Ih. siipr., pag
4. ... « Hœc philosophia, ab Hebraîis accepta, et sacris Ecclesiœ patribus tantopere conimendata, post tempera nicccna mox expiravit. » {Ib. siipr.)
a mis Spinosa sur la voie de la vérité. L'auteur insiste vivement sur ce point, dont il fait le centre de ses recherches. Quoique très superficiel dans toute son étendue, et quelquefois fort inexact, ce parallèle entre la doctrine de Spinosa et celle des kabhalistcs n'a pas peu contribué à éclairer les esprits sur la vraie signification de celte dernière; je veux parler de son caractère et de ses principes métaphysiques. On fut rais en voie de s'assurer que ce qui avait produit d'abord tant de surprise et de scandale, que l'idée d'un Dieu, substance unique, cause immanente et nature réelle de tout ce qui est, n'était pas un fait nouveau; qu'il avait déjà paru autrefois près du berceau du christianisme, sous le nom même de la religion. Mais cette idée se montre aussi ailleurs, dans une antiquité non moins reculée. Où donc en faut-ii chercher l'origine? Est-ce la Grèce ou l'Egypte des Ptolémées qui l'ont donnée à la Palestine? Est-ce la Palestine qui l'a trouvée d'abord? ou bien faut-il remonter plus loin encore dans l'Orient? Telles sont les questions dont on se préoccupa alors; tel est aussi, excepté un petit nombre de critiques uniquement attentifs à la forme, le sens qu'on a toujours attaché depuis aux traditions kabbalistiques.il ne s'agit plus d'une certaine méthode d'interprétation appliquée à l'Ecriture sainte, ni de mystères tout à fait au-dessus de la raison, que Dieu lui-même aurait révélés, soit à Moïse, soit à Abraham, soit à Adam, mais d'une science purement liumaine, d'un système représentant à lui seul toute la métaphysique d'un ancien peuple, et par là même d'un grand intérêt pour l'histoire de l'esprit humain. C'est le point de vue philosophique, encore une fois, qui a pris la place de l'allégorie^^t du mysticisme. Cet esprit ne se montre pas seulement dans l'exposition de Bruckcr, où il est parfaitement à sa place, mais il paraît dominer généralement. Ainsi, en 1785, une société savante, la Société des antiquités de Casscl, ouvrit un concours académique sur le sujet sui-
vant : « La doctrine des kabbalistes, selon laquelle toutes choses sont engendrées par émanation de ressence même de Dieu, vient-elle, ou non, de la philosophie grecque? » Malheureusement la réponse fut beaucoup moins sensée que ne l'était la question. L'ouvrage qui remporta le prix, fort peu connu et peu digne de l'être, ne répand aucune lumière nouvelle sur la nature même de la kabbale; et, quant à l'origine de ce système, il se borne à reproduire les fables les plus discréditées*. Il nous montre les idées kabbalistiques dans les hymnes d'Orphée, dans la philosophie de Thaïes et et de Pythagore; il les fait contemporaines des patriarches, et nous les donne sans hésiter pour l'antique sagesse des Chaldéens. On en sera moins surpris quand on saura que l'auteur était de la secte des illuminés, qui, à l'exemple de toutes les associations, de ce genre, faisait remonter ses annales jusqu'au berceau même du genre humain*. Mais à cette époque, ce qu'on appelle en Allemagne la théologie rationnelle, c'est-à-dire cette manière tout à fait libre d'interpréter l'Écriture sainte, dont Spinosa avait donné l'exemple dans son Traité théologico-politique, faisait de la kabbale un fréquent usage. Elle s'en servait, comme je l'ai déjà dit, pour éclaircir divers passages des lettres de saint Paul, relatifs à des hérésies contemporaines. Elle a aussi voulu y trouver l'explication des premiers versets de l'Evangile de saint Jean, et a cherché à la rendre utile, soit à l'étude du gnoslicisme, soit à l'histoire ecclésiastique en général'. Dans le même temps, Tiedmann et Tennemann viennent lui donner, en quelque sorte, acte de possession de la place que Brucker lui a consacrée le premier dans l'histoire de la philosophie. Bientôt paraît l'école de Hegel, qui ne pouvait
i. De la Nature et de l'origine de la doctrine de l'émanation chez les kabbalistes; Riga, 1786, in-8, en allemand.
2. Voyez Tholuck, de Ortu Cabbalœ; Uamb., 1857, p. 3. 5. Voyez Tholuck, ouvrage cilé, p. 4.
manquer de tirer parti d'un système oii elle trouvait sous une autre forme quelques-unes de ses propres doctrines. Cependant une réaction ne tarda pas à s'opérer contre cette école à jamais célèbre, et c'est évidemment sous l'influence de ce sentiment que fut écrit l'ouvrage intitulé : Kabbalisme et Panthéisme^ L'auteur de ce petit livre s'efforce de prouver qu'il n'existe aucune ressemblance entre les deux systèmes dont il entreprend le parallèle, et cela en dépit de l'évidence; car il arrive souvent que les passages sur lesquels il s'appuie sont diamétralement opposés aux conséquences qu'il en tire. Du reste, très inférieur, pour l'érudition, à la plupart de ses devanciers, malgré l'appareil pédantesque et le luxe de citations dont il lui a plu de s'entourer, il ne se place audessus d'eux, ni par la critique des sources, ni par l'appréciation pbilosopbique des idées. Enfin, récemment, un homme qui occupe h juste titre un rang éminent parmi les théologiens et les orientalistes de l'Allemagne, M. Tholuck, a voulu aussi apporter sur ce sujet le tribut de sa science et de sa critique exercée. Mais, comme il ne s'est occupé que d'un point particulier, c'est-à-dire de l'origine de la kabbale, et que d'ailleurs l'appréciation de ses opinions exige une discussion approfondie, je me suis réservé d'en parler, en temps plus opportun, dans le corps de ce travail. Il en est de même pour tous les écrivains modernes dont les noms, quoiqu'ils eussent mérité une place ici, n'ont pas encore été prononcés.
Tels sont, en substance, les efforts qui ont été faits jusqu'aujourd'hui pour découvrir le sens et l'origine des livres kabbalistiques. Je ne voudrais pas que, frappé seulement de ce qu'ils ont d'incomplet, on en pût conclure que tout est à recommencer. Je suis convaincu, au contraire, que les travaux et même les erreurs de tant d'esprits distingués ne
1. Kabbalismtis und Paniheismus, par M. Freys(adf. Kœnigsberg, 183Si, ia-8.
peuvent pas être impunément ignorés de quiconque veut étudier sérieusement la môme matière. Quand même, en effet, on pourrait aborder sans aucun secours les monuments originaux, il serait toujours nécessaire de connaître à l'avance les interprétations très diverses qu'on leur a données jusqu'à présent; car chacune d'elles correspond à un point de vue assez fondé en lui-même, mais qui devient faux lorsqu'on s'y arrête exclusivement. Ainsi, pour fournir en même temps la preuve de ce que je viens de dire et le résumé de tout ce qui précède, ceux-ci ne considérant dans la kabbale que sa forme allégorique et son caractère traditionnel, l'ont accueillie avec un mystique enthousiasme, comme une révélation anticipée des dogmes chrétiens; ceuxlà l'ont prise pour un art occulte, frappés qu'ils étaient des chiffres étranges, des bizarres formules sous lesquelles elle aime à cacher son intention réelle, et des rapports qu'elle établit sans cesse entre l'homme et toutes les parties de l'univers; d'autres, enfin, se sont emparés surtout de son principe métaphysique, et ont voulu y trouver un antécédent, tantôt honorable, tantôt honteux, de la philosophie de leur temps. On conçoit qu'avec des études partielles et incomplètes, conduites par des préoccupations très diverses, on ait pu trouver tout cela dans la kabbale, sans être précisément en contradiction avec les faits. Mais pour en avoir une idée exacte et découvrir la place qu'elle tient réellement parmi les œuvres de l'intelligence, il ne faut l'étudier ni dans l'intérêt d'un système, ni dans celui d'une croyance religieuse; on s'efforcera seulement, sans autre souci que celui de la vérité, de fournir quelques éléments trop peu connus encore à l'histoire générale de la pensée humaine. C'est le but auquel j'ai voulu atteindre dans le travail qu'on va lire, et pour lequel je n'ai épargné ni le temps ni les recherches.
Quoiqu'on trouve clans la kabbalo un système bien complet sur les choses de l'ordre moral et spirituel, on ne peut cependant la considérer ni comme une philosophie, ni comme une religion : je veux dire qu'elle ne s'appuie, du moins en apparence, ni sur la raison, ni sur l'inspiration ou l'autorilé. Elle n'est pas non plus, comme la plupart des systèmes du moyen âge, le fruit d'une alliance entre ces deux puissances intellectuelles. Essentiellement différente de la croyance religieuse, sous l'empire, et, l'on peut dire, sous la prolection de laquelle elle a pris naissance, elle s'est introduite dans les esprits comme par surprise, grâce à une forme et à des procédés qui pourraient affaiblir l'intérêt dont elle est digne, qui ne permettraient pas toujours d'être convaincus de l'importance que nous nous croyons en droit de lui attribuer, si, avant de la faire connaître dans ses divers éléments, si, avant d'aborder aucune des questions qui s'y rattachent, l'on n'a indiqué avec quelque précision la place qu'elle occupe parmi les œuvres de la pensée, le rang qu'elle doit tenir entre les croyances religieuses et les systèmes philosophiques, et, enfin, les besoins ou les lois qui peuvent expliquer l'étrangeté de ses moyens de développe-
ment. C'est aussi ce que nous allons tenter de faire aTcc toute la brièveté possible.
C'est un fait attesté par l'histoire de l'humanité entière, que les vérités de l'ordre moral, les connaissances que nous pouvons acquérir sur notre nature, notre destination et le principe de l'univers, ne sont pas d'abord accueillies sur la foi de la raison et de la conscience, mais par l'effet d'une puissance plus active sur l'esprit dos peuples, et qui a pour attribut générai de nous présenter des idées sous une forme presque matérielle, tantôt celle d'une parole descendue du ciel dans des oreilles humaines, tantôt celle d'une personne qui les développe en exemples et en actions. Celte puissance, universellement connue sous le nom de Religion ou de Révélation, a ses révolutions et ses lois; malgré l'unité qui règne au fond de sa nature, elle change d'aspect avec les siècles et les pays, comme la philosophie, la poésie et les arts. Mais, en quelque lieu, en quelque temps qu'elle vienne à s'établir, elle ne peut pas sur-le-champ dire à l'homme tout ce qu'il a besoin do savoir, même dans la sphère des devoirs et des croyances qu'elle lui impose, même quand il n'a pas d'autre ambition que celle de la comprendre autant qu'il est nécessaire pour lui obéir. En effet, il y a dans toute religion, et des dogmes qui ont besoin d'être éclaircis, et des principes dont il reste à développer les conséquences, et des lois sans application possible, et des questions entièrement oubliées, qui, cependant, touchent aux intérêts les plus importants de l'humanité. Une grande activité de la pensée devient nécessaire pour répondre à tous ces besoins, et c'est ainsi que l'intelligence est excitée à user de ses propres forces, par le désir même de croire et d'obéir. Mais cette impulsion est loin de produire partout les mêmes résultats, et d'agir sur tous les esprits de la même manière. Les uns, ne voulant laisser aucune place à l'indépendance individuelle, poussant à ses dernières conséquences le principe de l'autorité, ad-
mettent, à côté de la révélation écrite, où l'on ne trouve que les dogmes, les principes elles lois générales, une révélation orale, une tradition, ou bien un pouvoir permanent et infaillible dans ses décisions, une sorte de tradition vivante qui fournit les explications, les formules, les détails de la vie religieuse, et produit par là môme, sinon dans la foi, du moins dans le culte et dans les symboles, une imposante unité. Tels sont à peu près, dans toutes les croyances, ceux qu'on nomme les ortbodoxes. Les autres, pour remplir ces lacunes et résoudre les problèmes que présente la parole révélée, ne veulent se confier qu'à eux-mêmes, c'est-à-dire à la puissance du raisonnement. Toute autre autorité que celle des textes sacrés leur paraît une usurpation, ou, s'ils la suivent, c'est parce qu'elle est d'accord avec leur sentiment personnel. Mais peu à peu, plus bardies et plus développées, les forces de leur intelligence, leurs facultés de raisonner et de réfléchir, au lieu de s'exercer sur les dogmes religieux, se portent sur eux-mêmes, et ils chercbent dans leur raison, dans leur conscience, ou dans la conscience et dans la raison de leurs semblables, en un mot, dans les œuvres de la sagesse humaine, les croyances qu'autrefois ils se voyaient obligés de faire matériellement descendre du ciel. C'est ainsi que la théologie rationnelle fait bientôt place à la philosophie. Enfin, il est encore dans cette sphère une troisième classe de penseurs, ceux qui n'admettent pas la tradition, à qui, du moins, la tradition ou l'autorité ne peut suffire, et qui cependant ne peuvent ou n'osent employer le raisonnement. D'un côté, ils ont l'âme trop élevée pour admettre la parole révélée dans un sens matériel et historique, dans le sens qui s'accorde avec la lettre et l'esprit du grand nombre; de l'autre, ils ne peuvent croire que l'homme puisse entièrement se passer de révélation, que la vérité arrive jusqu'à lui autrement que par l'effet d'un enseignement divin. De là vient qu'ils n'aperçoivent dans la plupart des dogmes, des
SO Li KABBALE.
préceptes et des récits religieux, que des symboles et des images, qu'ils cherchent partout une signification mystérieuse, profonde, en rapport avec leurs sentiments et leurs idées, mais qui, nécessairement conçue à l'avance, ne peut être trouvée, ou plutôt introduite dans les textes sacrés, que par des moyens plus ou moins arbitraires. C'est principalement à celte méthode et à cette tendance que l'on reconnaît les mystiques. Nous ne voulons pas dire que le mysticisme ne se soit pas montré quelquefois sous une forme plus hardie; à une époque oii les habitudes philosophiques ont déjà pris de l'empire, il trouve, dans la conscience même, cette action divine, cette révélation immédiate qu'il proclame indispensable à l'homme; il la reconnaît, ou dans le sentiment, ou dans certaines intuitions de la raison. C'est ainsi, pour citer un exemple, qu'il a été conçu au quinzième siècle par Gerson'. Mais lorsqu'il faut encore aux idées l'appui d'une sanction extérieure, il ne peut se produire que sous la forme d'une interprétation symbolique de ce que les peuples appellent leurs Saintes Ecritures.
Ces trois directions de l'esprit, ces trois manières de concevoir la révélation et de continuer son œuvre, se retrouvent dans l'histoire de toutes les religions qui ont jeté quelques racines dans l'âme humaine. Nous ne citerons que celles qui existent le plus près de nous, que, par conséquent, nous pouvons connaître avec le plus de certitude.
Au sein du christianisme, l'Eglise romaine représente, à leur plus haut degré de splendeur, la tradition et l'autorité. L'application du raisonnement aux matières de la foi, nous la trouvons non seulement dans la plupart des communions
1. Consideraliones de theologia mijsticâ. On y trouvera, dès le commencement, celte proposition : Qiiod si philosophia dicatiir omnis scienlia procedens ex expeneniiis, mysiica theologia verè erit philosophia. Consid. 2^ Il va même jusqu'à définir la nature de cette expérience : Expericntiis habilis ad inirà, in cordibus animanan devotarum. Ib.
protestanies, chez les défenseurs de ce qu'on est convenu d'appeler Vexégèse rationnelle, mais aussi chez les philosophes scolastiques qui, les premiers, ont soumis les dogmes religieux aux lois du syllogisme, et ont montré généralement pour les paroles d'Aristote le même respect que pour celles des apôtres. Qui ne voit, enfin, le mysticisme symbolique, avec sa méthode arbitraire et son spiritualisme exagéré, dans toutes les sectes gnostiqucs, dans Origène, dans Jacques Boehme, et ceux qui ont marché sur leurs traces? Mais aucun autre n'a porté ce système aussi loin, aucun ne l'a formulé avec autant de franchise et de hardiesse qu'Origène, dont le nom se présentera encore sous notre plume. Si nous portons les yeux sur la religion de Mahomet, si, parmi tant de sectes qu'elle a mises au jour, nous nous arrêtons à celles qui nous présentent un caractère bien décidé, nous serons frappés sur-le-champ du même spectacle. Les Sunnites et les Chiites, dont la séparation est plutôt l'effet d'une rivalité de personnes que d'une profonde différence dans les opinions, défendent également la cause de l'unité et de l'orthodoxie; seulement les premiers, pouralteindreà leurbul, admettent, avec le Koran, un recueil de traditions, la Sunnah, dont ils tirent leur nom : les autres rejettent la tradition; mais ils la remplacent par une autorité vivante, par une sorte de révélation continue, puisque l'un des articles les plus essentiels de leur croyance, c'est qu'après le Prophète, son apôtre Aly et les imans de sa race sont les représentants de Dieu sur la terre*. L'islamisme a eu aussi ses philosophes scolastiques, connus sous le nom de lilotecallemin^y et un grand nombre d'hérésies qui semblent avoir uni la doctrine de Pelage à la méthode rationnelle du protestantisme moderne.
1. Voyez Maracci, Prodromus m réf. Alcor., lom. IV. — M. de Sacy, Exposé de la religion des Driizes, inirod.
2. Ce nom a été converti par les rabbins en celui de d^"12TjD» V^^ signiûe parleurs ou dialccliciens.
Voici comment un célèbre orientaliste définit ces dernières . « Toutes les sectes des motazales s'accordaient, en général, « en ce qu'elles niaient en Dieu l'existence des attributs, et « qu'elles s'altacliaient par-dessus tout à éviter tout ce qui « semblait pouvoir nuire au dogme de l'unilé de Dieu ; en ce « que, pour maintenir sa justice et éloigner de lui toute « idée d'injustice, elles accordaient à l'homme la liberté sur « ses propres actions, et ne voulaient pas que Dieu en fût « l'auteur; enfin, en ce qu'elles enseignaient que toutes les « connaissances nécessaires au salut sont du ressort de la a raison; qu'on peut, avant la publication de la loi, et avant « comme après la révélation, les acquérir par les seules « lumières de la raison^ »
Les Karmates, dont l'existence remonte à l'an 264 de l'hégire, ont embrassé le système des interprétations allégoriques et toutes les opinions qui font la base du mysticisme. Si nous en croyons l'auteur que nous avons déjà cité, et qui lui-môme ne fait que traduire les paroles d'un historien arabe, « ils appelaient leur doctrine la science du sens intécc rieur : elle consiste à allégoriser les préceptes de l'islaa misme, et à substituer à leur observation extérieure des « choses qui ne sont fondées que sur leur imagination, « comme aussi à allégoriser les versets de l'Âlcoran et à « leur donner des interprétations forcées ». Il existe plus d'un trait d'une intime ressemblance entre cette doctrine et celle que nous avons pour but de faire connaître ^
Nous arrivons enfin au judaïsme, du sein duquel sont
1. M. de Sacy, Introduction à VExposé de la religion des Dr iizes, p. 57.
2. Je n'en citerai ici qu'un seul. Les Karmates soutenaient que le corps de l'homme, quand il est debout, représente un elif, quand il est à genoux, un lam, et lorsqu'il est prosterné, un hé; en sorte qu'il est comme un livre où on lit le nom à' Allah. (M. de Sacy, Introduction à VExposé de la religion des Druzes, p. 86 et 87.) Selon les kabbalistes, la tète d'un homme a la forme d'un iod 1, ses deux bras, pendant de chaque côté de la poitrine, celle d'un hé ,-j, 6on buste celui d'un vau •], et enfin ses deux jambes, surmontées du bassin,
sorties, nourries de son àmc et de son suc, les deux croyances rivales que nous avons déjà citées ; mais c'est à dessein que nous lui avons réservé la dernière place, parce qu'il nous conduira naturellement à notre sujet. Outi'e la Bible, les juifs orthodoxes reconnaissent encore des traductions qui obtiennent de leur part le même respect que les préceptes du Pentateuque. D'abord transmises de bouche en bouche et dispersées de toutes parts, ensuite recueillies et rédigées par Judas le Saint sous le nom de Mischna, puis enfin prodigieusement augmentées et développées par les auteurs du Thalmud, elles ne laissent plus aujourd'hui la moindre part à la raison et à la liberté. Ce n'est pas qu'ei? principe elles nient l'existence de ces deux forces morales mais elles les frappent de paralysie en se mettant partout à leur place; elles s'étendent à toutes les actions, depuis celles qui expriment en effet le sentiment moral et religieux jusqu'aux plus viles fonctions de la vie animale. Elles ont tout compté, tout réglé, tout pesé à l'avance. C'est un despotisme de tous les jours et de tous les instants, contre lequel on est inévitablement obligé de lutter par la ruse, lorsqu'on ne veut pas s'en affranchir par la révolte, ou qu'on ne le peut pas en lui substituant une autorité supérieui-e. Les karaïtes, qu'il ne faut pas confondre avec les saducéens, dont l'existence ne s'est guère prolongée au delà de la ruine du second temple*, les karaïles sont en quelque sorte les protestants du judaïsme; ils rejettent en apparence la tradition et prétendent ne reconnaître que la Bible, je veux dire l'Ancien Testament, à l'explication duquel la raison leur paraît suffire. Mais d'autres, qui, sans cesser d'être croyants, sans cesser d'admettre le principe delà révélation, ne forment cependant pas une secte religieuse, ont réussi à faire à la raison une part
celle d'un autre hé; de sorte que tout son corps figure le nom trois fois saint de Jehovah. Zoliar, 2° partie, fol. 42, r°, édit. Manloue.
1. Peler Béer, Uisloire des sectes religieuses du judaïsme, l" partie, p. 149
bien plus grande et plus belle dans le domaine de la foi. Ce sont ceux qui voulaient justifier les principaux articles de leur croyance par les principes mêmes de la raison; ceux qui voulaient concilier la législation de Moïse avec la philosophie de leur temps, c'est-à-dire celle d'Aristote, et qui ont fondé une science entièrement semblable, dans ses moyens comme dans son but, à la scolastique arabe et chrétienne. Le premier, et sans contredit le plus hardi d'enire eux, est le célèbre rabbin Saadiah, qui, au commencement du dixième siècle, se trouvait à la tête de l'Académie de Sera en Perse, et dont le nom est cité avec respect par les auteurs musulmans aussi bien que par ses coreligionnaires *. Après lui sont venus Bahya, auteur arabe d'un excellent traité de morale^ et de théologie, et Moïse Maïmonides, dont l'immense réputation a fait tort à une foule d'autres qui, après lui, ont défendu la même cause. Ceux d'entre les juifs qui ne voyaient dans la loi qu'une grossière écorce sous laquelle est caché un sons mystérieux beaucouo
1. Le commentaire qu'il a composé en arabe, sur le Seplier ietziraJt, l'un des monumenis les plus anciens de la kabbale, est dans un sens fout à fait philosophique, et c'est à tort qu'il est compté, par Reuchlin et d'autres historiens de la kabbale, parmi les défenseurs de ce système. Son livre des Croyances et des opinions, niî?7m m-CNH? ti^^duit de l'arabe en hébreu par rabbi Jehoudah Ibn-Tibbon, a très probablement servi de modèle au fameux ouvrage de Maïmonides, intitulé : le Guide des esprits égarés, □")j"i23 mi/Z* Dès les premières lignes de la préface, Saadiah se place franchement entre deux partis opposés: « Ceux, dit-il, qui, par suite de recherches incomplètes et de méditations mal dirigées, sont tombés dans un abîme de doutes, et les hommes qui regardent l'usage de la raison comme dangereux pour la foi. » Il admet quatre sortes de connaissances : 1° celles des sons; 2° celles de l'esprit ou de la conscience, comme lorsque nous disons que le mensonge est un vice et la véracité une vertu; 5° celles que nous fournissent l'induction et le raisonnement, comme lorsque nous admettons l'existence de l'àine, à cause de ses opérations; A" la tradition authentique, riICX^n m^nri' î"' doit remplacer la science pour ceux qui ne sont pas en état d'exercer leur intelligence.
2. L'ouvrage a pour titre : rT'.SlS mi'^n' ^<^* Devoirs des cœurs, et l'auteur vivait en l'an du monde 4291, du Christ llGl.
plus élevé que le sens historique et littéral, se divisent en deux classes dont la distinction est d'une grande importance pour le but où nous tendons. Pour les uns, le sens intérieur et spirituel des Ecritures était un système de philosophie, assez favorable, il est vrai, à l'exaltation mystique, mais tiré d'une source tout à fait étrangère; c'était, en un mot, la doctrine de Platon un peu exagérée, comme elle l'a été plus tard dans l'école de Plotin, et mêlée à des idées d'une origine orientale. Ce caractère est celui de Philon et de tous ceux qu'on a coutume d'appeler juifs hellénisants, parce que, mêlés aux grecs d'Alexandrie, ils empruntèrent à ces derniers leur langue, leur civilisation et celui de leurs systèmes philosophiques qui pouvait le mieux se concilier avec le monothéisme et la législation religieuse de Moïse ^ Les autres n'ont obéi qu'à l'impulsion de leur intelligence; les idées qu'ils ont introduites dans les livres saints, pour se donner ensuite l'apparence de les y avoir trouvées et les faire passer, même dans l'ombre du mystère, sous la sauvegarde de la révélation, ces idées leur appartiennent entièrement et forment un système vraiment original, vraiment grand, qui ne ressemble à d'autres systèmes, ou philosophiques ou religieux, que parce qu'il dérive de la même source, qu'il a été provoqué par les mômes causes, qu'il répond aux mêmes besoins; en un mot, par les lois générales de l'es-, prit humain. Tels sont les kabbalistes", dont les opinions,
1. C'est à eux que l'on fait allusion dans ce passage d'Eusèbe : Tô 7:av 'Iouûa;'o)v 's'Ovo; th Sûo T{JLrJ[i,aTa 3'.rjpr,Tat. Ka\ tïjv [xàv 7:Xt)0Ùv ■zaXq twv vouojv XKTa -rjv orj-:r)v 8'.avo;'av T:ct.^r^'^^c.l[iv^a.ii uzoOr//.aiç xnzr^-^f tb 8' ?T£pov Twv ev ?çE'. TdtY;j.a, xaÛTr); [aIv i^ats'., OsiOTïpit 03 v^ixcù Tol^r.olXoU ijrxvaoîêri/.sia çiÀo- CTO'jia -poif/S'.v r);to'j Oî'iipia ts tôjv îv toî"; vo'[jioi; xaià 0'.avo;av a/;aatvoaî'vwv. ^Eusèbe, liv. VIII, chap. x.) Ces paroles sont dans la bouche d'Arislobule, qui ne pouvait pas connaître les kabbalistes.
2. Quoique nous trouvions l'occasion, plus lard, de parler assez longuement de Pliilon, il faut qu'on sache dès à présent lo distinguer des kabbalistes, avec lesquels plusieurs historiens l'ont confondu. D'abord, il est à peu près certain
Sf^i LA KABBALE.
pour être connues et justement appréciées, ont besoin d'être puisées aux sources originales; car, plus tard, les esprits cultivés ont cru leur faire honneur en les mêlant aux idées grecques et arabes. Ceux qui, par superstition, demeurèrent étrangers à la civilisation de leur temps, abandonnèrent peu à peu les hautes spéculations dont elles furent le résultat, pour ne conserver que les moyens assez grossiers qui servirent dans l'origine à en déguiser la hardiesse et la profondeur.
Nous chercherons à savoir d'abord vers quel temps nous trouvons la kabbale toute formée, dans quels livres elle nous a été conservée, comment ces livres ont été formés et transmis jusqu'à nous; enfin, quel fond nous pouvons faire sur leur authenticité.
Nous essayerons ensuite d'en donner une exposition complète et fidèle, à laquelle nous ferons contribuer autant que possible les auteurs mêmes de cette doctrine ; nous nous retrancherons le plus souvent derrière leurs propres paroles, que nous ferons passer de leur langue dans la nôtre, avec autant d'exactitude que nos faibles moyens le permettront.
Nous nous occuperons en dernier lieu de l'origine et de l'influence de la kabbale. Nous nous demanderons si elle est née dans la Palestine, sous la seule influence du judaïsme,
que Philon ignorait l'hébreu, dont La connaissance, comme nous le verrons bienlôt, est évidemment indispensable à la méthode kabbalislique. Ensuite, Philon et les kabbalistes ne diffèrent pas moins par le fond de leurs idées. Ceux-ci n'admettaient qu'un seul principe, cause immanente de toutes choses; le philosophe alexandrin en reconnaissait deux, l'un actif et l'autre passif. Les attributs du Dieu de Philon sont les idées de Platon, qui ne ressemblent en rien aux Sephiroth de la kabbale. "EiTtv iv -ot"; o-Jaiv, tô \xv) siva- ooaairjptov «t'itov, To ûà -aÔ^iTcv za^ on ~b [i.lv S^n.o'r^o-.w o tûv oâojv voj; estiv eJX'.xftvfaTaTo? xpEiTTOjvTc ?j àocTT) -/.x'i xpetXTOjv ?j i-'.TTrJaT] •/.a'i x.psf-Tuv ï] auTÔ to àyaGôv y.a\ oÙtÔ tÔ zaÀov tÔ oÏ -aOr^Tov à'ijyo'i /.at «/.•'vr;-:ov Iç iauroS, -/.'.vr^Ûiv ciè, CT/ri[j.atiaO:v zx'e ■Is/iiMi j-b toj voîj, etc. Phil., de Muud. opific.
OU si les Juifs l'ont empruntée, soit à une religion, soit à une philosophie étrangère. Nous la comparerons successivement à tous les systèmes antérieurs et contemporains qui nous présenleront quelque ressemblance avec elle, et nous la suivrons, enfin, jusque dans ses plus récentes destinées.