‹ La kabbale (volume 3)Chapitre 200 sur 202 · LA SECTE DES NOUVEAUX ’HASSIDIN · texte numérisé non relu

LA SECTE DES NOUVEAUX ’HASSIDIN

La secte kabbalistique des Zoharites a été précédée par celle des nouveaux *Hassidim, c'est-à-dire des nouveaux saints, ou des nouveaux piétistes 4, fondée en 4740, par un rabbin polonais appelé Israël Baalschem, ou Israël le Thaumaturge *, et dont le centre était la ville de Medziboze, dans la province de Podolie. En peu de temps elle s’étendit, non seulement dans la Pologne, mais dans toute la Valachie, dans la Moldavie, en Hongrie, particulièrement dans les environs de la Galicie, et aujourd'hui encore elle est loin d’être éteinte. Elle a son culte, ses livres, ses docteurs à part, désignés sous le nom de Justes (Tsadikim), et prenant ses articles de foi pour l’expression complète, pour l'expression unique de la vérité, telle qu’il est donné à l’homme de la connaître ici-bas, elle repousse toute autre influence, tout élément de civilisation et toute culture qui

Î. Les Juifs désignent en général sous le nom de "Hassid (TD) quiconque se distingue parmi eux par une stricte observance de toutes les lois religieuses, jointe à une vie asoétique et entièrement vonée à la pénitenee ; celui qui fait de la piété le but et l'occupation de toute sa vie.

2. Le nom de Baalschem (3% bya) signifie littéralement le maître du nom. |1 s’applique à certains kabbalistes pratiques, à qui l’on accorde la vertu d'opérer des miracles et des cures merveilleuses au moyen des différents noms de Dieu, au moyen d’une sorte de théurgie kabbalistique, Voy.letexte, 2° partie, ch. III,

n’est pas sortie de son sein. Elle oppose la plus énergique résistance aux efforts que fait le gouverneînent ruèse pour civiliser, et sans doute pour convertir à la religion nationale les juifs répandus dans ses immenses possessions. Elle a pris pour base de sa doctrine le Z'ohar, mais en substituant, pour la'multitude, la foi aveugle aux raisonnements métaphysiques, et en tempérant par une morale semi-épicurienne, les austérités de la vie contemplative. Plus franche que les anciens kabbalistes, elle a rejëté ouvertement toutes les pratiques extérieures, tout l’échafaudage des préceptes thalmudiques, incompatibles, à ses yeux, avec une connaissance plus profonde de la nature divine. Elle ne reconnait pas d’autre culte que la prière élevée jusqu’à la contemplation, jusqu'au ravissement et à l’extase; elle n’admet pas d'autre enseignemerft, outre le Zohar, que l'interprétation symbolique des écritures saintes dans la bouche des justes, c’est-à-dire de ses chefs. En vertu de ce principe kabbalistique, que le juste est l'eæpiation de l'univers , elle accorde à ses chefs des pouvoirs spirituels d’une nature extraordinaire, comme celui d’absoudre l'homme de ses péchés, de le délivrer d’un danger imminent, de le guérir par sa seule prière des maladies les plus incurables; mais à la condition que celui qui souffre aura foi dans cette intervention surnaturelle. Du reste, cette intervention n’est pas absolument indispensable, chacun peut obtenir les mêmes résultats en s’unissant étroitement à Dieu; car dans cette union mystique est la véritable science, la véritable puissance et l’accomplissement de tous nos vœux. À ces idées viennent se mêler de superstitieuses légendes, des habitudes grossières et des préjugés de toute espèce, fruits de l'ignorance, de la dégradation civile et d’une misère séculaire.

Un homme de beaucoup d'esprit et de savoir, qui, après avoir traversé les plus étranges vicissitudes, après avoir connu toutes les superstitions et toutes les misères, s’est reposé finalement dans la philosophie de Kant, Salomon Maïmon, dans ses mémoires!, nous a laissé quelques détails assez piquants sur cette secte à laquelle il avait été affilié. Nous croyons donc bien faire en traduisant ici quel-

1. Salomon Maimon's Lebensgeschichte, von ihm selbst geschrieben und herausgegeben von K. P. Moritz. 2 vol. in-12. Berlin, 1792. L’extrait que nous allons traduire appartient au t, Ier, chap. XIX.

ques passages de son livre trop peu connu et devenu extrêmement rare: mais auparavant nous regardons comme un devoir de prévenir nos lecteurs que Salomon Maïmon, à l'exemple de son maître en philosophie, à l'exemple de Kant, dont au reste il n’a guère pris que le scepticisme, est d'une sévérité extrême pour toutes les opinions mystiques, et particulièrement poyr la kabbale; sans doute pour faire oublier son exaltation première. Voici donc en quels termes, après avoir traité avec beaucoup de rigueur les kabbalistes pratiques, les thaumaturges, les auteurs de cures merveilleuses au moyen des noms divins, il s'exprime sur le compte des kabbalistes spéculatifs, des fondateurs de la secte des nouveaux ”Hassidim.

« D’autres, d’un génie supérieur, d'une âme plus noble, se proposaient un but bien autrement élevé. Persuadés que pour être utiles à la cause générale et à leur cause particulière, ils avaient besoin d’être investis de la confiance du peuple, ils voulurent prendre sur lui de l’ascendant, mais pour l’éclairer. Leur plan était donc tout à la fois politique et moral. D'abord on put croire qu’ils voulaient seulement débarrasser l’organisation morale et religieuse des juifs des abus qui s’y étaient introduits; mais ces réformes partielles devaient nécessairement faire crouler le système tout entier.

« Les principaux points sur lesquels portaient leurs attaques étaient les suivants : 1° La science rabbinique, qui au lieu de simplifier les préceptes religieux et de les rendre intelligibles pour tous, tend au.contraire à les compliquer et à les rendre incertains; qui, en outre, s'attache exclusivement à l’étude de la loi, au lieu de s’occuper surtout des moyens de la mettre en pratique. Ainsi, certaines dispositions de cette loi, entièrement tombées en désuétude, comme celles qui règlent les sacrifices, les purifications et quelques autres du même genre, sont approfondies avec autant de soin que celles dont l’usage n’a pas cessé. Ils reprochaiïent enfin à cette même science de ne tenir compte, dans la pratique elle-même, que des cérémonies extérieures, et de perdre de vue leur but moral. Ils s’attaquaient, en deuxième lieu, à la piété mal entendue de ceux qui se livraient à la pénitence. Les hommes dont nous parlons s’efforçaient sans doute de pratiquer la vertu ; mais comme la raison n'était pas la source de leurs croyances, et que par là même ils se faisaient une fausse idée de Dieu et de’ses attributs, ils devaient nécessairement

méconnaître aussi la vraie vertu et s'en créer une d’après leur imagination. Aussi, tandis que l’amour de Dieu et le désir de lui ressembler auraient dû les porter à se soustraire à l’esclavage des sens et des passions, et à se conduire d'après les lois d’une volonté libre guidée par la raison, ils cherchaïent bien plutôt à anéantir leurs sens et leurs passions en détruisant en même temps leurs forees elles-mèmes, comme je l'ai démontré ailleurs par quelques exemples déplorables.

a Les réformateurs ou éclaireurs demandaient au contraire, comme condition indispensable de la vraie vertu, la sérénité de l’âme et un esprit disposé à toute espèœæ d'activité; ils ne se contentaient pas de permettre, mais ils recommandaient l'usage modéré de toutes les jouissances, afin de conserver cette sérénité si précieuse. Laur culte divin consistait à se détacher librement du corps, c’est-à-dire à détourner leur pensée de tout ce qui n’est pas Dieu, sans en excepter leur mot individuel, et à s’unir complétement à Dieu ; de là une sorte de négation d'eux-mêmes, qui leur faisait mettre sur le compte de la divinité toutes les actions qu'ils commettaient dans cet état.

» Leur culte était donc une espèce de piété spéculative à laquelle ils n’assignaient ni heure ni formule particulière, laissant chacun s’y livrer selon le degré de perfection auquel il était parvenu ; cependant ils choisissaient de préférence les heures destinées au service officiel du culte; ils s’y appliquaient surtout à ce détachement dont j'ai parlé, c’est-à-dire qu'ils se plongeaient si avant dans la contemplation de la perfection divine, que tout le reste disparaissait devant eux ; à les en croire, ils n’avaient même plus conscience de leur propre corps, qui, assuraient-ils, était privé dans ces momentslà de toute sensibilité.

» Mais, comme un aussi complet détachement n'est pas chose facile à obtenir, ils s’efforçaient, au moyen de diverses opérations mé- ‘caniques, telles que le mouvement et les cris, de rentrer dans cet état lorsqu'une distraction quelconque les en avait tirés, et de s'y maintenir durant toute la durée des exercices pieux. C'était chose comique de les voir fréquemment interrompre leurs prières par des exelamations étranges, par des gestes ridicules adressés à Satan, cet ennemi invineible qui cherchait.malignement à les troubler durant leurs prières, et qu’ils repoussaient par la menace et l'insulte ;

APPENDICE. 395 maintes fois, fatigués par la violence de cet exercice, ils tombaient évanouis à la fin de la prière.

« Plusieurs naïfs sectateurs de cette doctrine, interrogés sur ce qui occupait leur pensée durant ces longs jours où ils se promenajent oisifs, la pipe à la bouche, répondaient « qu’ils pensaient à Dieu ! » Mais, pour que cette réponse fût satisfaisante, il eût fallu qu'une étude constante de la nature les aidât à compléter les notions qu'ils avaient de la perfection divine ; or, comme il n'en était point ainsi, comme leurs connaissances naturelles étaient au contraire des plus restreintes, cette concentration de toute leur activité sur un point unique et qui devait leur échapper sans cesse, constituait un état contre nature. En outre, pour pouvoir attribuer leurs actions à Dieu, il eût fallu que ces actions eussent pour mobile une connaissance exacte des attributs divins ; étaient-elles, au contraire, le résultat de leur ignorance, il arrivait infailliblement qu'une foule d’excès étaient mis sur le compte de la divinité; c’est du reste ce que les suites ont trop bien prouvé.

« Il est d’ailleurs facile de comprendre comment cette secte se répandit si promptement, et pourquoi la nouvelle doctrine trouva tant de faveur auprès de la majeure partie de la nation : l’amour de l’oisivetéet de la vie spéculative chez cette foule vouée à l'étude dès sa naissance, la sécheresse et la stérilité de la science rabbinique, l'ennui des prescriptions cérémonielles dont la nouvelle doctrine voulait alléger le fardeau, enfin la satisfaction qu’y trouvaient un penchant naturel à l'exaltation et le goût du merveilleux, tout explique le fait d’une manière plus que suffisante.

« Dans l’origine, les rabbins et les dévots de la vieille espèce cherchèrent à s'opposer au développement de cette secte qui n’en obtint pas moins le dessus pour les raisons que je viens d’énumérer. L’animosité devint très vive des deux côtés : chaque parti chercha à se faire des adhérents, une scission s’opéra parmi le peuple, et les opinions furent partagées.

« Je no pouvais à cette époque me former une idée exacte de cette secte et ne savais trop qu’en penser, lorsqu'un jeune homme, déjà incorporé à la société, et qui avait eu le bonheur de parler aux supérieurs face à face, vint à passer par l'endroit où je demeurais. Je n’eus garde de laisser échapper une si belle occasion, et demandai à

l'étranger quelques renseignements sur l’organisation intérieure de celte secte, sur la manière dont on y était admis, etc.

«L'étranger, qui n'avait pas encore dépassé le premier degré d'initation , ne savait rien touchant l’organisation intérieure et ne put rien m'en apprendre ; mais, quant au mode d'admission, il m'assura que c'était la chose la plus simple du monde. Quiconque se sentait le désir d'arriver à la perfection sans savoir comment il pourrait satisfaire à ce vœu ou comment il se délivrerait des obstacles qui se trouveraient sur sa route, n’avait qu'à s'adresser aux supérieurs, et eo ipso le voilà membre de cette société. Il n’était pas même nécessaire (comme cela se pratique avec les médecins) d'entretenir les chefs de ses infirmités morales ni du genre de vie que l’on avait mené jusqu'alors; car, rien n'étant inconnu à ces hommes sublimes, le cœur humain se montrait à nu devant eux, et ils y lisaient jusque dans les plus secrets replis: pour eux, l’avenir n'avait point de voiles, et la distance dans l’espace disparaissait à leurs yeux comme la distance dans le temps.

« Leurs prédications et leurs leçons morales n'étaient pas méditées et ordonnées à l'avance d’après un plan régulier; car ce moyen, généralement usité, ne saurait convenir qu’à celui qui se regarde comme existant, agissant par lui-même et distinct de la divinité; ces supérieurs ne considéraient au contraire leur enseignement comme divin, et par conséquent comme infaillible, que lorsqu'il était le fruit de l’anéantissement d'eux-mêmes devant Dieu, c'est-à-dire lorsque la parole leur était inspirée (ex tempore), selon le besoin des circonstances et sans qu'ils y missent aucunement du leur.

« Eñchanté de cette description, je priai l’étranger de me communiquer quelques-unes de ces divines leçons ; alors, se frappant le front de la main, comme sl eût attendu l'inspiration d’en haut et agitant sans relâche ses bras qu'il avait à demi découverts, il se retourna vers moi d’un air solennel et commença de la sorte:

« Chantez à Dieu un nouveau cantique ; sa louange est dans la réu- « nion des saints (Ps. 149, v. 1.). Voici comment nos supérieurs « expliquent ce verset : Les attributs de Dieu, être tout parfait, « doivent nécessairement surpasser de beaucoup les attributs de « tout être limité ; sa louange, comme expression de ces attributs, « doit donc également surpasser toute louange donnée aux hommes.

« Or, jusqu'à présent, quand on voulait louer Dieu, on se bornait à « lui reconnaître certaines puissances surnaturelles, comme de dé- « couvrir l'inconnu, de prévoir l'avenir, d'agir immédiatement par « sa simple volonté, etc. Mais maintenant que les hommes pieux « (les supérieurs) sont également capables d'accomplir ces mer- « veilles, et que Dieu n'a aucune prérogative sur eux à cet égard, il. « faut songer à trouver une louange nouvelle qui ne puisse se rap- « porter qu’à Dieu seul. »

« Tout ravi de cette manière ingénieuse d'interpréter les Saiutes- Écritures, je suppliai l'étranger de me citer encore quelques explications de ce genre, et celui-ci, toujours dans le feu de l'inspiration, continua en ces termes : Tandis que le musicien jouait, l'esprit de Dieu descendit sur lui (I, Livre des Rois, 3, 45). « Voici comment « ils interprètent ces paroles : Tant que l’homme n’a pas renoncé à « son activité personnelle, il est incapable de recevoir l'inspiration « de l’Esprit-Saint ; il faut pour cela qu’il se considère comme un « instrument purement passif. Ce passage signifie donc : Quand le « musicien (le serviteur de Dieu) devient semblable à l'instrument, « alors l'Esprit de Dieu descend sur lui . »

« Et maintenant écoutez encore, poursuivit l'étranger, l’explica- « tion de ce passage de la Mischna où il est dit : Que l’honneur de ton « prochain te soit aussi cher que le tien. »

« Nos maitres expliquent ces paroles de la manière suivante : « Il est certain que personne ne peut trouver de plaisir à se faire de « l'honneur à soi-même, ce qui serait tout à fait ridicule ; mais il « est tout aussi ridicule d’attacher trop de prix aux témoignages « d'honneur qui peuvent nous être rendus par un autre, puisque « nous ne saurions réellement acquérir par là une valeur supérieure « à celle que nous possédons. Aussi le vrai sens de ces paroles est- « il: «Que l'honneur de ton prochain (c'est-à-dire que ton prochain « te rend) te soit aussi indifférent que le tien, (que celui que tu te « rends à toi-même). »

1. Cette interprétation repose sur deux équivoques. Le mot hébreu 133 signifie à la fois un instrument de musique et l’action d’en jouer. Ce mot est précédé de la préfixe 3 dont la signification est également double; car on peut ha traduire à la fois par lorsque, tandis que (tandis que le musicien jouait), et par comme, semblable à, (le musicien devenu semblable à un instrumeni). À. F.

« Je restai confondu d’admiretion devant l'excellence des pensées, et tout émerveillé de l’ingénieuse exégèse sur laquelle on les appuyait. |

« Mon imagination s'exalta vivement à la suite de cette description, et devenir membre de cette vénérable société fut dès-lors mon vœu le plus ardent; aussi, bien décidé de faire le voyage de M... où résidait le chef suprème B°*", j'attendis avec impatience la fin de mon servage !; dès que le terme en fut arrivé et que j’eus reçu mon payement, je coommençai mon pèlerinage au lieu de retourner dans mon domicile qui n'était éloigné que de deux milles ; le voyage no dura pas moins de plusieurs semaines.

« Aussitôt arrivé à M....., et à peine reposé de mes fatigues, je n'eus rien de plus pressé que de me rendre chez le supérieur, croyant que j'allais immédiatement lui être présenté. Mais on me dit que je ne pouvais encore être introduit chez lui, que j'eusse à revenir le samedi suivant comme les autres étrangers également arrivés pour le voir et avec lesquels j'étais invité à sa table; à cette occasion j’aurais le bonheur de voir le saint homme face à face et d’entendre de sa bouche l’enseignement le plus sublime, de telle sorte que cette entrevue publique pourrait être regardée comme une audienee particulière, à cause de tout ce que j'y remarquerais d’individuel et n'ayant trait qu'à moi seul.

« J'arrivai donc le jour du sabbat à ce festin solennel, et je trouvai chez mon hôte inconnu un grand nombre d'hommes vénérables, venus de différentes contrées dans le même dessein que moi. Le grand homme fit enfin son entrée; il avait un maintien des plus imposants et portait un vêtement complet de satin blanc: ses souliers et jusqu'à sa tabatière étaient de oette couleur, que les kabhbalistes regardent comme le couleur de la grâce, Il gratifia chaque nouvel arrivé d'un salam, c’est-à-dire qu’il le salua.

« On se mit à table, et durant teut le temps du repas régna an silence solennel. Le repas terminé, le chef entonna une mélodie sacrée, propre à élever l'âme, puis il appuya la main sur son front et appela à haute voix chaque nouvel arrivé par son nom et celui de

1, Salomon Maïmon était alors engagé dans une ferme isolée, comme instituteur des enfants du fermier. A.F.

ga demeure, ce qui nous causa une extrême surprise. H demanda à chacun de nous de lui réciter un verset tiré de l’Écriture sainte, et lorsque l’on eut satisfait à sa demande, le supérieur commença un sermon auquel les versets récités devaient servir de texte; il savait les lier avec tant d'art que bien qu'ils fussent pris sans suite dans divers livres de l'Écriture sainte, il les présentait comme s'ils eussent formé un tout homogène; mais ce qui était plus étrange encore, c'est que chacun de nous croyait trouver dans la partie du sermon correspondant à la citation quelque chose de relatif à ses sentiments intimes. Tout cela nous jeta dans une grande admiration.

« Mais peu de temps suffit pour me faire revenir de ma haute opioion sur ce chef et sur cette société en général. Je remarquai que leur ingénieuse exégèse était fausse et en outre qu'elle était rétrécie par les principes extravagants qui lui servaient de base ; puis, une fois cette exégôse entendue, adieu toute autre nourriture intellectuelle! — Leurs prétendus miracles s'expliquaient aussi de la manière la pis simple : les correspondances, les espions, une certaine connaissance du cœur humain aidée de la physiognomonique, des questions babilement posées de manière à surprendre les secrets de l’âme, voilà par quels moyens ils se faisaient décerner, par les gens simples et crédules, leur brevet de prophètes.

« Ce qui contribua beaucoup aussi à me dégoûter de cette 80ciété, ce furent ses allures cyniques et son dévergondage dans la gaieté: pour n’en citer qu’un exemple, je dirai qu'un jour, nous étant tous réunis chez le supérieur à l'heure de la prière, l’un des nôtres arriva un peu plus tard que de coutume ; les autres lui en ayant demandé la cause, il répondit que c'était parce que sa femme était accouchése d'une fille pendant Ja nuit; sur quoi chaeun se mit à le féliciter à grand bruit. Le supérieur survint, s’informa de la cause de tout ce tumulte, et quand il apprit que P... était devenu père d’une fille, il s’écria avec humeur : « Une fille! qu’on lui donne les étrivières ! »

« Le pauvre homme se défendit de son mieux: il ne comprenait nullement pourquoi une peine lui serait infligée, parce que sa femme avait mis une fille au monde; mais rien n’y fit! On s'empara de lui, on vous l'étendit à terre, et ce fut à qui le fustigerait le plus durement. Tous, à l'exception de la victime, entrèrent en

grande gaieté à la suite de cette exécution, et là-dessus le chef les exhorta à la prière en ces termes : « Frères, servez le Seigneur avec joie ! »

« Je ne voulus pas séjourner plus longtemps dans cet endroit, et après avoir reçu la bénédiction du supérieur, après avoir pris congé de la société, je partis avec la résolution de l’abandonner à jamais et retournai dañhs mes pénates.

« Cette secte formait, à considérer son but et les moyens mis en œuvre, une espèce de société secrète qui aurait acquis la domination de la nation presque entière et opéré sans nul doute une grande révolution, si les extravagances de quelques-uns de ses membres n'avaient mis à nu bien des côtés faibles et fourni des armes contre elle à ses adversaires.

« Quelques-uns d’entre eux, qui avaient à cœur de se montrer.

vrais cyniques, violaient ouvertement toutes les lois de la décence, couraient entièrement nus sur des places publiques, etc., etc. Leurs improvisations (conséquence du principe de l’apnihilation), leur faisaient souvent introduire dans leurs sermons les absurdités les plus incompréhensibles et.les plus désordonnées: il y en eut même qui devinrent fous au point de se figurer qu'effectivement ils n'existaient plus. À cela se joignirent encore (et ce furent les causes principales qui hâtèrent leur chute), leur orgueil et leur mépris pour tout ce qui n’était pas de.leur secte, mais surtout pour les rabbins, dont ils se firent des adversaires acharnés et puissants. » -.

Chez les anciens ’Hassidim l'étude. du Zohar et les croyanéés kabbalistiques étaient toujours accompagnées des plus grandes austérités, des plus cruelles abstinences de la vie ascétique. C'étaient le mépris de la vie et le principe de la pénitence portés jusqu'à leur dernière exagération. Le même Salomon Maimon nous en rapporte un exemple terrible qu'il a eu sous les yeux pendant son enfance et son séjour en Pologne. On ne nous saura pas mauvais gré d'ajouter à ce qui précède la traduction de ce récit.

« Un savant renommé par sa piété, Simon de Lubtsch, avait déjà accompli la pénitence de Kana, qui consiste à jeûner tous les jours pendant six ans et à ne rien prendre le soir qui provienne d’un être vivant, comme la viande, les laitages, le miel, etc. ; il s'était en outre acquitté de la pénitence dite Golath, c’est-à-dire, une pérégrina-

APPÉNDICE. 401

tion constante durant laquelie on ne passe pas deux nuits de suite dans le même endroit, et il portait habituellement un cilice de crin sur la peau nue ; eh bien, tout cela ne suffisait pas à sa conscience, et pour être en paix avec lui-même , il se crut obligé à une autre espèce d'épreuve appelée la pénitence au poids !, c’est-à-dire à une pénitence particulière et proportionnée à chaque péché. Mais après avoir fait soh témprié , il rest peréuadé 4ét le nombïe de &es péchés était trop grand pour qu'il pût jamais les expier de cette façon,

et il se mit en tête de se laisser mourir de faim. Après avoir jeûné quelque temps, il vint À passer par l'endroit qu’habitait mon père, etsans prévenir qui que ce füt de la maison, 5l s’en alla tout dréit dans la grangé, où il tomba sans connaissence. Mon père étänt sui. veau par hésard, trouva cet homme, qu'il connaissait dépuis loôngteiips, étendu par terre à derhi-mort, et tenauit à la maïn uñ Zohdr, k livre le plus important de la kabbale.

« Môh père Savait à qui il avait à faire ét se procura aussitôt une fouls de rafräichissernents ; mais toutes ses instances furent vaines, iltie put rien lui faire accepte ; plusieurs fois il revint à la charge, et toujours il trouva Simon inflexiblé ; ayaht à là fin quélque occupalion qui l'appelait dans l'intérieur de la maison, il fut obligé d’ébaridonner son hôte pour düelques inflants ; aussitôt célui-ei, pour se délivrer de toute importunité, rassembla Séé' fürees et parc int à se traîner hors de là maison et même hors du village. Quand mon père retourna dans la grange et la trouva vide, il se niit à eouir après lai et le trouva mort non loin de villege. Le fait se vépandit parmi les juifs, et Simon fut regardé comme un shirt *.»

i. bout natwn 2. Oüvr. cité. Ÿ. Ier, éh. XVI.

LD

LA SECTE DES ZOHARISTES OU ANTIFHALMUDISTES!.

Vers l’an 1750, un certain Jacob Frank, né en Pologne en 1712, qui avait exercé dans sa jeunesse le métier de distillateur, et plus tard avait séjourné en Crimée et dans d’autres provinces turques adjacentes, revint de là avec la réputation de kabbaliste. Il s'établit en Podolie et se fit, parmi les juifs polonais'et quelques-uns de leurs rabbins les plus fameux, un parti considérable dans lequel entrèrent des communautés entières ; par exemple, celles de Landskron, Busk, Osiran, et plusieurs autres. Il répandit parmi eux la doctrine de Sabbathaïi-Zévy,.non sans y apporter toutefois les modifications qu'il jugeait convenables, et composa dans ce but un ouvrage, qu'il fit circuler manuscrit parmi ses disciples. On ne pouvait lui reprocher d’en imposer par des jongleries comme ses prédécesseurs et comme Bescht*, son rival contemporain ; car il agissait uniquement par la persuasion et par l’ascendant que lui donnaient des manières pleines de distinction.

. Jaloux de sa réputation, les rabbins persécutèrent Frank et ses partisans avec une violente animosité. Un jour que Frank et un grand nombre de ses sectaires avaient entrepris un pèlerinage à Salonique, où demeurait alors leur coryphée Berachiah, les rabbins les dénoncèrent au gouvernement polonais; et, sur leurs instances, tous nos pèlerins furent arrêtés à la frontière et tenus dans une étroite captivité. Les sectaires eurent recours à l’évêque de Podolie,

1. Le fragment qu'on va lire est en grande partie traduit d’un historien allemand, fréquemment cité dans le cours de cet ouvrage, Peter Beer, Histoire des doctrines et opinions des sectes religieuses chez les Juifs, tom. II, pag. 309 et suiv.

2. C'est ainsi qu’on appelle par abréviation le fondateur de la secte des nouveaux ’hassidim, Israël Baalschem. Voy. l’appendice précédent.

alors très puissant, et, en effet, celui-ci leur procura une sauvegarde royale qui leur permit de vivre en Pologne conformément à leurs principes, d'y fonder une secte distincte sous le nom de zoharites ou d'antithalmudistes, parce qu'ils adoptaient le Z'ohar ou le système kabbalistique comme le fondement de leur religion, et rejetaient le Thalmud. Avant que cette décision fût prise, les deux partis soutinrent, dans les églises de Kamienitz, Podoisky et Lemberg, différentes controverses en présence de plusieurs évêques et officiers de la couronne. En cette circonstance, la nouvelle secte fit publiquement sa profession de foi, qui consistait dans les propositions suivantes * : |

4° «Nous croyons à tout ce que Dieu nous a, de temps immémorial, communiqué par la tradition et la révélation, et nous nous regardons comme fenus, non seulement à pratiquer ce qui nous est commandé par sa loi, mais encore à pénétrer plus avant dans le sens de nos doctrines, afin d'y découvrir aussi les mystères qui y sont renfermés. Gar Dieu n'a-t-il pas dit à Abraham (Gen. XVII, 41): « Je suis le Tout-Puissant; marche devant moi, et sois sincère ? » N'a-t-il pas dit ailleurs (Deutéronome, X, 12) : «Et maintenant, Israël, que demaude de toi l'Éternel, ton Dieu, sinon de craindre l'Éternel, ton Dieu, de marcher dans toutes ses voies et de l'aimer; de servir l'Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur et de toute ton âme: c’est-àdire de garder les commandements de l'Éternel et les statuts que je t'impose aujourd'hui pour ton bien?» Tout cela prouve qu'il faut être fidèle à Dieu et à ses préceptes, et s'appliquer à comprendre clairement le sens de la loi; il faut en ontre le respect du Seigneur : « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. » (Prov. IX, 10.)

« Cependant l'amour et la crainte de Dieu ne sont point suffisants : il faut aussi que l'homme reconnaisse la grandeur de Dieu dans ses œuvres. C’est d'après ce principe que David, sur son lit de mort, disait à son fils Salomon (Chronique, I, 28, 9) : « Reconnais le Dieu de ton père et sers-le. » Là dessus Je Zohar demande : « Pourquoi

1. Cette profession de foi rédigée en polonais et en hébreu rabbinique a été publiée simultanément dans ces deux langues, à Lemberg. Comme elle paraissait trop longue à rapporter tout entière, on s’est contenté d’en donner des extraits qui sufront à en faire connaitre l’esprit,

lui a-t-il recommandé d’abord de connaître Dieu, et sewleñiéht ensuite de le servir? G’est qu’un culte divin qui n'a pas été précédé de la connaissance de Dieu n’a aucune valeur. » Il faut qué ce cuite soit fondé sur la sagesse et la vérité. « La sagesse, dit le nowegcué Zohdr, au nom de Simon-ben-Jochai, la sagesse qui est nécessaire à l'hothme consiste à réfléchir sur les secrets du Seigneur, et tot hotnme qui abandonne ce monde sans avoir acquis cette connaiséante séra repoussé de toutes les portes du paradis, quel que soit le nômibre des bonnes œuvres dont il pourra d’ailleurs être accompägné. »

Nous lisons dans le même livre : « Celui qui ne sait pds honñôrer le nom de son Dieu, il vaudrait mieux pour lui qu’il n'eût pag été créé; car Dieu n’a mis l’homme en ce monde que pour qu'il s'efforce d'approfondir les mystères renfermés dans son divin hotä. » À propos de ces paroles de David (Ps. 145, 18) : x Dieu est ptès de ceux qui l’invoquent avec sincérité, » le: Zohar demande : “Est-il dônc possible de ne pas invoquer Dieu sincèrement? — Et il répond : oui. Car celui qui invoque Dieu et ne comprend pas quel est célui qu'il invoque, celui-là est dâus l'erreur, Par là il est démontré que c’est un devoir pour tout homme dé croire en Dieù et à s& révélation, d'étudier ses lois, de le reconnaitre, lui, ses lois ef ses jugements, et d'approfondir les mystères de la Thora. Célui qui croit dé cette manière accomplit la volonté et l'ordre de Dieu, et celui-là seul mérite réellement le nom d'israélite. »

2% «Nous croyons que Moïse, les prophètés et toub rios maîtrés qui les ont précédés s'expriment souvent dafis leurs écrits d’une manière figurée, et qu’un sens mystérieux se caché sous leurs paroles. Ces écrits sont semblables à une femme voilée qui n'exposé pas sa beauté à tous les yeux, mais qui exige de se adoratears qu'ils se donnent quelque peine pour soulever le voile qui M éouvre. C’est ainsi que le voile du symbole enveloppe ces paroles, et toute Ja sagesse humaine ne parviendrait pas à le soulever, sans l'assistance d’une grâce céleste. En d'autres termes, il est parlé dabs la Thora de choses qui ne doivent nullement être prises à la lettre; mais il faut invoquer l'esprit de Dieu; afin qu'il nous aide à découvtir le fruit renfermé sous l'écorce. »

« Nous croyons donc qu'il ne suffit pas de lire les prophètes et d'en comprendre le sens littéral, mais qu'une assistance divine est

nécessaire pour pénétrer le sens réel d'une foule de passages. C’est pourquoi David s’écrie (Ps. 449, 18) : « Ouvre-moi les yeux, Ô Seigneynr, añn que je contemple les merveilles de ta loi.» Si David eût pu tout comprendre. à l’aide de l’enseignement ou de ses propres recherches, de quel besoin lui aurait été le secours divin? Mais il l'invoquait, ee secours, atin de pouroir approfondir les mystères renfermés dans la loi. s Malheur, dit le Zohar, malheur à l’homme qui ne voit dans La loi que de simples récits et des paroles ordipaires! Car, si réellement elle ne renfermait que cela, nous pourrions, même aujourd’hui, composer aussi une loi bien plus digne d'admiation. Pour ne trouver que de simples paroles, nous n’aurions qu'à nous adresser aux législateurs de la terre chez lesquels on rencontre souvent plus de grandeur. 11 nous suffirait de les imiter et de faire une loi d’après leurs paroles et à leur exemple. Mais i] n'en est pas ainsi; chaque mot de la loi renferme un sens élevé et ua mysière sublime...

« Les récits de la loi sent le vêtement de la loi. Maïkeur à celui qui prend ce vêtement pour la loi elle-môme! C’est dans €çe sens que David a dit : « Mon Dieu, ouvre-moi les yeux, afin que je contemple les merveilles de ta loi.» David voulait parler de ce qui est caché sous le vêtement de la loi.»

Il est incontestable que sous la lettre de la loi sont renfermés de grands mystères que tout vrai fidèle doit s'efforcer d'approfondir. À ce propos le Zohar dit encore : « La loi ressemble à une belle femme aimée qui se cache dans un endroit secret, et ne laisse voir que son portrait. Si son ami déploie une grande persévérance, s’il se donne des peines infatigables pour arriver jusqu’à elle et lui témoigner de cette manière son respect et sa tendresse, elle lui ouvrira ses pores et lui permettra na libre accès auprès d'elle. »

5° «Nous croyons que de toutes les explications de la loi, celle que dopne le Zohar est la meilleure et là seule véritable, et que les rabbins, aa contraise, lui donnent dans Le Thalmud un grand nombre de fausses interprétations qui sont en contradiction manifeste avec les attributs divins et la charité enseignée par la loi.

. 4 « Nous croyons qu'il n'y a qu'un seul Dieu qui n’a pas eu de

1, Voy. la 2° pattie du présent ouvrage, chap. }].

commencement et n’aura pas de fin; qui seul a créé les mondes et tout ce qu’ils renferment, aussi bien ce que nous connaissons que ce qui nous est inconnu. C’est pourquoi l’Écriture dit (Deutéronome, VI, 4) : « Ecoute, Israël, l'Eternel notre Dieu est un Dieu unique.» On trouve aussi dans les Psaumes : « Tu es grand, Ô Seigneur! Toi seul accomplis des merveilles. » C'est-à-dire non comme les rois de la terre, qui ne peuvent rien accomplir sans le secours d'autrui; Dieu a créé seul le ciel et la terre, sans aucune autre participation, et seule, sa Providence veille sur tout.

« 3° Nous croyons que, bien qu'il n’y ait qu'un seul Dieu, il se compose néanmoins de trois personnes (Dr91%"2), parfaitement égales l'une à l’autre, parfaitement indivisibles, et qui, à cause de cela, ne font qu'un. La loi mosaïque, aussi bien que les autres prophètes, nous enseigne cette vérité. Le Zohar dit : « La'loi commence par la lettre à (beth); cette lettre se compose de deux lignes horizontales réunies à une verticale; ce qui fait allusion aux trois natures divines réunies en une seule. La croyance en cette trinité divine est fondée sur les saintes Écritures, et confirmée par d'innombrables passages. Nous ne voulons en citer ici que quelques-uns : par exemple, Moïse dit (Gen. I, 2) : « L'esprit (r11) des Dieux (b10x) (au pluriel) floitait sur les eaux. » S'il n’y avait qu'une seule personne divine, Moïse aurait dit :« L'esprit de Jéhovah ou du Seigneur flottait, etc.; » mais il voulait dès le principe établir la trinité en Dieu. Plus loin (Gen. I, 26), Dieu dit : « Faisons l’homme selon notre image et notre ressemblance. » Le Zohar commente ainsi ces paroles : Il y ena deux et encore un, ce qui fait trois, et ces trois ne font qu'un :. Ailleurs il est dit (Gen. III, 22) : «Les Dieux, Jéhovah, dirent : Voici l’homme qui devient semblable à l’un de nous. S'il n’y avait pas trois personnes, il y aurait seulement : « Jéhovah dit, etc. » Pourquoi les Dieux? Mais c'est une preuve de la trinité divine. Quand il est dit (Gen. XI, 15) : « Jéhovah descendit pour voir la ville et la tour, » voici en quels termes il s'exprime : « Descendons et mettons la confusion dans leur langue, etc. » À qui Jéhovah s’adressait-il? Ce ne pouvait pas être à ses anges qui sont ses serviteurs, et auxquels il aurait

1. Ces paroles du Zohar ne se rapportent pas à la trinité divine, mais à la trinité humaine et à certains cas de métempsycuse. A. F.

commandé sans employer avec eux la forme de la prière. Mais Dieu parlait ainsi aux personnes divines qui sont ses égales en dignité. « Trois anges apparurent à Abraham (Gen. XVIII, 2, 3); il courut au-devant d'eux et dit : Seigneur, etc. » Î en voyait donc trois et ne s'adressait qu'à l’un d'eux, parce que ces trois ne font qu’un. Moïse dit (Eæode, XIL 7) : «lis prendront du sang de cet agneau et en mettront sur les deux poteaux et sur le linteau de la porte.» Pourquoi, demande Je Zohar, pourquoi ce sang doit-il précisément être mis sur trois places? C’est pour que la croyance parfaite en son saint nom éclate sur les trois places. » Ceci fait encore allusion à Ja trinité divine. « Quel est le peuple si grand, dit Moïse (Deutéronome, IV, 7), qui ait les Dieux (Elohim) aussi près de lui que nous? » S'il n’y avait point plusieurs personnes divines, il faudrait ici El (Dieu), et non point Elohim, les Dieux.

« Jehovah, est-il dit (Gen. XIX, 24), fit pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe une pluie qui venait de Jéhovah. » Preuve nouvelle de plusieurs personnes divines. Dieu dit à Moïse : « Monte vers l’Eternel. » (Exode, XXIV ,1). Iciil yaurait simplement : « Monte vers moi, » s’il n'existait plusieurs personnes en Dieu. Sur le passage suivant : « Ecoute, Israël, l'Eternel notre Dieu est un » ( Deutéron. VI, 4), voici le commentaire du Zohar : « Trois font un» (sn nûn \ 5x). Il est dit (Ex. I, 6 ) : « Le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob. » Le nom de Dieu, répété devant celui de chacun des patriarches, fait allusion à la Trinité divine. Josué disait (XXIV, 19) : « Vous ne pouvez pas servir Jéhovah, car il est les Dieux Saints. » (or D 5N)

« D'une part il y a Jéhovah, de l’autre les Dieux Saints, ce qui prouve la Trinité réunie en Dieu. »

« 6° Nous croyons que Dieu apparaît incarné sur la terre, et alors il boit, il mange et accomplit d’autres actions humaines ; mais il est dégagé de tout péché. La preuve en est dans ce que dit Moïse (Gen. VI, 3) : « Quoiqu'il soit chair. » Le Zohar donne de ces paroles l’explication suivante : « Dieu devient chair, pour se tourner vers le corps ; ce qui veut dire qu’au moment de la création, Dieu s’incarna dans Adam , et lorsque ce dernier eut péché, Dieu se retira de lui et en demeura éloigné jusqu'à ce qu’il s'incarnât de nouveau dans ce même corps. « À propos des quatre éléments, le feu, l’eau, l'air et

Ja terre, le Zahgr dit : « Dieu se revêtit de ces éléments et il eut un corps. » Ne lisons-nous pas dans Moise (Ex: XX, 418, 19) : « Le peuple vit la voix, etç.? » Pourquoi n’y at-il pas que la voix fut entendue ? Mais Dieu se montra cette fois aux Israélites sous une forme humaine afin de les ingtraire qu'un jour, à l'époque du Messie, il apparaïitrait de nouveau sous ja même forme. Dieu dit par l'organe de Moïse ; « Je marcherai au milieu de vous, » (Léu. XXVI, 42). Le livre Jalkut 910 explique ainsi ces paroles : « Ceci nous rappelle un monarque qui se promène dans son jardin et devant qui le jardinier confus cherche à se cacher. Afin de le rassurer, le roi sa dresse à lui et lui dit avec douceur : Que craing-tu, mon fils? Vois, je suis un homme comme toi, et je marehe à tes côtés, C’estainsi que Dieu revêtit une forme humaine afin d’instruire humainement les hommes. C'est aussi pourquoi le prophète s'écrie (Isaïe, XXX , 20) : « Tes yeux verront ton maitre. » Quand Dieu dit (Deut. XXXIT, 40); « J'élève ma main vers le ciel, » il ne pouyait, puisqu'il remplit taut de sa présence, prononçer ces paroles qu'en tant qu'homme etmarehant sur laterre. Que signifient ces paroles du prophète Amos : « Dieu a établi son faisceau sur la terre, » sinon que par ce faisceau il entend Ja réunion des trois personnes divines tandis qu'il habitait la terre? Nous trouvons dans Selomon ces paroles (Cantiq, V, 1): « J'entrai dans mon jardin, ete., et je mangeai de mon miel,» Comment, demande le Zohar, comment peut-on dire de Dieu, dont il est question durant tout le cours de ce chant, qu’il a ba et qu’il a mangé ? Mais ceei ressemble à un ami qui en visite un autre, et fait pour lui plaire mainte chose qu'il n'a pas coutume de faire; par exemple, il mange sans avoir faim et boit sans avoir soif. Ainsi fait Dieu quand il apparaît aux hommes, puisqu’alors il descend à toutes les oceupations et à toutes les actions humaines.

«7° Nous croyons que Jérusalem ne doit jamais être rebûtie. Car il est dit dans l’Écriture (David, IX, 27) : « Le pouple d'un puissent monarque détruira la ville et Je sanctuaire. La destruction sera coraplète comme par un déluge. » Le prophète Jérémie dit anssi (IV, 6): «Les péchés de la ville de mon peuple (Kkrusalem) sont bien plus grands que les péchés de Sodome, qui a été détruite de fond eg epmble. » Si l’on ne doit plus rebâtir Sodome, bien moins encore Jérusalem sera-t elle reconstruite, puisque le prophète dit

exptesséfnént que les péchés de Jérusalem surpassént ceux de So: dome.

« 8° Nous croyons que les Juifs attendénit eri vain le Messie mortel qui, d'après leut croyance, doit les délivrer, les élever au-dessus de toute les nations, ét leur apporter richesses et grandeurs. Mais Dieu lui-même apparaîtra sous une enveloppe humaine et rathètera les hoiïnes de la perdition qu'ilé ont encourue pat la faute de leurs ancêtres ; éependañt il ñe rachètera pas seulement les Juifs, mais tou$ ceux qui auront foi en lui, tandis que les incrédules seront tous plongés dans les abimes de l'enfer.»

A cette profession de foi rédigée pour le public se mêlèrent une organisation et des croyances secrètes. Aussi la secte des zoharites, même après avoir embrassé le christianisme, at-elle conservé son cachet particulier, la discipline à la fois militaire et monacale, et probablement ses anciens dogmes. Le but de son fondateur, autant qu'on en peut juger par la conduite extérieure et par les lettres qu'il adressait à ses anciens frères pour les engager à recevoir le baptême, parait avoir été de conduire les juifs à travers le christianisme à un mysticisme particulier, fondé sur la doctrine du Zohar et sur l’ancienne idée de la suprématie du peuple juif. C’est surtout le principe de la foi que Frank cherchait à accréditer parmi les siens et parmi les juifs en général ; c’est grâce à ce principe et par son seul concours qu’il prétendait leur révéler des vérités inconnues jusqu’à lui. Dans ce cas le christianisne n'eût été à ses yeux qu’une simple préparation à la doctrine nouvelle, absolument ce que le judaïsme est aux yeux des chrétiens. Telle paraît avoir été aussi l'opinion de Sabbathaï-Zévy, par rapport à toutes les religions actuellement existantes, tant la musulmane que la chrétienne. Il pensait que l’homme n'étant jamais entièrement abandonné de Dieu, il y a dans tous les grands cultes de la terre quelque chose de saint et de vrai, et que la tâche du véritable Israélite, c’est-à-dire de celui quia pris pour base de sa foi la kabbale et le Zohar, était d'attirer à lui les éléments de sainteté répandus dans les autres religions, afin de les leur rendre ensuite ennoblis et purifiés par ses propres croyances. C’est sans doute en vertu de ce principe qu’il adopta luimême l’islamisme, comme Frank, à son exemple, adopta la religion catholique, et qu'il attira sur ses pas un nombre considérable de ses

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partisans. On ne saurait mieux caractériser cette manière de voir qu’en l'appelant une sorte d’éclectisme religieux : et en effet, ne trouve-t-on pes quelque chose de semblable, je ne dis pas seulement dans le néoplatonisme, mais dans les écoles religieuses et philosophiques d'Alexandrie ? Le caractère commun de ces différentes écoles, n'est-ce pas d’avoir voulu embrasser dans une même conviction, sinon dans un même système, le christianisme et les éléments les plus saints de la philosophie païenne, la mythologie grecque transformée par l'interprétation symbolique et la plupart des anciennes religions de l'Orient ?

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