‹ La kabbale (volume 3)Chapitre 127 sur 202 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

va-t-on chercher la pensée première ? Chez ceux qui négligent la loi de Dieu pour rechercher la sagesse des nations. Que cette accusation soit fondée ou non, peu nous importe; que l’anathème dont elle est la justification ou la cause ait été prononcé pendant la guerre des Hasmonéens ou celle de Titus, peu nous importe encore. Mais ce qui nous intéresse et nous paraît en même temps hors de doute, c'est que l’érudition grecque, à quelque degré qu'elle ait pu exister dans la Palestine, y était regardée comme une source d'impiété, et constituait par elle-même un véritable sacrilége : aucune sympathie, aucune alliance ne pouvaient done s'établir entre ceux qui en étaient soupçonnés et les fondateurs ou les dépositaires de l’orthodoxie rabbinique. Ï est vrai que le Thalmud rapporte aussi, au nom d’un certain rabi Jehoudah, qui les tenait d’un autre docteur plus ancien appelé Samuel, les paroles suivantes de Simon fils de Gamaliel, celui-là même qui joue un si beau rôle dans les Actes des apôtres : « Nous « étions mille enfants dans la maison de mon père: : « cinq cents d'entre eux étudiaient la loi, et cinq cents « étaient instruits dans la science grecque. Aujourd'hui

4. Je traduis littéralement ces deux mots Nan n°2, parce que je ne suppose pas qu'il soit ici question de l’école religieuse, mais bien de la famille de Gamaliel. Ce qui le prouve, c'est que la justification donnée par le Thalmad ne porte que sur la personne et la famille de ce docteur. Le privilége dont il jouissait ne derait pas s'étendre à des étrangers.

« il n’en reste plus que moi et le fils de mon frère :. » À cette objection la Guémara répond : Il faut faire une exception pour la famille de Gamaliel qui touchait de près à la cour ?; ce qui signifie sans doute qu’à la cour du roi Hérode on parlait grec, et comme nous ne sachons pas que les lettres et les sciences y fussent jamais en grand honneur, il ne peut pas être question ici d’une école de poésie ou d’éloquence, encore moins d’un enseignement philosophique. Remarquons d’ailleurs que ce passage tout entier est loin de nous offrir le même caractère que le précédent : il ne s’agit plus d'une tradition générale, exprimée par ces termes sacramentels : «Nos docteurs nous ont enseigné » (432 10), mais d'un simple ouï-dire, d’un témoignage individuel qui est déjà loin de sa source. Quant au caractère de Gamaliel, tel que la tradition nous le représente, il n'a rien qui le distingue des autres docteurs de la loi, que son attachement même au judaïsme le plus orthodoxe et le respect universel qu'il inspirait (vouoùdéonahos tiuuos mari 7 Aa) *. Or, de tels sentiments ne pourraient guère se concilier avec la réputation d’im-

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3. C'est l'expression même dont se sert l'Evangile. Act. ap., V, 34-49.

TROISIÈME PARTIE. 281 piété faite aux hellénistes’; de plus, ce patriarche de la synagogue, déjà vieux au temps des apôtres, était mort depuis longtemps quand l’école d'Alexandrie a

été fondée. Enfin, puisque la maison de Gamaliel était .

une exception, et que cette exception était fondée sur un usage particulier à la cour du roi Hérode, le fait, quel qu'il soit, a dû disparaître avee la cause, et il est vrai qu'on n’en trouve plus dans la suite la moindre trace. Contre ce texte si obscur et si incertain, nous en trouvons un autre, parfaitement d’accord avec les termes sévères de la Mischna. « Ben Domah demanda à « son -oncle, rabi Ismaël, si, après avoir achevé l'étude « de la loi, il lui serait permis d'apprendre la scieñce « grecque. Le docteur lui cita ce verset : Le livre « de la loi ne quittera pas ta bouche; tu le méditeras « nuit et jour. Maintenant, ajouta-t-1il, trouve-moi « une heure qui n’appartienne ni au jour ni à la nuit, « et je te permettrai de lemployer à l'étude de la « science grecque *. » Mais.ce qui achève de ruiner l'hypothèse qui donne à la philosophie alexandrine des adeptes parmi les docteurs de la Judée, c’est que tous les passages précédemment cités (et nous n’en connaissons pas d'autres) nous autorisent à croire que le nom même de la philosophie était inconnu parmi eux. En effet, quel philosophe que ce vieillard qui conseille

4. Jost, Histoire des Juifs, t. II, p. 170 et seq. 2. Trait. Menachoth, fol. 90. Ko1 Ov R9 not 1Yw P1T21 NY niv non 12 91001 107

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à Hircan de faire servir contre ses ennemis les exigences de leur culte, d’un culte qui était aussi le sien! Ce serait plutôt un politique à la manière de Machiavel. : Le moyen aussi de supposer la philosophie parmi les connaissances qu'il fallait posséder pour être admis chez le roi Hérode! Si nous consultons sur ce point le commentateur le plus ancien et le plus célèbre, Salomon Jarchi, il ne fera que nous confirmer dans notre opinion : « Ce que le Thalmud, dit-il, entend par « science grecque, n'est pas autre chose qu'une langue « savante, en usage chez les gens de cour, et que le « peuple ne saurait comprendre ‘. » Cette explication, quoique très sage, est peut-être un peu restreinte;

4. Raschi, Glose sur le Thalmud, passage cité; nDpn 100 Maïmonides, 12 929 On NU PNT 71009 233 D2 700 dans Son commentaire sur la Mischna, s'exprime sur le même sujet, dans les termes suivants : La science grecque était un langage allégorique et détourné du droit sens comme le sont encore aujourd’hui les énigmes et les emblèmes.» n131W92 01% nr « Nul doute, ajoute- nina DO 192 1107 7110 DO « t-il, qu’il n’existât chez les Grecs un langage semblable, quoique « nous n’en ayons pas conservé la moindre trace.» Cette opinion est parfaijement ridicule et ne mérite pas même d’être discutée. Nous en dirons autant de celle de Gfroërer (Histoire critique du Christianisme primitif, t. H, pag. 332). S'appuyant sur les paroles de Maïmonides, le critique allemand suppose que la science grecque, telle que l'entendent les Thalmudistes, n’est pas autre chose que l'interprétation symbolique, appliquée aux Écritures par les Juifs d'Alexandrie, et il en conclut que les idées mystiques de la Palestine sont empruntées à l'Égypte. Mais comment apercevoir le moindre rapport entre cet ordre d'idées et le conseil qui à été donné à Hircan , ou les usages pratiqués à la cour du roi Hérode ?

TROISIÈME PARTIE. 283 mais à coup sûr l'expression douteuse à laquelle elle se rapporte ne peut pas désigner plus qu’une certaine culture générale, et plutôt encore une certaine liberté d'esprit, produite par l'influence des lettres grecques.

Tandis que les traditions religieuses de la Judée expr'iment tant de haine pour toute sagesse venue des Grecs, voici avee quel enthousiasme, avee quelle adoration et quelle terreur superstitieuses elles parlent de la kabbale : « Un jour notre maître Jochanan ben Zachaï « se mit en voyage, monté sur un âne et suivi de rabi « Éléazar ben Aroch. Alors celui-ci le pria de lui ensei- « gner un chapitre de la Mercaba. Ne vous ai-je pas « dit, répondit notre maître, qu'il est défendu d’ex- « pliquer la Mercaba à une seule personne, à moins « que sa propre sagesse et sa propre intelligence ne « puissent y suffire. Que du moins, répliqua Éléazar, il « me soit permis de répéter devant toi ce que tu m'as « appris de cette science. Eh bien, parle, répondit en- « core notre maître. En disant cela, il descendit à terre, « se voila la tête et s’assit sur une pierre, à l'ombre « d’un olivier. A peine Éléazar, fils d’Aroch, eut-il « commencé à parler de la Mercaba, qu’un feu des-

4. Nous traduisons ainsi le mot 2" (Raban) non seulement parce que c’est un titre supérieur à celui de rabi (27), mais aussi parce que c’est probablement une abréviation du mot 1329 qui signifie littéralement notre maître : rabi signifie mon maître. Le premier de ces deux titres appartient aux Thanaïms et exprime une autorité plus générale que le second.

{ « cendit du ciel, enveloppant tous les arbres de la

« campagne qui semblaient chanter des hymnes, et du « milieu du feu on entendait un ange exprimer sa joie , « en écoutant ces mystères !.. » Deux autres docteurs, rabi Josué et rabi Jossé, ayant plus tard voulu suivre l'exemple d'Éléazar, des prodiges non moins étonnants vinrent frapper leurs yeux : le ciel se couvrit tout à coup d’épais nuages , un météore assez semblable à l’arc-en-ciel brilla à l'horizon, et l’on voyait les anges accourir pour les entendre comme des curieux qui s’assemblent sur le passage d'une noce *. Est-il possible, après avoir lu ces lignes, de supposer encore que la kabbale ne soit qu'un rayon dérobé au soleil de la philosophie alexandrine ? Mais non seulement les deux passages que nous venons de citer établissent le contraire par des raisons morales; ils renferment aussi un

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