b. supr., pag
et dont l’origine se perd dans une antiquité mystérieuse. Les premiers chrétiens, les plus anciens pères de l’Église, n’avaient pas d’autre philosophie, et c’est elle qui a mis Spinosa sur la voie de la vérité. L'auteur insiste vivement sur ce point, dont il fait le centre de ses recherches.
Quoique très superficiel dans toute son étendue, et quelquefois fort inexact, ce parallèle entre la doctrine de Spinosa et celle des kabbalistes n’4 pas peu contribué à éclairer les esprits sur la vfaie signification de cétte dernière; je veux parler de son caractère et de ses principes métaphysiques. On fut mis eh voie de s'assurer que ce qui avait produit d’abord tant de surptise et de scandale, que l’idée d’un Dieu, substance unique, cause immanente et nature réelle de tout ce qui est, n’était pas un fait nouveau; qu'il avait déjà paru autrefois près du berceau du christianisme, sous le nom même dé la religion. Mais cette idée se montre aussi ailleurs, dans une antiquité non moins réculée. Où donc en faut-il chercher l'ofigine? Est-ce la Grèce ou l'Égypte des Ptolémée qui l'ont donnée à la Palestine ? Est-ce la Palestine qui l’a trouvée d’abord? ou bien faut-il remonter plus loin encore dans l'Orient ? Telles sont les questions dont on se préoceupa alors; tel est aussi, excepté un petit nombre de critiques uniquement
4, … Hæc plrilosophia, ab Hebræis accepta, et sacris Ecclesiæ patribus tantopere commendata, post tempora nicæna mox expiravit. (1b. supr.)
attentifs à la forme, le sens qu'on a toujours attaché depuis aux traditions kabbalistiques. IL ne s’agit plus d’une certaine méthode d'interprétation appliquée à l'Écriture sainte, ni de mystères tout à fait au-dessus de la raison, que Dieu lui-même aurait révélés, soit à Moïse, soit à Abraham, soit à Adam, mais d’une science purement humaine, d'un système représentant à lui seul toute la métaphysique d’un ancien peuple, et par là même d'un grand intérêt pour l'histoire de l'esprit humain. C’est le point de vue philosophique, encore uns fois, qui a pris la place de l’allégorie et du mystieisme, Cet esprit ne se montre pas seulement dans l’exposition de Brucker, où il est parfaitément à sa place, mais il paraît dominer généralement. Ainsi, en 1785, une société savante, la Société des antiquités dé Cassel, ouvrit un concours académique sûr le sujet suivant : « La doctrine des kabbalistes, selon laquelle toutes choses sont engendrées par émaration de l'essenoe même de Dieu, vient-elle, ou non, de la philosophie grecque ? » Malheureusement la réponse fut beau coup moins sensée que ne l'était la question. L'ouvrage qui remporta le prix, fort peu connu et peu digne de l'être, ne répand aucune lumière nouvelle sur la nature même de la kabbale; et, quant à l’origine de ee système, il se borne à reproduire les fables les plus discréditées.
4. De la Nature et de l'origine de la doctrine de l'émanation chez les kabbalistes ; Riga, 1786, in-8°, en allemand.
11 nous montre les idées kabbalistiques dans les hymnes d’Orphée, dans la philosophie de Thalès et de Pyfhagore; il les fait contemporaines des patriarches, et nous les donne sans hésiter pour l'antique sagesse des Chaldéens. On en sera moins surpris quand on saura que l’auteur était de la secte des illuminés, qui, à l'exemple de toutes les associations de ce genre, faisait remonter ses annales jusqu'au berceau même du genre humain‘. Mais à cette époque, ce qu’on appelle en Allemagne la théologie rationnelle, c'est-àdire cette manière tout à fait libre d'interpréter l'Écriture sainte, dont Spinosa avait donné l'exemple dans son Traité théologico-politique, faisait de la kabbale un fréquent usage. Elle s’en servait, comme je l'ai déjà dit, pour éclaircir divers passages des lettres de saint Paul, relatifs à des hérésies contemporaines. Elleaaussi voulu y trouver l’explication des premiers versets de l’Évangile de saint Jean, et a cherché à la rendre utile, soit à l’étude du gnosticisme, soit à l’histoire ecclésiastique en général*. Dans le même temps, Tiedmann et Tennemann viennent lui donner, en quelque sorte, acte de possession de la place que Brucker lui a consacréé le premier dans l’histoire de la philosophie. Bientôt paraît l’école de Hégel, qui ne pouvait manquer de tirer parti d’un système où elle trouvait sous une :
4. Voy. Tholuck, de Ortu Cabbalæ; Hamb., 1837, pag. 3. 2. Voy. Tholuck, ouvrage cité, pag. 4.
« PRÉFACE, 33 autre forme qüelques-unes de ses propres doctrines. Cependant une réaction ne tarda pas à s’opérer contre cette école à jamais célèbre, et c’estévidemment sous l’influence de ce sentiment que fut écrit l’ouvrage intitulé : Kabbalisme et Panthéisme'. L'auteur de ce petit livre s'efforce de prouver qu'il n'existe aucune ressemblance entre les deux systèmes dont il entreprend le parallèle, et cela en dépit de l’évidence ; car il arrive souvent que les passages sur lesquels il s'appuie sont diamétralement opposés aux conséquences qu'il en tire. Du reste, très inférieur, pour l’érudition, à la plupart de ses devanciers, malgré l'appareil pédantesque et le luxe de citations dont il lui a plu de s’entourer, il ne se place au-dessus d'eux, ni par la critique des sources, ni par l'appréciation philosophique des idées. Enfin, récemment, un homme qui occupe à juste titre un rang éminent parmi les théologiens et les orientalistes de l’AÏlemagne, M. Tholuck, a voulu aussi apporter sur ce sujet le tribut de sa science et de sa critique exercée. , Mais, comme il ne s’est occupé que d'un point particulier, c’est-à-dire, de l’origine de la kabbale, et que d'ailleurs l'appréciation de ses opinions exige une discussion approfondie, je me suis réservé d'en parler, en temps plus opportun, dans le corps de ce travail. Il en est de même pour tous les écrivains modernes dont
4. Kabbalismus et Pantheismus, par M. Freystadt. Kænigsberg, 1832, in-8°.
les noms, quoiqu'’ils eussent mérité une place ici, n'ont pas encore été prononcés.
Tels sont, en substance, les efforts qui ont été faits jusqu’aujourd’hui pour découvrir le sens et l’origine des livres kabbalistiques. Je ne voudrais pas que, frappé seulement de ce qu'ils ont d’incomplet, on en pût eonclure que tout est à reeommencer. Je suis convaincu, au contraire, que les travaux, et même lés erreurs de tant d'esprits distingués, ne peuvent pas être impunément ignorés de quiconque veut étudier sérieusement la même matière. Quand même, én effet, on pourrait aborder sans aucun secours les monumerts originaux, il serait toujours nécessaire de connaître à l’avanee les interprétations très diverses qu'on leur a données jusqu'à présent; car chacune d'elles correspond à un point de vue assez fondé en lui-même, mais qui devient faux lorsqu'on s’y arrête exclusivement. Ainsi, pour fournir en même temps la preuve de ce que je viens de dire et le résumé de tout ce qui précède, ceux-ci ne considérant dans la kabbale que sa forme allégorique et son caractère traditionnel, l'ont accueillie avec un mystique enthousiasme, comme une révélation anticipée des dogmes chrétiens; ceux-là l'ont prise pour un art occulte, frappés qu'ils étaient des chiffres étranges, des bizarres formules sous lesquelles elle aime à cacher son intention réelle, et des rapports qu’elle établit sans cesse entre l’homme et toutes les parties de l’univers; d’autres, enfin, se sont emparés surtout de son principe
métaphysique, et ont voulu y trouver un antécédent, tantôt honorable, tantôt honteux, de la philosophie de leur temps. On conçoit qu'avec des études partielles et incomplètes, conduites par des préoccupations très diverses, on ait pu trouver tout cela dans la kabbale, sans être précisément en contradiction avec les faits. Mais pour en avoir une idée exacte et découvrir la place qu'elle tient réellement parmi les œuvres de l’intelligence, il ne faut l’étudier ni dans l'intérêt d’un système, ni dans celui d’une croyance religieuse ; on s’efforcera seulement, sans autre souci que celui de la vérité, de fournir quelques éléments trop peu connus encore à l’histoire générale de la pensée humaine. C’est le but auquel j’ai voulu atteindre dans le travail qu'on va lire, et pour lequel je n'ai épargné ni le temps ni les recherches.
Quoiqu'on trouve dans la kabbale un système bien complet sur les choses de l’ordre moral et spirituel, on ne peut cependant la considérer ni comme une philosophie, ni comme une religion : je veux dire qu'elle ne s'appuie, du moins en apparence, ni sur la raison, ni sur l'inspiration ou l'autorité. Elle n’est pas non plus, comme la plupart des systèmes du moyen âge, le fruit d’une alliance entre ces deux puissances intellectuelles. Essentiellement différente dé la croyance religieuse, sous l'empire, et, l’on peut dire, sous la protection de laquelle elle a pris naissance, elle s’est introduite dans les esprits comme par surprise, grâce à une forme et à des procédés qui pourraient affaiblir l'intérêt dont elle est digne, qui ne permettraient pas toujours d’être convaineus de l’importance que nous nous croyons en droit de lui attribuer, si, avant de la faire connaître dans ses divers éléments, si, avant d'aborder aucune des questions qui s’y rattachent, l’on n’a indiqué avec quelque précision la place qu'elle oc-
cupe parmi les œuvres de la pensée, le rang qu’elle doit tenir entre les croyances religieuses et les systèmes philosophiques, et enfin, les besoins ou les lois qui peuvent expliquer l'étrangeté de ses moyens de développement. C'est aussi ce que nous allons tenter de faire avec toute la brièveté possible.
C'est un fait attesté par l’histoire de l'humanité entière, que les vérités de l’ordre moral, les connaissances que nous pouvons acquérir sur notre nature, notre destination et le principe de l’univers, ne sont pas d'abord accueillies sur la foi de la raison et de la conscience, mais par l’effet d’une puissance plus active sur l'esprit des peuples, et qui a pour ettribut général de nous présenter des idées sous une forme presque matérielle, tantôt celle d’une parole descendue du ciel dans des oreilles humaines, tantôt celle d’une personne qui les développe en exemples et en aetions. Cette puissance, universellement connue sous le nom de Religion ou de Révélation, a ses révolutions et ses lois; malgré l'unité qui règne au fond de sa nature, elle change d'aspect avec les siècles et les pays, comme la philosophie, la poésie et les arts. Mais, en quelque lieu, en quelque temps qu'elle vienne à s'établir, elle ne peut pas sur-le-champ dire à l’homme tout ce qu’il a besoin de savoir, même dans la sphère des devoirs et des eroyances qu’elle lui impose, même quand il n’a pas d'autre ambition que celle de la comprendre autant qu’il est nécessaire pour lui obéir. En effet, il y a dans toute religion, et des dogmes
| INTRODUCTION. 39 qui ont besoin d’être éclaireis, et des principes dont il reste à développer les conséquences, et des lois sans application possible, et des questions entièrement oubliées, qui, cependant, touchent aux intérêts les plus importants de l'humanité. Une grande activité de la pensée devient néeessaire pour répondre à tous ces besoins, et c'est ainsi que l'intelligence est excitée à user de ses propres forees, par le désir même de croire et d’obéir. Mais cette impulsion est loin de produire partout les mêmes résultats, et d'agir sur tous les esprits de la même manière. Les uns, ne voulant laisser aucune place à l’indépendanee individuelle, pousgant à ses dernières conséquences le principe de l’autorité, admettent, à côté de la révélation écrite, où l’on ne trouve que les dogmes, les principes et les lois générales, une révélation orale, une tradition, ou bien un pouvoir permanent et infaillible dans ses décisions, uné sorte de tradition vivante qui fournit les explications, lès formules, les détails de la vie religieuse, et produit par là même, sinon dans la foi, du moins dans le culte et dans les symboles, une imposante unité. Tels sont à peu près, dans toutes les croyances, ceux qu’on nomme les orthodoxes. Les autres, pour remplir ces lacunes et résoudre les problèmes que présente la parole révélée, ne veulent se confier qu’à'eux-mêmes, c’est-à-dire, dans la puissance du raisonnement. Toute autre autorité que celle des textes sacrés leur paraît une usurpation, ou, s'ils la
suivent, c'est parce qu’elle est d'accord avec leur sentiment personnel. Mais peu à peu, plus hardies et plus développées, les forces de leur intelligence, leurs facultés de raisonner et de réfléchir, au lieu de s’exercer sur les dogmes religieux, se portent sur eux-mêmes, et ils cherchent dans leur raison, dans leur conscience, ou dans la conscience et dans la raison de leurs semblables, en un mot, dans les œuvres de la sagesse humaine, les croyances qu’autrefois ils se voyaient obligés de faire matériellement descendre du ciel. C’est ainsi que la théologie rationnelle fait bientôt place à la philosophie. Enfin, il est encore dans cette sphère une troisième classe de penseurs, ceux qui n’admettent pas la tradition, à qui, du moins, la tradition ou l’autorité ne peut suffire, et qui cependant ne peuvent ou n'osent employer le raisonnement. D’un côté, ils ont l’âme trop élevée pour admettre la parole révélée dans un sens matériel et historique, dans le sens qui s’accorde avec la lettre et l'esprit du grand nombre; de l'autre, ils ne peuvent croire que l’homme puisse entièrement se passer de révélation, que la vérité arrive jusqu'à lui autrement que par l’effet d'un enseignement divin. De là vient qu'ils n’aperçoivent dans la plupart des dogmes, des préceptes et des récits religieux, que des symboles et des images, qu’ils cherchent partout une signification mystérieuse, profonde, en rapport avec leurs sentiments et leurs idées, mais qui, nécessairement conçue à l’avance, ne peut être trouvée,
ou plutôt introduite dans les textes sacrés, que par des moyens plus ou moins arbitraires. C’est principalement à cette méthode et à cette tendance que l'on reconnaît les mystiques. Nous ne voulons pas dire que le mysticisme ne se soit pas montré quelquefois sous une forme plus hardie; à une époque où les habitudes philosophiques ont déjà pris de l’empire, il trouve, dans la conscience même, cette action divine, cette révélation immédiate qu'il proclame indispensable à l'homme ; il la reconnaît, ou dans le sentiment, ou dans certaines intuitions de la raison. C’est ainsi, pour citer un exemple, qu'il a été conçu au xv° siècle par Gerson'. Mais lorsqu'il faut encore aux idées l'appui d’une sanction extérieure, il ne peut se produire que sous la forme d’une interprétation symbolique de ce que les peuples appellent leurs Saintes Écritures.
Ces trois directions de l’esprit, ces trois manières de concevoir la révélation et de continuer son œuvre, se retrouvent dans l’histoire de toutes les religions qui ont jeté quelques racines dans l’âme humaine. Nous ne citerons que celles qui existent le plus près de nous, que, par conséquent, nous pouvons connaître avec le plus de certitude.
4. Considerationes de theologi4 mystic4. On y trouvera, dès le commencement , cette proposition : Quod ss philosophia dicatur omnis scientia procedens ex experientits, mystica theologia verè erit ghilosophia. Consid. 2. I1 va même jusqu'à définir la nature de cette expérience : Experientits habitis ad intrà, in cordibus animarum devotarum. Ib.
Au. sein du christianisme, l’Église romaine représente, à leur plus haut degré de splendeur, la tradition et l'autorité. L'application du raisonnement aux matières de la foi, nous la trouvons non seulement dans la plu-part des communions protestantes, chez les défenseurs de ce qu’on eët convenu d'appeler l’exégèse rationnelle, mais aussi chez les philosophes scolastiques qui, les premiers, ont soumis les dogmes religieux aux lois du syllogisme, etont montré généralement pour les paroles d’Aristote le même respect que pour celles des apôtres. Qui ne voit, enfin, le mysticisme symbolique, avec sa méthode atbitraire et son spiritualisme exagéré, dans toutes les sectes gnostiques, dans Origène, dans Jacques Boehme, et ceux qui ont marché sur leurs traces ? Mais aucun autre n'a porté ce système aussi loin, aueun ne l'a formulé avec autant de franchise et de hardiesse qu'Origène, dont le nom se présentera encore sous notre plume. Si nous portons les yeux sur la religion de Mahomet , si, parmi tant de sectes qu'elle a mises au jour, nous nous arrêtons à celles qui nous présentent un caractère bien décidé, nous serons frappés surle-champ du même spectacle. Les Sunnis et les Chiis, dont la séparation.est plutôt l’effet d’une rivalité de personnes que d’une profonde différence dans les opinions, défendent également la eause de l'unité et de l’orthodoxie; seulement les premiers, pour atteindte à leur but, admettent, avec le Koran, un recueil de traditions, M Sunnah, dont ils tirent leur nom : les autres rejettent
la tradition; mais ils la remplacent par une autorité vivante, par une sorte de révélation continue, puisque l'un des articles les plus essentiels de leur croyance, c'est qu'après le prophète, son apôtre Aly et les imans de sa race sont les représentants de Dieu sur la terre. L’islamisme a eu aussi ses philosophes scolastiques, connus sous le nom de Mote callemin*?, et un grand nombre d’hérésies qui semblent avoir uni la doctrine de Pélage à la méthode rationnelle du protestantisme moderne. Voici comment un célèbre orientaliste définit ces dernières : « Toutes les sectes des motazales s’ac- « cordaient, en général, en ce qu'elles niaïent en Dieu « l’existence des attributs, et qu’elles s’attachaient par- « dessus tout à éviter tout ce qui semblait pouvoir nuire « au dogme de l’unité de Dieu; en ce que, pour fnain- « tenir sa justice et éloigner de lui toute idée d’injustice, « elles accordaient à l’homme la liberté sur ses propres « actions, et ne voulaient pas que Dieu en fût l’auteur; « enfin, en ce qu'elles enseignaient que toutes les con- « naissances nécessaires au salut sont du ressort de la « raison; qu'on peut, avant la publication de la loi, et « avant comme après la révélation, les acquérir par les « seules lumières de la raison *. »
4. Voyez Maracci, Prodromus in ref. Alcor., tom. IV. — M. de Sacy, Exposé de la religion des Druzes, introd.
2. Ce nom a été converti par les rabbins en celui de 279, qui signifie parleurs ou dialecticiens.
3. M. de Sacy, Introduction à l’'Exposé de la religion des Druses, p.31.
Les Karmates, dont l’existence remonte à l’an 264 de l’hégire, ont embrasséde système des interprétations allégoriques et toutes les opinions qui font la base du mysticisme. Si nous en croyons l’auteur que nous avons déjà cité, et qui lui-même ne fait que traduire les paroles d’un historien arabe, « ils appelaient leur « doctrine la science du sens intérieur : elle consiste à « allégoriser les préceptes de l’islamisme, et à substituer « à leur observation extérieure des choses qui ne sont « fondées que sur leur imagination, comme aussi à al- « légoriser les versets de l’Alcoran et à leur donner des « interprétations forcées. » Il existe plus d’un trait d’ une intime ressemblance entre cette doctrine et celle que nous avons pour but de faire connaître :.
Nous arrivons enfin au judaïsme, du sein duquel sont sorties, nourries de son âme et de son suc, les deux croyances rivales que nous avons déjà citées; mais c’est à dessein que nous lui avons réservé la dernière plaee, parce qu'il nous conduira naturellement à notre sujet.
4. Je n’en citerai ici qu'un seul. Les Karmates soutenaient que le corps de l'homme, quand il est debout, représente un elif, quand il est à genoux, un Lam, et lorsqu'il est prosterné, un hé; en sorte qu'il est comme un livre où on lit le nom d'Allah. (M. de Sacy, Introduction à l'Exposé de la religion des Druzes, pag. 86 et 87.) Selon les kabbalistes, la tête d’un homme a la forme d’un #od ?, ses deux bras, pendant de chaque côté de la poitrine, celle d’un hé :, son buste celui d’un vau *, et enfin ses deux jambes, surmontées du bassin, celle d’un autre hé; de sorte que tout son corps figure le nom trois fois saint de Jehovah. Zohar, 2° partie, fol. 42 rect., édit., Mantoue.
Outre la Bible, les juifs orthodoxes reconnaissent encore des traditions qui obtiennent de leur part le même respect que les préceptes du Pentateuque. D'abord transmises de bouche en bouche et dispersées de toutes parts, ensuite recueillies et rédigées par Judas-le-Saint sous le nom de Mischna, puis enfin prodigieusement augmentées et développées par les auteurs du Thalmud, elles ne laissent plus aujourd’hui la moindre part à la raison et à la liberté. Ce n’est pas qu’en principe elles nient l'existence de ces deux forces morales, mais elles les frappent de paralysie en se mettant partout à leur place; elles s'étendent à toutes les actions, depuis celles qui expriment en effet le sentiment moral et religieux jusqu'aux plus viles fonctions de la vie animale. Elles ont tout compté, tout réglé, tout pesé à l'avance. C’est un despotisme de tous les jours et de tous les instants, contre lequel on est inévitablement obligé de lutter par la ruse, lorsqu'on ne veut pas s’en affranchir par la révolte, ou qu'on ne le peut pas en lui substituant une autorité supérieure. Les karaïtes, qu'il ne faut pas confondre avec les saducéens, dont l'existence ne s’est guère
prolongée au delà de la ruine du second temple’, les
karaïtes sont en quelque sorte les protestants du judaïsme; ils rejettent la tradition, et ne reconnaissent que la Bible, je veux dire l'Ancien Testament, à l’expli-
4. Peter Beer, Histoire des sectes religieuses du judaïsme, 1'° part., pay. 149.
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cation duquel la raison leur paraît suffire. Mais d'autres, qui, sans cesser d'être croyants, sans cesser d’admettre le principe de la révélation, ne forment cependant pas une secte religieuse, ont réussi à faire à la raison une part bien plus grande et plus belle dans le domaine de la foi. Ce sont eeux qui voulaient justifier les principaux articles de leur croyance par les principes mêmes de la raison; ceux qui voulaient concilier la législation de Moïse avec la philosophie de leur temps, c’est-à-dire celle d’Aristote, et qui ont fondé une science entièrement semblable, dans ses moyens comme dans son but, à la scolastique arabeet chrétienne. Le premier, et sans contredit le plus hardi d’entre eux, est le célèbre rabi Saadiah, qui, au commencement du x° siècle, se trouvait à La tête de l’Académie de Sora en Perse, et dont le nom est cité avec respect par les auteurs musulmans aussi bien que par ses coreligionnaires !. Après lui sont venus Abraham Ibn-Esra, astronome, grammairien et critique plein de sens; rabi Bechaï, auteur
4. Le commentaire qu'il a composé en hébreu, sur le Sepher setzirah, l’un des monuments les plus anciens de la kabbale, est dans un sens tout à fait philosophique, et c'est à tort qu'il est compté, par Reuchlin et d’autres historiens de la kabbale, parmi les défenseurs de ce système. Son livre des Croyances et des opinions, NTI NIONN, traduit de l’arabe en hébreu par rabi Jehoudah Ibn-Tibbon, a très probablement servi de modèle au fameux ouvrage de Maïmonides , intitulé : le Guide des esprits égarés, 02423 1919. Dès les premières lignes de la préface, Saadiah se place franchement entre deux partis opposés : Ceux, dit-il, qui, par suite de recherches incomplètes et de méditations mal dirigées,
INTRODUCTION. 47 d'un excellent traité de morale‘, et Moïse Maïmonides, dont l'immense réputation a fait tort à une foule d’autres qui, après lui, ont défendu la même eause. Ceux d’entre les juifs qui ne voyaient dans la loi qu’une gros- | sière écorce sous laquelle est caché un sens mystérieux beaucoup plus élevé que le sens historique et littéral, se divisent en deux classes dont la distinction est d’une grande importance pour le but où nous tendons. Pour les uns, le sens intérieur et spirituel des Éeritures était un système de philosophie, assez favorable, il est vrai, à l'exaltation mystique, mais tiré d’une source tout à fait étrangère; c’était, en un mot, la doctrine de Platon un pen exagérée, comme elle l’a été plus tard dans l'école de Plotin, et mêlée à des idées d’une origine orientale. Ce earactère est celui de Philon et de tous ceux qu'on à coutume d'appeler juifs hellénisants, parce que, mêlés aux grecs d'Alexandrie, ils empruntèrent à ces derniers leur langue, leur civilisation, et celui de leurs systèmes philosophiques qui pouvait
sont tombés dans un abime de doutes, et les hommes qui regardent l'usage de la raison comme dangereux pour la foi. Il admet quatre sortes de connaissances : 4° celles des sens ; %# celles de l'esprit ou de la conscience, comme lorsque nous disons que le mensonge est un vice et la véracité une vertu ; 3° celles que nous fournissent l'induction et le raisonnement, comme lorsque nous admettons l’existenee de l’âme, à cause de ses opérations ; 4° la tradition authentique, ND 1737, qui doit remplacer la science pour ceux qui ne sont pas en état d'exercer leur intelligence.
4. L'ouvrage a pour titre : n1229 nan, les Devoirs des cœurs, et l’auteur vivait en l'an du monde 4921, du Christ, 4164.
le mieux se concilier avec le monothéisme et la législation religieuse de Moïse ‘. Les autres n’ont obéi qu'à l'impulsion de leur propre intelligence ; les idées qu'ils ont introduites dans les livres saints, pour se donner ensuite l'apparence de les ÿ avoir trouvées et les faire passer, même dans l’ombre du mystère, sous la sauvegarde de la révélation, ces idées leur appartiennent entièrement et forment un système vraiment original, vraiment grand, qui ne ressemble à d’autres systèmes, ou philosophiques ou religieux, que parce qu'il dérive de la même source, qu’il a été provoqué par les mêmes causes, qu'il répond aux mêmes besoins ; en un mot, par les lois générales de l'esprit humain. Tels sont les kabbalistes ? dont les opinions, pour être connues et justement appréciées, ont besoin d'être puisées aux sources originales; car, plus tard, les esprits cultivés ont cru leur faire honneut en les mêlant aux idées grecques et arabes. Ceux qui, par superstition, demeurèrent étrangers à la civilisation de leur temps, abandon-
4. C’est à eux que l’on fait allusion dans ce passage d’Eusèbe : To näv loudaiov vos si; Dodo ruiuara Sirpnre. Kai rhv pèv mAndy rais rüv vOUOV xaTa Tv prrnv diavoixy rapnyyéuevels Orobrixa bmiye" To d’ Erepor Tüv dy Bu réyua, vabrnc pèv Apiet, Oeroripx dù Tim xai rois moXkcig éravabs- Cnxsix puüocopix npoaiquv néicu Gewpiax Te Tüv dv tot vues xarx dravoiav onpaivoutov. (Euseb., liv. 8, chap. 10.) Ces paroles sont dans la bouche d'Aristobule, qui ue pouvait pas connaître les kabbalistes.
2. Quoique nous trouvions l’occasion, plus tard, de parler assez longuement de Philon, il faut qu’on sache dès à présent le distinguer des kabbalistes, avec lesquels plusieurs historiens l'ont confondu. D'abord, il est à peu près certain que Philon ignorait l'hé-
: "INTRODUCTION. 49 nèrent peu à peu les hautes spéculations dont elles furent le résultat, pour ne conserver que les moyens assez grossiers qui servirent dans l’origine à en déguiser la hardiesse et la profondeur.
Nous chercherons à savoir d’abord vers quel temps nous trouvons la kabbale toute formée, dans quels livres elle nous a été conservée, comment ces livres ont été formés et transmis jusqu'à nous; enfin, quel fond nous pouvons faire sur leur authenticité.
Nous essayerons ensuite d'en donner une exposition complète et fidèle, à laquelle nous ferons contribuer autant que possible les auteurs mêmes de cette doctrine; nous nous retrancherons le plus souvent derrière leurs propres paroles, que nous ferons passer de leur langue dans la nôtre, avec autant d’exactitude que nos faibles moyens le permettront.
Nous nous occuperons en dernier lieu de l’origine et de l'influence de la kabbale. Nous nous demande-
breu, dont la connaissance, comme nous le verrons bientôt, est évidemment indispensable à la méthode kabbalistique. Ensuite, Philon et les kabbalistes ne diffèrent pas moins par le fond de leurs idées. Ceux-ci n'admettaient qu’un seul principe, cause immanente de toutes choses ; le philosophe alexandrin en reconnaissait deux, l'un actif et l’autre passif. Les attributs du Dieu de Philon sont les idées de Platon, qui ne ressemblent en rien aux Sephiroth de la kabbale. Éorv dv rois cÜœv, rè puy elvat Jpaarfpiov aïriov, rù dù æabnrév xai re ro pv Jpasnpuor à rüv ÉAwv vols ÉaTiv sAmpIVÉGTATOG XpEÏTTVTE À ApETR, Lai xpsirrov D ériarmun xal xpsirrov À abrd rè &yabbv xat abrè ro xæAdv* ro dÙ rabnrèv dYuycy rai dxivnrcv EE Éaurud, xiwnôès dè, cynpartobèv xai duxubiv Ürè +cù voë, etc., Phil., de Mund opific.
rons si elle est née dans la Palestine, sous la seule influence du judaïsme, ou si les Juifs l'ont empruntée, soit à une religion, soit à une philosophie étrangère. Nous la comparerons augcessivemant à tous les systèmes antérieurs et contemporains qui nous présenterpnt quelque ressemblance avec elle, et nous la sniyrons, enfin, jusque dans ses plus réeontes destinées.