‹ La kabbaleChapitre 71 sur 224 · SYSTEMES SE RAPPROCUANT DE L\ KABBALE · texte numérisé non relu

SYSTEMES SE RAPPROCUANT DE L\ KABBALE

entre les deux doctrines sont bientôt effacées par les différences. Platon reconnaît formellement deux principes : l'esprit et la matière, la cause intelligente et la substance inerte, quoiqu'il soit bien difficile de se faire d'après lui une idée aussi nette de la seconde que de la première. Les kabbalistes, encouragés à cela par le dogme incompréhensible de la créalion exnihilo, ont admis, pour base de leur système, l'unité absolue, un Dieu qui est à la fois la cause, la substance et la forme de tout ce qui est comme de tout ce qui peut être. Le combat du bien et du mal, de l'esprit et de la matière, de la puissance et de la résistance, ils le reconnaissent comme tout le monde, mais ils le placent au-dessous du principe absolu et le font dériver de la distinction qui subsiste nécessairement, dans la génération des choses, entre le fini et l'infini, entre toute existence particulière et sa limite, entre les extrémités les plus éloignées de l'échelle des êtres. Ce dogme fondamental, que le Zohar traduit quelquefois par des expressions profondément philosophiques, se montre dt'jà dans le Sepher ielzirah sous une forme assez bizarre, assez grossière, mais en même temps assez claire pour qu'il soit permis de croire à son originalité, ou du moins pour qu'il ne le soit pas d'invoquer l'intervention du philosophe grec. Comparons-nous entre elles la théorie des idées et celle des SepJiiroth, et toutes les deux avec les formes inférieures qui en découlent? nous les trouverons séparées par la môme distance, et l'on ne comprendrait pas qu'il en fût autrement, en apercevant d'un côté le dualisme et de l'autre l'unité absolue. Platon, ayant mis un abime entre le principe intelligent et la substance inerte, ne peut voir dans les idées que les formes de l'intelligence, je veux parler de l'intelligence supi'ôme dont la noire n'est qu'une participation conditionnelle et limitée. Ces formes sont éternelles et incorruptibles comme le principe auquel elles appartiennent, car elles sont elles-mêmes la pensée el l'intelligence; par conséquent, sans

elles point de principe intelligent. Dans ce sens, elles représentent aussi l'essence des choses, puique celles-ci ne peuvent exister sans forme ou sans avoir reçu l'empreinte de la pensée divine. Mais tout ce qui est dans le principe inerte, et ce principe lui-même, elles ne peuvent pas le représenter; et cependant, si ce principe existe, s'il existe de toute éternité comme le premier, il faut bien qu'il ait aussi son essence propre, ses attributs distinctifs et invariables, quoiqu'il soit le sujet de tous les changements. Et qu'on ne vienne pas nous dire que par la matil're Platon voulait désigner une simple négation, c'est-à-dire la limite qui circonscrit toute existence particulière. Ce rôle, il le donne expressément * aux nombres, principe de toute limite et de toute proportion. Mais, à côté des nombres et de la cause productrice et intelligente, il admet encore ce qu'il appelle l'infini, ce qui est susceptible de plus et de moins, ce dont les choses sont produites, en un mot, la matière ou, pour parler plus exactement, la substance séparée de la causalité. Il y a donc (et c'est là que nous voulions arriver), il y a donc des existences ou plutôt des formes de l'existence, des modes invariables de l'être, qui se trouvent nécessairement exclus du nombre des idées. Il n'en est pas ainsi des Sepkiroth de la kabbale, au nombre desquelles on voit figurer la matière elle-même (^^D"'). Elles représentent à la fois, parce qu'elles les supposent parfaitement identiques , et les formes de l'existence et celles de la pensée, les attributs de la substance inerte, c'est-à-dire de la passivité ou de la résistance, comme ceux de la causalité intelligente. C'est pour cela qu'elles se partagent en deux grandes classes, que dans le langage métaphorique du Zohar on appelle les pères et les mères, et ces deux principes opposés en apparence, de même qu'ils découlent d'une source unique, inépuisable, qui est l'infini

\. Dans le PItilèbe, p. 554 de la trad. de M. Cousin

(En Soph), vont aussi se confondre dans un attribut commun appelé le fils, d'où ils se séparent sous une forme nouvelle pour se confondre de nouveau. De là le syslème trinitaire des kabbalistes, que personne ne confondra avec la trinité platonicienne. Toutes réserves faites pour nos recherches ultérieures, on convient qu'avec des bases aussi différentes le syslème kabbalistique, dût-il être né sous l'inspiration du philosophe grec, conserverait encore tous les droits de l'originalité; car, en matière de métaphysique, l'originalité absolue est un fait excessivement rare, pour ne pas dire introuvable, et Platon lui-même (qui l'ignore?) ne doit pas tout à son propre génie. Toutes les grandes conceptions de l'esprit humain sur la cause suprême, sur le premier être et la génération des choses, avant de revêtir un caractère vraiment digne de la raison et de la science, se sont montrées sous des voiles plus ou moins grossiers. C'est ainsi qu'on peut admettre une tradition qui ne fasse aucun tort à l'indépendance et à la fécondité de l'esprit philosophique. Malgré ce principe qui nous met à l'aise, nous soutenons que les kabbalistes n'ont eu aucun commerce, au moins direct, nvec Platon. En effet, que l'on se figure ces hommes puisant aux sources de la philosophie la plus indépendante, nourris de cette dialectique railleuse et impitoyable qui met tout en question, et détruit aussi souvent qu'elle édifie ; que par une lecture, même superficielle, des Dialogues, on les suppose initiés à toutes les élégances de la civilisation la plus raffinée, pourra-t-on concevoir après cela ce qu'il y a d'irrationnel, d'inculte et d'imagination déréglée dans les passages les plus importants du Zo//ar? Pourra-t-on s'expliquer celle extraordinaire description de la Tête blanche, ces métaphores gigantesques mêlées de puérils détails, cette supposition d'une révélation secrète et plus ancienne que celle du mont Sinaï, enfin ces efforts incroyables aidés des moyens les plus arbitraires pour trouver leur propre doctrine dans

les textes sacrés? A ces divers caractères je reconnais bien une philosophie qui, prenant naissance au sein d'un peuple éminemment religieux, n'ose pas encore s'avouer à ellemême toute son audace, et cherche à se couvrir, pour sa propre satisfaction, du voile de l'autorité; mais je ne saurais les concilier avec le choix tout à fait libre d'une philosophie étrangère, une philosophie indépendante, qui ne cache à personne qu'elle tient de la raison seule son autorité, sa force et ses lumières. D'ailleurs, à aucune époque, les Juifs n'ont renié leurs maîtres étrangers ni refusé de rendre hommage aux autres nations des connaissances qu'ils leur empruntaient quelquefois. Ainsi, nous apprenons dans le Tlialmiid que les Assyriens leur ont fourni les noms des mois, des anges et les caractères dont ils se servent encore aujourd'hui pour écrire leurs livres sacrés*. Plus lard, quand la langue grecque a commencé à se répandre parmi eux, les docteurs les plus vénérés de la Mischna eu parlent avec admiration et permettent de la substituer, dans les cérémonies religieuses, au texte même de la loi^ Durant le moyen âge, initiés par les Arabes à la philosophie d'Aristote, ils ne craignent pas de rendre à ce philosophe les mêmes honneurs qu'à leurs propres sages, sauf à en faire, comme nous l'avons déjà dit, un disciple de leurs plus anciens docteurs et à lui attribuer un livre où l'on voit le chef du Lycée reconnaissant sur son lit de mort le Dieu et la loi d'Israël ''. Enfin, le Zohar môme nous apprend, dans un passage très remarquable cité précédemment, que les livres de l'Orient se rapprochent beaucoup de la loi divine et de quelques

\. Tlialni. de Jérusalem, traité Rosch-Haschana. u''2i'i'hl2T\ niDUT b21'2 Dlî^y "h'j □^U7'înm- Ailleurs [traité Sanhédrin, chap. xxi) on dit, en pari, nt d'Esdias, que l'Écriture fut changée j)ar lui, T71 ^'J ari^n njntl'J- ^t cette écriture porte toujours le nom d'assyrienne, "i"T]"t."'5^'

2. Thalm. Bab., traité Mccjuilalt, chap. i. Traité Sota. ad fin.

5, Ce livre s'appelle le Livre de la Pomme, niSHH 13D-

LA KABBALE ET LA l'IlILOSÛPIIIE DE PLATON. 201

opinions enseignées dans l'école de Simon Len Jochaï '. Seulement on ajoute que celte antique sagesse fut enseignée par le patriarche Abraham aux enfants qu'il eut de ses concubines, et par qui, selon la Bible, l'Orient a été peuplé. Quelle raison aurait donc empêché les auteurs de la kabbale de consacrer aussi un souvenir à Platon, quand il leur était si facile, à l'exemple de leurs modernes héritiers, de le mettre à l'école chez quelque prophète du vrai Dieu ? C'est précisément, au dire d'Eusèbe, ce qu'a fait Aristobule, qui, après avoir interprété le Pentateuque dans le sens de la philosophie de Platon, n'a pas de peine à accuser celui-ci d'avoir puisé toute sa science dans les livres de Moïse. Le même stratagème est appliqué par Philon au chef du Portique*; nous sommes par conséquent autorisé à dire que ce n'est point dans le platonisme proprement dit qu'il faut chercher l'origine du système kabbalistiquo. Nous allons voir maintenant si nous la trouverons chez les philosophes d'Alexandrie.

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