiquiers qui, pendant la hausse, ne cessaient d'acheter, se retirent aujourd'hui du marché : leur abstention accélère la chute des cours. Voilà qui semble promettre aux Allemands des facilités de vie qui constrastent avec les embarras au milieu desquels se débattent d'autres populations européennes.

Lorsqu'on constate dans les journaux que des négociants en tabacs remplissent des pages entières d'annonces de vente de cigarettes, lorsqu'on lit des annonces de broderies offertes par dizaines de mille, lorsqu'on voit les courses de chevaux reprendre à Berlin et ailleurs, on est en droit de se demander si les plaintes qui retentissent dans la presse sur la misère du pays sont bien sincères. Il semble tout au moins que les Allemands ne soient pas plus mal partagés qu'aucun des autres peuples qui ont été entraînés dans la guerre et que leur situation, si elle n'est pas exempte des soucis qui sont aujourd'hui le lot d'une partie du monde, soit en voie de s'améliorer.

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