CHAPITRE I
DE LA DOCTRINE CONTENUE DANS LES LIVRES KABBALISTIQUES ANALYSE DU SEPHER lETZIliAH
Les deux livres que, malgré la crédulilé des uns et le seeplicismc des autres, nous avons reconnus pour les vrais monuments de la kabbale, nous fourniront seuls les matériaux que nous allons faire servir à l'exposition de celte doctrine. Ce ne sera qu'en de rares occasions, quand l'obscurité des textes nous en fera une absolue nécessité, que nous ferons intervenir les commentaires. Mais les innombrables fragments dont ces livres se composent, empruntés, sans clioix et sans disccrnemenl, à des époques différentes, sont loin de nous offrir tous un caractère parfaitement uniforme. Ceux-ci ne font qu'étendre le système mythologique dont les éléments les plus essentiels se trouvent déjà dans le Livre de Jub et les Visions illsaïe : ils nous font connaître, avec une grande richesse de détails, les attributions des anges comme celles des démons, et se rapportent à des idées dejtuis trop longtemps populaires, pour appartenir
104 LA KABUALE.
à une science considérée dès son origine comme un secret aussi terrible qu'inviolable. Ceux-là, sans contredit, les plus récents, expriment des penchants si serviles et un pharisaïsmc si étroit, qu'ils ressemblent à des traditions thalmudiques, mêlées par orgueil, autant que par ignorance, aux opinions d'une secte fameuse, dont le nom seul inspirait un respect idolâtre. Enfin, ceux qui forment le plus grand nombre nous enseignent, dans leur ensemble, la véritable croyance des anciens kabbalistes, et sont la source à laquelle ont puisé, plus ou moins préoccupés de la philosophie de leur siècle, tous les hommes qui voulurent passer, dans les temps modernes, pour leurs disciples et leurs continuateurs. Nous sommes cependant obligé de faire remarquer que celte distinction ne regarde que le Zohar. Quant au Livre de la création, sur lequel notre analyse s'exercera d'abord, s'il n'est pas d'une grande étendue, si même il ne porte pas toujours notre esprit vers des régions très élevées, il nous offre du moins une composition très homogène et d'une rare originalité. Les nuages dont l'imagination des commentateurs s'est plu à l'entourer, se dissiperont d'eux-mêmes si, au lieu d'y chercher, à leur exemple, les mystères d'une sagesse ineffable, nous n'y voyons qu'un effort de la raison, au moment de son réveil, pour apercevoir le plan de l'univers et le lien qui rattache à un principe commun tous les éléments dont il nous offre l'assemblage.
Ce n'est jamais qu'en s'appuyant sur l'idée de Dieu, qu'en se faisant l'interprète de la volonté et de la pensée suprêmes, que la Bible ou tout autre monument religieux nous explique le monde et les phénomènes dont il est le théâtre. C'est ainsi que dans la Genèse nous voyons la lumière sortir du néant à la parole de Jéhovah ; Jéliovah, après avoir tiré du chaos le ciel et la terre, se fait le juge de son œuvre et la trouve digne de sa sagesse : c'est pour éclairer la terre qu'il
ANALYSE DU SE PUER lETZIRAH. 105
attache au firmament le soleil, la lune et les étoiles. Quand il prend de la poussière, qu'il fait passer en elle un souffle de vie pour laisser ensuite échapper de ses mains la dernière et la plus belle de ses créatures, il nous a déjà déclaré son dessein de former l'homme à son image. — Dans l'ouvrage dont nous essayons de rendre compte, on suit une marche tout opposée, et cette différence est très significative, quand elle se montre pour la première fois dans l'histoire intellectuelle d'un peuple : c'est par le spectacle du monde qu'on s'élève à l'idée de Dieu; c'est par l'unité qui règne dans l'œuvre de la création, qu'on démontre à la fois et l'unité et la sagesse du Créateur. Telle est, comme nous l'avons dit ailleurs, la raison pour laquelle le livre tout entier n'est pour ainsi dire qu'un monologue placé dans la bouche du patriarche Abraham : on suppose que les considérations qu'il renferme sont celles qui ont porté le père des Hébreux à quitter le culte des astres pour y substituer celui de l'Eternel. Le caractère que nous venons de signaler éclate avec tant d'évidence, qu'il a été remarqué et défini avec beaucoup de justesse par un écrivain du douzième siècle. « Le Sepher ietzirah, dit Jehouda Hallévi, nous « enseigne l'existence d'un seul Dieu, en nous montrant, « au sein de la variété et de la multiplicité, la présence de « l'unité et de l'harmonie; car un tel accord ne peut venir « que d'un seul ordonnateur'. » Jusqu'ici tout est parfaitement conforme aux procédés de la raison; mais, au lieu de chercher dans l'univers les lois qui le régissent, pour lire ensuite dans ces lois elles-mêmes la pensée et la sagesse divines, on s'efforce d'établir une grossière analogie entre
i. Cuzary, Disc, 4, 8, 23. Au lieu du texte hébreu, qui serait peu compris, nous citerons l'excellente traduction espagnole de Jacob Abendana : « Ensena la deydad y la unidad por cosas que son varias y inulliplicadas por una parte, pero per olra parle, son unidas y concordantes, y su union procède dcl uno que los ordcna. »
les choses et les signes de la pensée, ou les moyens par lesquels la sagesse se fait entendre et se conserve parmi les hommes. Remarquons, avant d'aller plus loin, que le mysticisme, en quelque temps et sous quelque forme qu'il se manifeste, attache une importance sans mesure à tout ce qui peut représenter au dehors les actes de l'intelligence, et il n'y a pas encore si longtemps qu'un écrivain très connu parmi nous a voulu prouver que l'écriture n'est pas une invention de l'humanité, mais un présent delà révélation'. Ici il s'agit des vingt-deux lettres de l'alphahet héhreu et des dix premiers nomhres qui, en conservant leur propre valeur, servent encore à l'expression de tous les autres. Réunies sous un point de vue commun, ces deux sortes de signes sont appelées les trente-deux voies merveilleuses de la Sagesse, « avec lesquelles, dit le texte, l'Eternel, le Sei- « gncur des armées, le Dieu d'Israël, le Dieu vivant, le Roi ce de l'univers, le Dieu plein de miséricorde et de grâce, « le Dieu suhlime, qui demeure dans l'éternité, le Dieu « élevé et saint a fondé son nom^ ». A ces trente-deux voies de la Sagesse, qu'il ne faut pas confondre avec les distinctions subtiles, et d'un ordre tout différent, admises à leur place par les kabbalistes modernes', il faut ajouter trois autres formes, désignées par trois termes d'un sens très douteux, mais qui ont certainement, au moins par leur généalogie grammaticale, une très grande ressemblance avec ceux qui en grec désignent le sujet, l'objet et l'acte même de la pensée \ Nous croyons avoir démontré précédemment que ces mots détachés sont entièrement étran-
1. M. de Donald, Recherches pliilosoph., cliap. in. Voy. aussi M. de Maistrc, Soirée-, de Samt-Pétersbourg, t. II. p. 112 et seq.