INTRODUCTION
METHODE DE LA' MORALE SOCIALE
Problème tle la morale sociale : l'idéal social et les moyens de rattcindre. Méthodes proposées : I" sciences indépendantes de la morale : histoire, sociologie; 2'> morale indépendante de la science: 3" dislinction, dans la morale sociale, d'une téléfdogie rationnelle et d'une technicjue empirique.— Méthode adoptée : alliance delà raison et de l'expérience dans la téléologie et dans la technique sociales.
On connaît le mot de Taine : a En 1849, ayant vingt et un ans, j'étais électeur et fort embarrassé. » En 1899, combien de Français, ayant vingt et un ans ou davantage, éprouvent un semblable embarras ? Il y a cinquante ans, le suffrage universel venait d'être institué, et l'on comprend que cette nouveauté ait déconcerté les esprits. Ce n'est plus pour nous une nouveauté, mais nous n'en sommes pas moins troublés : le suffrage universel nous interdit d'éviter, en nous jetant dans la pure spéculation, les problèmes politiques et sociaux ; il a comblé l'abîme qui séparait jadis la vie active et la vie contemplative ; aujourd'hui, l'homme de cabinet, (( l'umbratilis )) est un fossile ; s'il existait encore des tours d'ivoire, les journaux en franchiraient les portes et les habitants seraient forcés d'en sortir pour déposer un bulletin dans l'urne électorale. Chaque citoyen a le devoir de s'interroger sur l'idéal de la
P. Lai'ie. — La Justice. 1
vie sociale et sur les moyens de l'atteindre ; chaque citoyen doit, sinon construire pour sa gouverne toute une morale sociale, du moins faire avec soin son examen de conscience politique.
Comme au temps» dd Taiiiéj iit'ux écoles offrent de nous guider :il faut, dit l'uriô,' interroger les sciences historiques et sociales; il suffit, dit l'autre, d'interroger sa raison. Quel guide allons-nous suivre ?
Taine avait foi dans l'histoire. La constitution qu' (( il nous faut, disait-il, il s'agit de la déçoitvrir^ si elle existe, et non de la mettre aux voix ^ )>. Mais si elle n'existe pas, comment la découvrir ? Or, elle ne peut pas exister : les constitutions passées ne sauraient convenir à un peuple vivant, ni les constitutions étrangères au peuple français. L'histoire nous apprend que chaque peuple, que chaque génération d'un même peuple a ses besoins spéciaux; il s'agit donc non de (c découvrir», mais d'inventer laconslitutiona appropriée)) à nos besoins. Dès le premier pas, la méthode historique se heurte à une contradiction : nous lui demandons: « Que faire ici, quefaireaujourd'hui?)) Elle nous répond :« Voyez ce qu'on fait ailleurs, voyez ce qu'on faisait hier. ))
Taine cependant continue : « Nos préférences seraient vaines : d'avance la nature et l'histoire ont choisi pour nous... La forme sociale et politique dans laquelle un peuple peut entrer et rester n'est pas livrée à son arbitraire, mais déterminée par son caractère et son passé -. )> Ce raisonnement serait juste si le gouvernement idéal était nécessairement un gouvernement stable et si le caractère d'un
(1) Onrjines de la France contemporaine, i, I, p. m.
(2) Ici., toc. clt.
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peuple était l'œuvre exclusive de <( la nature et de l'histoire )). Mais il n'est pas évident que la valeur des constitutions se mesure à leur durée : l'Empire libéral n'a eu qu'un an d'existence; valait-il moins que l'Empire autoritaire dont la vie fut dix-sept fois plus longue ? Taine pose un postulat qui établirait au bénéfice des longs règnes une sorte de prescription et qui ferait d'un régime illégal le régime idéal quand le temps aurait effacé le souvenir de sa tache originelle. Et ce postulat, où le prend-il? dans l'histoire ? L'histoire montre-t-elle que^la stabilité gouvernementale est désirable ? Elle montre que la stabilité est désirable quand le gouvernement est bon et l'instabilité désirable quand le gouvernement est mauvais ; elle ne permet pas de faire de la stabilité le Bien politique en soi. En adoptant ce postulat, Taine abandonne la méthode historique et combat un a priori par un autre a priori.
D'autre part, il n'est pas évident non plus que l'àme nationale soit l'œuvre du destin. Mais admettons même ce fatalisme : nous sommes liés par des traditions, nos aïeux ont pris pour nous des engagements que nous sommes condamnés à tenir; les lois de la géographie et les lois de l'histoire déterminent notre conduite. Soit. Il nous reste du moins l'illusion de la liberté, et cette illusion suffit pour nous obliger à chercher notre devoir social non dans riiisloire du passé, mais dans notre conscience actuelle. Même emporté par le courant de l'évolution, l'homme s'imagine qu'il est guidé par sa conscience, et sa conscience l'affranchit, au moins en apparence, des engagements qu'elle n'a pas signés comme des traditions qu'elle ne comprend pas ou qu'elle condamne. Peu importe que ce rôle de la conscience
soit vain et qu'elle s'agite en vraie mouche du coche sans faire avancer l'attelage : il suffit qu'elle s'agile et qu'elle ne puisse pas ne pas s'agiter pour qu'elle ait à chercher dans quel sens elle doit s'agiter, ^e n'est donc pas l'histoire des actions, bonnes ou mauvaises, de nos ancêtres qui nous éclairera sur nos propres devoirs. Sans doute cette histoire nous expliquera celles de nos habitudes, celles de nos institutions dont nous avons oublié le vrai sens ; elle nous inspirera de l'indulgence pour les actions de nos devanciers, mais elle sera muette sur nos obligations. Sans doute, comme le dit Taine, il faut a se figurer la nation avant de rédiger la constitution ». Mais l'image de la nation, on ne la trouvera pas moins lidèle dans la conscience des fils que dans le tombeau des pères; visitons pieusement les tombeaux de nos pères, mais faisons au retour l'examen de notre conscience.
La science sociale sera-t-elle pour notre conscience politique un guide plus sûr que l'histoire ? Mais la science sociale n'est pas définitivement constituée : n'est-il pas prématuré de lui demander des règles pratiques ? Dans son état actuel, elle fournit des armes à tous les partis. Quand, séduits par des métaphores plaisantes et par le prestige du monisme scientifique, les sociologues comparèrent la société à un organisme, chaque parti s'imagina que « la science » confirmait sa politique : a Pas d'organisme sans tête, )) s'écrièrent les monarchistes. — (c Chaque cellule a sa vie autonome, » répondirent les libertaires. — (( Il y a solidarité entre les membres et l'estomac, » observèrent certains socialistes. Fort judicieusement les modérés remarquaient que la
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croissance s'opère sans secousses, mais les révolutionnaires clamaient d'un ton farouche : « l'œuf se brise pour donner naissance à l'oiseau. )> Il n'est pas sûr que des théories moins superficielles ne se prêtent pas, comme la théorie bio-sociale, à des interprétations aussi variées que les désirs des interprètes. Tant que les lois de la sociologie ne seront pas aussi certaines que les lois de la physique ou de la biologie, cette science ne pourra nous* imposer aucun programme politique.
Que faire, en attendant? Obéir à sa conscience : c'est, nous dit-on, la seule attitude morale puisque le devoir politique, comme tout devoir, nous est dicté par la voix intérieure ; et c'est la seule attitude possible puisque la science, au moins provisoirement, renonce à nous éclairer. 11 en est de la morale sociale comme de tout art : on voudrait fonder les règles pratiques sur des vérités certaines, mais on est forcé d'agir avant de connaître ces vérités : on s'est nourri avant d'étudier le tube digestif; on a joué de la flûte avant de faire la théorie des vibrations; de même nous sommes bien obligés d'improviser quelques préceptes de morale sociale sans les fonder sur les lois de la science.
Cette doctrine, plus ou moins nettement formulée, inspire la grande majorité des hommes. C'est qu'elle réduit au minimum l'efl^ort et les scrupules : elle dispense de longs raisonnements sur la fin de la société politique et sur la valeur des programmes ; entre deux ou dix bulletins de vote l'électeur peut choisir au hasard de ses impulsions ou de ses préférences instinctives : c'est sa conscience qui a décidé, et sa conscience est souveraine. — On oublie
que la conscience a le devoir de s'éclairer. Si la science sociale ne nous présente pas de vérités indubitables, du moins ses renseignements sont-ils plus sérieux que les indications de Tinstinct. Elle nous permet de porter des jugements motivés sur les hommes et sur les institutions. Nous n'avons donc pas le droit d'agir au hasard et d'invoquer pour justifier cette conduite la souveraineté de la conscience : sommes-nous assurés, en pareil cas, de lui avoir obéi? Notre esprit est comme une armée où les subordonnés prennent le ton des chefs : on ne peut distinguer les uns des autres qu'aux motifs qu'ils donnent pour expliquer leurs ordres : quand nous sommes incapables d'exposer les raisons de nos actes, ce n'est pas la conscience, mais la passion ou le préjugé qui les a suggérés ; et quand nos raisons sont mauvaises, contraires aux données les plusvraisemblablesde la science, la conscience a beau nous excuser, nous sommes coupables. L'idéal politique, comme tout idéal, doit exposer ses titres à la raison, laconscience doit être éclairée par lascience.
Acceptée par la (( philosophie paresseuse )) des foules, la doctrine qui sépare la morale sociale de la science est défendue par les Kantiens au nom de l'autonomie de la raison pratique. En France, la forme la plus neuve de cette théorie se trouve dans le livre de M. Henry Michel sur Vidée de l'Etat, M. Michel fait à la science sa part : il lui abandonne le soin de déterminer les moyens de réaliser l'idéal politique, mais il revendique pour la conscience le droit de définir cet idéaP. Le reproche qu'il adresse
(1) Idée de VÉlat, passim : p. viii, 7G, 570, 617, 634, 640, etc.
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à la philosophie politique du xviii^ et du xix^ siècle c'est d'avoir confondu la méthode de la téléologie et la méthode de la technique sociale. L'école de Rousseau déterminait à priori les moyens comme les fins ; la sociologie a scientifique )) détermine empiriquement les fins comme les moyens. Les métaphysiciens tracent sur le papier de belles constitutions politiques, rédigent des plans financiers qui supprimeront la misère, rêvent la destruction de toute autorité et de toute inégalité, mais ces inventions (( improvisées » ne soutiennent pas le choc de l'expérience. Rousseau ne se contentait pas de proclamer le droit à l'existence : il imaginait des « greniers publics^ )) destinés à le garantir, et la naïveté de cette solution, renouvelée de Joseph fils de Jacob, a jeté le discrédit sur la théorie tout entière. Les empiristes, au contraire, éliminent toute conception à priori : ce n'est pas la conscience, mais l'expérience qui fixe les droits de l'homme. Les droits de l'homme, ce sont les libertés garanties par des textes ou par des coutumes : ils en concluent que ces droits sont nuls : l'homme n'ayant jamais joui d'une pleine liberté n'en jouira jamais ; les aspirations de la conscience ne prévaudront pas contre les décrets de la science. — Les (c greniers » de Rousseau pouvaient être plaisants, mais il n'est pas moins plaisant de chercher dans la réalité morte l'image de l'avenir idéal. Il faut donc, selon M. Michel, prendre une troisième attitude; la morale sociale, comme tout art, comprend deux parties : une téléologie et une technique. Il faut concevoir l'idéal, puis le réaliser; si l'exécution exige le concours de l'ex-
(1) Idée de VÉlal, p. 82.
périence,rinventioii de l'idéal est affranchie de cette nécessité. Pour peindre, l'artiste doit tenir compte de la toile et des couleurs, mais le choix du sujet dépend de sa fantaisie. De même si la liberté et la justice sont des biens, l'histoire et la sociologie nous enseigneront le moyen de les acquérir; la conscience seule nous dira leur prix.
Par les critiques que nous avons adressées aux deux théories extrêmes, on peut prévoir que nous chercherons la solution du problème dans une théorie synthétique analogue à celle de M. Michel. Nous devons seulement nous demander s'il est possible de séparer aussi nettement qu'il le fait la conscience et la science, Vh priori et l'a posteriori, pour constituer d'une part une téléologie rationnelle et d'autre part une technique empirique.
Comment l'homme connaît-il son idéal social ? Lui est-il révélé par un cri soudain de la conscience ou lui est-il progressivement dévoilé par de lentes acquisitions de l'esprit? M. Michel reconnaît la vérité de la seconde alternative puisqu'il assigne une origine historique aux idées de justice et de liberté, puisqu'il parle des « acquisitions )>, des (( conquêtes )) de la conscience et nous la montre (( en quête » d'une conception de la justice élargie par le « progrès des lumières * ». Les variations de la science concourent donc à faire varier l'idéal social : la connaissance des moyens influe sur la conception des Ans. Et en effet une fin n'est clairement conçue que si elle paraît réalisable. Le désir avorte quand aucun espoir ne luit. Ce n'est pas aux
(1) Idée de VÉtal, p. 73, 641, 643.
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périodes de despotisme absolu que naît l'idée de liberté; c'est quand la liberté est possible, quand elle commence à se réaliser par l'affaiblissement du pouvoir, ou quand on n'a pas perdu le souvenir d'une liberté passée, qu'on désire la liberté future. D'autre part, l'homme dont les ressources augmentent voit ses besoins s'accroître : c'est une loi bien connue qui explique la fuite indéfinie du bonheur : que signifie-t-elle si elle n'est pas une nouvelle preuve que les moyens influent sur les fins? Si donc les moyens sont connus par l'expérience, les fins sont tout au moins suggérées par l'expérience. Sans doute c'est un besoin rationnel qui nous dicte notre idéal politique comme il nous dicte tout idéal : si nous n'étions pas des machines à penser, nous ne serions pas troublés par la vue des contradictions sociales et nous n'aurions pas le désir de les lever : le contraste du (( progrès et de la pauvreté », les conflits de l'équité et du code ne nous paraîtraient pas illogiques et par suite nous laisseraient indiflerents. Mais si rationnelle que soit notre conscience elle ne nous donne des ordres qu'à l'occasion des faits ; notre machine à penser ne fonctionne pas à vide : ' il faut que l'expérience nous présente ces contradictions pour que notre grand besoin de cohérence logique nous inspire le désir de les détruire. C'est donc par une alliance de la raison et de l'expérience que nous concevons les fins de la vie sociale.
C'est de même par une alliance de la raison et de l'expérience que, pour atteindre ces fins, nous choisissons nos moyens. Sans doute les moyens sont toujours suggérés par l'expérience. Mais pourquoi, de deux moyens qu'elle suggère, choisir l'un plutôt que l'autre, sinon parce qu'il paraît a priori mieux
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approprié à la fin rêvée ? Et cette dépendance des moyens par rapport aux fins peut s'expliquer : comment trouvons-nous les moyens? En supposant l'idéal réalisé : avant toute expérience, nous construisons la solution du problème, puis nous cherchons les conditions de cette solution et les conditions de ces conditions jusqu'au moment où nous arrivons à un état qui peut être l'effet de l'état actuel. Nous bâtissons dans l'avenir la cité de nos rêves, puis nous faisons l'histoire de ses origines en « remontant » jusqu'à nos jours. Notre raisonnement est analogue à l'analyse du mathématicien ; comme elle il suppose connu l'inconnu et il remonte de condition en condition jusqu'au moment où il prend pied en terrain connu. Mais le connu, en politique, c'est ce qui est donné par l'histoire du passé et la vue du présent : pour réaliser mon idéal, j'en dois donc déduire les conditions jusqu'au moment où ma déduction rencontrera les données expérimentales ou historiques. Si cette rencontre n'a pas lieu, mon idéal n'est pas réalisable ; si elle se produit, je puis agir. La technique, comme la téléologie politique, est donc l'œuvre commune de l'expérience et de la raison.
En résumé, nous refuserons de laisser la direction de notre conscience politique à la morale indépendante de la science comme à la science indépendante de la morale, mais nous chercherons quel idéal social inspire à la raison l'expérience, puis nous examinerons, à l'aide de la raison et de l'expérience, quelle forme nous devons donner à l'Etat et quelles fonctions nous devons lui confier si nous voulons réaliser notre idéal.